Tu n'as jamais été vraiment là

Jonathan Ames · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/3

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Tu n'as jamais été vraiment là

Jonathan Ames

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il n’aimait pas laisser de message, mais s’ils avaient Votto, ils pourraient facilement remonter jusqu’à McCleary. Il se contenta de dire : « Soyez prudent. Ça se passe mal. » Puis il composa de nouveau le numéro de son portable et laissa le même message. McCleary était âgé, mais il avait de la ressource. Il était capable de se défendre. Joe parcourut en boitant les quelques pâtés de maisons qui le séparaient de l’hôpital, et il ne tarda pas à apprécier la douleur qu’il ressentait, la considérant comme une sorte de test.

 

*

 

Dans la salle d’accueil d’une propreté douteuse, éclairée à flots, du service des urgences, Joe dut attendre après s’être présenté. C’était une nuit agitée ; une personne victime d’un coup de couteau et trois autres blessées dans un accident de la circulation étaient arrivées juste avant lui. Pour l’instant, son pansement provisoire en toile adhésive maintenait sa jambe en un seul morceau. Joe attendit donc qu’on s’occupe de lui en compagnie des autres estropiés, tâchant de trouver une position confortable dans le fauteuil enveloppant en plastique, et au bout de vingt minutes il se passa quelque chose qui retint son attention.

Suspendu dans un angle de la salle, retenu par des chaînes comme ceux des prisons, un téléviseur fonctionnait à plein volume, ce qui irritait Joe, mais il était réglé sur NY1. C’était une chaîne qu’il ne regardait jamais avec sa mère, mais la voyant pour la seconde fois au cours de la même nuit, il y prêta attention, et une information tombée à peine quelques heures plus tôt était rediffusée. Vers 22 h 30, un homme s’était jeté du haut du Sheraton, au centre-ville. Le reporter était sur les lieux. Le corps avait atterri sur un taxi en stationnement, mais du côté passager. S’il était tombé soixante centimètres plus à gauche, le chauffeur aurait été tué. La caméra montrait le taxi au toit défoncé, mais pas le cadavre, qui avait été emporté.

Ensuite, il y eut une interview du chauffeur de taxi. La façon dont il avait échappé à la mort aurait suffi à rendre ce fait divers intéressant, mais il y avait dans ce suicide un autre élément qui le rendait exceptionnel : l’homme qui avait sauté dans le vide, sénateur de l’État de New York, originaire d’Albany, s’appelait Steve Wilson. Joe se demanda si le sénateur d’État Votto connaissait le sénateur d’État Wilson. Il supposa que c’était inévitable, et il s’interrogea sur la disparition subite de Votto cette nuit : était-elle ou non liée au suicide de Wilson ? La coïncidence semblait bien trop belle. Il se passait quelque chose de grave.

À cet instant, on appela son nom. Son mensonge parut plausible à l’urgentiste épuisé. Trois heures et quarante-cinq points de suture plus tard, on laissa Joe repartir. Depuis un téléphone public de l’hôpital, il tenta de joindre McCleary à ses deux numéros, mais l’un et l’autre aboutirent à sa boîte vocale. Cette fois, Joe ne laissa pas de message. Il était près de 6 heures du matin. McCleary, pensa-t-il, dormait encore, probablement. Joe espérait bien, en tout cas, qu’il soit encore en train de dormir.

Au lever du soleil, Joe prit un taxi pour se rendre chez McCleary. Il habitait dans une impasse longeant un petit port et une voie navigable qui débouchait sur l’Atlantique. La plupart des maisons étaient quelconques et de mauvais goût, mais l’endroit était superbe. Il demanda au chauffeur de passer devant la maison de McCleary, une simple bâtisse en brique blanche sur deux niveaux dont la fenêtre du salon donnait sur l’océan. La Cadillac de McCleary, une voiture vieille de dix ans, était garée dans l’allée étroite menant à la porte d’entrée. Joe se fit déposer au bout de l’impasse, au bord de l’eau. Le chauffeur fit demi-tour et repartit.

Joe examina les alentours. Il ne vit rien qui lui parût incongru. Dans cette rue, il était interdit de laisser une voiture garée toute la nuit, donc les seuls véhicules présents se trouvaient dans les allées menant aux habitations, et, de toute évidence, ils appartenaient aux occupants de celles-ci. Sans en être certain, Joe ne pensait pas que McCleary eût des visiteurs. Tout semblait calme. Personne n’était encore levé. Il se dirigea vers la maison de McCleary.

À l’autre bout de la voie navigable, dans le petit port, des bateaux amarrés se balançaient, paisibles, leurs haubans métalliques tintant doucement à la façon d’un carillon éolien, comme le font tous les voiliers. C’était la première fois que Joe venait ici, mais il avait mémorisé l’adresse lorsqu’il avait commencé à travailler pour McCleary, simplement pour le cas où il aurait besoin d’aller le voir — pour le cas où une mission tournerait mal.

