Un lien secret

Elizabeth Bevarly · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/6

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Un lien secret

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

« Il faut mettre de côté son sens pratique quand on sort avec un homme aussi délicieux que le Dr Grayson. Le contraire serait impardonnable » avait décrété celle-ci.

— Le délicieux Dr Grayson..., répéta pensivement Rita en passant la brosse dans ses cheveux qu'elle avait choisi de laisser retomber librement sur ses épaules.

Elle n'aurait jamais songé à associer une telle épithète à la personne du jeune médecin. Curieux, mystérieux, sans doute. Et bien sûr, séduisant à sa façon. Et oui, sexy, aussi. Mais certainement pas délicieux. Cet adjectif semblait trop frivole pour un homme tel que lui. En réalité, il était tout simplement...

Fantastique.

Rita ferma les yeux et tourna le dos au miroir.

Non, il n'était pas fantastique, se dit-elle avec un soupir découragé. Pas fantastique du tout. Il n'était que le Dr Grayson, un collègue de travail bougon et distant. Pas du tout son type d'homme, se répéta-t-elle pour la centième fois.

Mais alors, comment expliquer sa nervosité et cette soudaine sensation de chaleur dans le ventre dès qu'elle songeait à lui ?

 

***

 

Le siège du groupe Baronessa occupait un immense building ultramoderne en plein centre de Boston, sur Huntington Avenue. La paroi de verre et d'acier de la façade futuriste reflétait comme un miroir les lumières de la ville.

Pour Matthew, l'architecture du bâtiment était à la hauteur de la réputation du clan Barone. Imposante, hardie et raffinée.

Dans l'ascenseur qui les emmenait au sommet du bâtiment, Rita lui fit une brève présentation de la compagnie. Les étages supérieurs abritaient les bureaux de la direction, les niveaux inférieurs étant occupés par les services administratifs et l'important pôle des relations publiques de la compagnie. Le groupe comptait plusieurs usines de fabrication dont l'une était implantée dans la banlieue Ouest de Boston. La famille Barone possédait également pour son usage privé une vaste propriété à Cape Cod, où elle avait l'habitude de se retirer de temps en temps pour les week-ends et autres occasions.

— Malheureusement, je n'y vais pas aussi souvent que mes frères et sœurs, précisa Rita en sortant de l'ascenseur. Entre les dimanches d'astreinte à l'hôpital et tout le reste, il m'est difficile de trouver le temps nécessaire pour en profiter. C'est dommage, parce que l'endroit est magnifique. Un jour, peut-être...

Rita s'interrompit au beau milieu de sa phrase, mais Matthew était quasiment certain qu'elle avait été sur le point de l'inviter dans la maison familiale. S'était-elle arrêtée net parce qu'elle venait de réaliser qu'elle n'avait aucune envie d'approfondir leur relation ? Ou bien encore, parce qu'elle avait peur qu'il puisse décliner son invitation ? Difficile de juger.

Quoi qu'il en soit, cette fille le fascinait. Il n'arrivait toujours pas à en croire ses yeux. Il la trouvait déjà très jolie dans son uniforme d'infirmière avec ses cheveux nattés. Mais dans cette robe... Jolie était un faible mot. Ravissante, séduisante, stupéfiante, étaient certainement plus appropriés.

Quand il avait ouvert sa porte d'entrée pour la trouver sur le perron du petit hôtel particulier qu'il habitait en plein centre de Boston, il avait été époustouflé par sa beauté. Passé le premier instant de surprise, il s'était rapidement ressaisi en se félicitant d'avoir choisir son smoking le plus élégant. Mais dans les minutes qui avaient suivi, il avait été incapable de se concentrer sur quoi que ce soit, si ce n'est sur la peau dorée de la jeune femme. Une peau brune et satinée, merveilleusement exotique. Il ne l'avait jamais vue habillée autrement qu'en tenue d'infirmière, et il n'avait pu s'empêcher de laisser son regard dériver sur sa silhouette fine et élancée, notant au passage la rondeur de ses seins parfaitement mis en valeur par le décolleté plongeant de la petite robe noire qui dévoilait également ses longues jambes merveilleusement galbées.

Et ses cheveux...

Il pouvait enfin les contempler libérés de leur natte. Epais et brillants, ils tombaient bien en dessous de ses épaules. Ils semblaient avoir été créés pour attirer la main d'un homme.

Matthew devait faire des efforts héroïques pour résister à l'envie de plonger ses doigts dans cette cascade de boucles brunes aux reflets auburn. Et il n'y avait pas seulement les cheveux de Rita qu'il mourait d'envie de caresser... Mais pas dans cet ascenseur. Pas tout de suite. Plus tard, peut-être...

Bon sang, voilà qu'il recommençait à délirer !

Jusqu'à présent, Rita ne lui avait pourtant donné aucun signe qui puisse laisser croire que cette soirée était autre chose pour elle qu'une simple réception mondaine à laquelle elle avait convié un collègue de travail. Et cela, uniquement parce qu'elle avait besoin d'être accompagnée afin de ne pas faire l'objet du traditionnel harcèlement familial à propos de son statut de célibataire. D'un autre côté... La petite robe qu'elle portait était peut-être un signe.

Pas du tout, corrigea-t-il de lui-même. Cette robe ne pouvait pas être un signe dans la mesure où c'était la sœur de Rita qui l'avait très probablement choisie, se souvint-il en se remémorant leur conversation à la cafétéria. Donc, jusqu'à preuve du contraire, et à moins qu'il ne réussisse à se convaincre qu'un agréable bavardage constituait un acte de séduction, Rita ne lui avait donné aucun indice suggérant qu'elle attendait de lui plus qu'une simple compagnie. Enfin... Pour le moment.

