Un bébé ? Non merci..

Emily Griffin · Chapitre 1 sur 28

Pages du PDF

Un bébé ? Non merci..

Start

OceanofPDF.com

1

Je n'ai jamais voulu d'enfants. Même petite, quand je jouais à la poupée avec mes deux sœurs, je tenais le rôle de la gentille tante Claudia. Je baignais leurs poupons en plastique et changeais leurs couches, avant d'aller me livrer à des activités beaucoup plus intéressantes dans le jardin ou la salle de jeu. Les grands qualifiaient ma position sur la maternité de

«mignonne», avec les mêmes sourires entendus que ceux que l'on adresse aux petits garçons lorsqu'ils affirment que toutes les filles ont des poux. Pour eux, je n'étais qu'un garçon manqué et je finirais par tomber amoureuse et rentrer dans le rang.

Ils n'avaient pas entièrement tort. J'ai fini par abandonner mes allures de garçon manqué pour un copain de lycée, Charlie. Mais quand Charlie m'a regardée dans les yeux, le soir du bal de notre promotion, et m'a demandé combien je voulais d'enfants, j'ai répondu sans hésiter : zéro.

— Ah bon ? s'est étonné Charlie, comme si je venais de lui avouer un terrible secret. Pourquoi ?

J'avais quantité de bonnes raisons, que je lui ai exposées ce soir-là, mais aucune ne l'a satisfait. En réalité, aucun des nombreux petits copains que j'ai eus par la suite n'a vraiment compris ou accepté mes sentiments sur le sujet. Et si ces relations ont pris fin pour diverses raisons, j'ai toujours pensé que la question du bébé y était pour quelque chose.

Malgré cela, je restais persuadée que, le jour où j'aurais trouvé l'homme de ma vie, il m'aimerait telle que j'étais, sans forcément envisager avec moi un avenir fait de couches-culottes et de tétines ergonomiques.

Mais, à l'approche de la trentaine, il m'est apparu que je pourrais bien rester célibataire sans jamais éprouver ce coup au cœur qui vous indique que vous avez rencontré lame sœur. Au lieu de m'api-toyer sur mon sort ou de me résigner à une relation banale, je me suis consacrée à ma carrière d'éditrice, à des voyages incroyables et à des soirées fes-tives avec des copains adorables ou des auteurs à la conversation passionnante.

L'un dans l'autre, j'étais contente de ma vie, et je me disais qu'après tout je n'avais pas besoin d'un mari pour m'épanouir.

Et puis j'ai rencontré Ben. Un garçon séduisant, gentil, drôle, qui - c'était presque trop beau pour être vrai - partageait mes sentiments sur la procréation.

Nous avons abordé le sujet dès le premier soir, à l'occasion d'un dîner organisé par deux amis communs, Ray et Annie. Nous étions au Nobu et bavardions en dégustant des sashimis et des tem-puras à la crevette, quand un petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de six ans, a attiré notre attention. Assis à la table voisine, habillé à la dernière mode, béret Kangol noir et polo Lacoste au col relevé, il commandait fièrement ses sushis, sans erreur de prononciation et sans que ses parents aient à intervenir. De toute évidence, ce n'était pas la première fois qu'il dînait au Nobu. J'aurais parié qu'il avait dû manger plus de sushis que de hamburgers dans sa jeune existence.

Ben et moi l'observions avec le sourire qu'ont souvent les adultes quand ils regardent des enfants ou des chiots, et je me suis entendue dire :

— Quitte à avoir des enfants, autant qu'ils soient comme ça, non ?

— Tu veux dire, avec une coupe au bol et des fringues dernier cri ?

— Non, des gosses que l'on puisse emmener dîner chez Nobu alors qu'il y a école le lendemain. Manger du poulet frit au KFC, ça n'a jamais été mon truc.

Ben a souri, dévoilant des dents légèrement en avant, ce qui me fait toujours fondre.

— Dois-je en déduire que tu ne veux pas habiter en banlieue et manger au KFC, ou que tu ne veux pas d'enfants ?

— Ni l'un ni l'autre. Les deux. Enfin, rien de tout ça.

Ni manger au KFC ni habiter en banlieue ni avoir des enfants.

