Un lien secret
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Chapitre 01
Chapitre 02
Chapitre 03
Chapitre 04
Chapitre 05
Chapitre 06
Chapitre 07
Chapitre 08.
Chapitre 09.
Chapitre 10.
Prologue
Le 12 février. 9 heures du matin.
La neige, tombée en abondance sur Boston la veille au
soir et durant une bonne partie de la nuit, feutrait tous les
bruits. Le rythme trépidant de la ville semblait s'être
momentanément ralenti. Seules, les urgences des hôpitaux
étaient en pleine effervescence.
Rita Barone jeta un coup d'œil circulaire sur la salle
d'attente déjà surpeuplée du Boston General Hospital. Tout
le personnel médical était à pied d'oeuvre — du moins
ceux qui n'étaient pas restés bloqués chez eux par la
neige. Quelques minutes plus tôt, elle avait délaissé son
poste d'infirmière en cardiologie pour venir donner un coup
de main au service des urgences complètement débordé
par le nombre des patients qui ne cessaient d'affluer
malgré les intempéries.
La queue qui menait au guichet d'inscriptions avançait à
une allure d'escargot. Il semblait que tout Boston se fût
donné rendez-vous ici. Clochards, femmes portant dans
leurs bras des enfants emmitouflés dans des couvertures.
Un essaim de chariots chargés des blessés d'un accident
de la circulation survenu quelques instants plus tôt se
frayait un chemin vers les salles d'examen. Ceux qui
attendaient devinèrent que leur attente serait prolongée
d'autant avant qu'on les appelle. Dans un coin, une famille
de Portoricains assise en rond mangeait du poulet frit. Ils
paraissaient détachés de ce qui se passait autour d'eux et
semblaient ne même pas avoir remarqué l'arrivée des
victimes de l'accident. L'odeur douceâtre de l'hôpital, mélange d'alcool et de désinfectant, ne semblait pas
altérer leur appétit.
Malgré des conditions de travail souvent difficiles, Rita
retrouvait toujours avec plaisir l'atmosphère survoltée des
urgences, le service où elle avait fait ses débuts comme
élève infirmière. C'était un peu comme un retour à la
maison. Au sens figuré du terme, cela va de soi. Car à la
maison, il n'y avait ni traumatisme crânien ni arrêt
cardiaque à prendre en charge. Bien au contraire, quand
Rita ouvrait la porte de la vaste demeure familiale sur
Beacon Hill — pas le petit immeuble de briques rouges au
nord de Boston qu'elle partageait avec sa sœur Maria —
ses parents la dorlotaient comme une princesse.
Elle aurait d'ailleurs très bien pu mener l'existence
luxueuse d'une véritable princesse compte tenu du million
de dollars qu'elle avait reçu le jour de ses vingt et un ans
comme chacun de ses frères et sœurs. Mais aussi
surprenant que cela puisse paraître, Rita avait choisi d'être infirmière. Et après bientôt trois ans passés au service des
malades, elle ne regrettait pas le moins du monde sa
décision.
« Difficile pour les princesses de sauver des vies »,
songea-t-elle avec un sourire pensif tandis qu'elle posait ses grands yeux de velours brun sur la file des nouveaux
arrivants.
— Excusez-moi, mais ça va bientôt faire plus de deux
heures que j'attends.
La femme qui s'adressait à Rita se pencha par-dessus le
long bureau encastré en Formica blanc qui gardait l'entrée
des salles d'examen, comme pour vérifier s'il n'y aurait pas
eu par hasard un médecin caché dessous.
— Dans combien de temps, puis-je espérer voir un
médecin ?
Rita lui offrit un sourire sans conviction.
— Oh, j'imagine que ça ne devrait plus être très long,
répondit-elle tout en sachant pertinemment qu'elle était
sans doute trop optimiste. Malheureusement, je ne peux
rien vous garantir car la neige a provoqué beaucoup
d'accidents. Du reste, elle bloque la plupart des accès à la
ville, si bien que nous sommes à court de personnel.
Elle se garda bien évidemment d'ajouter que l'équipe
médicale prenait en priorité les cas les plus graves. Tous
ceux qui, comme cette femme, ne souffraient que d'une
toux accompagnée d'une légère fièvre, étaient partis pour
attendre un moment.
A l'instant, une ambulance venait de prévenir de son
arrivée d'une minute à l'autre. Un sans-abri victime d'une
crise cardiaque à deux pas de l'hôpital. Rita avait aussitôt
alerté l'unité de cardiologie. On lui envoyait le « meilleur »
— le Dr Matthew Grayson, une sorte de légende.
En réalité, la célébrité de ce dernier ne reposait pas
uniquement sur ses brillants états de service. Elle tenait
aussi à sa personnalité. Une personnalité qui lui avait valu
d'être méchamment et exagérément surnommé le «
monstre » par plus d'une infirmière.
L'homme était en effet intimidant. Dans ses meilleurs
moments, il était distant, mais le plus souvent, il était d'une
froideur paralysante et pouvait se montrer extrêmement
cassant, voire inhumain, dans ses rapports avec celles et
ceux qui le côtoyaient professionnellement. D'où sa
réputation de « monstre ». Une réputation que ne faisait
qu'accentuer la cicatrice qui sillonnait sa mâchoire gauche.
Rita aurait donné cher pour savoir ce qui avait occasionné
une telle blessure. Mais comme toute personne douée de
bon sens, elle s'était bien gardée de questionner
l'intéressé. Quoi qu'il en soit, les traces étaient restées
profondes malgré un recours évident à la chirurgie.
Matthew Grayson était marqué à vie.
Cependant, mis à part son sale caractère, c'était un
médecin fantastique. A trente-trois ans, il était considéré
comme l'un des meilleurs spécialistes en chirurgie
cardiaque, sinon le plus rapide. Et grâce à sa
connaissance encyclopédique de la complexité
anatomique du cœur, il faisait preuve d'une incroyable
efficacité qui lui avait permis de sauver un nombre de vies incalculable. Rita avait eu maintes fois l'occasion d'admirer
ses talents de chirurgien, et elle ne pouvait s'empêcher de
penser qu'il était étrange, voire anormal, qu'un homme tel
que lui, aussi doué, aussi patient et attentionné envers ses
malades, puisse se montrer à ce point désagréable avec
son entourage professionnel. Il y avait forcément une
explication. De toute façon, il eût fallu bien plus que
quelques balafres et sautes d'humeur pour intimider Rita
Barone.