En parlant de bavardage, il ferait bien de ne pas perdre de vue que c'était l'activité essentielle de la soirée. Justement, Rita venait d'aborder un sujet qui l'intriguait au plus haut point.

— Pardonnez ma curiosité, mais je trouve étrange que vous ne travailliez pas pour l'entreprise familiale, observa-t-il. J'imagine qu'on vous l'a proposé. Alors, pourquoi avoir choisi le métier d'infirmière ?

— Honnêtement, je n'en sais rien, répondit la jeune femme avec un léger haussement d'épaules. J'avais cinq ans quand j'ai reçu pour Noël une panoplie d'infirmière. A partir de ce moment-là, je ne me rappelle pas avoir désiré faire autre chose que ce métier. Evidemment, si j'avais voulu, j'aurais pu entrer au service de la compagnie familiale. Mais je n'ai pas vraiment le sens des affaires. D'ailleurs, pour être franche, je ne m'y suis jamais intéressée. Ce n'est pas comme certains de mes frères et sœurs. Nicholas, Joe, Gina, Maria... Sans parler de mes cousins ! Derrick et Emily travaillent eux aussi pour le groupe. De toute façon, je ne pense pas que papa puisse offrir des postes à tous les Barone. Heureusement pour lui, nous sommes quelques-uns à avoir choisi une autre voie. Mon frère, Reese, est ingénieur en aéronautique. Alex s'est engagé dans la marine marchande. Colleen est éducatrice. Ma cousine, Claudia, est assistante sociale. Et Daniel...

Rita sourit et chuchota d'un air complice :

— Eh bien, Daniel est cascadeur professionnel et play-boy à ses moments perdus.

— Voilà une profession peu banale, commenta Matthew avec un sourire amusé. Ce genre de talent n'est pas donné à tout le monde.

— N'est-ce pas ? renchérit Rita dans un éclat de rire en sortant de l'ascenseur. Et maintenant, docteur Grayson, j'arrête de parler des Barone. Vous allez bientôt pouvoir les rencontrer en chair et en os. Suivez-moi. Je crois qu'à part Reese et Alex, tout le monde est là.

Comme elle passait devant pour lui indiquer le chemin, Matthew la saisit brusquement par le poignet et l'attira vers lui.

Surprise par ce geste inattendu, Rita chancela sur ses talons aiguilles et, instinctivement, posa sa main sur la poitrine de Matthew. A ce simple contact, elle le sentit se raidir tout entier. Et quand leurs regards se croisèrent, il lut l'étonnement dans ses grands yeux bruns. Il n'aurait su dire si elle était plus étonnée par son geste ou par sa réaction à lui. Quoi qu'il en soit, elle ne retira pas sa main. Au contraire... Elle écarta ses doigts longs et fins sur son torse comme si elle avait peur de tomber. Et Matthew ne lâcha pas son poignet comme si, lui, avait peur de la perdre.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle doucement, le souffle court.

— Je ne vous suivrai nulle part, Rita, dit-il posément. Jusqu'à ce que vous m'ayez juré de ne plus m'appeler Dr Grayson. Appelez-moi Matthew à partir de maintenant.

Rita hésita une seconde, les lèvres légèrement entrouvertes, son regard enchaîné au sien. Elle avait des yeux si noirs... Et ses lèvres roses et pleines qui l'attiraient un aimant. Il ne savait que faire. La voix intérieure lui ordonnait d'incliner la tête et d'effleurer cette bouche parfaite, une fois, deux fois, trois fois... Fasciné, il commença lentement à pencher sa tête vers elle, jusqu'à...

— D'à... d'accord, M... Matthew.

La voix de Rita le ramena brusquement sur terre. Réalisant le côté insensé de la situation, il redressa la tête et relâcha le poignet de la jeune femme qui le regardait, visiblement aussi désorientée que lui, tandis qu'elle ôtait sa main de sa poitrine et la laissait retomber le long du corps.

Au moins, avait-elle réussi à prononcer son prénom, tenta-t-il de se rassurer. Même si elle avait trébuché dessus.

— C'est bon. J'accepte de vous suivre, déclara-t-il doucement.

Puis la prenant par le coude, il lui fit signe d'avancer.

Comme ils marchaient le long d'un interminable couloir où se succédaient bureaux et salles de réunions, ils perçurent des accords de jazz au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient du lieu des festivités. Le son d'une clarinette se mêlait à celui d'un saxo.

Après avoir tourné dans un autre couloir, plus petit celui-ci, ils pénétrèrent enfin dans une imposante salle de réception complètement vitrée, couronnée par une immense verrière surplombant la ville.

La vue était proprement saisissante. Les lumières de la cité se reflétaient sur le ciel sombre balayé par les lueurs pourpres et orangées du coucher de soleil. De légers nuages s'effilochaient d'un bout à l'autre du panorama, attendant la nuit qui n'allait pas tarder à envelopper Boston dans son obscurité. A l'intérieur de la salle, les lumières brillaient aussi, savamment dissimulées dans les plantes vertes et l'armature d'acier de la verrière.

Matthew s'accorda le temps de contempler ce qui se déroulait sous ses yeux. Son regard glissa rapidement du bar situé sur sa droite vers les tables somptueusement décorées de fleurs sauvages roux et or, et s'arrêta sur la scène dressée au fond de la salle qui accueillait l'orchestre de jazz. Quelques couples dansaient. Des serveurs circulaient entre les convives proposant des coupes de champagne et une étonnante diversité de canapés. De longues tables couvertes de lin offraient un buffet digne des plus grands restaurants gastronomiques.

