Un bébé ? Non merci..
C'est le soir de Noël, il fait…
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C'est le soir de Noël, il fait presque nuit : c'est sans doute le moment de l'année que je préfère.
Ben et moi roulons sur le Triborough Bridge, vers la maison de Daphné et Tony. Nous nous apprêtons à faire la connaissance de Lucas, leur fils, né comme prévu trois jours plus tôt - le plus beau cadeau de Noël que l'on puisse imaginer.
La radio est allumée, et Nat King Cole chante VU be home for Christmas. Les mains de Ben serrent le volant à dix heures dix, comme le préconise le manuel de l'apprenti conducteur. D'habitude il est plus décontracté en voiture, même quand il y a beaucoup de circulation : il est peut-être nerveux à l'idée de revoir ma famille. Je lui pose la question, en lui avouant que, de mon côté, je redoute un peu la visite dans la sienne, prévue pour le lendemain après-midi.
Il retire une main du volant et place l'autre à six heures.
— C'est vrai, j'angoisse un peu. Mais je suis surtout content de revoir tout le monde.
— Même ma folle de mère ?
— Même ta folle de mère. J'aime tout ce qui te concerne.
Je me penche pour l'embrasser sur la joue. Nous ne nous sommes retrouvés que depuis un
mois, et je continue à m'émerveiller du moindre détail.
De sensations, comme celle de sa barbe du matin.
D'être en voiture avec lui. D'écouter des chants de Noël.
Tout ce que nous vivons me semble nouveau, précieux, exaltant. Et je pense que cela durera longtemps. Peut-
être toujours.
Une demi-heure plus tard, nous arrivons à Huntington. Il fait nuit. Ben me montre la minuscule lune et la multitude d'étoiles que l'on ne voit pas depuis Manhattan.
— Les étoiles, c'est le point fort de la banlieue, dis-je pour plaisanter.
— Tout à fait d'accord, dit Ben. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour s'y installer.
Depuis nos retrouvailles, il fait sans cesse des allusions de ce genre. Comme pour s'assurer que rien n'a changé. Je l'imite. Nous ne parlons d'ailleurs jamais de notre divorce, ni de choses sérieuses, sauf pour raconter ce qui s'est passé à la Pete's Tavern, ce fameux lundi. Ce soir, probablement, les questions vont pleuvoir sur nous, et nous lèverons les yeux au ciel en disant : «Encore?», même si nous savourerons chaque phrase de l'histoire.
De notre histoire. Chaque fois, nous ajoutons des détails. Le trac avant la rencontre. La stupéfaction devant la révélation. L'euphorie du retour chez nous, en taxi.
Zoé nous attend à la porte. En nous voyant arriver, elle l'ouvre en grand et se rue dehors avec ses chaussons.
— Oncle Ben !
Il la prend dans ses bras et la fait tournoyer en l'air.
— Ma Zozo ! Je suis content de te revoir!
— Tu m'as drôlement manqué, tu sais ! dit-elle en le couvant d'un regard adorateur.
— Toi aussi, tu m'as manqué, ma puce.
— Je savais que tu reviendrais !
Un jour, elle découvrira pourtant que tout ne finit pas aussi bien. Avec un peu de chance, malgré tout, elle ne l'apprendra pas de ses parents. Pour l'instant, ils semblent avoir réussi à établir une paix fragile.
— C'est parce que tu es une petite maligne, dit Ben en la posant. Allez, rentrons, sinon tu vas avoir des glaçons à la place des pieds.
Zoé lui prend la main.
— D'accord. Viens, je vais te présenter bébé Lucas !
Je fais semblant d'être froissée.
— Eh, dis donc, Zoé, et moi ? Je suis transparente ?
Zoé sourit par-dessus son épaule.
— Bonjour, tante Claudia ! Tu peux venir aussi, si tu veux !
Toute la famille, à l'exception de Daphné et Lucas, nous attend dans l'entrée, le visage rayonnant.
— Bonjour, tout le monde, dit Ben avec un petit sourire.
Mon père s'avance, en tant que patriarche et porte-parole officiel de la famille, et lui tend la main.
— Bienvenue, mon gars. Ravi de te revoir.
— Je suis content, moi aussi, Larry.
Ds se serrent la main et ma mère les mitraille avec son appareil photo. Mon père, emporté par son élan, prend Ben dans ses bras et le serre comme s'il revenait d'une guerre lointaine.