C'est un aveu des plus audacieux lorsqu'une relation est encore balbutiante, surtout à notre âge. Face à un homme de trente et un ans, le sujet numéro un sur la liste des thèmes à n'aborder sous aucun prétexte lors du premier rendez-vous, c'est celui des enfants. Parce qu'il part, bien sûr, du principe que vous en voulez. Dans le cas contraire, évoquer le sujet équivaut à clamer que vous pourriez être une amie d'Anna Kournikova ne dédaignant pas les parties à trois, même le premier soir.

En d'autres termes, votre cavalier ne verra probablement pas en vous une épouse potentielle, mais manifestera à coup sûr beaucoup d'enthousiasme à l'idée de vous revoir. Parce qu'une femme de trente et un ans qui ne rêve pas de maternité est synonyme de relation sans pression. Exactement ce que recherchent la plupart des célibataires. D'où leur attirance pour les gamines de vingt ans.

En contrepartie, je risquais de me voir automatiquement refuser une relation à long terme. Pour la majorité des gens, hommes et femmes confondus, l'absence de désir d'enfants revient à ne pas respecter les termes du contrat. Je passerais, au mieux, pour froide et égoïste, deux traits de caractère qui ne font pas rêver les hommes.

Pourtant, après plusieurs déconvenues, j'avais décidé de jouer franc jeu. Ne pas vouloir d'enfants présentait des avantages. Je n'étais pas esclave de cette fichue horloge biologique. Je ne m'échinais pas à coller à un modèle de vie imposé. En conséquence, je pouvais me permettre une honnêteté absolue et annoncer la couleur dès la première rencontre.

Après ma sortie, j'ai retenu ma respiration, redoutant la réaction que je connaissais si bien. Mais, le sourire jusqu'aux oreilles, Ben s'est exclamé, sur le ton émerveillé de celui qui constate une coïncidence renversante :

— Moi non plus !

J'ai repensé à la fois où j'avais aperçu mon ancienne maîtresse d'école dans un pub londonien. Les chances de croiser quelqu'un qui partage votre sentiment sur la maternité sont, il est vrai, un peu plus élevées que celles de tomber sur une institutrice perdue de vue depuis vingt ans alors que vous sirotez une bière de l'autre côté de l'océan. Pourtant, on ne rencontre pas tous les jours un homme qui cherche une relation sérieuse sans pour autant rêver de paternité.

L'expression de Ben, à cet instant précis, m'a semblé exprimer tout cela.

— Tu as remarqué cette manie qu'ont les couples de discuter du moment idéal pour faire des enfants ?

m'a-til demandé.

J'ai hoché la tête, tout en cherchant à distinguer la couleur de ses yeux - un joli mélange de vert et de gris, bordé de teintes plus sombres. C'était un bel homme, au nez fin, aux cheveux épais et à la carrure imposante, mais il avait surtout ce petit truc en plus que ma meilleure amie, Jess, appelle « le facteur étincelle».

Son visage était expressif et

lumineux. Le genre de type qu'on ne croise pas dans le métro sans jeter un coup d'œil à son annulaire gauche, en regrettant de ne pas le connaître.

— Ils en reviennent toujours à la question de la liberté, a repris Ben. Faut-il profiter de la liberté tant qu'on est jeunes ou la réserver pour ses vieux jours?

Il a bu une gorgée de vin avant de poursuivre :

— Moi, je dis que, si l'avantage d'être parent jeune, c'est d'en avoir fini plus vite, et l'avantage d'être parent tard, de repousser la corvée au maximum, alors une conclusion s'impose : autant ne pas en avoir. Logique, non ?

— Je te suis à cent pour cent, ai-je répondu en trinquant à son esprit.

Je nous voyais déjà défier ensemble les lois de la nature (qui proclament que l'homme doit planter sa petite graine pour que la femme sente grandir en elle la vie) et de la société, auxquelles tant de nos amis se conformaient aveuglément. Je savais que je me laissais emporter par mon imagination, que je venais à peine de le rencontrer, mais, à trente et un ans, on sait reconnaître une relation prometteuse.