— Ma foi, le moins qu'on puisse dire, c'est que vous savez recevoir chez les Barone, commenta Matthew en suivant Rita qui se frayait un chemin au milieu de la foule des invités.

— Pour sûr ! acquiesça-t-elle avec enthousiasme. Regardez, voilà mes parents ! Nous n'avons qu'à commencer au sommet de la hiérarchie, puis nous descendrons les échelons, plaisanta-t-elle. Autant en finir le plus rapidement possible avec les présentations afin que nous puissions tranquillement profiter de la soirée sans avoir à nous soucier des questions indiscrètes et des regards curieux.

Matthew la dévisagea attentivement.

— Dites-moi d'abord qui se trouve au bas de la hiérarchie.

Rita lui sourit.

— Tous ceux qui, comme moi, ont les boulots les plus durs et les moins glorieux.

Ma foi, il se contenterait fort d'une Barone au bas de l'échelle, s'amusa silencieusement Matthew.

Quelques secondes plus tard, il faisait la connaissance de Moira Reardon Barone. La mère de Rita était la fille du précédent gouverneur du Massachusetts, se souvint-il. Cela ne devrait pas déplaire à ses parents — si, bien sûr, l'opportunité de faire se rencontrer les Barone et les Grayson se présentait un jour. Ce qui n'était pas d'actualité parce qu'il n'y avait absolument rien entre Rita et lui.

Moira Barone, découvrit-il bientôt, était une femme d'une nature extrêmement directe et chaleureuse qui ne cherchait en aucune façon à dissimuler son intérêt pour l'homme qui accompagnait sa fille.

— Chirurgien, dites-vous ? demanda-t-elle en adressant à Rita un sourire approbateur. Bien. Très bien. Nous n'avons pas de médecin dans la famille.

— Maman ! souffla Rita, le regard menaçant.

— Ce qui est tout à fait ennuyeux, poursuivit Moira Barone indifférente à l'avertissement. Parce qu'un médecin dans une famille, c'est vraiment pratique.

— Et voici mon père, l'interrompit précipitamment Rita. Carlo Barone. Papa, je te présente le Dr Grayson. Nous travaillons ensemble à l'hôpital.

Avec ses yeux sombres et ses cheveux bruns, le patriarche du clan Barone ressemblait à sa fille, si ce n'est que ses cheveux grisonnant sur les tempes étaient coupés aussi court que ceux d'un militaire. Le père et la fille étaient également de la même taille. Mais autant la silhouette de Rita était mince et déliée, la faisant paraître presque fragile, autant celle de son père était massive et puissante. L'homme donnait incontestablement une impression de force et d'autorité, et Matthew n'avait aucun mal à l'imaginer à la tête d'un empire commercial. Du reste, les quelques mots échangés avec lui terminèrent de le convaincre de l'intelligence et de l'intégrité de Carlo Barone.

— Vous semblez bien vous entendre avec vos parents, dit-il à Rita lorsqu'ils se furent éloignés.

La jeune femme les avait tendrement embrassés sur la joue et Matthew ne se lassait jamais d'observer les relations des uns et des autres avec leurs proches. Pour sa part, il n'était pas habitué aux marques d'affection et de tendresse. Les Grayson n'étaient pas du genre démonstratif. Et Matthew se demandait souvent si c'était une question d'éducation ou tout simplement une question de tempérament.

— Je crois surtout que j'ai la chance d'être la petite avant-dernière, plaisanta Rita. Mes parents avaient déjà eu le temps de faire leurs armes sur les six premiers rejetons. Mais vous avez raison. Nous nous entendons très bien. Oh, bien sûr, comme dans toutes les familles, il y a des cris, des heurts, mais aussi des rires et beaucoup d'amour. Mes parents ont toujours été très attentionnés et très disponibles avec nous. Et même si papa était plutôt du genre sévère, surtout avec mes frères aînés, il n'a jamais été dominateur. Sauf avec Reese, peut-être, à une certaine époque. Heureusement, il semble se bonifier avec l'âge. De toute façon, il est bien connu que les pères sont toujours plus coulants avec leurs filles, conclut Rita avec un sourire espiègle.

Sur ce, elle enleva deux coupes de champagne sur le plateau d'un serveur qui venait de se matérialiser à côté d'eux. Puis, elle conduisit Matthew vers l'une des baies vitrées qui dominait le cœur de Boston.

Délaissant la vue pourtant spectaculaire, elle se mit en devoir de présenter à son cavalier quelques-uns des membres du clan Barone qui passaient devant eux.

— Là, c'est mon cousin Derrick, chuchota-t-elle avec un air de conspiratrice, en désignant discrètement un homme grand et mince, aux cheveux noirs comme le jais, au profil d'aigle et à l'air austère.

Debout, devant le buffet, ce dernier semblait sur le point de prendre une décision vitale : les beignets de crevettes ou les mini-quiches ?

— Il a un frère jumeau. On prétend qu'il y a un « Bon » et un « Mauvais » dans un couple de jumeaux. Mes sœurs et moi avons toujours pensé qu'il était le « Mauvais », chuchota de nouveau Rita. Tandis que mon cousin, Daniel...

Elle désigna du menton un autre homme un peu plus loin. Il ressemblait au premier, mais en plus athlétique et plus séduisant.