Joe ignorait que McCleary avait acheté cette maison au bord de l’eau en pensant que ce serait la récompense que mériterait sa femme pour toutes les années où ils avaient vécu avec un salaire de flic. Mais elle n’avait profité de la maison que pendant trois mois, puis elle était morte, brisant McCleary en deux, même s’il ne l’avait pas encore suivie dans la tombe comme cela arrive souvent aux vieux couples — l’un des époux meurt et l’autre ne tarde pas à le rejoindre.

Joe sortit l’automatique, le dissimulant aux regards éventuels, et monta en claudiquant les trois marches qui menaient à la porte d’entrée. Il enfonça le bouton de la sonnette. Rien. Comme McCleary ne répondait toujours pas à sa troisième tentative, Joe passa la main à travers le petit panneau vitré de la porte et la déverrouilla de l’intérieur. Il fit un rapide examen des pièces — elles empestaient toutes le tabac froid, dont les relents imprégnaient profondément chaque pore de la maison — et McCleary n’était pas chez lui. Son lit était défait, peut-être y avait-il dormi cette nuit, mais Joe ne pouvait pas en être sûr.

Sa seule certitude, c’était que McCleary n’était pas chez lui, ce qui lui parut un mauvais présage. Il ne pensait pas que McCleary ait pu sortir de chez lui de bonne heure pour aller prendre un petit déjeuner dehors sans se servir de sa voiture. Le centre commercial le plus proche était trop éloigné pour qu’un homme en aussi mauvaise santé que McCleary s’y rende à pied. Il restait la possibilité que McCleary ait passé la nuit ailleurs — il avait peut-être une maîtresse, et de chez elle il serait allé directement à son travail. Donc, la prochaine étape, pour Joe, c’était le bureau de McCleary, dans la 38e Rue. Si McCleary ne s’y trouvait pas, Joe attendrait son arrivée, et il continuerait de l’appeler sur son portable. S’il s’obstinait à ne pas répondre et à rester introuvable, Joe saurait à quoi s’en tenir.

Se servant du téléphone fixe de McCleary, il rappela la compagnie de taxis qui l’avait pris en charge à l’hôpital. Il allait avoir besoin de se faire emmener en ville. Il ne voulait pas prendre le métro. Les flics véreux du W avaient pu diffuser son signalement, fabriquer de toutes pièces une explication bidon — impossible de deviner de quelle façon ils avaient couvert la mort de leur collègue au mais ils avaient sûrement inventé quelque chose, il y avait trop de failles dans le scénario —, et quand Joe serait appréhendé, ils trouveraient un moyen de l’extraire du système pour lui loger une balle dans la tête.

La compagnie de taxis l’informa qu’une voiture viendrait le chercher dans dix minutes. Joe raccrocha, et puis, sans espérer obtenir un résultat, il tenta de nouveau de joindre McCleary sur son portable — rien.

En attendant le taxi, il entra dans la salle de bains de McCleary et y découvrit du paracétamol. Il en avala quatre comprimés. Son mollet était brûlant, l’effet du calmant qu’on lui avait injecté s’estompait de plus en plus. Il passa dans le salon, s’assit, et leva sa jambe pour la caler sur une seconde chaise. Il n’était pas censé prendre appui sur sa jambe blessée, mais il n’avait pas le choix. Il ferma les yeux ; il n’avait pas dormi une minute au cours des dernières vingt-quatre heures. Il s’assoupit presque aussitôt, puis le klaxon du taxi le réveilla.

Il s’apprêtait à sortir lorsque, sur une intuition, il retourna dans la chambre de McCleary et fouilla la table de nuit. Elle contenait un .45, chargé. Joe l’emporta. Il aimait les marteaux, mais on a parfois besoin d’un arsenal.

 

*

Joe, les mains au fond de ses poches, tenant une arme dans chacune, regarda autour de lui, mais il n’y avait personne dans le hall de l’immeuble de McCleary. Par égard pour sa blessure, il prit l’ascenseur. Il s’avança dans le long couloir, qui faisait le tour du bâtiment en décrivant un carré, et parvint à la porte du bureau de McCleary. Il posa la main sur la poignée — la porte n’était pas verrouillée, comme c’était toujours le cas lorsque McCleary travaillait. Joe poussa le battant, mais un obstacle le bloquait. En forçant, il parvint à écarter ce qui en empêchait l’ouverture et se faufila dans la pièce. L’obstacle, c’était McCleary. Il était étendu à plat ventre sur le plancher, l’arrière de son crâne arraché par une balle, comme privé de la perruque qu’il aurait portée. On l’avait fait mettre à genoux avant de l’abattre selon les règles d’une exécution.

Joe examina la grande flaque de sang qui entourait la tête. Certaines zones avaient eu le temps de sécher. Il en déduisit que McCleary était peut-être mort depuis deux heures. Il s’accroupit, enfila une nouvelle paire de gants en latex, et glissa les mains sous le corps. Il fouilla la veste et les poches de pantalon de McCleary. Son portefeuille et son téléphone avaient disparu, et son ordinateur portable ne se trouvait plus sur le bureau. On avait fait en sorte que cela ressemble à un cambriolage.