Avant-dernière d'une illustre famille de huit enfants, dont
quatre frères aînés, elle avait très tôt appris à affronter les
accès d'humeur du sexe opposé et à ne pas se laisser
démonter par les brusqueries masculines.
Justement... En parlant de brusquerie masculine... Le Dr Grayson franchissait en trombe les portes à double battant
du service et se précipitait vers elle. Comme d'habitude, il
portait un pantalon noir à la coupe impeccable et une
chemise blanche immaculée sous sa blouse qui flottait
derrière lui tel un étendard.
— Notre arrêt cardiaque est-il arrivé ? demanda-t-il en
guise de salut.
— Il ne devrait pas tarder, lui répondit Rita.
Malgré ses cicatrices, il était le plus bel homme qu'elle ait
jamais rencontré, ne put-elle s'empêcher de songer
comme chaque fois qu'elle le voyait.
Il avait des yeux d'une couleur étrange, comme s'ils
n'arrivaient pas à se décider entre le vert ou le gris. Les
cheveux châtain clair, les pommettes hautes et plates, la
bouche sensuelle, le nez droit, la silhouette haute et
athlétique. Il possédait un physique véritablement destiné à
saper le bon sens de n'importe quelle femme. Seules les cicatrices griffaient ses traits presque trop parfaits. Mais,
quelque part, ne le rendaient-elles pas plus humain... ?
La jeune infirmière sentit son cœur s'accélérer.
Debout à côté d'elle, Matthew Grayson semblait occuper
tout l'espace par sa seule présence. Inexplicablement
troublée, c'est avec un certain soulagement qu'elle entendit
la sirène annonçant l'arrivée de l'ambulance.
Précipitamment, elle se leva de sa chaise et se précipita
vers l'entrée des urgences, le Dr Grayson sur ses talons.
Les ambulanciers poussaient déjà dans leur direction une civière sur laquelle un vieil homme se débattait en hurlant. Il
était d'une saleté repoussante, remarqua Rita en dirigeant
les ambulanciers vers la salle d'examen. Et il était
manifestement terrorisé. Instinctivement, elle lui prit la main
et la tint serrée dans la sienne.
— Tout va bien, le rassura-t-elle. Vous allez vous rétablir
très vite.
Naturellement, elle n'en savait rien, mais ce n'était
certainement ni le lieu ni le moment de réciter les
statistiques de survie des crises cardiaques.
— N'ayez pas peur. Je suis là pour vous aider.
L'homme arrêta aussitôt de se débattre et de crier. Il
respirait difficilement, et quand il tourna la tête vers Rita,
ses yeux d'un bleu délavé étaient remplis d'une peur
panique.
— Qui... Qui êtes-vous ? s'étrangla-t-il avec une grimace
de douleur.
— Je m'appelle Rita, répondit-elle d'une voix douce tout en
caressant la main agrippée à la sienne afin de lui prendre
le pouls aussi discrètement que possible.
Les pulsations étaient faibles, mais elles étaient là.
— C'est... C'est vous le docteur ? questionna le malade
d'une voix rauque, la respiration hachée, de plus en plus
laborieuse.
— Non, je suis l'infirmière, répondit Rita, consciente de
l'activité qui se déployait autour d'eux. Un médecin va vous
examiner. Vous êtes ici, aux urgences, parce que vous
avez eu un petit accident cardiaque. A présent, il faut me
laisser prendre votre tension.
Comme le vieil homme esquissait un mouvement de recul
et ouvrait de nouveau la bouche pour hurler, elle ajouta
précipitamment :
— N'ayez pas peur, ça ne fait pas mal. Je vous le promets.
Laissez-moi simplement vérifier que vous allez bien.
— Nous avons réussi à le stabiliser, précisa l'un des
ambulanciers. Mais il n'est pas sorti d'affaire.
Rita lui lança un regard réprobateur. Dire devant un
patient qu'il était en danger n'était certainement pas la
meilleure chose à faire pour le rassurer.
— Est-ce que... Est-ce que je vais mourir ? demanda le
pauvre homme dans un gémissement.
— Allons, bien sûr que non, répondit fermement Rita, en
grinçant des dents contre l'ambulancier qui avait accueilli
son regard de reproche avec un haussement d'épaules.
Nous allons rapidement vous remettre sur pied. Quel est
votre nom ?
Le vieil homme la dévisagea un instant, l'air toujours aussi
effrayé. Puis, décidant probablement qu'il pouvait se fier à
elle, il murmura :
— Joe.
— Avez-vous de la famille, Joe ? poursuivit Rita tandis que
le reste de l'équipe médicale s'affairait à le mettre sous
oxygène et sous monitoring cardiaque.
Joe tenta de retirer le masque à oxygène. Doucement,
mais fermement, Rita le maintint sur son visage en
l'assurant que c'était pour son bien et que ce n'était que
temporaire.
— Y a-t-il quelqu'un que nous puissions contacter,
quelqu'un dont la présence vous réconforterait ? demanda-
t-elle une nouvelle fois.
Le vieil homme prit une profonde bouffée d'oxygène avant
de répondre faiblement :
— Non... Je n'ai pas de famille.
Puis, après une seconde d'hésitation, il ajouta dans un
murmure à peine audible :
— Mais... Mais vous...
Il poussa un soupir douloureux et agrippa plus fortement la
main de la jeune femme.
— Vous... Vous êtes un réconfort...
Rita lui sourit.
— Dans ce cas, Joe, je vais rester près de vous. Ça vous
va?
Le vieil homme acquiesça d'une voix chevrotante :
— Très bien. Surtout... ne m'abandonnez pas.
— C'est promis.
Un faible sourire sembla glisser sur les lèvres du malade
qui s'affaiblissait rapidement. Son pouls était à présent à
peine perceptible et Rita fit une courte prière afin que tout
se passe bien pour Joe. Elle ne connaissait rien de lui, si
ce n'est qu'il n'avait ni foyer ni famille.
— Voici le Dr Grayson, lui dit-elle en désignant du menton
le chirurgien qui se tenait de l'autre côté de la table
d'examen. Il va s'occuper de vous. C'est un as.
Quand elle releva les yeux sur Grayson, il lui sembla qu'il
l'observait avec attention comme s'il voulait lui dire quelque
chose. Elle ouvrait la bouche pour le lui demander quand
leur patient se remit soudain à s'agiter et à crier. Pensant
qu'il souffrait, elle se pencha de nouveau vers lui pour tenter
de le soulager. Mais visiblement, ce n'était pas la douleur
qui le paniquait. Il regardait Grayson fixement.