— ... Lui, là-bas, c'est le « Bon ». Plus sympathique, n'est-ce pas ? Mais ce n'est pas un ange pour autant, ajouta-t-elle en riant. En tout cas, ces deux-là sont le jour et la nuit. Daniel est un excellent sportif et un chanceux qui transforme en or tout ce qu'il touche. Alors que Derrick...

Rita eut une moue éloquente.

— Il essaie. Malheureusement, il ne possède pas les talents de son frère. Daniel lui fait de l'ombre et je crois qu'il en est parfaitement conscient.

— Cette rivalité a-t-elle toujours existé entre eux ? demanda Matthew.

— D'une certaine façon, oui, soupira Rita, l'air subitement grave tandis qu'elle regardait fixement son cousin.

Elle se ressaisit cependant presque aussitôt pour se tourner vers Matthew.

— Et vous ? dit-elle. A votre tour de me parler de la famille Grayson.

Seigneur, il aurait dû se douter qu'il n'échapperait pas à ce genre de question, gémit silencieusement Matthew en se demandant par où commencer.

— Oh, il n'y a pas grand-chose à dire. Je suis issu d'une très vieille famille de Boston, répondit-il laconiquement en espérant que cela suffirait à Rita.

Là aussi, il aurait dû se douter qu'il n'en serait rien.

— A vous entendre, on croirait qu'ils sont arrivés sur le Mayflower, gloussa la jeune femme.

— Eh bien, c'est un fait que...

Le rire de Rita s'éteignit.

— Quoi ! Vous n'êtes pas sérieux ?

— J'ai bien peur que si.

— Les Grayson font partie des fondateurs de cette ville ?

Matthew hocha la tête.

— Mince, alors ! Je parie que c'étaient déjà de riches aristocrates quand ils ont mis le pied sur le Nouveau Monde.

Matthew acquiesça de nouveau.

— Il semble que nous soyons apparentés à une petite branche de la famille royale sur le Vieux Continent, mais je ne me suis jamais penché sur la question, précisa-t-il.

— J'ai du mal à vous imaginer en prince, le taquina Rita, l'œil malicieux.

— Disons que je me préfère en cardiologue.

— Ne trouvez-vous pas extraordinaire que nous soyons là tous les deux, alors que nous venons de milieux si différents ? observa Rita. Je ne suis qu'une Américaine de seconde génération. Mon grand-père a émigré de Sicile en 1935. Il a été garçon de café jusqu'à ce qu'il lance les glaces italiennes Baronessa. D'une certaine façon, je suis issue de la misère, tandis que vous, vous êtes issu de la noblesse. Contraste intéressant, non ?

— Très intéressant, acquiesça Matthew.

— Et maintenant, parlez-moi de vos parents et de vos frères et sœurs. Vous avez des cousins ? Comment sont-ils ?

Matthew fouilla ses méninges à la recherche de qualificatifs honorables pour décrire sa famille. Malheureusement, les seuls mots qui lui venaient à l'esprit n'étaient guère flatteurs. Froid. Distant. Orgueilleux. Terne. En dépit de leur statut social élevé, force était de reconnaître que les Grayson ne possédaient rien de la chaleur et de l'éclat des Barone.

— J'ai une sœur cadette, finit-il par répondre, mettant de côté sa série d'adjectifs.

— Ha ha, fils aîné, commenta Rita.

— Vous dites cela comme si c'était un problème, observa Matthew en la regardant d'un œil suspicieux.

— Peut-être, peut-être pas, lui répliqua Rita avec un sourire mystérieux. Et que fait votre sœur ? Les Grayson possèdent-ils également une affaire familiale ?

Matthew secoua doucement la tête.

— En quelque sorte. Mon père est banquier. Ma sœur, agent de change. Mes cousins ainsi que mes oncles et tantes, appartiennent tous au milieu de la finance. Moi, je suis le mouton noir de la famille.

Rita éclata de rire.

— Un cardiologue de renom considéré comme le mouton noir ? Je ne vous crois pas !

— C'est pourtant la vérité.

Puis, comme Matthew réfléchissait rapidement à un moyen de détourner cette conversation qui menaçait de prendre un tour trop intime à son goût, Carlo Barone vint sans le vouloir à son secours.

Le P.-D.G. de Baronessa monta sur l'estrade momentanément désertée par l'orchestre de jazz, et prit le micro pour annoncer la contre-offensive imminente de sa compagnie. Puis il présenta Gina Barone Kingman, chargée des relations publiques, se souvint Matthew.

Mis à part leur peau mate et leurs cheveux ondulés, Gina et Rita ne se ressemblaient guère. La sœur aînée était beaucoup plus grande. De là où il se trouvait, Matthew constata également qu'elle avait des yeux violets. Des yeux qui ne possédaient pas cette nuance riche et profonde, propre au regard de Rita. Comme la plupart des femmes présentes à la réception, Gina portait une élégante robe de cocktail noire qui était cependant plus couvrante que celle de sa cadette.

La jeune femme fit un bref exposé de quelques minutes concernant l'historique du groupe Barone. Puis, elle mentionna très rapidement le retrait du parfum « fruit de la passion » avant de brandir à bout de bras un papier.

— Ce que je tiens dans ma main, déclara-t-elle, c'est la liste des règles de notre nouveau concours « Créez une nouvelle glace ». Demain, ce document paraîtra en première page de tous vos journaux. Nous contre-attaquons en proposant à tous les habitants de cette ville de créer, d'inventer une nouvelle glace. Toutes les recettes...

Une salve d'applaudissements enthousiastes l'interrompit.