Sans surprise, le reste du dîner s'est déroulé comme sur des roulettes : pas un seul silence gêné, pas un seul signe d'agacement. Il posait des questions sensées, donnait des réponses intéressantes, et me montrait que je lui plaisais sans être pressant. Je l'ai invité à prendre un verre chez moi, ce que je ne fais jamais le premier soir. Nous ne nous sommes pas embrassés, mais nos bras se sont effleurés quand il a feuilleté l'album de photos posé sur la table basse. Le courant passait entre nous et je retenais ma respiration chaque fois qu'il tournait une page.

Le lendemain, il a tenu sa promesse et m'a appelée.

En voyant son numéro s'afficher sur mon portable, je me suis sentie toute chose, et ça ne s'est pas arrangé quand il a annoncé :

— Je voulais te dire que c'est de loin le premier rendez-vous le plus réussi de ma vie.

J'ai rigolé avant d'avouer :

— J'ai le même sentiment. À dire vrai, c'était encore mieux que la plupart de mes deuxièmes, troisièmes et quatrièmes rendez-vous !

Nous avons discuté pendant deux heures et, quand nous avons enfin raccroché, Ben a dit tout haut ce que je pensais tout bas : ces deux heures s'étaient écoulées plus vite que cinq minutes, et il aurait pu parler avec moi indéfiniment. Ce que j'espérais en secret.

Et puis, il y a eu le sexe. Nous n'avons attendu que deux semaines, contrairement aux conseils prodigués par les amis, la famille et les magazines. Pas tant pour satisfaire un désir charnel que parce qu'il était évident que passer une nuit de plus loin de l'autre aurait été du gâchis. Quand je sens que je suis dans le vrai, je fonce.

Et je ne me suis pas trompée. Notre première nuit n'a été ni hésitante ni maladroite, à la différence de bien des premières fois. Nos corps se complétaient à la perfection. Ben savait ce que j'aimais sans me le demander. Faire l'amour ainsi vous amène à regretter de n'être pas poète. Ou, au moins, de ne pas tenir un journal intime. J'avais abandonné cette activité depuis l'enfance, mais je m'y suis remise dès le lendemain.

Ben et moi avons rapidement découvert que nous avions beaucoup plus en commun que notre opinion sur les enfants, et que la folle alchimie qui nous unissait s'accompagnait de bien d'autres liens. Nous étions du même milieu : nous avions grandi à New York avec deux sœurs aînées et des parents qui avaient divorcé sur le tard. Nous étions passionnés par nos carrières respectives, que nous menions avec ambition et énergie. Ben

était architecte, et il aimait les bâtiments autant que moi les livres. Nous adorions les endroits hors du commun, la nourriture exotique et boire un petit verre de trop. Nous appréciions la musique et les films qui sortaient des sentiers battus sans avoir pour autant des prétentions intellectuelles. Nous aimions faire la grasse matinée le week-end, lire le journal au lit et boire du café le soir. Nous étions tous deux à la fois maniaques et désordonnés, sentimentaux et pragmatiques. Nous étions, chacun de notre côté, arrivés à la conclusion que, sans magie, une relation ne valait pas la peine.

En résumé, nous étions tombés amoureux, et tout se déroulait à la perfection. Il ne s'agissait pas du bonheur factice d'une femme qui cherche à se convaincre qu'elle a trouvé le prince charmant. Notre relation était tellement sincère et vraie qu'un instant j'ai pensé que Ben était mon âme sœur, que nous étions faits l'un pour l'autre. Jusque-là, je n'y avais jamais cru.

Je me souviens précisément du jour de cette prise de conscience. Notre relation en était à ses débuts, même si nous avions déjà échangé nos premiers «Je t'aime».

Nous étions allés pique-niquer à Central Park. Nous étions entourés de gens qui lézardaient au soleil, lisaient, jouaient au frisbee et s'amusaient, pourtant, j'avais l'impression que nous étions absolument seuls.

Chaque fois que je me trouvais avec Ben, c'était comme si le reste du monde disparaissait. Nous venions de finir notre déjeuner composé de poulet froid et d'une salade de pommes de terre ; allongés sur le dos, main dans la main, nous contemplions le ciel bleu quand nous avons abordé le sujet des amours passées. De toutes les personnes, toutes les expériences qui nous avaient amenés à ce moment précis.