— Ne le laissez pas... me toucher. C'est... C'est un démon !
Feignant d'ignorer la remarque, Matthew Grayson
s'approcha du malade qui continuait à s'égosiller.
— Qu'il s'en aille... Ne me touchez pas !
— Joe, je vous en prie, intervint Rita avec douceur, sans
oser relever les yeux tant elle était gênée pour Grayson.
Mais rien ne semblait pouvoir calmer le vieil homme.
— Son visage ! hoqueta-t-il. Il ressemble aux gargouilles...
de St Michael. Elles viennent parfois... dans... dans mes
rêves. Pour... Pour m'emmener en enfer. Ne le laissez pas
m'emmener !
— Joe, tout va bien, intervint de nouveau Rita en le tenant
fermement aux épaules. Le Dr Grayson est ici pour vous
aider. C'est un excellent chirurgien, certainement le
meilleur. C'est un homme merveilleux. Calmez-vous. Je
suis là. Je ne laisserai personne vous faire du mal. Je vous
le promets.
Ses paroles semblèrent rassurer le vieil homme, à moins
que la douleur et l'épuisement n'aient eu raison de ses
dernières forces. Il cessa de lutter. Pour autant, Rita ne lui
lâcha pas la main. Elle délaissa pour cette fois son rôle
d'infirmière et se contenta de lui murmurer à l'oreille des
paroles réconfortantes comme quoi il avait beaucoup de
chance d'avoir un médecin tel que le Dr Grayson pour
s'occuper de lui et que, très bientôt, il se sentirait mieux.
Et au fond de son cœur, Rita était sincère quand elle lui
assura de nouveau combien Matthew Grayson était un
homme merveilleux.
Chapitre 01
Deux mois plus tard
Pour un dimanche soir, l'unité de cardiologie était
particulièrement calme. La pluie qui noyait Boston sous
des trombes d'eau en ce début avril, avait incité les
visiteurs à rentrer chez eux plus tôt que d'habitude.
Rita jeta un coup d'œil sur sa montre et poussa un soupir.
20 heures. Il y avait à peine deux heures qu'elle avait
commencé sa garde et, déjà, le besoin de caféine se
faisait sentir. Les six prochaines heures promettaient d'être
longues.
Dans le couloir, deux aides-soignantes terminaient de
ramasser les plateaux-repas. La distribution des
médicaments n'aurait pas lieu avant cinq bonnes minutes.
Cela lui laissait donc amplement le temps de s'échapper
du bureau des infirmières pour courir se chercher un café
au distributeur dans la salle d'attente. De toute façon, un
café — même insipide — était son seul espoir de réussir à
garder les yeux ouverts.
C'était la première garde de nuit qu'elle assurait depuis
des semaines. Un peu plus de deux ans après son
embauche au Boston General Hospital, elle avait
finalement réussi à décrocher un poste en cardiologie avec
des horaires réguliers en journée. Elle ne travaillait donc que très rarement après 18 heures, uniquement quand il
s'agissait de rendre service à une amie, comme ce soir, ou
même de se faire un peu d'argent supplémentaire, ce qui
ne manquait pas de surprendre quand on savait qu'elle
comptait parmi les héritiers de l'empire des glaces
Baronessa fondé par son grand-père. Un empire qui
pesait aujourd'hui plusieurs dizaines de millions de dollars.
Mais Rita détestait l'image de fille à papa que lui prêtaient
parfois ceux qui ne la connaissaient pas. Elle faisait partie
de ces femmes qui détestent vivre aux crochets de la
famille. Raison pour laquelle, elle n'avait pas touché à un
seul centime du capital dont elle avait hérité à sa majorité.
Elle mettait en effet un point d'honneur à vivre uniquement
avec son salaire d'infirmière. D'ailleurs, il y avait
exactement trois ans, jour pour jour, qu'elle avait signé son premier contrat de travail avec le Boston General Hospital. Elle y était entrée comme élève infirmière tout juste un mois
après son vingt-deuxième anniversaire.
Marchant précautionneusement, le regard rivé sur son
gobelet, afin de ne pas renverser une goutte de café, elle
regagna le bureau. Le café était brûlant. Elle le posa sur la
table et s'assit sur sa chaise. Machinalement, elle remit en place une boucle brune qui s'était échappée de sa tresse,
avant de tendre la main vers sa corbeille à courrier pour
prendre le dossier d'un patient.
C'est alors qu'elle aperçut le petit paquet posé sur les
notes de service et autres papiers divers.
Un frisson d'appréhension descendit le long de sa
colonne vertébrale.
Le paquet n'y était pas quelques minutes plus tôt quand
elle était sortie se chercher un café. Il avait donc été
déposé à l'instant. De forme carrée, il était enveloppé d'un
papier blanc et orné d'un ruban doré. Un cadeau... ?
Curieusement, au lieu de se réjouir, Rita se sentit glacée.
C'était le troisième... Le troisième « cadeau » qu'elle trouvait dans sa corbeille. Et comme toujours, il n'était
accompagné d'aucune carte.
Cela devenait inquiétant. Sérieusement inquiétant...
La première fois, c'était deux mois plus tôt, pour la Saint-
Valentin. Ce jour-là, inutile de le nier, elle avait été ravie.
D'autant plus ravie qu'il s'agissait d'une adorable petite
broche. Un cœur en or. Un présent particulièrement
approprié pour une infirmière en cardiologie, avait-elle songé en l'épinglant immédiatement sur sa tunique au-
dessus de son nom.
Naïvement, elle avait attendu que l'auteur d'une si
charmante attention se fasse connaître, et lui explique les
raisons de son geste. Bien entendu, ses collègues de
travail ne s'étaient pas privés de la taquiner. Tous
prétendaient qu'il s'agissait à coup sûr d'un amoureux
transi, trop timide pour flirter ouvertement avec elle.
Hypothèse ridicule selon Rita qui n'imaginait même pas
qu'en ce début de troisième millénaire, il puisse exister un
homme encore capable de faire la cour à une femme de
façon aussi délicate. Cependant, l'histoire avait fait le tour
de l'hôpital et tout le monde s'interrogeait sur l'identité du
mystérieux soupirant. Etait-ce l'un des séduisants internes
attachés au service de cardiologie ? Un patient persuadé
que c'était la jolie infirmière aux grands yeux bruns qui lui
avait sauvé la vie ?