— Toutes les recettes seront prises en compte, reprit-elle. Elles seront réalisées dans notre fabrique sur Brookline et présentées à un jury constitué des dirigeants du groupe... et de maman, bien sûr, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de celle-ci.

De nouveau, les applaudissements crépitèrent.

— La créatrice ou le créateur de la recette gagnante, poursuivit Gina ne verra pas seulement son œuvre distribuée par tous les glaciers Baronessa et les supermarchés ; il recevra également un chèque d'un montant de cinq mille dollars.

Tandis que les applaudissements crépitaient de nouveau, Matthew se pencha vers Rita pour lui murmurer à l'oreille.

— Alors, comme ça, ils abandonnent définitivement la glace aux fruits de la passion ? Dommage, elle semblait délicieuse.

Rita tourna vers lui un regard surpris. Elle semblait étonnée qu'il puisse s'intéresser aux affaires de la famille Barone.

— Je pense que c'est ce qu'il y a de mieux à faire après un lancement aussi désastreux, expliqua-t-elle après un léger temps d'hésitation.

— A-t-on découvert l'origine du sabotage ?

Rita secoua la tête.

— Nous n'en avons toujours aucune idée. En fait, parmi nous, certains pensent que c'est un règlement de comptes organisé par un glacier concurrent. D'autres mettent cette catastrophe sur le dos des Conti. Vous êtes au courant de cette fichue malédiction ?

— Comme tout le monde dans cette ville, j'en ai entendu parler, répondit Matthew.

Rita haussa les épaules.

— Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai du mal à croire les Conti capables d'une telle bassesse. Personnellement, je pencherai plutôt pour la vengeance personnelle d'un employé. Même si cela paraît complètement insensé.

— Vous seriez surprise du nombre de choses insensées dont les gens sont capables, observa tranquillement Matthew.

Il y avait cependant dans sa voix une tension que Rita n'avait encore jamais perçue. Son intuition lui dicta de ne pas poursuivre plus avant ; aussi choisit-elle de détourner leur conversation vers un sujet plus anodin : en confiant à son compagnon qu'elle priait pour que la recette gagnante soit à base de chocolat car c'était de loin son parfum préféré.

Gina dit encore quelques mots concernant le déroulement du concours. Puis, elle clôtura son allocution en invitant l'assemblée à profiter de la soirée.

Et le champagne se mit à couler à flots.

Plus tard, Rita se dit que c'était probablement la raison pour laquelle, après être sortie avec Matthew sur la terrasse, elle avait enfin osé lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis si longtemps.

— Comment est-ce arrivé, ces cicatrices sur votre visage ?

A peine les mots avaient-ils franchi ses lèvres qu'elle les regretta. Elle plaqua une main sur sa bouche comme si elle avait voulu les ravaler.

En réalité, la question n'avait cessé de lui tarauder l'esprit depuis le début de la soirée, dès l'instant où Matthew lui avait ouvert la porte de sa maison. Il était si beau dans son smoking, qu'elle n'avait pu s'empêcher de penser que sans ces cicatrices, il aurait été tout simplement parfait.

Et voilà que subitement, elle formulait à haute voix ses interrogations alors qu'elle aurait mieux fait de se taire. Oui, elle aurait mieux fait de se taire, non seulement parce qu'une telle question était affreusement indiscrète, mais surtout parce qu'elle avait senti son compagnon se raidir.

— Excusez-moi. Je n'ai pas le droit de vous demander ça. Je vous en prie... Oubliez ce que je viens de dire.

Elle ressentit soudain une impression de froid. Mais elle n'aurait su dire si la cause en était la fraîcheur de la brise nocturne du mois d'avril ou bien le regard glacial de Grayson posé sur elle. Un regard devenu gris et tranchant comme un éclat de glace sur la rivière en hiver.

Cependant, la dureté dans ses yeux s'évanouit aussi vite qu'elle était apparue. Il avait probablement remarqué son frisson car son expression s'adoucit et ce fut d'une voix douce qu'il lui dit :

— Vous avez froid. Nous n'aurions pas dû sortir.

Et avant que Rita n'ait eu le temps de protester, il avait ôté sa veste pour la poser sur ses épaules. Comme elle était sur le point de refuser et de lui proposer de regagner la salle de réception, elle sentit la chaleur du tissu sur la peau nue de ses épaules et de ses bras. C'était la chaleur de Matthew. Puis, elle perçut son odeur. Etre enveloppée dans sa veste lui donnait l'impression d'être dans ses bras. Alors, soudain, elle n'eut plus du tout envie de rentrer. Soudain, elle n'avait plus froid...

— Merci, dit-elle doucement en serrant plus étroitement la veste autour de son corps, savourant la sensation.

Puis, une fois de plus, elle s'excusa.

— Je suis sincèrement désolée, Matthew. Je n'aurais pas dû vous poser cette question. Cela ne me regarde pas.

— Non, ce n'est pas ça, dit-il hâtivement.

Il y avait dans sa voix de l'amertume et aussi une sorte de détachement comme s'il était perdu dans ses pensées.

— C'est juste...

Il poussa un profond soupir.

— C'est arrivé il y a si longtemps qu'on pourrait croire que c'est une affaire classée, que ça ne me fait rien d'en parler...

— Mais ce n'est pas le cas, hasarda doucement Rita.

— Parfois.

— Ecoutez, franchement, ne vous sentez pas obligé d'en parler si vous ne...

— Je me suis fait attaquer par un lion.