Se relevant, Joe jeta un regard circulaire sur la pièce, s’attardant sur chaque détail — les tiroirs du meuble classeur étaient ouverts, cela faisait partie de la mise en scène —, et il visualisa McCleary derrière son bureau, la cigarette aux lèvres, jouant les durs, et c’était comme s’il était encore vivant, ce qui était une meilleure façon de garder une dernière image de lui. Alors, sans baisser les yeux afin de ne pas regarder une nouvelle fois le cadavre, il ressortit, essuya la poignée de porte avec son T-shirt, puis rentra très vite dans la pièce. Un détail l’avait intrigué : le Rolodex de McCleary n’était plus là.

Joe retourna derrière le bureau, regarda le plancher, chercha partout. Pas de fichier. McCleary, sous la torture, avait dû trahir Joe. Et Joe savait ce que cela signifiait. À partir du numéro de téléphone de l’épicerie d’Angel — une ligne fixe —, ils pouvaient trouver son adresse. Pourquoi n’avait-il pas insisté pour que McCleary arrache devant lui la fiche contenant ce numéro ? Parce que je me relâche, bon sang ! pensa Joe. Et ça a commencé à Cincinnati.

Le regard de Joe s’obscurcit, comme si on lui avait enfoncé une cagoule sur la tête, et un cri de terreur passa dans son esprit, et c’était une sensation qu’il n’avait pas éprouvée depuis des années. Alors, par un effort de volonté, il chassa cette terreur et se força à recouvrer la vue. Se servant du téléphone de McCleary, il appela l’épicerie. Il laissa la sonnerie retentir longtemps, mais personne ne répondit. Ce n’était pas bon signe. Angel habitait au-dessus de sa boutique, et il ouvrait à 6 heures du matin, tous les jours de la semaine. Joe ne connaissait pas le numéro de portable d’Angel, qui n’avait pas, comme beaucoup de gens, de téléphone fixe à son domicile. Donc, Joe ne pouvait pas l’appeler en espérant, contre toute probabilité, qu’Angel soit chez lui au premier étage pour une raison quelconque, au lieu d’être déjà au travail. Joe n’avait tout simplement aucun moyen de le prévenir, à supposer que cela soit encore possible.

Et s’ils trouvaient Angel, ils trouveraient la mère de Joe, aussi, à cause de Moïse. Et Joe n’avait aucun moyen non plus de prévenir sa mère. Il y avait un téléphone fixe, chez eux, mais la sonnerie était désactivée parce que les seuls appels qu’ils recevaient provenaient de démarcheurs qui avaient quelque chose à vendre. Autrefois, les gens qui fréquentaient la même église qu’elle l’appelaient de temps en temps, mais cela avait cessé depuis un bon moment. Et même s’il parvenait à joindre sa mère, cela faisait des années qu’elle ne sortait plus de la maison. Elle n’en était plus capable, elle avait du mal à marcher — c’était Joe qui faisait toutes les courses. Et comme il n’avait jamais parlé à aucun des voisins, il ne pouvait demander à personne d’aider sa mère. Sa paranoïa, qui jouait auparavant le rôle d’une sauvegarde, d’un mur protecteur, était devenue une faiblesse, un handicap.

Il appela la caserne des pompiers de Rego Park, leur dit que de la fumée sortait de la maison de sa mère, puis raccrocha. Joe ne voulait pas envoyer les flics chez elle, il ignorait le degré d’influence des gens contre qui il se battait, mais il se pourrait que les pompiers arrivent sur place juste à temps, qu’ils découragent les types qui étaient à ses trousses pendant un petit moment, ce qui lui permettrait peut-être de rentrer chez lui et de sauver sa mère en l’emmenant ailleurs. C’était tiré par les cheveux, mais il fallait tenter le coup.

Joe quitta l’immeuble de McCleary. Se servant d’une de ses cartes de crédit, celle qu’il avait utilisée à l’hôpital, il prit du liquide à un distributeur. Il ne lui restait que deux identités, car il avait détruit celle dont il s’était servi pour louer la voiture. Il monta dans un taxi et donna au chauffeur l’adresse d’Angel. Il ne pouvait toujours pas risquer de prendre le métro. Seulement, dans cette circulation d’heure de pointe, le trajet de Manhattan au Queens allait prendre du temps.

Le chauffeur se dirigea vers le tunnel du centre-ville. Le seul espoir de Joe, c’était que les assassins de McCleary soient arrivés à l’épicerie d’Angel après le départ de Moïse pour l’école. Cela les retarderait. Ils cherchaient Joe, et Joe était à leur poursuite, mais ils avaient pris de l’avance. Il restait une petite chance, cependant, qu’ils ne soient pas encore arrivés à l’épicerie. Le téléphone d’Angel pouvait être en panne, ou bien il y avait une autre explication au fait qu’Angel ne répondait pas. Donc, il fallait qu’il arrive le premier, et l’épicerie se trouvait sur le trajet menant chez sa mère. Si Angel était là, il lui donnerait de l’argent, lui dirait d’emmener Moïse loin de New York et de se faire oublier un moment. Il savait que la femme d’Angel était infirmière dans un hospice du comté de Rockland et ne rentrait chez elle que pour le week-end. Angel et son fils pourraient aller la rejoindre. S’il n’était pas trop tard.