En tout cas, Rita avait continué de porter la broche en
espérant que celui qui la lui avait offerte, se manifesterait
tôt ou tard. Peine perdue.
Le deuxième cadeau était arrivé, toujours dans sa
corbeille à courrier, le mois dernier, très exactement le jour
de son vingt-cinquième anniversaire. Comme le précédent,
il était enveloppé d'un papier blanc agrémenté d'un ruban
doré. Et une fois de plus, aucune carte ne l'accompagnait.
Rita l'avait ouvert en espérant y trouver un indice sur
l'identité de son adorateur secret. Au lieu de ça, elle avait
découvert un ravissant bracelet en argent aux maillons
duquel pendaient une demi-douzaine de minuscules
breloques. Elle avait alors éprouvé un sentiment de plaisir
mêlé cette fois-ci... d'une pointe d'appréhension.
Bien entendu, elle avait aussitôt tenté de se convaincre
que cette appréhension était parfaitement ridicule. Elle
avait un admirateur, et après ? N'était-ce pas ce dont
rêvaient toutes les femmes... ? Alors, comme elle avait
épinglé la broche sur sa tunique un mois auparavant, elle
avait passé le bracelet à son poignet, espérant toujours
que l'auteur de ces gentilles attentions se ferait connaître.
Mais personne ne s'était présenté.
Et maintenant, tandis qu'elle regardait fixement le dernier
cadeau, elle se sentait partagée entre la curiosité et la
crainte très vive de l'ouvrir.
Le soupirant anonyme avait encore frappé... Cette fois, c’était la date anniversaire de son entrée à l'hôpital, trois
ans auparavant.
Qui que ce soit, il commémorait à sa façon des
événements particuliers — d'abord, la Saint-Valentin, puis
ses vingt-cinq ans et, à présent, l'anniversaire de son
embauche à l'hôpital.
C’était forcément quelqu'un qu'elle côtoyait
quotidiennement au travail, conclut-elle. Un grand
romantique, à n'en pas douter, essaya-t-elle de se
rassurer.
Elle aurait tout de même bien voulu connaître son identité.
Du moins, s'assurer qu'il n'y avait derrière ces cadeaux rien
d'autre qu'une charmante attention. Car elle ne pouvait
s'empêcher de songer que ces présents anonymes avaient
quelque chose d'un petit peu effrayant.
Mais qui cela pouvait-il bien être ? se demanda-t-elle pour
la centième fois. Elle n'avait pourtant perçu aucune lueur
d'intérêt dans le regard de ses collègues masculins.
Absolument rien qui lui laisse à penser que l'un d'entre eux
puisse la considérer autrement qu'une habitante de la
planète Terre.
A moins bien sûr qu'elle ne soit totalement aveugle aux
signaux envoyés par les hommes. Hypothèse somme toute
plausible dans la mesure où elle ne s'intéressait pas
particulièrement au sexe opposé comme le faisaient la
plupart des jeunes femmes de son âge. D'ailleurs sa sœur
aînée, Gina, ne manquait jamais une occasion de le lui
faire remarquer. Selon elle, la façon dont Rita se consacrait
à son métier lui faisait rater tout un tas de belles choses
que la vie vous offrait sur un plateau, entre autres les
garçons.
Rita ne pouvait le nier. Elle donnait presque tout son
temps aux malades. Elle était amoureuse de son travail.
C'était une véritable vocation. Aussi loin qu'elle s'en
souvienne, elle avait toujours voulu être infirmière. Que
pouvait-il exister de plus passionnant, de plus exaltant que Posé sur le papier de soie, un cœur taillé dans un bloc de
de sauver des vies ? se demandait-elle souvent. « Sauver
sa propre sa vie », aurait répondu Gina. « Vivre sa vie », aurait bien évidemment renchéri Maria, sa sœur cadette.
Et comme d'habitude, Rita leur aurait joyeusement répliqué
: « Justement, mon métier, c'est ma vie. Et je suis très
heureuse ainsi ». De toute façon, ses journées étaient bien
assez remplies comme ça, sans aller chercher des
complications dans une relation amoureuse — qui plus est
sur son lieu de travail.
Par acquit de conscience, Rita vérifia une fois de plus
qu'il n'y avait ni carte ni petit mot accompagnant le présent.
Elle farfouilla dans sa corbeille, souleva le sous-main et,
comme les deux fois précédentes, ne trouva rien.
Laissant échapper un soupir découragé, elle resta un long
moment immobile à contempler le petit paquet avant de se
décider à passer l'index sous le ruban doré pour le faire
glisser. Elle déplia ensuite le papier blanc qui enveloppait
une boîte — blanche, elle aussi. Lentement, elle fit tourner
celle-ci entre ses doigts afin de l'examiner sous toutes les
coutures à la recherche d'une étiquette, d'une marque
susceptible de lui indiquer sa provenance. Toujours rien.
Délicatement, elle souleva le couvercle.
— Ça, par exemple ! s'exclama-t-elle à voix basse,
presque avec déférence.
cristal scintillait sous la lumière crue de la lampe de
bureau. Un presse-papiers. Un cœur en cristal. Etait-ce
tout simplement un symbole de ce qu'elle faisait
quotidiennement pour soigner ce fragile organe ? Ou bien
était-ce le symbole des sentiments qu'un collègue
éprouvait pour elle ? Comment le savoir si personne ne se
manifestait ? Déjà deux mois depuis le premier cadeau...
L'auteur allait forcément finir par se démasquer. A moins
que...
A moins que ses intentions ne soient pas si respectables.
— Vous n'avez rien d'autre à faire que de perdre votre
temps ù déguster un café, mademoiselle Barone ?
Rita sursauta. Non pas à cause de la question elle-même
bien qu'elle soit particulièrement injuste —, mais plutôt
parce que la voix était celle du Dr Grayson.
En dehors de ses talents de chirurgien et de la sûreté de
son diagnostic, Matthew Grayson était aussi célèbre pour sa parfaite intolérance envers tout ce qui touchait de près
ou de loin à l'ombre d'une distraction.
La trentaine athlétique, grand, distant et atrocement
sérieux, pour ne pas dire lugubre, c'est ainsi que
l'ensemble du personnel hospitalier, infirmières et
médecins confondus, décrivait le Dr Grayson. La plupart
fuyaient cet homme autour duquel semblaient toujours
planer des nuages sombres et menaçants, annonciateurs
d'orages.