L'aveu laissa Rita sans voix, les lèvres légèrement entrouvertes. Elle le dévisagea, l'air incertain. Devait-elle le croire ou n'était-ce qu'une blague ? Elle ne savait sur quel pied danser. Se faire attaquer par un lion... Ce genre d'accident n'arrivait plus de nos jours.

— J'avais dix ans, reprit Matthew. Cet été-là, j'étais parti avec mes parents pour un safari au Kenya. Des vacances de rêve pour un garçonnet de dix ans...

Il parlait à voix basse, les yeux baissés, les poings serrés. Rita comprit qu'il ne s'agissait pas d'une blague. C'était la vérité. Aussi épouvantable soit-elle.

— Une nuit, je me suis éloigné du camp...

Il semblait concentré sur des images du passé qu'il était seul à voir.

— J'avais pourtant été averti des dangers, mais ce soir-là, je regardais le ciel...

Il s'interrompit et leva les yeux vers la voûte étoilée au-dessus d'eux. Il donnait l'impression de la découvrir pour la première fois.

— La nuit était si belle... Ces milliards d'étoiles me fascinaient. J'avançais... Je ne me suis pas rendu compte à quel point je m'étais éloigné du camp. J'étais comme un jeune faon qui se serait écarté du troupeau, ajouta-t-il avec un demi-sourire. Une proie facile.

Son sourire s'évanouit. Il se tourna de nouveau vers Rita.

— Le fauve a surgi de nulle part. C'était une lionne. Quelques secondes auparavant, tout était paisible, silencieux et magique, et dans la seconde suivante...

— Oh, Matthew..., souffla Rita qui n'osait imaginer la terreur et le désarroi de l'enfant qu'il était à cette époque.

— Par chance, les indigènes du camp entendirent mes cris et les rugissements de l'animal. Ils accoururent en hurlant et en agitant des torches. La lionne déguerpit pour disparaître dans la nuit. Malheureusement pour moi, elle avait eu le temps de me lacérer.

Il tourna de nouveau les yeux vers Rita. Anxieux, il semblait guetter sa réaction.

Alors, tout naturellement, elle lui sourit.

— Franchement, je trouve que les chirurgiens ont fait un boulot formidable. Evidemment, la base de départ était bonne. Plus d'une star de cinéma pourrait vous envier votre physique.

— Je ne sais pas, dit-il, gêné. En tout cas, l'histoire en elle-même est presque aussi invraisemblable qu'un mauvais film. J'ai d'ailleurs passé une bonne partie de ma vie à rêver que ce ne soit que du cinéma. Vous savez, ce n'est pas drôle de grandir avec la tête de Frankenstein. Je me rappelle qu'une fois...

Il hésita. Rita sentit sa réticence à se confier davantage. Elle attendit.

Au bout de longues secondes, il se décida enfin à relever les yeux. Avec un soupir, il renversa la tête en arrière et fixa de nouveau le ciel étoilé.

— C'était au lycée. J'étais nouveau car je venais de me faire renvoyer de l'établissement précédent... Une fois de plus. J'étais soi-disant d'un tempérament bagarreur. Entre parenthèses, ce n'était jamais moi qui commençais. Enfin, quoi qu'il en soit, j'arrivais dans une nouvelle école et, comme un idiot, j'espérais que ce serait différent. Il y avait une fille dans ma classe...

Bien que son visage restât de marbre, la voix de Matthew S'était brusquement adoucie, et Rita comprit qu'il se souvenait de ce qui avait dû être son premier grand amour d'adolescent. Elle perçut également sa tristesse quand il ajouta :

— Elle était tellement jolie. Tous les garçons n'avaient d'yeux que pour elle. Elle était la fille dont rêvent tous les adolescents. Pendant les cours, elle se tournait toujours vers moi comme si elle se doutait que je la contemplais. Mais ça n'avait pas l'air de l'embêter. Elle me rendait les regards que je lui jetais. Naturellement, au début, j'étais persuadé qu'elle me regardait pour la même raison que les autres... Parce que j'étais une sorte de monstre...

— Matthew..., commença Rita.

Comprenant que les mots étaient trop futiles pour apaiser, pour changer ces souvenirs-là que même le passage des années n'avait pu effacer, elle avança une main hésitante et la posa sur la sienne. Il ne broncha pas. Ses yeux semblaient avoir plongé dans l'enfer de son abîme intérieur. Il semblait terriblement lointain.

— Cependant, peu à peu, j'éprouvais au fond de moi le besoin de croire que ce n'était pas pour ça, continua-t-il d'une voix faible. J'espérais...

Il haussa les épaules.

— Je ne sais pas ce que j'espérais. Elle semblait différente... Jusqu'à ce qu'un jour, sa meilleure amie s'approche de moi et me dise qu'elle voulait me rencontrer. Qu'elle voulait me parler. Je n'arrivais pas à le croire. J'étais fou de joie. Alors, je suis allé au rendez-vous. Il avait été fixé derrière le gymnase.

Matthew s'interrompit de nouveau. Il prit une lente et profonde inspiration avant de poursuivre d'une voix plus ferme.

— Pour faire court, disons que la fille en question m'attendait bel et bien. En compagnie de son petit ami. Elle me déclara froidement qu'elle ne supportait pas que je la regarde parce que ça la rendait malade. Ensuite, elle laissa son copain, un grand costaud, poursuivre notre discussion. Autant dire qu'après ça, il ne nous restait plus grand-chose à nous dire autrement qu'à coups de poing. Et quelques semaines plus tard, je dus naturellement quitter le lycée.