À travers la fenêtre, il regarda la circulation qui se traînait. Il ne pouvait rien faire pour aller plus vite. Il fallait qu’il l’accepte. Il repensa à McCleary gisant sur le plancher, à la gamine, la tête plaquée contre la vitre, qui comptait sans cesse. Il imagina sa mère ouvrant la porte aux policiers. Pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ? Puis il ferma les yeux et leva sa jambe blessée pour l’étendre sur la banquette. J’ai besoin de dormir, pensa-t-il. J’ai besoin d’être plus efficace.

 

*

 

Joe dit au taxi d’attendre, mais l’épicerie était fermée. J’ai tué Angel et son fils, pensa-t-il.

Un peu plus tard, alors que la voiture approchait du domicile de sa mère, il demanda au chauffeur de le déposer quatre pâtés de maisons avant celui-ci. Joe commença alors un examen minutieux des rues menant à la maison, sondant du regard l’intérieur de tout véhicule garé. Ce qu’il cherchait, c’était un véhicule banalisé appartenant à la police. Il ne pensait pas qu’ils utiliseraient une voiture de police standard, immédiatement identifiable, qu’il repérerait au premier coup d’œil. Après avoir vu soixante-trois voitures, il trouva ce qu’il cherchait à deux rues de chez sa mère : une Chevrolet Aveo. Le signe révélateur, c’était le gyrophare amovible posé sur le siège avant. Cela confirma à Joe qu’ils étaient dans la maison. Son appel téléphonique aux pompiers n’avait très probablement servi à rien.

Joe fit un long détour pour atteindre la ruelle qui passait derrière l’alignement de logis où il avait grandi. Trois maisons avant celle de sa mère, il grimpa sur le garage d’un de ses voisins. Sa jambe lui causait des soucis, mais il compensa ce handicap grâce à la force de ses bras. De là-haut, il put accéder à une échelle d’incendie, qu’il emprunta jusqu’au toit. Quelques années plus tôt, il avait remarqué ce garage, la proximité de l’échelle d’incendie, et il avait gardé ce détail dans un coin de sa mémoire.

Tous les toits se trouvaient au même niveau, et les maisons elles-mêmes étaient adossées les unes aux autres. Ce style de construction d’après-guerre, datant de la fin des années 40 et typique de Rego Park, était tout à l’avantage de Joe. Sa jambe blessée ne pouvait pas supporter une énorme charge, mais la pente des toits était modeste, et il put les traverser sans trop de peine. Les maisons n’avaient qu’un étage, et les arbres des jardins, qui conservaient encore la moitié de leurs feuilles, lui procuraient une bonne couverture. Un vent léger soufflait, et les arbres semblaient se parler dans leur langue — le bruissement des feuilles agitées par la brise.

Depuis son propre toit, il parvint à descendre jusqu’à la plateforme de l’échelle d’incendie située devant la chambre de sa mère, qui gardait toujours sa fenêtre entrouverte, car elle croyait aux vertus de l’air frais pour rester en bonne santé, sans oublier cette superstition selon laquelle une fenêtre ouverte laisse sortir les esprits malins qui ne supportent pas de se sentir enfermés, piégés. En douceur et avec précaution, il ôta le grillage métallique destiné à repousser les insectes et le posa sur la plateforme, puis il souleva en silence la fenêtre à guillotine. Sur le lit, il vit une forme humaine qui était celle de sa mère. Elle avait un oreiller sur la tête.

Il entra dans la chambre. Moïse et Angel gisaient sur le plancher, renversés comme les pions d’un jeu d’échecs, l’arrière du crâne explosé. Quant à sa mère, ils lui avaient plaqué un oreiller sur le visage avant de tirer sur elle, incapables de regarder une vieille femme en face pendant qu’ils la tuaient. Ces types-là sont des faibles, pensa Joe.

Il les entendit parler à voix basse, au rez-de-chaussée. Ils ne s’attendaient pas à ce que Joe arrive par les toits. Ils étaient deux, et Joe savait exactement où ils se trouvaient. Pour Joe, la maison était comme un prolongement de son système nerveux, de sa peau. Il avait passé les treize premières années de sa vie à guetter les moindres mouvements de son père, prêt à se cacher ou à prendre la fuite au premier bruit suspect. À la façon dont son père refermait la porte du réfrigérateur, dont il posait le pied sur la première marche de l’escalier, il savait s’il allait y avoir du vilain ; en ce cas, s’il disparaissait vite, il éviterait peut-être une raclée. Il avait toujours plusieurs planques, dont il changeait souvent et qu’il utilisait à tour de rôle, où son père ne parvenait pas à le découvrir.