Etrangement, Rita, elle, n'avait aucune envie de s'enfuir à
son approche. Bien au contraire. En fait, elle le trouvait
plutôt fascinant. A sa connaissance, personne ne naissait
ronchon et distant. Alors, forcément, il y avait une
explication. Et la jeune infirmière ne pouvait s'empêcher de
s'interroger sur ce qui avait bien pu arriver à Matthew
Grayson pour le rendre aussi farouche et glacial à l'égard
de ses condisciples. Probablement quelque chose en
rapport avec les cicatrices qui marquaient le côté gauche de son visage et de son cou. Trois fins sillons parallèles qui
s'étiraient le long de sa mâchoire jusque sous son col de
chemise.
Machinalement, Rita rabattit le couvercle de la boîte
qu'elle venait d'ouvrir. Pour elle ne savait quelle raison, elle ne tenait pas à ce que le Dr Grayson sache qu'elle avait un
admirateur secret — si, bien sûr, l'admiration avait quoi
que ce soit à voir avec ces présents anonymes. Aussi discrètement que possible, elle remit la boîte dans sa
corbeille à courrier, et jeta le papier blanc et le ruban dans la poubelle sous la table. Puis, lentement, elle se tourna sur
sa chaise pour faire face au médecin. Pas question de
donner à ce tyran la satisfaction de la voir bondir sur ses
pieds pour se mettre au garde-à-vous.
Grave erreur, réalisa-t-elle immédiatement. Assise face à
la haute stature de Matthew Grayson, elle se sentait
soudain minuscule et terriblement vulnérable.
— Bonsoir, docteur, déclara-t-elle aussi brusquement
qu'elle se leva. Je ne vous avais pas entendu entrer.
— C'est ce que je vois, répondit-il, ironique.
— Mais je tiens à préciser que vous faites erreur.
Grayson posa un regard gris éloquent sur le gobelet
encore fumant.
— C'est vrai, j'allais prendre un café, concéda Rita. Mais le
déguster, certainement pas ! Ce café est en provenance
directe du distributeur de la salle d'attente, précisa-t-elle
avec une grimace désabusée qui en disait long.
Naturellement, Grayson ne saisit pas l'allusion, car il lui
jeta un regard sévère. Et même en tenant compte du fait
que cet homme avait des yeux de rêve et une bouche
naturellement sensuelle, c'était un regard vraiment glacial,
fut bien forcée de constater Rita. Il n'avait décidément
aucun sens de l'humour. Pas question cependant de se
laisser traiter comme une gamine prise en faute !
Alors, elle contre-attaqua en lui décochant son plus
charmant sourire, parfaitement consciente de le mettre mal à l'aise. Sans doute parce qu'il était lui-même incapable de
lui retourner un sourire, se dit-elle. Et conformément à ce
qu'elle supposait — et à sa réputation — le Dr Grayson ne
fit que se renfrogner davantage.
Triomphante, Rita renforça la contre-attaque. Elle élargit
son sourire et battit des cils. Mais au lieu de rendre les
armes devant cet assaut de charme et de malice, son
adversaire n'en parut que plus féroce.
Dépitée, la jeune femme jugea préférable de ne pas le provoquer plus avant. Avec un imperceptible soupir, elle
pinça les lèvres et reprit son sérieux.
Un point pour Grayson.
— Rita, dit-il brusquement d'une voix qui se voulait
bizarrement conciliante cette fois. Un nouveau patient vient
d'être admis en cardiologie. Il devrait arriver d'une minute à
l'autre. Il s'agit de M. Harold Asgaard. Il est prévu pour le
bloc opératoire à la première heure, demain matin. Je
souhaiterais qu'il soit mis sous sédatif léger et
constamment surveillé pendant la nuit.
— Bien, docteur. Je vais m'en occuper.
— Parfait.
— Autre chose ? demanda Rita, surprise qu'il n'ajoutât rien.
Elle trouvait en effet étrange que le Dr Grayson soit venu la voir simplement pour lui rappeler la procédure normale à
suivre pour n'importe quel patient à la veille d'une
importante intervention chirurgicale.
Il jeta un rapide coup d'œil sur les papiers qu'il tenait à la
main, puis secoua la tête.
— Non. Je crois que c'est tout pour le moment. C'est vous
qui êtes de garde, cette nuit ? demanda-t-il, formulant une
évidence, tout en continuant à feuilleter ses dossiers
comme s'il n'osait croiser le regard de la jeune femme.
— Hum, oui, répondit celle-ci.
— Vous remplacez Nancy ?
— Rosemary, rectifia Rita. Son arrière-grand-mère fête
ses cent ans, ce soir. Alors, elle et moi, nous nous sommes arrangées. Quant à Nancy, elle a été mutée en pédiatrie, la
semaine dernière.
Grayson hocha la tête, sans décoller les yeux de ses
papiers. Il évitait toujours le regard de son interlocutrice.
— C'est vrai, dit-il d'une voix songeuse. J'avais oublié.
Rita le dévisagea d'un œil intrigué. Cela ne ressemblait
pas à Matthew Grayson d'oublier quelque chose. Et ce
n'était vraiment pas son genre de baisser les yeux devant
qui que ce soit, à plus forte raison devant une jeune
infirmière. Qu'est-ce qui n'allait pas, aujourd'hui ? Il
semblait... soucieux.
— Tout va bien docteur ? demanda-t-elle spontanément,
sans réfléchir. On dirait que quelque chose vous tracasse.
Le regard gris vert plongea brusquement dans le sien. Et
ce n'est qu'à cet instant qu'elle réalisa avec quelle
familiarité elle venait de lui parler. Le règlement de l'hôpital n'avait rien contre. En revanche, le Dr Grayson, si. Dès son
arrivée, il avait clairement fait comprendre qu'il n'était pas
le genre de collègue avec qui on pouvait discuter de
choses personnelles et encore moins se montrer familier.
Rita se mordit la lèvre. Une fois de plus, elle n'avait pas su
tenir sa langue. Typique du tempérament latin des Barone.
Chez eux, aucun sujet n'était tabou. On parlait de tout,
même des affaires personnelles.
— Qu'est-ce qui vous fait penser que quelque chose me
tracasse, mademoiselle Barone ? demanda Matthew
Grayson d'une voix dangereusement calme.
— Heu... rien. Rien en particulier. C'est seulement que...
vous savez... enfin, vous... vous n'êtes pas comme
d'habitude.
— Tiens donc ! Et comment suis-je censé être d'habitude ?