Nous y avions déjà fait allusion à de nombreuses reprises, et j'étais consciente que nous nous livrions, l'un comme l'autre, à des comparaisons. Elle est plus ceci, moins cela. H est mieux, moins bien, à tel ou tel égard. C'est la nature humaine qui veut ça. À

l'exception de la première relation, personne n'y coupe.

C'est sans doute pour cette raison que celle-ci occupe toujours une place spéciale dans nos cœurs. Plus on vieillit, plus on devient cynique, et plus cet exercice se complique. On comprend que rien n'est parfait, qu'il faut accepter concessions et sacrifices. Le pire, c'est quand un souvenir « surpasse » le présent, et que vous vous dites : si j'avais su, je ne l'aurais jamais laissé partir. Cela m'était souvent arrivé en pensant à Paul, mon petit ami à la fac. Notre relation était loin d'être parfaite, pourtant, en dix ans, personne n'avait été capable d'effacer le manque laissé par le souvenir de notre histoire.

Mais avec Ben c'était différent. J'étais plus heureuse que je ne l'avais jamais été. Je le lui ai dit, et il m'a demandé pourquoi. J'ai réfléchi un long moment, énumérant les détails qui avaient eu raison de ma relation avec Paul ainsi que les qualités de ce dernier.

Puis j'ai fait la liste de tous les domaines dans lesquels Ben le dépassait et, plus important, de ce que cela entraînait pour moi.

— Tu embrasses mieux, ai-je dit. Tu es d'humeur plus égale. Tu es plus généreux. Plus intelligent.

Plus juste.

Ben a hoché la tête. Il avait l'air tellement sérieux que j'ai ajouté, pour détendre l'atmosphère :

— Et tu tries les ordures ménagères pour le recy clage.

Pourtant, j'avais l'impression de ne pas pouvoir exprimer ce que je ressentais réellement. C'était frustrant : je voulais que Ben sache à quel point il comptait pour moi.

J'ai fini par renoncer et par interroger Ben à propos de son ex, Nicole. En m'appuyant sur des bribes de conversations, je m'étais déjà fait une opinion sur elle. Je savais qu'elle était à moitié vietnamienne et ressemblait à une poupée en porcelaine. (Je l'avoue, j'ai peut-être fouillé une fois dans les tiroirs de Ben, à la recherche d'une photo.) Elle était décoratrice d'intérieur et avait travaillé avec Ben sur un projet pour le musée de Brooklyn. À l'instar de Ben, son roman préféré était Cent Ans de solitude, détail qui ne manquait pas de m'agacer prodigieusement. Elle fumait - ils fumaient tous les deux, jusqu'à ce qu'il décide d'arrêter. Ils avaient vécu ensemble pendant trois ans, et leur couple avait tenu presque six années. C'avait été une relation passionnée, oscillant sans cesse entre les sommets himalayens et les abîmes. Ils avaient rompu l'hiver précédent, je ne savais toujours pas pour quelle raison.

Du coup, l'idée que notre histoire puisse être une

«liaison de transition», comme on disait, m'avait effleurée. Et le seul prénom de Nicole me rendait malade de jalousie.

— En quoi est-ce différent, nous deux ? avais-je demandé à Ben. Et d'abord, est-ce que c'est diffé rent ? ai-je ajouté, craignant de m'être montrée pré somptueuse.

Ben a mordillé sa lèvre inférieure, un tic terriblement sexy, avant de répondre :

— Je t'aime davantage, c'est tout. Et je ne dis pas cela parce que Nicole appartient au passé, et toi au présent. C'est comme ça, point. Et pourtant je l'ai mais. Sincèrement. Mais toi, je t'aime plus. Beau coup plus.

C'était l'aveu le plus troublant que l'on m'avait jamais fait, pour la simple et bonne raison que je ressentais exactement la même chose. Nos sentiments étaient réciproques, ce qui tenait du miracle.

Aussi, quand Ben m'a demandée en mariage, quelques semaines plus tard, je n'ai pas vraiment été surprise. Sept mois jour pour jour après notre rencontre, nous échangions nos consentements dans la plus stricte intimité, sur une petite plage de sable blanc, à Saint John s. Après avoir dit oui, je me suis tournée vers la mer. Je me rappelle m'être dit que l'image que nous offrions à cet instant, côte à côte au seuil de l'avenir, nous ressemblait tout à fait. Nous ne changerions jamais, en dépit des rides, des cheveux blancs et des souvenirs merveilleux que nous aurions accumulés.