Son système, pourtant, n’était pas sans défaut : s’il parvenait à se cacher, il le savait, c’était en général sa mère qui se trouvait en deuxième ligne et qui payait pour lui. Plus d’une fois, respirant à peine, dissimulé au fond du panier à linge ou sur une étagère de placard, les membres engourdis et noués de crampes, il l’avait entendue pleurer, en éprouvant un soulagement d’un égoïsme épouvantable à l’idée de ne pas être à sa place. En grandissant, il comprit, vers l’âge de neuf ans, que Dieu ne lui pardonnerait jamais ce péché d’égoïsme.

Joe ôta l’oreiller roussi qui masquait la figure de sa mère. Je n’ai jamais été capable de la protéger, pensa-t-il. Son visage était détruit. La balle avait traversé l’œil gauche. Il se passa quelque chose dans son esprit, un phénomène physique, il le ressentit au centre de son cerveau — c’était comme si d’immenses baies vitrées se brisaient, l’une après l’autre. Lorsque le bruit cessa — il n’aurait su dire combien de temps cela avait duré —, Joe inclina la tête. Les deux hommes chuchotaient toujours. L’un était embusqué près de la porte d’entrée, l’autre près de celle de la cuisine.

Entre l’étage et le salon, l’escalier ne comptait que cinq marches. Si Joe avait eu l’usage de ses deux jambes, il aurait pu les franchir d’un seul bond et abattre le flic posté près de l’entrée. Après cela, sa lutte contre celui de la cuisine se serait résumée à : que le meilleur gagne. Mais il n’avait qu’une seule jambe valide.

Il reposa l’oreiller sur la tête de sa mère. En silence, il s’approcha de la porte de la chambre, jetant au passage un regard aux cadavres d’Ange 1 et de son fils. Je suis désolé, murmura-t-il, et il se sentit complètement idiot d’avoir dit une chose pareille. Le haut de l’escalier n’était qu’à quelques pas du seuil de la chambre. Il les franchit sans bruit.

Quand il sauterait, supposa Joe, sa jambe blessée se déroberait sous lui — c’était inévitable —, donc il devait en tenir compte pour calculer son tir. Il sortit le calibre .22. Il restait six balles dans le chargeur. Il ne voulait pas que les voisins entendent quoi que ce soit. Il garderait en réserve le .45 de McCleary, forcément beaucoup plus bruyant.

Il sauta au bas des marches, sa jambe fléchissant comme prévu — en un éclair, il vit l’expression stupéfaite du flic véreux —, et en roulant sur lui-même il brandit le .22 et visa le flic, lui logeant une balle dans le cœur et une autre dans la bouche. Joe tournait le dos à la cuisine quand il tira pour la seconde fois, et l’autre flic surgit dans le salon en courant — équipé lui aussi d’un .22 à silencieux, leur arme de prédilection — et très vite fit feu sur Joe, trois tirs mal ajustés qui passèrent au-dessus de lui. Joe roula sur le plancher, tâchant de se retourner pour faire face au deuxième flic, mais l’automatique de celui-ci s’enraya, lui facilitant la tâche, et Joe le toucha à la gorge et l’homme s’écroula. Son équipier et lui étaient morts tous les deux.

Joe les fouilla pour prendre leurs portables ; ils communiquaient avec leurs supérieurs par texto, ce qui rendait les choses beaucoup plus simples. Il pourrait se faire passer pour eux pendant un moment, et cela lui donnerait un peu de temps, mais il avait envie d’agir vite, très vite.

Son mode de vie étant minimaliste, Joe possédait très peu de vêtements, qui tiendraient dans une seule valise. Le plus important, puisqu’il lui faudrait changer d’apparence, c’était son meilleur costume, de couleur bleu marine, et sa cravate jaune, qu’il mettait pour aller à l’église les premières années où il était revenu vivre chez sa mère — elle se rendait encore à la messe le dimanche, à cette époque. À part cette modeste garde-robe, comprenant une paire de chaussures de bonne qualité, il n’avait pas d’effets personnels, sinon une mallette qui renfermait ses passeports et les références bancaires correspondant à ses identités diverses. Il remplit une petite trousse de divers articles de toilette et l’ajouta au contenu de sa valise. Même s’il partait en emportant tout ce qu’il possédait, son instinct lui dictait de ne laisser absolument aucune trace de lui-même, aucun élément comportant son ADN. Il envisagea donc de mettre le feu à la maison, mais il ne voulait pas prendre le risque de tuer ses voisins dans un incendie. Il allait devoir laisser la maison intacte.

Tandis qu’il finissait de rassembler ses affaires, un message s’afficha sur l’un des portables : « Du nouveau ? » Joe s’inspira du style du flic en regardant ses réponses précédentes. « R.A.S. », composa-t-il sur le clavier avant d’enfoncer la touche Envoyer.

