Un bébé ? Non merci..
Le seul avantage qu'il y a à…
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Le seul avantage qu'il y a à quitter son mari au petit matin, quand on habite au croisement de la 73e Rue et de Columbus Avenue, c'est qu'il faut moins d'une seconde pour trouver un taxi. Il y en a même deux qui convergent dans ma direction : en voyant ma valise, les chauffeurs ont dû croire que je me rendais à l'aéroport et flairer la bonne affaire. Montant dans le premier, j'annonce :
— Bonsoir. Désolée, je ne vais que sur la Cin quième Avenue.
Puis j'ajoute :
— Je viens de me disputer avec mon mari. Je crois qu'on va divorcer.
Ben a toujours été amusé par ma manie de discuter avec les chauffeurs de taxi. Pour lui, ce sont les touristes qui racontent leur vie à des inconnus, et cela l'étonné de ma part. Il n'a pas tort, mais je ne peux pas m'en empêcher.
Mon chauffeur m'observe dans le rétroviseur. Je ne vois que ses yeux, et je le regrette : j'ai toujours pensé que c'était la bouche qui en disait le plus long sur les pensées de quelqu'un. JJ ne maîtrise pas bien l'anglais, ou alors il a un cœur de pierre, parce qu'il se contente d'un :
— Où ça, sur la Cinquième ?
— À hauteur de la 12e Rue. Dans l'East Side.
Mon regard se pose sur son nom, inscrit au dos de son siège. Mohammed Muhammed. Je refoule les larmes qui me viennent : au début de notre relation, Ben m'avait dit qu'à New York on avait une chance sur deux de tomber sur un chauffeur de taxi ayant Mohammed pour prénom ou Muhammed pour nom. Il exagérait, bien sûr, mais nous avions pris l'habitude de vérifier, et nous échangions un sourire chaque fois que nous faisions mouche, soit une fois par semaine environ. C'est la première fois que le prénom et le nom correspondent.
Soudain, je n'ai plus qu'une envie, faire demi-tour et rentrer à la maison. Caresser le visage de Ben, l'embrasser et lui dire que le nom de ce conducteur, c'est forcément un signe, que nous devons nous réconcilier, trouver le moyen de continuer.
Au lieu de quoi, je plonge une main dans mon sac, à la recherche de mon téléphone, pour prévenir Jess de mon arrivée. Je me rappelle alors que j'ai laissé l'appareil dans la cuisine, sur son chargeur. Je peste en songeant que Jess risque de ne pas entendre l'interphone.
Elle dort comme un bébé. L'espace d'un instant, j'envisage d'aller à l'hôtel, mais, craignant de m'effondrer si je suis seule, je garde le cap.
Heureusement, Jess entend la sonnerie de l'interphone, et, quelques minutes après être descendue de mon taxi, je me retrouve blottie sur son canapé, à lui raconter la dispute avec Ben tandis qu'elle nous prépare des toasts à la cannelle - la seule prouesse culinaire dont elle soit capable, tout comme moi, d'ailleurs. Elle nous sert à chacune une tasse de café, noir pour moi, bourré de sucre pour elle. Puis elle m'annonce qu'il est temps que nous parlions sérieusement.
— Le sujet du jour est le suivant : « Pourquoi Claudia ne veut-elle pas d'enfants ? »
— Oh non, tu ne vas pas t'y mettre !
Avec l'air pincé d'une institutrice à chignon, elle répond :
— Je veux juste qu'on passe tes arguments en revue.
— Tu les connais déjà.
— Eh bien, expose-les-moi à nouveau. Tu n'as qu'à faire comme si j'étais ton psy.
Elle se redresse, croise les jambes et se saisit de sa tasse le petit doigt levé.
— Ce soir, c'est notre première séance.
— J'ai besoin de voir un psy parce que je ne veux pas d'enfants ?
Je tente de me justifier, ce qui m'arrive trop souvent ces derniers temps. Jess secoue la tête.
— Pas parce que tu ne veux pas d'enfants, mais parce que ton mariage bat de l'aile. Lance-toi. Je t'écoute, madame.
— Mais pourquoi me faudrait-il des raisons ? Quand quelqu'un décide d'avoir un bébé, personne ne lui en demande !
— C'est vrai, reconnaît Jess. Mais c'est là un tout autre sujet, celui du rôle des femmes dans la société.