— Heu... Je... Ce que je voulais dire... c'est que..., bredouilla une nouvelle fois Rita cherchant désespérément
une issue de secours.
— Laissez-moi vous rassurer mademoiselle Barone, tout
va très bien, dit enfin Grayson la sauvant du désastre, sans
oublier pour autant de la remettre à sa place en ajoutant
sèchement :
— Bien que ce ne soit pas vos affaires.
« Deuxième point pour Grayson », conclut
silencieusement la jeune femme.
Elle se mordit la lèvre pour ne pas lui répliquer vertement
et lui dire ce qu'elle pensait de son comportement de
sauvage. Momentanément elle baissa les yeux, le temps de se ressaisir. Mais quand elle les releva, elle vit qu'il la
dévisageait fixement. Plus précisément, il la considérait froidement, en se caressant le menton à la manière d'un
thérapeute jaugeant le problème d'un patient. En fait, il
regardait sa bouche, réalisa-t-elle subitement. Il regardait
ses lèvres qu'elle mordait nerveusement et...
... Seigneur, il devait la croire complètement névrosée !
Immédiatement, elle redressa le menton avec défi.
— Désolée, dit-elle — bien qu'il n'y eut aucune trace
d'excuse dans sa voix. Je ne voulais pas me montrer
indiscrète.
— Vraiment ?
Rita hocha la tête. Grayson n'avait aucune raison d'en
douter. D'ailleurs, pourquoi aurait-elle voulu mettre son nez
dans sa vie ? Simplement parce qu'elle était curieuse de
connaître les raisons de son sale caractère ? Simplement
parce que depuis le premier jour de son arrivée en
cardiologie, elle brûlait de mieux le connaître, de savoir ce
qui avait provoqué ces cicatrices ? Simplement parce que cet homme, avec ses yeux de rêve et l'aura de mystère qui
l'entourait, la fascinait littéralement ?
« Ressaisis-toi, Rita » s'exhorta-t-elle silencieusement.
Ces yeux qu'elle trouvait si séduisants appartenaient au Dr
Grayson, spécialiste de renommée mondiale en chirurgie
cardiaque, dépourvu d'humour, à la personnalité aussi
austère et glaciale qu'un désert de Sibérie Centrale. Bref,
pas du tout son type d'homme. A supposer qu'elle ait un
type d'homme, corrigeât-elle d'elle-même. En tout cas, si
elle devait en avoir un, ce ne serait certainement pas
Matthew Grayson.
Même s'il avait décidément des yeux magnifiques.
— Je m'en voudrais, docteur, de vous avoir paru indiscrète.
Je m'inquiétais seulement pour vous, voilà tout, précisa-t-
elle en soutenant le regard vert inquisiteur.
Grayson continua de la dévisager un moment.
Suffisamment longtemps pour que Rita finisse par
s'inquiéter de ce qu'il pouvait bien penser d'elle. Puis,
sèchement, il déclara d'un ton qui signifiait que l'entretien
était clos :
— Il est parfaitement inutile que vous vous fassiez du souci
pour moi, mademoiselle Barone.
Et sans lui laisser une chance de répliquer, il tourna les
talons et sortit du bureau.
« Troisième point pour Grayson », ragea silencieusement
la jeune femme en retournant s'asseoir sur sa chaise.
Malheureusement, Rita avait un défaut. Comme tous les
Barone, elle supportait difficilement de ne pas avoir le
dernier mot. Et ce, quel que soit le nombre de points
marqués par l'adversaire. Alors, jetant un coup d'œil par-
dessus son épaule, elle lança un ultime missile sur l'ennemi
dont la haute silhouette disparaissait déjà à l'angle du
couloir hors de portée de voix.
— Espèce de monstre ! marmonna-t-elle entre ses dents.
Etrangement, elle ne se sentit pas mieux pour autant.
Matthew Grayson se réfugia dans son bureau, dans l'aile
ouest de l'hôpital. Il se laissa choir dans son fauteuil, prit
une bouffée d'oxygène salutaire, et s'efforça de respirer
calmement, normalement, afin de calmer le rythme accéléré de son cœur. Puis, il se traita d'imbécile.
Cette fois, il s'en était fallu de peu que Rita Barone ne le
démasque. Lorsqu'elle avait quitté le bureau des
infirmières, il avait cru qu'elle s'absentait un peu plus de
deux ou trois minutes. Aussi avait-il pris tout son temps
pour sortir le petit paquet de sa poche et le poser dans la
corbeille à courrier. Sans compter qu'il avait dû attendre
que les deux aides-soignantes aient fini leur service. Il ne
pouvait courir le risque d'être vu.
Il avait à peine eu le temps de déposer son cadeau qu'elle
était déjà de retour. Une chance pour lui qu'elle ait eu un
gobelet rempli de café dans les mains l'obligeant à
marcher doucement, attentive à ne pas en faire tomber une
goutte. Si elle avait levé les yeux ne serait-ce qu'une
fraction de seconde, elle l'eût aperçu, et elle n'aurait eu
aucun mal à deviner qui était l'auteur des mystérieux
présents de ces deux derniers mois.
Bon sang, il se conduisait vraiment comme un triple idiot !
Trente-trois ans, l'un des chirurgiens les plus réputés de
Nouvelle-Angleterre, descendant de l'une des plus vieilles
familles bostoniennes, et voilà qu'il se comportait comme
un collégien, jouant à cache-cache pour déposer des petits
cadeaux dans le casier d'une fille.
Ma parole, il était devenu complètement fou !
Exact. Il était fou.
Fou de Rita Barone.
Le « monstre » — il n'était pas sourd, il connaissait le
surnom dont l'avait affublé le personnel de l'hôpital — avait
le béguin pour une infirmière.
Mais pas n'importe laquelle. C'était une jeune et jolie
infirmière au regard brun pétillant de vivacité. Une infirmière qui serait probablement choquée, voire
dégoûtée, si par hasard elle découvrait l'identité de celui
qui l'adorait en secret.
Délicatement, il suivit du bout des doigts les cicatrices qui
creusaient sa joue gauche. Des cicatrices que même les
techniques les plus élaborées de chirurgie plastique aux
mains des praticiens les plus talentueux, n'avaient pu
réussir à effacer. Sur ses épaules, les plus profondes
avaient atteint l'os. Au cours des vingt dernières années,
Matthew était passé de nombreuses fois sur la table
d'opération.
Compte tenu de la brutalité de l'attaque et de l'importance
des dégâts, le résultat était plutôt bon. Physiquement, les
cicatrices laissées étaient relativement superficielles.
