Un Cadet de Famille, v. 1/3

Edward John Trelawny · Chapitre 29 sur 50

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Un Cadet de Famille, v. 1/3

Chapitre XXVII

 

Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab. Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.

Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.

De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux dow.

Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures, soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.

Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute la nuit l'arrivée du dow.

Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa. Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.

J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.

Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.

Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous, de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage de ce bateau était choisi par lui-même.

Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.

Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée, mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.

Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux, comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et mon cœur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause. J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau), je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai à bas des hamacs avec des coups de pied.

—Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes voiles de l'avant à l'arrière!

Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je hélai.

Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de Acbar, j'entendis une voix basse et contenue murmurer: Yup! yup! (silence! silence!) Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un Arabe qui se trouvait à côté.

À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:

—Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère qui n'est jamais endormie.

Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:

—Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement; mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière, afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt, dites que vous ne le connaissez pas.

Deux bateaux s'approchaient.

Le premier nous salua de ces paroles:

—Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.

Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du perroquet, et je répondis:

—Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire perdre cette brise?

—Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par l'ordre de faire feu sur vous.

—Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.

Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien à contre cœur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant lesquelles aucune parole ne fut prononcée.

De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: Cheela chae! (avancez, mes garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.

Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:

—Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.

Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.

Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait majestueusement hors du port.