Naturellement, au cours des mois qui ont suivi, nous avons régulièrement abordé le sujet des enfants. La plupart du temps, il s'agissait de répondre aux questions un peu directes de nos familles respectives, de nos amis, des mères inconnues que nous croisions dans Central Park ou de la dame du pressing.

— Nous ne voulons pas d'enfants, répondions-nous simplement.

Puis nous écoutions sans broncher l'inévitable tirade sur le sens que les enfants donnent à l'existence.

Lors d'une soirée pour le lancement d'un livre, une éditrice m'a carrément lâché que, sans enfants, la vie finirait par m'apparaître « sans intérêt». Plutôt extrême, comme point de vue, non ? Je crois lui avoir répondu quelque chose comme : « Dans ce cas, je ferais aussi bien de sauter par la fenêtre tout de suite. » Elle a fait comme si elle n'avait rien entendu.

Nous avions parfois droit à un autre type de réaction : le hochement de tête compatissant de personnes persuadées que nous cherchions à cacher la douloureuse vérité sur notre incapacité à concevoir. Un jour, une copine de fac de Ben m'a glissé discrètement sa carte de visite au dos de laquelle elle avait griffonné le numéro d'un médecin spécialisé dans les problèmes de stérilité - elle l'avait elle-même consulté. J'ai donné la carte à Ben, qui

a aussitôt informé son amie qu'il avait subi une vasectomie quelques mois après notre mariage. C'était un mensonge - je prenais la pilule -, mais cette annonce a eu le double avantage de la faire rougir et de lui clouer le bec.

Il y avait un dernier argument récurrent, le fameux :

« Et qui va s'occuper de vous quand vous serez vieux? », auquel Ben et moi répondions : « On prendra soin l'un de l'autre. - Mais si l'un de vous deux meurt ? » nous rétorquait-on alors. De temps en temps, j'opposais que les maisons de retraite étaient pleines de gens qui ne recevaient jamais aucune visite. Qu'un enfant n'offre aucune garantie. Qu'il peut finir par devenir un artiste maudit, désargenté et en mal de reconnaissance. Ou un adulte incapable de s'occuper de lui-même et à plus forte raison de ses vieux parents. Ben et moi étions d'accord pour dire qu'il n'y avait rien de plus stupide que de procréer pour s'assurer un futur garde-malade.

Nous préférions travailler dur et économiser plutôt que d'imposer un tel fardeau à la génération suivante.

Avec le temps, pourtant, nous avons appris à rester discrets sur le sujet. Sur le moment, nous échangions un regard entendu, puis nous en reparlions plus tard, entre nous. Beaucoup considéraient le désir d'enfants comme une évidence, quand cette certitude nous semblait surtout révéler une étroi-tesse d'esprit. En même temps, nous profitions pleinement des satisfactions que procure une relation sans enfants.

Nous étions libres, prêts à toutes les découvertes. Nous étions ensemble parce que nous le souhaitions. Pas pour avoir quelqu'un avec qui élever des enfants, ni pour le bien-être de ceux-ci - le piège du devoir parental dure au minimum dix-huit ans.

Puis, environ deux ans après notre mariage, notre relation a changé.

C'est arrivé de façon subtile, si bien que je ne saurais dater précisément ce changement. Quand j'y repense, je me dis que tout a commencé lors d'un séjour à la montagne avec Annie et Ray, le couple qui nous avait permis de nous rencontrer. Je connaissais Annie depuis la fac, et nous avions fait les quatre cents coups ensemble. J'ai donc aussitôt remarqué qu'elle ne commandait que des Perrier rondelle. Elle a d'abord prétendu qu'elle était sous antibiotiques à cause d'une sinusite, mais c'était bien la première fois que je la voyais se conformer à une ordonnance. Quand je lui ai tiré les vers du nez, elle m'a annoncé qu'elle était enceinte de huit semaines.

— C'est un accident? ai-je demandé, m'attendant à ce qu'elle réponde par l'affirmative.