Il trouva sur le cadavre du flic qu’il avait atteint à la gorge les clés de la voiture banalisée. Il claudiqua le plus vite possible jusqu’à la Chevrolet et la gara en double file juste devant la porte, les feux de détresse en marche. Il emballa le cadavre de sa mère dans un grand sac à gravats en plastique noir et l’emporta jusqu’à la voiture, le déposant doucement sur la banquette arrière. Il ne voulait pas que des inconnus touchent son corps lorsqu’ils entreraient dans la maison. Pour Angel et Moïse, il ne pouvait rien faire.

Parmi les noms et les numéros relevés sur les portables des flics — leurs appels et leurs textos les plus récents — il recopia ceux qui lui parurent les plus importants puis il laissa les téléphones près des corps. Il emporta leurs armes — ils avaient tous les deux des calibre .22 munis de silencieux et aussi des Glock non équipés dans leurs étuis de cheville. Joe prit aussi leurs chargeurs supplémentaires. Cela le dispenserait pendant un certain temps d’acheter des armes et des munitions au marché noir, mais pour accomplir ce qu’il avait prévu de faire, il y serait contraint tôt ou tard.

Au volant de la voiture banalisée, il quitta le quartier du Queens, traversa le pont de la 59e Rue, puis il suivit le Harlem River Drive vers le nord, jusqu’au pont George Washington qu’il traversa pour rejoindre le New Jersey. En quittant le Palisades Parkway, huit kilomètres après le pont, il entra dans un parking, sur les falaises des Palisades, qui offrait un point de vue panoramique sur l’Hudson.

De là, un sentier menait à un promontoire encore plus élevé, masqué par les arbres, d’où la vue sur le fleuve, le pont et Manhattan était encore plus spectaculaire. C’était une belle journée, froide et lumineuse, et le paysage était magnifique — le fleuve immémorial en contrebas, et la ville des illusions à l’horizon.

Joe sortit de la voiture et suivit le sentier, portant le corps de sa mère dans le sac à gravats — morte ou vivante, elle ne pesait pas lourd. Il n’y avait pas un seul touriste en vue. Joe ajouta une très grosse pierre dans le sac puis le ferma hermétiquement avec la toile adhésive. Quand il atteignit le sommet du promontoire, il la jeta de toutes ses forces pour qu’elle tombe dans l’eau, plusieurs dizaines de mètres plus bas. Personne ne le vit faire. Il la regarda creuser une petite ride à la surface, flotter un instant, puis couler. C’étaient les plus belles obsèques qu’il pouvait imaginer lui offrir.

En repartant, Joe roula jusqu’à une station-service, au bord de la voie rapide, possédant un vaste parking destiné aux banlieusards qui laissaient là leur véhicule avant de prendre un bus pour se rendre en ville. Il ne voulait pas conserver la voiture banalisée plus longtemps. La police n’allait pas tarder à en chercher la trace. Il appela un taxi pour qu’il vienne le prendre. Il demanda au chauffeur de le déposer devant un motel adjacent à la Route 4, près du pont.

Il loua une chambre, se rasa le crâne, prit une douche en gardant sa jambe au sec, puis il enfila son costume. À présent, il était devenu un homme d’affaires chauve, portant une valise et une mallette. Les flics recherchaient un ouvrier du bâtiment coiffé d’une casquette de base-ball noire. Avec sa carte de crédit, il utilisa le téléphone de l’hôtel pour appeler les renseignements d’Albany. Après deux tentatives frustrantes, on lui passa le bureau du sénateur Votto. Une secrétaire lui répondit. Joe endossa de son mieux le rôle du contribuable en colère.

« J’ai voté pour le sénateur Votto ! éructa Joe sur un ton suffisant. Est-ce que je peux venir lui parler ? Dans ma ville, les flics donnent trop de contraventions. On m’en a collé une pour une plaque d’immatriculation illisible. C’est de l’impôt forcé ! C’est pas juste ! Il devrait faire quelque chose pour empêcher ça.

— Le sénateur Votto reçoit ses administrés tous les vendredis, de 9 heures à midi. Ce vendredi, tous les rendez-vous sont pris, mais vous pouvez en demander un pour la semaine suivante.

— Vous êtes bien sûre qu’il sera là vendredi ? demanda Joe. Si je me présente et que quelqu’un manque son rendez-vous, le sénateur pourrait me recevoir à sa place, comme chez le médecin.

— Je vous le déconseille. Comment vous appelez-vous ? Je peux vous inscrire pour la semaine prochaine. »

Joe insista :

« Est-ce qu’il sera bien là, ce vendredi ? Je n’ai pas envie de la payer, cette contravention.

— Oui, mais... »

Joe coupa la communication. Il avait obtenu l’information dont il avait besoin. Votto était vivant. Il appela ensuite un taxi pour se faire ramener en ville, à Penn Station. Il y prit un billet de train pour Albany. Il n’avait que quarante-cinq minutes à attendre. Dans une boutique, il acheta un téléphone sans abonnement et les trois quotidiens de New York. Il prit aussi une paire de lunettes de lecture. Il n’en avait pas besoin, mais elles complétaient sa couverture. Il s’assit sur un banc pour lire les journaux. Dans la dernière édition du Post, il y avait un article sur le suicide du sénateur Wilson.