Quelque chose dans son expression me rappelle Ben, et, comme dans le taxi, je me sens craquer en mesurant combien il va me manquer.
— Ne pleure pas, chérie, me dit Jess en me don nant une petite tape sur la cuisse.
Je ravale mes larmes et inspire un grand coup.
— J'en ai ras le bol que tout le monde parte du principe que pour être heureux il faut faire des mômes !
Je croyais Ben différent, mais il est comme les autres. Je me suis fait avoir.
— C'est ce que tu crois.
Jess n'est pas d'accord avec moi ? Étonnant.
— Tu es de son côté, c'est ça ? Tu penses que je devrais me jeter à l'eau et faire ce bébé.
— Je ne te juge absolument pas. Si quelqu'un est mal placé pour juger les autres, c'est bien moi, non ? Ta décision me paraît tout à fait légitime. Un grand nombre de femmes ont pris la même et ont été très heureuses...
Et, à bien des égards, je trouve que c'est très courageux.
Mais je pense aussi qu'on devrait en reparler. Pour que tu ne le regrettes pas un jour.
— De ne pas avoir d'enfants, ou d'avoir perdu Ben?
— Les deux, mon capitaine. Pour l'heure, il s'agit d'un seul et même problème.
Jess s'installe plus confortablement.
— Vas-y. Je t'écoute. Je veux tout savoir.
Je bois une gorgée de café en réfléchissant et, plutôt que de rabâcher mes arguments habituels, je lui demande :
— Je t'ai déjà parlé de l'étude sur les souris et le gène Mest ?
— Ça ne me dit rien, non.
— Des scientifiques ont prouvé que les souris auxquelles ce gène spécifique fait défaut ont une réaction anormale face à leurs petits. En gros, sans ce gène, elles sont dénuées d'instinct maternel. Elles ne nourrissent pas leur portée, ne s'en occupent pas.
— Bon. Donc il te manque le gène Mest, à toi aussi ?
— Non. Enfin, je n'en sais rien. Ce que je veux dire, c'est que certaines femmes n'ont pas l'instinct maternel.
Et je pense que c'est mon cas.
— Aucun instinct ? Même pas un petit peu ? Parce que tu sais, j'ai souvent entendu parler de femmes qui étaient persuadées qu'elles ne l'avaient pas, jusqu'à ce qu'elles deviennent mamans.
— Tu crois qu'il serait raisonnable de parier là-dessus
? Qu'est-ce que je fais, si ça ne vient pas ?
— Il existe plein de façons d'être parent. Tu n'es pas forcée de rester à la maison et de préparer une tarte aux pommes tous les dimanches pour être une bonne mère, tu sais.
— Mais si je regrette d'avoir un bébé ?
— Tu te débrouilles bien avec les enfants, non ?
Je pense à mes neveux et nièce, et à Raymond junior. À son petit corps blotti contre moi et à sa douce odeur de bébé.
— J'aime bien les enfants, c'est vrai. Mais je n'ai aucune envie d'en avoir un à plein temps ! Et je suis convaincue que je finirais par en vouloir à Ben.
Pire, je crois que j'en voudrais à l'enfant. Et ce serait injuste pour tout le monde.
Jess, parfaitement dans son rôle, m'encourage à poursuivre du regard.
— J'apprécie ma vie telle qu'elle est. Notre style de vie. Notre liberté. Les parents vivent dans une inquiétude permanente. Il y a la mort subite du nourrisson, les chutes dans les escaliers, les chauf fards ivres... et ça dure dix-huit ans. En réalité, ça ne s'arrête jamais.
Jess hoche la tête.
— Et puis, Jess, tu connais beaucoup de couples avec enfants qui ont l'air sincèrement heureux?
Je repense à ma sœur Maura et à la façon dont son couple s'est mis à battre de l'aile juste après la naissance de sa première fille, Zoé. La relation s'est progressivement envenimée avec les deux fils. Je ne suis pas ma sœur, et Ben n'est pas Scott. Mais le phénomène ne me semble pas exceptionnel. Les enfants demandent tellement de temps, d'argent, d'énergie et de patience...
Plus possible de faire passer son couple en premier.
Alors, pour le meilleur ou pour le pire, la dynamique entre deux êtres se modifie.
Après un silence gêné, Jess reprend :
— Trey parle souvent de sa famille comme d'une
«corde au cou».
— Charmant ! Mais c'est exactement l'idée.
