Un Cadet de Famille, v. 1/3
Chapitre XLV
Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un cœur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.
En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement éteinte.
Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent que la différence des constitutions fait la différence du caractère des hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés pour faire le bien et pour faire le mal.
Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.
Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère; la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les hommes.»
Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux nobles cœurs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et que j'étais emprisonné dans un enfer.
Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats, la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice, que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.
L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine une tige de blé.
Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si, soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point de mettre à exécution cet effroyable projet.
Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac.
Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas.
Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et dans la voix:
—À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors, dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour toutes les maladies, n'est-ce pas?
J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.
Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière remplie de potage.
Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on avait fait de Torra.
—Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit de Ruyter.
—Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.
—Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux, les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine, ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti? Il était couvert de sang comme un peau-rouge.
—Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le cœur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave. Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis? demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas que Torra est un brave garçon?
—Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre; j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?
Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le lécher avec gourmandise.
Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; n'auriez-vous pas? Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra rien que pour sa discrétion; et vous?
—Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et débarrassez le pont.
Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.
—Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de son amarrage; il s'y tient ferme.
—Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami, racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au crime.
—Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa vie.