Un bébé ? Non merci..
Ce jour-là, mon père vient déjeuner avec…
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Ce jour-là, mon père vient déjeuner avec moi, au Mayrose Diner. Il propose de m'inviter dans un endroit plus sélect, mais après la Villa d'Esté un menu plastifié me tente plus qu'une nappe et des serviettes amidonnées. Nous discutons de mon voyage en Italie.
Je lui dis qu'il doit absolument mettre le lac de Côme sur la liste des endroits qu'il voudrait voir avant de mourir.
— Je ne fais pas ce genre de liste, dit-il en transférant sa salade et ses tomates du bord de son assiette à son hamburger.
— Tu devrais.
Il me dit qu'il va y réfléchir. Je lui raconte alors mes découvertes sur Google.
— Je suis désolé, ma bichette.
— Oui. C'est bête, hein ?
— Le temps est peut-être venu de laisser partir Ben, au lieu de laisser l'amertume te ronger, comme ton vieux père.
Je pose une main sur la sienne.
— Papa, tu n'es pas amer.
Pourtant, en prononçant ces mots, je réalise que sa bonhomie permanente n'est peut-être qu'un masque.
Qu'il regrette peut-être encore ma mère. Parce qu'elle est le genre de personne que l'on ne peut cesser d'aimer.
— D'une certaine manière, si, reprend-il. Mais il est trop tard pour changer, maintenant. En revanche, toi, tu as la vie devant toi... Alors, parle-moi de ce fameux Richard. C'est sérieux, s'il t'em mène en Italie, non ?
Je secoue la tête. Cela me fait drôle d'avouer à mon père que je suis allée en Italie avec un homme qui ne compte pas tant que ça.
— Je ne pense pas que ça durera, entre nous.
— Pourquoi? Il veut des enfants, lui aussi ?
Je ne sais pas si c'est une plaisanterie, mais je ris quand même.
— Non, il n'en veut pas. De ce point de vue, c'est l'homme idéal. Pour moi.
— Alors, où est le problème ? insiste mon père.
— Je ne l'aime pas. Je pensais que ce n'était pas un problème, mais je me sens un peu... vide, quand je suis avec lui.
Mon père repose son hamburger.
— Ce serait bien si on pouvait choisir les gens qu'on aime, pas vrai ?
— Oui. Ou faire en sorte que ceux qu'on aime veuillent les mêmes choses que nous.
— Oui. Ça aussi, ce serait chouette.
Jess m'appelle dans l'après-midi.
— On sort, ce soir?
— Je ne peux pas, Jess. Il faut que j'aille au club de gym. Mais merci.
— Ça m'étonnerait que tu ailles courir sur un tapis ce soir.
— J'ai entendu dire que le sport empêchait de broyer du noir.
Pourtant, je dois avouer que ça ne marche pas avec moi. Au contraire, j'en ressors souvent écœurée par l'absence d'effet visible.
— Oh là là, dit Jess. Toi, tu as besoin d'un ou deux verres.
Je suis tentée d'accepter, mais Jess ne se limite jamais à un ou deux verres. En particulier quand l'une de nous est en plein marasme professionnel, personnel ou familial. Dans ces cas-là, on enchaîne sur un dîner, suivi de quelques verres supplémentaires. En cas de crise grave, on finit la soirée dans la boîte de nuit la plus ringarde qui soit - une des nombreuses spécialités de Jess. Pourtant, rien qu'à l'idée de la gueule de bois qui m'attend le lendemain, je me conduis en adulte responsable de trente-cinq ans et je décline la proposition.
— J'aimerais bien, mais j'ai des tonnes de boulot en retard. Je n'ai presque rien fait en Italie.
— Arrête, tu dis toujours ça.
— Oui, mais là, ça prend des proportions incroyables.
— Dommage, parce qu'on sort quand même.
Rendez-vous au Temple Bar à 19 heures.
Elle raccroche avant que j'aie pu répondre.
Le Temple Bar était un de nos repaires quand nous sommes arrivées à Manhattan. Il n'était ni dans nos moyens ni dans notre quartier, mais il nous donnait le sentiment d'être deux petites nanas qui n'avaient pas froid aux yeux, bien décidées à se faire une place au sein de la Grande Pomme.
Les choses ont bien changé depuis. L'éditrice de trente-cinq ans et son amie spécialiste de la finance ne traînent plus dans le quartier étudiant. Elles ne fréquentent plus beaucoup les bars, leur préférant les restaurants où l'on peut porter autre chose que du noir sans s'attirer tous les regards. Mais, de même qu'une chanson reste éternellement associée à une époque précise, le Temple Bar nous rappelle nos vingt ans.