— Je ne crois pas qu'il parle de son fils, s'em-presse-telle d'ajouter. Seulement d'elle...
Jess se donne un mal incroyable pour ne jamais prononcer le prénom de la femme de son amant, Brenda. Sans doute une façon de se déculpabiliser.
— Mais il ne dirait pas cela s'il était marié avec la bonne personne, poursuit-elle. Et je doute que vous risquiez, Ben et toi, d'éprouver la même chose. Les enfants font remonter les problèmes à la surface, mais vous, vous n'en avez pas vrai ment. Votre couple resterait uni, même avec des enfants.
Je prends le risque de lui rétorquer que la femme de Trey était certainement persuadée qu'un enfant ne briserait pas son ménage. Et Trey aussi, d'ailleurs. Elle s'apprête à protester, mais j'ajoute :
— Quand ma sœur Maura et son mari faisaient des parties de jambes en l'air dans le jacuzzi, elle était loin d'imaginer qu'il la tromperait. Ou que les choses deviendraient aussi... sordides.
— C'est l'exception qui confirme la règle. La plupart des couples sont encore plus heureux avec des enfants.
— Je ne crois pas. Je suis même persuadée du contraire. Sans parler de ceux qui se retrouvent dans la situation de Daphné.
— Son couple a l'air solide, pourtant.
— Il l'est. Mais Tony et elle sont obsédés par l'idée d'avoir un enfant. Ils ne parlent que de ça, ne pensent qu'à ça. Ils en deviennent... ennuyeux.
Jess a un petit rire.
— Ils l'ont toujours été, non?
Jess est la seule personne qui a le droit de critiquer ma famille, même si, dans le cas présent, je ne peux m'empêcher de prendre leur défense.
— Ennuyeux, peut-être, mais... gentils, dis-je en pensant à l'enthousiasme de Daphné pour des acti vités comme le scrapbooking. Non, je dirais plutôt que ce sont des gens simples, rafraîchissants. Mais depuis quelque temps ils sont sinistres. Note bien qu'on ne peut guère leur en vouloir...
Jess pousse un long soupir.
— Ce que j'essaie de t'expliquer, c'est qu'il existe des couples heureux avec enfants.
— Peut-être. Mais je ne suis pas du tout sûre que Ben et moi en ferions partie. Et je n'ai pas envie de faire de ma vie une expérience scientifique.
— Comme celle des souris Mest?
— Exact.
Je m'installe chez Jess. Je ne retourne à notre appartement qu'une fois en quatre jours, profitant de l'absence de Ben pour récupérer mon téléphone et des vêtements de rechange. J'attends qu'il m'appelle, en vain. Au fond, je ne suis pas surprise ; pourtant, quand j'écoute ma boîte vocale et que j'entends «Vous n'avez pas de nouveau message», je me sens mal.
Évidemment, je ne l'appelle pas non plus, et j'espère qu'il est aussi malheureux que moi chaque fois qu'il vérifie ses messages. Mon petit doigt me dit le contraire, cependant, et cette intuition ajoute à ma douleur. L'adage « le malheur aime la compagnie»
prend toute sa dimension en cas de rupture. Le simple fait de penser que l'autre va bien est tout bonnement insupportable.
Jess me répète que je deviens parano, que Ben est sans doute aussi triste que moi, mais j'ai deux bonnes raisons de penser que je suis plus abattue que lui.
J'évoque la première un soir, entre deux bouchées de nouilles chinoises, en rappelant à Jess la capacité de Ben à se murer en lui-même pour se protéger de la douleur.
On entend tout le temps dire qu'il est mauvais de réprimer ses émotions, mais chaque fois que je vois Ben surfer comme un roi de
la glisse sur la vague de la tristesse, je ne peux m'empêcher de l'envier. Je n'ai jamais été capable de faire taire cette partie-là de mon cerveau. L'an dernier, Mark, le cousin - et meilleur ami - de Ben, s'est vu diagnostiquer un cancer des testicules à un stade très avancé. Ben est resté stoïque tout au long de cette épreuve, même lorsque le téléphone a sonné en pleine nuit pour nous annoncer que Mark était mort.
Quand il est revenu se coucher après une courte conversation avec la mère de Mark, je lui ai demandé s'il voulait qu'on en parle. Il a secoué la tête avant d'éteindre la lumière en murmurant :
— H n'y a pas grand-chose à dire.
Je pensais, au contraire, qu'il y avait beaucoup à dire.