Psychologiquement, cependant...
Les blessures l'avaient atteint bien au-delà de sa chair, bien plus profondément. Et celles-là étaient irréparables.
Bien qu'il fût parfaitement conscient que la perfection
absolue n'existait pas, Matthew jugeait cependant
repoussante l'imperfection dont il souffrait. Il lui était par
conséquent impossible d'imaginer qu'une fille comme Rita
Barone — elle qui était à ce point proche de la beauté
parfaite — puisse vouloir tisser des liens avec un homme
comme lui.
Posant les coudes sur son bureau, il prit sa tête entre ses
mains et ferma les yeux, s'efforçant de penser à autre
chose. Il avait depuis longtemps compris que son plus
grand ennemi était l'apitoiement sur son propre sort. Qu'il lui permette une seconde de s'infiltrer dans ses pensées,
et il s'emparait de son organisme entier. C'était comme
l'héroïne ou quelque terrible virus qui se multipliait et le
laissait anéanti, ne désirant plus que se cacher, ne désirant
plus que mourir. Et la seule façon de le tenir à distance, c'était de feindre l'indifférence, comme si ces cicatrices
n'étaient qu'un simple « désagrément ».
Avec un soupir, il rouvrit les yeux et l'image de Rita
s'imposa de nouveau. Elle occupait sans arrêt ses
pensées... sa silhouette gracieuse, l'éclat de son teint mat,
la douceur de ses immenses yeux noirs, et sa bouche
sensuelle. Il ne pouvait s'empêcher de revoir la façon dont
elle s'était mordillé la lèvre. Et puis, surtout, il ne pouvait
s'empêcher de ressentir cette vague de chaleur qui
irradiait dans tout son corps dès qu'il songeait à la jeune
femme. Il entendait encore son léger soupir et son
respectueux « Ça, par exemple ! » quand elle avait ouvert
la boîte et découvert le cœur en cristal. Il s'était alors senti
envahi par une sorte de sérénité et de douceur jamais
éprouvées par le passé.
Elle avait apprécié son cadeau. Tout comme elle avait
apprécié la broche et le bracelet qu'elle portait
quotidiennement. D'une certaine façon, il avait ainsi
l'impression que c'était une part de lui-même qui
l'accompagnait partout où elle allait. Et cela emplissait
Matthew d'un sentiment de joie. Sentiment rarissime qui lui
échappait trop souvent.
Il y avait cependant quelque chose qui ne tournait pas
rond chez lui. Comment pouvait-il éprouver de la joie —
une joie coupable qui plus est — à tenir secret un amour
qui ne serait jamais payé de retour.
Non. Il ne s'agissait pas d'amour ! réagit-il brusquement
en redressant la tête et en posant ses mains bien à plat sur
le bureau. Il n'était pas amoureux de Rita Barone. Ce ne
pouvait être ça !
Il balaya du regard les diplômes et les diverses
récompenses accrochés au mur qui lui faisait face. Il
suffisait d'entrer dans cette pièce pour comprendre qu'il n'était pas du tout le genre d'homme à avoir le béguin pour
une femme aussi jolie soit-elle. Il était bien trop
raisonnable, bien trop sérieux et bien trop pragmatique
pour ce genre de fantaisie.
Ce qu'il prenait pour de l'amour n'était en réalité que de
l'admiration, conclut-il. Il admirait cette fille. Il admirait son
côté professionnel, voilà tout. Après tout, il n'y avait pas de
mal à admirer une collègue de travail. Pas plus qu'il n'y
avait de mal à être incapable d'exprimer verbalement cette
admiration. Il n'était certainement pas le seul homme dans
ce cas. De toute façon, il n'était pas du style à s'épancher.
Pas plus qu'aucun Grayson, d'ailleurs.
Il admirait Rita Barone, se répéta-t-il une nouvelle fois plus
fermement.
En réalité, c'était son dévouement qui le fascinait, et cette
façon qu'elle avait de communiquer avec les malades et
d'apaiser leurs craintes. Par exemple, en février dernier
avec Joe, le sans-abri. Après l'avoir rassuré, elle était
restée près de lui pendant toute la durée de l'intervention.
Et si par la suite le vieil homme s'était totalement rétabli,
c'était en grande partie grâce à elle.
La gentillesse et la patience de la jeune infirmière avaient
littéralement émerveillé Matthew. Il l'avait enviée pour ce
don qu'elle avait de se lier aussi facilement avec les autres, alors que c'était si difficile pour lui. Toute sa vie, il y avait eu
une barrière entre lui et les autres. Bien entendu, il y avait
une raison évidente à cela : les cicatrices qui le
défiguraient. Mais cela n'empêchait pas Matthew de se sentir terriblement frustré. C'est la raison pour laquelle il
avait été si fortement ému par le tact et la tendresse dont
Rita avait su faire preuve avec le vieux Joe.
Dès le lendemain, il avait voulu lui faire savoir combien il
avait apprécié son aide et sa compétence. Et comme il ne
savait pas comment exprimer ce genre de choses, il avait choisi de lui témoigner sa gratitude en déposant un simple
souvenir dans sa corbeille à courrier. En apercevant la broche dans la boutique de l'hôpital, il s'était dit que ce
serait particulièrement approprié. Il avait bien sûr rédigé un
petit mot de remerciement. Malheureusement, sa journée
de travail avait été tellement chargée qu'il avait
complètement oublié de le joindre au cadeau. Tout comme
il avait oublié que c'était la Saint-Valentin.
Ce n'est que plus tard, quand avaient commencé à
circuler les rumeurs autour du soupirant anonyme de Rita
Barone, qu'il avait réalisé son étourderie. A ce stade, il n'était plus question pour lui de prendre le risque de se
retrouver catalogué sous l'étiquette de l'amoureux transi.
Tout l'hôpital se serait moqué de lui. Et Matthew détestait
qu'on se moque de lui. Il avait pour cela aussi de bonnes
raisons dont tout le monde se fichait éperdument. Alors, il
avait froissé son petit mot à l'attention de Rita, et choisi de
se taire.
Evidemment, ça ne justifiait pas cette pulsion qui l'avait
poussé à lui offrir un deuxième cadeau le mois suivant pour
ses vingt-cinq ans, et pour finir un troisième présent, ce
soir même, pour marquer la date anniversaire de son
entrée à l'hôpital trois ans plus tôt. D'ailleurs, ça n'expliquait
pas pourquoi il connaissait ces dates. Et ça n'expliquait
pas non plus pourquoi il avait choisi de rester dans
l'anonymat. En fait, ce qui aurait pu l'expliquer, c'était...