Chaque fois que j'aperçois l'enseigne au-dessus de l'entrée, sur Lafayette Street, et que je pénètre dans la salle tapissée de velours rouge, à
la lumière tamisée, je me revois à vingt-trois ans, obligée de tenir toute la soirée avec une seule consommation (je ne gagnais presque rien à mes débuts chez Elgin). J'étais à la fois intimidée et impressionnée par cette ville, convaincue que mon avenir s'y jouerait. Et je me souviens de nos chagrins de l'époque, principalement dus aux hommes.
En apercevant, dans un coin, Jess installée devant un Cosmopolitan, je me dis que les choses n'ont pas tellement évolué, finalement. Jess ne boit plus que rarement des Cosmopolitan, sauf au Temple Bar (et ce bien avant Sex and the City). Elle me tend un martini-vermouth (mon rituel à moi) et me demande :
— Comment tu vas ?
— Ça va.
— Vraiment ?
Je hoche la tête, avant d'ajouter :
— Non, pas vraiment, en fait.
— Écoute, j'ai réfléchi. Le marathon, de toute façon, ce n'était pas ton style.
Si c'est tout ce que tu as trouvé pour me remonter le moral, je suis mal partie ! Je proteste :
— Mais j'ai toujours voulu courir le marathon !
— C'est ce que tu prétends. Tu disais ça comme moi je dis que j'adore le snowboard, le saut à l'élastique et le rafting. Je voudrais aimer les sports extrêmes. Mais tu sais quoi ? Je n'aime pas. Ça me fout la trouille et je trouve ça ennuyeux. Alors, non merci. Et toi, tu crois que c'est ton rêve, mais as-tu vraiment envie de courir plus de quarante-deux kilomètres ? Et de te lever à l'aube tous les matins pour t'entraîner? Alors, laisse tomber le marathon.
— Peut-être... Tout ce que je sais, c'est que ça ne devrait pas me travailler comme ça. Rien n'a vraiment changé, ni depuis mon voyage en Italie
avec Richard, ni depuis ma conversation avec Ben, ni depuis mes découvertes sur Internet. C'est comme d'habitude, enfin, depuis mon divorce. Je ne comprends pas pourquoi je me sens si mal...
— Soupçonner Ben de voir quelqu'un était une chose, en avoir la confirmation en est une autre. C'est dur, je te l'accorde.
— Oui, mais j'étais persuadée d'avoir tourné la page.
Avec ou sans Richard, je croyais être en accord avec moi-même. Avec ma décision.
— C'est le cas, Claudia. Tu as pris la bonne décision.
Mais ça ne se fait pas en douceur. Tu avais besoin d'un mec pansement, tu as trouvé Richard. Tu avais besoin de te prendre la tête avec la copine pansement de Ben, tu l'as fait. Parce que Tucker n'est sans doute rien de plus, tu sais. Mais peu importe. Ce qui compte, c'est que tu avances.
— Comme toi tu avances en oubliant Trey? dis-je, pleine d'espoir.
— Exactement ! Figure-toi qu'il sera à New York la semaine prochaine. Il m'a laissé un message, mais je ne l'ai pas rappelé.
Je la regarde, dubitative.
— Je te jure que je n'ai pas rappelé. Et que je ne le ferai pas. C'est fini. Il faut que tu en finisses avec Ben, toi aussi.
Je lâche timidement :
— Entendu.
— Alors à notre nouveau départ! dit Jess en levant son verre.
— À notre nouveau départ !
Je suis presque convaincue de ma sincérité. Nous enchaînons tranquillement les verres, comme au bon vieux temps, quand quelques cocktails dans un bar tapissé de velours rouge suffisaient à résoudre presque tous nos problèmes.
Je ne reparle pas de Ben ni de Tucker pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'un de mes auteurs, Ethan Ainsley, passe me saluer. Ethan a récemment quitté Londres pour New York, ce qui me réjouit car 1) je l'apprécie beaucoup ; 2) j'aime ce qu'il écrit ; 3) ses livres se vendent bien et 4) il est fiable. Le plus souvent, quand j'apprécie un auteur et son style, ses livres n'ont pas le succès escompté, et quand j'aime une écriture et que les livres se vendent bien, l'auteur se révèle imbu de lui-même et tout sauf fiable.
Quand Ethan apparaît dans l'encadrement de ma porte, je lui fais signe d'entrer.
— Regardez ce que je viens de recevoir.