Wilson, père de trois enfants, s’était récemment séparé de son épouse. Dans sa chambre d’hôtel, on avait retrouvé des drogues, d’une nature non précisée. Wilson avait sauté du toit de l’immeuble. L’article insinuait qu’il avait laissé une lettre annonçant son intention d’en finir — l’hypothèse d’un meurtre était exclue.

Joe monta dans le train pour Albany et regarda par la fenêtre. Il allait bientôt être fixé avec certitude — il pouvait se tromper sur certains détails —, mais dans son esprit le scénario entier devait ressembler à ça :

Votto se présente aux sénatoriales. La notoriété de son nom de famille le fait élire, ainsi que la fable d’une possible rédemption : il s’emploiera à réparer les dommages que son père a provoqués. Et sans doute y croit-il lui-même, il pense qu’il sera irréprochable, contrairement à Votto Senior. Et puis les hommes qui avaient téléguidé son père pendant trente-cinq ans commencent à le menacer, ils veulent une part du gâteau. Albany dépense vingt-cinq milliards de dollars par an dans le bâtiment et les travaux publics. C’est un racket bien plus juteux que ceux de la drogue, du jeu et de la prostitution. Donc, il leur faut un homme à eux à Albany, et cet homme, ce sera Votto. Il sera leur nouvelle recrue, ou l’une d’entre elles. Mais Votto, bien décidé à ne pas devenir comme son père, fait de la résistance. Alors, ils le punissent.

Ils enlèvent sa fille, la font travailler comme prostituée, et disent à Votto qu’ils la tueront s’il ne fait pas ce qu’ils veulent, et que s’il tente de les dénoncer à la police, sa femme et lui seront tués. Votto est un faible, il ne sait pas comment se défendre. Ils lui promettent qu’ils relâcheront sa fille au bout d’un an s’il se montre loyal. Votto explique la situation à sa femme. Elle n’arrive pas à imaginer que son mari, sachant ce qui s’est passé, ne fasse rien pour y remédier. Sa réaction, à elle, c’est de se suicider. Votto fait croire à tout le monde cette histoire de drague sur Facebook que les mafieux ont inventée de toutes pièces — ils ont même constitué une piste informatique bidon destinée aux flics.

Donc, Votto encaisse cette sale histoire et ne fait rien pendant six mois. C’est l’enfer sur terre, mais il survit. Il pense parfois à la haine qu’il inspirait à sa fille, et cela rend la pilule moins difficile à avaler.

Et puis il reçoit ce texto, qui lui met le nez dans sa merde en décrivant ce qu’on lui a fait subir, à lui et à sa famille, et il craque. Il descend à New York et appelle McCleary. Rien à foutre de la mafia, il va récupérer sa fille, et il tuera le salaud qui l’a violée. Il en a des sueurs froides quand il comprend que l’homme qui a dévoyé Lisa est forcément quelqu’un qu’il connaît. Mais il ne peut pas faire appel aux flics, parce qu’ils risqueraient de deviner ce qui s’est réellement produit.

Donc, Joe hérite de la mission. Tandis qu’il est en planque dans sa voiture dans la 48e Rue, Votto se soûle au W. Pour passer le temps, il allume la télé. Elle retransmet la chaîne NY1. Il apprend que Steve Wilson s’est suicidé. Il connaît Wilson. Il sait que ce type a ses démons. Au fond de lui-même, il sent que c’est Wilson qui lui a envoyé le texto. Mais maintenant, Wilson est mort. Dans sa suite du W, Votto réfléchit. Qu’est-ce qu’il a fait, tout bien pesé ? Sa colère se dissipe. La mort de Wilson remet tous les compteurs à zéro. Les mafieux vont les tuer, sa fille et lui, parce qu’il leur a joué ce sale tour : il a engagé McCleary et Joe.

Votto n’arrive pas à raisonner clairement. Puis il se décide. Il va les appeler, leur expliquer ce qui est arrivé. Il faudra bien qu’ils comprennent. Jusqu’à quand un homme peut-il encaisser avant de craquer ? Mais au moins, il a repris ses esprits, il les a prévenus, et ils seront prêts à accueillir Joe, à l’empêcher de récupérer sa fille.

Seulement, le temps que Votto se décide à appeler les mafieux, Joe est déjà sur le trajet qui le ramène au W. Lisa appuie sa tête contre la vitre du côté passager. Tandis que Votto leur parle, les supplie, s’explique, les gardes qui assurent la sécurité à la maison de passe reprennent connaissance et donnent l’alerte. À présent, c’est aux hommes qui manipulent Votto de se démener. Ils ordonnent à Votto de quitter l’hôtel. Ils ont des flics véreux à leur botte, prêts à agir dès qu’ils ont besoin d’eux. Ils les envoient au W pour intercepter Joe.