Nous aurions pu parler de Mark, de sa vie trop courte et pourtant bien remplie. Des souvenirs d'enfance de Ben avec ce cousin qui avait toujours été comme un frère ou presque pour lui. Évoquer leurs années d'études à Brown, qu'ils avaient préférée à d'autres universités plus prestigieuses parce qu'ils pouvaient y aller ensemble. Partager la douleur d'avoir vu Mark nous quitter, et penser à l'éloge funèbre que Ben composait dans sa tête depuis déjà des semaines.
Mais Ben n'a pas prononcé un mot. Je me rappelle avoir senti, dans l'obscurité, qu'il ne dormait pas, et être restée éveillée, moi aussi, pour le cas où il changerait d'avis et voudrait discuter ou, du moins, pleurer. Mais il n'a pas versé une larme. Ni cette nuit-là ni le lendemain. Ni même à l'enterrement, alors que son éloge funèbre, bouleversant, faisait fondre toute l'assemblée en pleurs.
Ben a mis six mois à craquer. Nous étions au rayon céréales du supermarché. Il a pris une boîte de mini-Crousti-pops à la fraise, une expression d'intense douleur sur le visage. Je n'ai pas eu besoin de lui demander à quoi il pensait. Nous
sommes rentrés à la maison, il s'est enfermé dans la chambre et je l'ai entendu ravaler ses sanglots. Quand il est ressorti, longtemps après, il avait les paupières rouges et gonflées. Je ne l'avais jamais vu dans cet état.
Il m'a serrée dans ses bras, et sa voix s'est brisée lorsqu'il a dit : » Putain, il me manque tellement... »
— Attention, je ne suis pas en train de comparer notre rupture avec la mort de Mark, je précise après avoir raconté mon histoire à Jess.
— Évidemment. Mais si vous vous séparez pour de bon, Ben et toi, ce sera une sorte de mort.
— Oui. Surtout que nous ne sommes ni l'un ni l'autre du genre à garder le contact avec nos ex. Quand c'est fini, c'est fini. Je n'ai aucune envie de devenir l'amie de Ben.
— Ce n'est peut-être pas complètement fini.
— J'ai l'impression que si. Réfléchis. Il a fallu six mois à Ben pour accepter la mort de Mark. Le temps qu'il comprenne que je lui manque, il sera trop tard.
Jess ne sait que répondre. Ce qui me fait penser à la seconde raison pour laquelle Ben souffre moins que moi. Mais je n'en parle pas à Jess. Je ne l'ai jamais dit à personne, ni même écrit dans mon journal. J'en ai toujours été consciente, d'une certaine manière, mais je ne me suis jamais attardée sur cette idée : je suis sûre d'aimer Ben plus qu'il ne m'aime. Je sais que son amour est sincère. Qu'il m'aime davantage que Nicole ou que ses autres ex. On ne peut jamais être certain de ce genre de chose, parce qu'il est impossible d'entrer toutes les données d'une relation amoureuse dans un ordinateur pour lui faire cracher une réponse définitive. L'amour n'est pas quantifiable, et on court le risque de se focaliser sur les mauvais arguments, si on cherche à le mesurer, comme de s'attacher aux différents traits de caractère qui font que, dans un couple, l'un est plus expressif ou plus émotif que l'autre. Pourtant, quoi qu'on en dise, l'amour est rarement équitable-ment partagé. Il y en a toujours un qui aime plus.
Dans notre couple, c'est moi. Ben me trouverait ridicule d'affirmer une telle chose, pourtant, s'il se voyait dans l'obligation de répondre honnêtement à cette question, il finirait par reconnaître que j'ai raison et que cela n'a rien à voir avec nos mérites respectifs.
On peut dire que nous avons réussi professionnellement, que nous sommes tous deux intelligents, drôles et séduisants. Sur le papier, je suis l'égale de Ben, et je n'en ai d'ailleurs jamais douté. Malgré tout, il se trouve que j'aime plus, et que je redoute naturellement plus de perdre l'être aimé.
Ce qui m'amène à un autre point : j'ai toujours perçu l'inquiétude comme une assurance tous risques. Je m'explique : inconsciemment, je suis persuadée que, si je redoute une chose, elle a moins de chances de se produire. Mais ce n'est qu'une illusion. Nos pires peurs deviennent réalité. Et on se sent d'autant plus trompé qu'on a espéré ne jamais l'être.
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