Un Cadet de Famille, v. 1/3

Edward John Trelawny · Chapitre 32 sur 50

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Un Cadet de Famille, v. 1/3

Chapitre XXX

 

Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère profession odieusement compromise par cette dégradante application de la science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.

—De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.

—Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.

Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à travailler sur lui.

Si vous aviez été là, monsieur, votre cœur se serait réjoui.

C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération sans plaisir et sans étonnement.

L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je l'adorais!

Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients doivent être tous comme cela.

Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!

Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps, il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour lui et avec tant de plaisir pour moi!

J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui disant d'un air glacial:

—Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau, et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec ses propres instruments.

Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup. De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de son chef, je m'amusai à jeter un coup d'œil sur sa figure extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.

La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance avec un john dory (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.

Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une férocité de conception inouïe.

Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.

Quand le docteur revint vers moi—après avoir causé avec de Ruyter —il ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait, «n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle montée en argent.

Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.

Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le moyen de la circulation du sang par le système nerveux.

—Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le cœur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint son but, car il tue dans sa dernière étreinte.

Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma poitrine d'un air plein de sensualité.

Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me fit longtemps souffrir.

Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.

—La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt pendant l'opération.

Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.

Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi. Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:

—Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.

—Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui, mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles que vous êtes!»

Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en prit soin lui-même.

En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique et triste destinée.