Annie adorait son boulot de réalisatrice de documentaires et s'impliquait dans un million d'associations. Elle n'avait jamais manifesté un intérêt particulier pour la maternité, et je ne voyais pas comment elle allait trouver le temps de pouponner.

Annie a pris la main de Ray, et, d'un seul mouvement, ils ont fait signe que non.

— Je croyais que vous ne vouliez pas d'enfants !

— On n'en voulait pas tout de suite, m'a répondu Annie. Mais aujourd'hui on se sent prêts. Même si on ne l'est jamais vraiment. Enfin, je crois !

Elle a éclaté d'un rire haut perché tout en rougissant comme une collégienne.

— Hmm... ai-je fait.

Ben m'a donné un coup de pied sous la table avant de dire :

— Eh bien, félicitations ! C'est génial ! N'est-ce pas, Claudia ? a-t-il ajouté à mon intention, en me lançant un regard sévère.

— C'est ça, génial.

Je me sentais trahie. Ben et moi allions perdre nos compagnons de voyage favoris, nos seuls amis proches qui restaient de marbre devant les bébés que tout le monde s'accordait à trouver craquants.

Le dîner s'est poursuivi, la conversation portant principalement sur les enfants et les cours de l'immobilier à Westchester.

Plus tard, quand Ben et moi nous sommes retrouvés seuls dans notre chambre, il m'a reproché d'avoir manifesté si peu d'enthousiasme.

— Tu aurais au moins pu faire semblant d'être heureuse pour eux, au lieu de mettre en cause la fiabilité de leur moyen de contraception.

— J'étais surprise. Tu t'en doutais, toi ?

Ben a secoué la tête. Et l'espace d'un instant, j'ai cru lire l'envie sur son visage.

— Non. Mais je trouve ça super.

— Ne me dis pas que tu en veux aussi ! ai-je plaisanté.

— Bien sûr que non, a-t-il rétorqué. Ne sois pas ridicule.

Mais ses protestations sonnaient faux.

Pendant les mois qui suivirent, la situation devint de plus en plus troublante. Ben se passionnait pour la grossesse d'Annie. Il s'est extasié devant les clichés de son échographie, allant jusqu'à en exposer un sur la porte de notre frigo. Quand je lui ai dit que ce n'était pas le genre de la maison, il l'a décroché et glissé dans un tiroir, visiblement énervé, avant de grommeler :

— Bon sang, Claudia, détends-toi. Tu devrais te réjouir pour eux. Ce sont nos meilleurs amis, quand même!

Peu après, juste avant la naissance du bébé d'Annie et de Ray nous avons décidé sur un coup de tête de partir en week-end sur l'île des Caraïbes où nous nous étions mariés. C'était au début du mois de janvier, quand la brusque disparition des décorations de Noël et des touristes laisse Manhattan nu et désolé. Ben s'est dit incapable d'attendre

début mars et notre séjour au Belize, encore en pré-paration. Je me rappelle avoir jeté un short et un bikini rouge tout neuf dans mon sac de voyage en cuir, en disant à voix haute combien j'aimais l'im-prévu et le fait de pouvoir m'envoler à tout moment pour une destination de rêve. — Oui, a répondu Ben.

Notre vie a des côtés

merveilleux.

Sa remarque exprimait une certaine mélancolie, mais je n'ai pas insisté. Je n'ai pas non plus posé de questions quand il n'a pas desserré les dents de tout le voyage.

Je ne me suis vraiment inquiétée que plus tard dans la soirée, alors que nous défaisions nos bagages dans la chambre. Je m'étais interrompue un instant pour contempler la vue et, quand je me suis retournée, j'ai aperçu Ben dans le miroir. La déception se lisait sur son visage. J'ai paniqué, me rappelant une conversation avec ma sœur Maura à propos des hommes infidèles. Maura en connaît un rayon sur le sujet, étant donné que Scott, son mari, l'a déjà trompée au moins deux fois avec des femmes de sa connaissance. Elle m'avait prévenue : « S'il devient très gentil ou très méchant, méfie-toi. Ou s'il t'offre des fleurs et des bijoux sans raison. Ou encore s'il t'emmène passer un week-end en amoureux dans un endroit romantique. Ça veut dire qu'il se sent coupable. Qu'il cherche à se racheter. » J'ai essayé de me calmer, me répétant que j'étais parano.