Bouleversée, Rita le dévisagea tandis qu'il baissait les yeux sur elle pour conclure avec un haussement d'épaules, le visage de nouveau impassible :

— Et voilà, l'un des grands moments de l'existence du monstre.

A ces mots, Rita sentit quelque chose chavirer en elle. Ce n'était pas possible. Il ne pouvait se juger ainsi... Sa réaction fut quasi instinctive.

— Vous n'avez pas le droit de parler de vous de cette façon, protesta-t-elle doucement. Vous n'êtes pas un monstre.

Matthew éclata brusquement de rire. Un rire sans joie.

— Vraiment ?

Chez certaines personnes, ce « vraiment » aurait pu indiquer un certain scepticisme, une manière polie de manifester des doutes. Venant de Matthew, à ce moment-là, il semblait n'exprimer qu'un sentiment de défaite.

— J'ai pourtant l'impression que c'est ce que tout le monde dit de moi à l'hôpital, observa-t-il platement.

— Ce n'est pas à cause des cicatrices, voulut aussitôt rectifier Rita. C'est à cause de votre comportement et...

Elle s'interrompit, brusquement consciente qu'elle venait de lui confirmer ce dont il se doutait.

— Là n'est pas la question, bredouilla-t-elle. Vous... Vous n'avez aucune raison de parler de vous comme d'un monstre.

Et comme si elle avait voulu le lui prouver, elle leva la main et la tendit vers le visage de Matthew. Une fraction de seconde, elle hésita avant de poser ses doigts sur les cicatrices.

Surpris, il rejeta brusquement la tête en arrière comme s'il avait peur du contact. Mais Rita avança sa main pour effleurer du bout des doigts les sillons qui marquaient le beau visage de l'homme qui lui faisait face. Et cette fois, Matthew se laissa faire.

— Vous n'êtes pas un monstre, insista-t-elle. Vous êtes...

Les yeux verts plongèrent dans les siens, et Rita prit conscience que Matthew était tout proche. Leurs corps n'étaient plus séparés que par quelques centimètres.

Lentement, il leva sa main et couvrit celle de la jeune femme toujours posée sur sa joue.

— Je suis quoi ? demanda-t-il d'une voix à peine audible.

Mue par une force irrésistible, totalement indépendante de sa volonté, Rita se rapprocha encore de lui.

— Vous... Vous êtes, balbutia-t-elle de nouveau.

Mais les mots ne venaient pas. Elle ne trouvait pas de mot pour décrire le Dr Grayson. Sans doute parce que d'une certaine façon, il était... indescriptible. Mais aussi parce qu'il était tellement, tellement désirable. Et qu'en la regardant ainsi, il faisait naître en elle un tourbillon d'émotions qui obscurcissait sa raison.

Sans s'en rendre compte, obéissant uniquement à son cœur, Rita se dressa sur la pointe des pieds et pressa légèrement ses lèvres contre celles de Matthew. Au moment où leurs bouches entrèrent en contact, elle sentit quelque chose exploser en elle. Elle éprouva une sensation de chaleur dans tout le corps. Une sensation immédiate, si intense, si stupéfiante, qu'elle recula brusquement comme si ses lèvres avaient effleuré un fer chauffé à blanc.

Ce n'était rien d'autre qu'un baiser amical, tenta-t-elle de se persuader tout en ayant l'impression que la terre venait de se dérober. Il n'y avait rien de mal à cela. Absolument rien.

— Vous n'êtes pas un monstre, Matthew, insista-t-elle une dernière fois.

Puis, comme si elle avait peur de ce qui pourrait arriver s'ils restaient seuls une minute de plus, elle s'écarta précipitamment avant d'ajouter :

— Nous devrions rentrer. Tout compte fait, il fait plutôt froid, vous ne trouvez pas ?

Et comme elle lui tournait le dos sans attendre sa réponse, elle se fit l'effet d'une froussarde, d'une poule mouillée. Pas seulement parce qu'elle avait peur du « qu'en dira-t-on » — les Barone se réjouissaient certainement de l'avoir vue s'éclipser en compagnie d'un séduisant chirurgien ; mais parce qu'en réalité, elle ne s'était jamais sentie aussi troublée. Et que, soudain, la profondeur inouïe de son émotion la déroutait.

Chapitre 05

 

Pour autant qu'elle s'en souvînt, Rita eut l'impression que le reste de la soirée n'aurait pas de fin.

Avec cet air radieux qu'ont les jeunes filles parfaitement éduquées, elle s'était efforcée de se montrer sociable, spirituelle et enjouée, souriant infatigablement aux uns et aux autres, en dépit du regard vert de Matthew qu'elle sentait rivé sur elle. Un regard vert qui l'examinait et la faisait frissonner de la tête aux pieds. Comment était-il possible qu'un simple baiser déposé sur les lèvres de cet homme la chamboule à ce point ?

De retour dans la salle de réception, d'un mutuel accord silencieux, aucun d'eux n'avait mentionné l'incident du baiser. Mais pour autant, ils n'osaient se regarder dans les yeux tant leur embarras était palpable, sauf bien entendu quand leurs regards se croisaient accidentellement.

Et tout en distribuant ses sourires, Rita avait désespérément tenté de se persuader que ce baiser n'était rien de plus qu'une simple marque d'amitié, au pire de tendresse.