Je lui tends le projet de jaquette pour son prochain livre, que le directeur artistique vient de me remettre.
— Qu'en pensez-vous ?
Seul un petit oreiller blanc se détache sur un fond bleu marine uni. Ethan sourit.
— J'adore. C'est tellement simple... et parfait.
— Je trouve aussi.
— Pour une fois, j'espère que les lecteurs jugeront que l'habit fait le moine !
— Alors, qu'est-ce qui vous amène ? Vous passiez dans le quartier?
— Oui. Je devais acheter des vêtements de ski chez Paragon... ma femme et moi, on emmène les garçons à la neige.
— Les petits veinards.
— Oui. Ça devrait être sympa.
— Comment va la petite famille ?
— Bien. John et Thomas viennent d'entrer à la maternelle... La grande nouvelle, c'est qu'ils vont bientôt avoir une petite sœur ! m'annonce Ethan, radieux.
— Mais c'est fantastique ! Darcy voulait vraiment une petite fille, non ?
J'éprouve une joie sincère pour Ethan. Je me demande soudain si je n'ai pas confondu sa femme avec l'héroïne de son premier roman. Ce ne serait pas la première fois. Je venais d'acheter son manuscrit quand il m'a avoué que son roman était autobiographique.
Comme son héros, il est tombé amoureux d'une jeune femme en dépit de son milieu et de ses défauts, en dépit de son désir de rester libre et solitaire. Il a tout envoyé promener pour être avec elle. Inutile de dire combien j'ai été fascinée en rencontrant la femme en question lors d'une séance de signature. Il ne m'a fallu que quelques minutes pour comprendre Ethan. Elle était adorable, d'un grand naturel et belle à tomber.
— Oui, Darcy a beau prétendre que ça lui est égal, à la première échographie, elle était surexcitée. Je crois qu'elle se sentait un peu en minorité, à la maison... Et puis, je voulais secrètement une fille, moi aussi.
— Eh bien, c'est une nouvelle formidable ! Félicitations !
Je suis soulagée que l'annonce d'une conception naturelle, sans controverse ni mélodrame, me rende aussi heureuse.
— Merci, dit Ethan. Et vous? Comment allez-vous?
Ethan est au courant de mon divorce, ainsi que des motifs de notre rupture.
— Ça va. Beaucoup de travail.
Je suis tentée de lui dire que je sors avec quelqu'un, mais Richard a travaillé sur certains de ses bouquins.
En plus, hormis quelques mails, nous n'avons pas été en contact depuis notre retour, et je commence à me demander s'il n'est pas arrivé à la même conclusion que moi.
Ethan hésite, puis il me demande :
— Vous avez revu votre ex-mari ?
Interloquée, je lui parle de Tucker et du marathon.
J'ai beau le faire sur le mode de l'autodéri-sion, il accueille la nouvelle avec un grand sérieux.
— Qu'est-ce que ça vous inspire ? me demande-t-il ensuite.
Je hausse les épaules.
— Le côté jolie femme médecin m'énerve un peu, mais bon...
— C'est donc un petit coup de blues classique ?
— Plus ou moins.
— Vous n'avez plus envie de le récupérer, si ?
Je repense à ma conversation avec Jess, au Temple Bar. Je n'ai pas changé d'avis à propos de la maternité.
Pourtant, j'ai la surprise de tn'en-tendre répondre :
— Si. Bien sûr que j'aimerais le récupérer. En théorie.
— Allez le chercher, alors, me dit Ethan, pragmatique.
— Je ne peux pas.
— Bien sûr que si.
— C'est trop tard. Il a rencontré quelqu'un. Et il y a toujours la question des enfants.
— Deux obstacles tout à fait surmontables.
— Pas vraiment. Enfin... pour Tucker, je n'en sais rien. Mais pour les enfants, je ne vois pas comment.
— Vraiment ?
Je rêve, ou Ethan est en train de me dire de faire un bébé pour récupérer Ben ? C'est le pire conseil qu'on m'ait jamais donné.
— Je ne peux pas faire un enfant simplement pour reconquérir Ben !
— Alors, ce n'est pas votre âme sœur. Vous devriez vous sentir soulagée à l'annonce des résultats du prochain marathon.
— Pourquoi dites-vous cela ? je demande avec une pointe d'agressivité
— Parce que vous seriez prête à tout pour récupérer votre âme sœur, non ? Roméo et Juliette ont avalé du poison pour rester ensemble. Si Ben était vraiment la personne faite pour vous, vous ne croyez pas que vous seriez prête à porter son enfant ?
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