N'arrivant pas à chasser de mon esprit l'image obsédante de Ben en compagnie d'une brune lascive au corps luisant de sueur, je me suis assise sur le lit pour enlever mes tongs et j'ai dit : — Ben, parle-moi.

Qu'est-ce qui te tracasse ? Il a hésité, puis il est venu s'asseoir à côté de moi. Le matelas s'est un peu affaissé sous son poids, ce qui n'a fait qu'accroître ma nervosité.

— Je ne sais pas comment te l'annoncer, a-t-il commencé d'une voix cassée. Alors je vais essayer de te le dire simplement.

J'ai hoché la tête, l'estomac noué.

— Je crois que je veux des enfants, finalement. J'ai été tellement soulagée que j'ai éclaté de rire.

— Tu m'as fait peur !

J'ai ri encore plus fort avant d'aller chercher un Coca dans le minibar.

— Je ne plaisante pas, Claudia.

— Et ça te vient d'où, cette envie ? C'est à force de fréquenter Annie et Ray ?

— Peut-être. Je n'en sais rien. C'est simplement... un besoin que je ressens là, a-t-il dit en mettant une main sur son cœur.

Au moins, il ne m'a pas trompée, ai-je pensé. Je n'aurais jamais pu pardonner une trahison, alors que ce désir de paternité était probablement passager.

Pourtant, tandis que Ben énumérait toutes les bonnes raisons d'avoir un bébé - pour lui faire découvrir le monde, pour être de meilleurs parents que nos propres parents -, mon soulagement a laissé la place à une sensation désagréable. J'étais en train de perdre le contrôle de la situation.

J'ai tenté de le raisonner. Notre relation reposait sur notre couple. Avec un enfant, nous n'aurions jamais pu entreprendre un tel voyage à l'improviste. Nous serions tout le temps coincés à la maison...

— Mais on aurait autre chose, m'a objecté Ben. Si ça se trouve, on rate des expériences formidables. Je n'ai jamais entendu personne dire qu'il regrettait d'avoir des enfants.

— Tu connais beaucoup de gens qui l'admettraient ?

— Peut-être pas. Mais je ne crois pas qu'on puisse regretter une chose pareille.

— Je ne suis pas d'accord. Pourquoi existe-t-il des pensionnats, alors ? J'avais lancé ça pour détendre l'atmosphère, mais Ben n'a pas ri. J'ai soupiré avant de changer de sujet.

— Si on se préparait pour le dîner ? ai-je dit en me levant.

J'ai monté le son du lecteur de CD, qui passait One Love, de Bob Marley -rien de tel pour vous mettre dans un état de... comment dire? De liberté absolue ?

Malgré mes efforts, la tension n'a fait que croître tout au long du week-end. Pour notre troisième et dernière soirée sur l'île, nous avons pris un taxi pour nous rendre à l'Asolare, un restaurant avec une vue incroyable sur Cruz Bay. Nous n'avons quasiment pas échangé un mot au cours du dîner, en dehors de vagues commentaires sur le coucher de soleil et les queues de langoustes, absolument délicieuses. Quand la serveuse a apporté les cafés, j'ai regardé Ben et j'ai dit :

— Tu te rappelles ? On avait passé un accord.

Les mots étaient à peine sortis de ma bouche que je me suis rendu compte du ridicule de ma remarque. Il n'y a malheureusement rien de définitif dans le mariage.

Ben s'est tripoté le lobe de l'oreille avant de répondre

: — J'ai envie d'être père.

— D'accord. Mais est-ce que ton désir d'enfants surpasse celui d'être mon mari ?

Il a posé sa main sur la mienne.

— Je veux les deux.

J'ai fait de mon mieux pour ne pas laisser libre cours à ma colère.

— Eh bien, ce n'est pas possible.

J'ai attendu qu'il me dise que, s'il devait faire un choix, il me choisirait moi. — Alors? ai-je insisté devant son mutisme. Qu'est-ce que tu as décidé?

Ben a fixé son cappuccino un long moment, puis il a retiré sa main et fait tomber, lentement, trois sucres dans sa tasse.

Quand il a relevé les yeux, j'ai lu du chagrin et du remords dans son regard gris-vert. J'avais ma réponse.

OceanofPDF.com