Ils s’imaginent qu’ils vont tuer Joe et rétablir la situation antérieure. Ils tiennent à ce que Votto continue de travailler pour eux. À leurs yeux, il a beaucoup plus de valeur que sa fille, néanmoins c’est grâce à elle qu’ils le manipulent. Mais Joe tue le flic irlandais. Ce qui complique tout. Ils ont besoin que rien ne soit suspect. Ils sont obligés de protéger leur atout, leur politicien. Ils ne peuvent laisser courir dans la nature un homme comme Joe, un homme qui sait quelque chose, même si ce qu’il sait n’est qu’un seul fil de l’écheveau.

Grâce à Votto, ils trouvent McCleary, qui leur donnera Joe. McCleary, ils l’ont sans doute cueilli très tôt le matin, vers 4 h 30. La première fois que Joe a tenté de l’appeler, il dormait, mais pendant qu’à l’hôpital Joe se fait recoudre le mollet, ils vont directement chez McCleary, ils sonnent à sa porte. Ils réveillent McCleary, qui vient leur ouvrir. Sans arme. Il est fatigué. Il est vieux. Ils le malmènent. Ils veulent Joe. Il leur répond que le seul contact qui peut les mener à Joe se trouve à son bureau. Ils l’y emmènent. McCleary leur donne le Rolodex. Ils l’abattent d’une balle en pleine tête. Ils se rendent à l’épicerie.

Angel, Moïse et sa mère ne sont que des rognures en travers de leur chemin, mais ils ne peuvent rien laisser traîner. Ils ont besoin de faire un grand nettoyage. C’est impératif s’ils veulent avoir accès aux vingt-cinq milliards de dollars d’Albany. Ils envoient deux hommes chez Joe et déploient les autres pour qu’ils cherchent Joe ailleurs ; ils se renseignent dans tous les hôpitaux. Ils ne pensent pas que Joe retournera chez lui, mais à tout hasard ils demandent aux deux flics véreux qui sont sur place d’y rester pour l’attendre. Ils auraient dû envoyer des renforts.

À présent, Joe se trouve dans le train qui l’emmène à Albany, et il a des numéros de téléphone à partir desquels il peut travailler. Il pense que son hypothèse est assez proche de la réalité, mais il ne peut pas en être certain, et il veut connaître tous les détails. Et par Votto, il peut savoir où Lisa a été emmenée, la récupérer pour la mettre en sûreté, et finir ce travail-là.

Ensuite, il mènera une guerre lente, remontant la hiérarchie des responsables jusqu’à ce qu’il parvienne à l’homme qui a déclenché toute cette saloperie. Joe a décidé de le saigner comme un porc. Pour commencer, il tuera tous ses subordonnés et il lui fera sentir que son tour viendra tôt ou tard. Il s’en prendra aussi à ses fils, s’il en a, et les supprimera un par un. Ensuite, il enlèvera ce fumier, l’emmènera quelque part, et le coupera en morceaux sur une durée de plusieurs semaines, en le rafistolant à chaque fois, pour le garder en vie, mais chaque jour, méthodiquement, il lui ôtera quelque chose : ses doigts, ses orteils, ses pieds, ses mains, ses testicules, sa verge, sa langue, son nez.

Et pour finir, peut-être qu’il ne le tuera pas. Il l’abandonnera dans l’état où il l’aura mis. Il le déposera devant un hôpital. Il laissera survivre cette créature mutilée, privée de membres, difforme. L’homme qui a tué sa mère. L’homme qui a donné l’ordre à quelqu’un d’autre de presser la détente.

Voilà à quoi pensait Joe tandis qu’il regardait par la fenêtre de son train. Au fond de lui-même, Joe était un gamin furieux qui n’avait jamais obtenu une vengeance satisfaisante à rencontre de son père, cette vengeance dont ont besoin tous les gamins, dont ont besoin tous les hommes.

En arrivant à Albany, il prit une chambre dans un bon hôtel, puis il se rendit dans une quincaillerie où il choisit un nouveau marteau.

 

*

 

Les hypothèses de Joe étaient presque toutes exactes, à un détail près, un détail crucial : ce n’étaient pas les mafieux qui étaient venus chercher Votto, c’était lui qui avait fait appel à eux.

Votto s’était adressé à l’homme qui manipulait son père pour lui demander de l’aider à devenir sénateur. Cet homme puissant, un sociopathe violent, lui garantit qu’il le ferait élire, mais que c’était la fille de Votto qui devrait payer son élection, qui devrait la financer. Il n’aurait jamais imaginé que Votto accepterait ses conditions — s’il les avait proposées, c’était par dérision, pour en quelque sorte régler ses comptes avec le grand-père, à présent décédé, qu’il avait toujours détesté pour son côté pompeux et arrogant, pour sa façon de se considérer presque comme un véritable sénateur au service de ses électeurs —, mais Votto Junior, incroyablement avide de pouvoir, monstrueusement désireux de surpasser son père, accepta de livrer sa fille à la mafia. La femme de Votto devina la vérité et se suicida.