Bon sang, il n'avait aucune explication !
Il avait certainement mieux à faire que se tourmenter pour
une infirmière aux yeux bruns qui le rendait dingue. Il lui
restait encore un tas de mises au point de dernière minute
à faire avant l'opération du lendemain matin, alors il ferait
bien de se mettre au travail au lieu de fantasmer sur une
collègue de travail.
De toute façon, Rita Barone était bien trop jeune et bien
trop jolie pour s'intéresser à un gars défiguré de huit ans
son aîné.
Et puis, même... A supposer qu'un lien puisse se tisser
entre eux — hypothèse hautement improbable — ses
parents ne manqueraient pas de lui rappeler qu'il était un
Grayson.
Il était en effet le descendant d'une des plus vieilles
familles bostoniennes. Quatre siècles plus tôt, ses
ancêtres, de riches aristocrates anglais, avaient été les
premiers à poser le pied sur le nouveau continent après
avoir traversé l'Atlantique à bord du Mayflower. Tandis que les Barone, eux, avaient débarqué pauvres comme Job de
l'entrepont d'un obscur cargo en provenance d'Italie dans
les années trente, avant de faire fortune en vendant des
glaces italiennes — commerce des plus frivoles s'il en est.
Tout le contraire des Grayson, respectables banquiers de père en fils jusqu'à ce que lui soit le premier à rompre avec
la tradition familiale en choisissant la médecine.
Non, inutile de rêver, il y avait trop de choses qui ne pourraient jamais coller entre un Grayson et une Rita
Barone. Une telle alliance ferait scandale.
Alors, il allait immédiatement cesser de se torturer l'esprit.
Et il allait arrêter de penser aux immenses yeux noirs de
Rita.
Chapitre 02
Il était un peu plus de 2 heures du matin quand Rita rentra chez elle. Elle habitait avec sa sœur Maria un vieil immeuble en briques de quatre étages dans la banlieue nord de Boston, à une demi-heure à pied de l'hôpital.
Leur sœur aînée, Gina, avait déménagé le mois précédent, la veille de son mariage avec Flint Kingman. L'appartement qu'elle avait occupé jusqu'alors au dernier étage était donc libre dans l'attente d'un futur locataire qui n'avait toujours pas été déniché.
Rita ouvrit la porte.
Le silence et la pénombre l'accueillirent.
A l'évidence, Maria était encore sortie.
Ces derniers temps, sa sœur était un vrai courant d'air, s'étonna Rita en refermant la porte derrière elle. Bizarre... Pour autant qu'elle sache, Maria, de dix-huit mois sa cadette, n'avait pas de petit ami attitré, et son poste de gérante des deux salons de thé Baronessa que comptait la ville de Boston, ne lui laissait guère le loisir de se tisser un réseau de relations sociales extraprofessionnelles. Il y avait forcément anguille sous roche...
Elle grimpa au premier étage. Le palier s'ouvrait directement sur une vaste pièce qui faisait office de salon commun. Avec ses carpettes mexicaines couvrant le plancher, sa profusion de plantes vertes, ses tables basses et ses canapés beiges agrémentés de coussins colorés, la pièce invitait à la flânerie et au bavardage. Pour l'instant, elle était déserte. Une paire de tennis abandonnées dans un coin et une veste négligemment jetée sur un accoudoir témoignaient cependant du passage récent de l'une des occupantes.
Pensive, Rita grimpa deux étages supplémentaires et ouvrit la porte de son appartement. Elle s'arrêta sur le seuil, le temps d'ôter son imperméable dégoulinant de pluie et de passer les doigts dans ses cheveux humides. Malgré l'heure tardive et les trombes d'eau, elle était rentrée à pied depuis l'hôpital. Le quartier était sûr et la marche lui permettait de décompresser. Les heures passées auprès des malades étaient parfois éprouvantes pour les nerfs.
Après s'être séché les cheveux avec une serviette, elle se rendit dans la cuisine pour se préparer un chocolat, histoire de se réchauffer avant de se mettre au lit.
Une demi-heure plus tard, comme elle s'apprêtait à éteindre sa lampe de chevet, elle entendit Maria rentrer.
Repoussant ses couvertures, Rita se précipita sur la pointe des pieds vers la porte d'entrée, l'oreille aux aguets afin de s'assurer avant d'ouvrir que sa sœur n'était pas accompagnée. Ce n'était pas tant par souci de surprendre Maria en galante compagnie que par peur d'être elle-même surprise en pyjama.
N'ayant détecté aucun bruit de pas autres que ceux de sa sœur, Rita sortit de son appartement et se pencha par-dessus la rampe de la cage d'escalier.
— Salut, toi ! Où étais-tu donc passée ?
Nullement surprise par l'injonction, Maria rejeta la tête en arrière et lui sourit. Ses cheveux bruns cascadaient sur ses épaules, et ses yeux noirs étincelaient même dans la lueur diffuse de l'éclairage du palier.
— Salut ! dit-elle doucement, plus par habitude que par réel souci de déranger quelqu'un puisqu'elles étaient les seules occupantes des lieux. Et toi, que fais-tu debout à cette heure? demanda-t-elle à son tour au lieu de répondre à la question posée par Rita.
Cette dernière hésita une seconde avant de confier d'une voix ennuyée :
— J'ai reçu un autre cadeau anonyme pendant ma garde de nuit.
Aussitôt, le sourire de Maria s'évanouit.
— Seigneur, c'est le troisième, non ?
Rita acquiesça.
— Et tu n'as toujours aucune idée de l'identité de celui qui te les offre ?
Rita secoua lentement la tête.
— Pas plus que je ne sais pourquoi, soupira-t-elle.
— Bon. Laisse-moi le temps de poser mon sac et je te rejoins, déclara Maria.
Quelques minutes plus tard, elle se laissait tomber sur un divan recouvert de chintz que Rita avait récemment déniché aux puces.
— Alors comme ça, tu n'as toujours pas réussi à apercevoir ton mystérieux adorateur ?
Assise en tailleur sur le tapis face à elle, Rita confirma avec une grimace inquiète.
— Tu sais, cette histoire commence vraiment à me faire froid dans le dos. Je me demande qui peut bien s'amuser à m'offrir des cadeaux anonymes. Et surtout, pourquoi ?