Maura, Scott, les garçons, puis Dwight et enfin Tony le saluent à leur tour.
— Félicitations, dit Ben à ce dernier.
— À toi aussi, dit Tony.
Ma mère immortalise ces embrassades ; on se croirait sur le tapis rouge avant la remise des oscars. Je la laisse faire, ne voulant pas la mettre de mauvaise humeur, mais aussi parce que, selon toute vraisemblance, je regarderai souvent ces photos dans les années à venir, pour le simple plaisir de revivre ces instants. Ma mère tend ensuite son appareil à Dwight.
— Ben, mon chéri, dit-elle en prenant la pose.
Je trouve qu'il t'a fallu beaucoup de temps...
Ben rigole.
— Je sais, Vera. Je suis un peu long à la détente.
— C'est le moins qu'on puisse dire, soupire ma mère, les larmes aux yeux. Ma fille ne vaut guère mieux, je le reconnais.
— Bon, bon, allez, ça suffit, maintenant! dis-je pour couper court aux effusions. Il y a un bébé qui nous attend !
— Oui ! Venez par ici ! fait la voix de Daphné depuis le salon.
Assise devant la cheminée, éclairée par la douce lumière du feu, elle tient son fils dans ses bras.
— Ben, Claudia, je vous présente votre neveu, Lucas. Lucas, je te présente tante Claudia et oncle Ben. C'est bien comme ça qu'il devra t'appeler, n'est-ce pas, Ben ?
Ben me prend la main.
— Oui.
— Approchez-vous, dit fièrement Daphné, en écartant un peu la couverture bleue qui enveloppe le petit Lucas.
Depuis Thanksgiving, je m'interroge sur cet instant.
Vais-je éprouver les mêmes sentiments qu'à la naissance des enfants de Maura ? Il me suffit de poser les yeux sur Lucas pour constater qu'il n'y a aucune différence. Je ressens la même fierté, le même étonnement, la même gratitude.
— Il est adorable, murmuré-je.
— Je sais, dit Daphné. Je n'en reviens pas.
— Tante Daphné, je peux prendre le bébé?
demande Zoé.
Aussitôt, ses deux frères veulent l'imiter.
— Pas tout de suite, les enfants, dit Maura. Lucas a besoin de sa maman, pour le moment.
Daphné lui adresse un regard reconnaissant. Elle n'est pas encore prête à confier son enfant à quiconque. Elle attend cet instant depuis beaucoup trop longtemps.
Bien plus tard, nous sommes, Ben et moi, de retour à la maison. Je commence à m'y sentir chez moi à nouveau. Tant mieux, parce que Michael emménage avec Jess en janvier. Ils disent que c'est « un galop d'essai », mais je sais que ça va marcher.
Nous procédons exactement de la même manière, Ben et moi. J'ai apporté la moitié de mes affaires. En me voyant retourner les tiroirs de notre commode à la recherche de mon pyjama en flanelle rouge, Ben éclate de rire.
— Quoi ?
— Je savais bien que la période lingerie fine ne durerait qu'un temps.
— C'est Noël ! J'ai envie de me sentir à l'aise, pas d'être sexy.
— J'ai une bonne nouvelle pour toi.
— Quoi?
— Tu es les deux.
Je souris et vais me brosser les dents dans la salle de bains. Devant le lavabo, j'hésite un instant avant de prendre ma pilule. Je retourne dans la chambre, où Ben m'attend, en pantalon de pyjama vert. Nous nous glissons sous la couette avant d'éteindre la lumière.
Nos baisers sont d'abord douillets, comme nos pyjamas, avant de devenir bientôt plus empressés et avides.
— Comment puis-je t'aimer autant ? demande Ben au bout d'un moment.
C'est une question à laquelle on ne peut tout simplement pas répondre. Ce serait comme essayer d'expliquer la magie, les miracles ou la foi.
— Je ne sais pas, dis-je dans un souffle.
Il y a tant de choses que j'ignore. Parviendrai-je à surmonter ma peur de la maternité ? Aurai-je un jour un enfant ? Suis-je capable d'être une bonne mère?
Pour l'heure, c'est Noël, je suis avec Ben, et c'est la seule chose qui compte. Je me serre contre lui et murmure son prénom. Comme un souhait ei une promesse pour l'avenir.
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Emily Griffin