Ce soir, en l'écoutant lui confier ce qui lui était arrivé, elle avait entr'aperçu le petit garçon cruellement blessé et terrorisé qui se cachait sous le masque froid et arrogant du jeune chirurgien. L'expérience qu'il avait vécue était particulièrement effroyable. Les blessures physiques en elles-mêmes avaient dû être insupportables. Mais ce qu'avait dû être sa souffrance morale tandis qu'il grandissait sous les regards moqueurs ou effarés, Rita n'osait le concevoir.

En revanche, elle comprenait mieux à présent l'attitude farouche de Matthew avec ses semblables. Elle n'était destinée qu'à les maintenir à une distance tolérable. Et derrière le mur d'orgueil et d'autodiscipline qu'il avait si soigneusement édifié autour de lui, se tapissait en réalité une terrible solitude.

Alors, dans un élan spontané, elle avait voulu lui prouver par un baiser que ses cicatrices ne faisaient pas de lui un monstre. Bien au contraire... Elle avait voulu lui prouver que ses cicatrices ne l'effrayaient pas et qu'elles n'enlevaient rien à son pouvoir de séduction.

Mais ce n'était pas seulement ça...

La véritable raison de ce baiser, Rita n'osait la formuler clairement.

Elle savait en son for intérieur qu'il s'agissait d'un sentiment plus fort que l'amitié, plus fort que la compassion. Elle avait embrassé Matthew parce qu'il l'attirait. Parce qu'il la fascinait. Parce qu'il l'émouvait. Parce qu'il la ravissait. Et cela ne datait pas seulement d'aujourd'hui. Ça faisait déjà un petit bout de temps que le jeune médecin occupait ses pensées. Mais il avait fallu cette soirée, ce moment d'intimité sur la terrasse, pour qu'elle comprenne qu'elle était tombée sous son charme à l'instant même où ils avaient commencé à travailler ensemble.

Oui, elle avait embrassé Matthew Grayson parce qu'elle en était tout simplement amoureuse.

Et c'était la profondeur même de ce sentiment qui l'effrayait.

Qu'adviendrait-il si elle ne parvenait pas à maîtriser cette émotion qui lui brûlait le corps et l'esprit dès qu'elle croisait le regard de Matthew ? N'avait-elle pas déjà été échaudée dans le passé par ses amours d'adolescente ?

Cette fois-ci, tant de choses étaient en jeu. En premier lieu, sa carrière d'infirmière...

Malgré son jeune âge, Grayson avait déjà été désigné par ses pairs comme le futur chef du service de cardiologie. Comment pouvait-elle désormais espérer conserver des rapports professionnels normaux avec lui ?

Alors, durant tout le reste de la soirée, Rita avait persisté dans sa tentative de se convaincre que d'ici à lundi matin, quand elle reprendrait son service à l'hôpital, ce baiser serait oublié. Il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat, se répétait-elle en boucle, tandis qu'une petite voix lui soufflait que la vibration qu'ils avaient tous deux ressentie — Matthew aussi, elle en était certaine — ne devait rien à la fraîcheur de la nuit et à l'amitié. C'était comme s'ils avaient brutalement pris conscience l'un de l'autre. Et ce sentiment n'était pas de ceux qui disparaissaient aussi facilement avec le temps...

 

— Nous devrions peut-être partir, suggéra Rita un peu après minuit quand elle réalisa que bon nombre d'invités s'apprêtaient à prendre congé de leurs hôtes.

Elle chercha Maria des yeux et fut surprise de constater que celle-ci s'était déjà éclipsée. Plus étonnant encore, elle s'aperçut après coup que sa sœur cadette n'avait même pas pris la peine de se faire accompagner par un petit ami. Là, c'était un peu fort ! Tout compte fait, c'était elle qui l'avait mise dans cette situation impossible en lui forçant la main pour inviter Matthew Grayson.

— Je peux prendre un taxi, proposa ce dernier, manifestement aussi gêné qu'elle par ce qui s'était passé sur la terrasse un peu plus tôt dans la soirée.

Et visiblement désireux de prendre ses distances aussi rapidement que possible, dès que les convenances le permettraient.

— Oh, ce n'est pas nécessaire, protesta cependant Rita qui ne voulait surtout pas donner à l'incident plus d'importance. Il est prévu que le chauffeur nous reconduise tous les deux chez nous. Autant en profiter.

Elle n'avait pas plutôt prononcé ces derniers mots, qu'elle eût souhaité les ravaler. Elle donnait l'impression de vouloir saisir l'occasion pour tout autre chose...

Et Matthew pensait manifestement à la même chose, constata-t-elle avec embarras quand elle osa lui glisser un coup d'œil à la dérobée.

Une légère rougeur semblait avoir enflammé ses joues, et ses yeux verts paraissaient s'être assombris. Heureusement, il s'abstint de tout commentaire, se contentant d'un geste vague de la main en direction de la sortie. Puis, comme si de rien n'était, il lui prit le coude.

De peur qu'il ne la prenne pour une froussarde si elle ne le faisait pas, et peut-être aussi parce qu'elle en mourait d'envie, Rita passa son bras sous le sien. Et c'est bras dessus, bras dessous, qu'ils regardèrent les portes de l'ascenseur se refermer sur eux.

Ils restèrent silencieux, le regard rivé sur le panneau d'affichage des numéros d'étages qui s'allumaient et s'éteignaient tout au long de la descente.

Quand les portes se rouvrirent, toujours sans un mot, ils traversèrent l'immense hall d'entrée, franchirent les larges portes vitrées pour s'avancer vers l'interminable file de limousines mises à la disposition des différents membres du clan Barone afin de les raccompagner dans leurs foyers respectifs.

Un chauffeur se précipita pour ouvrir la portière à Rita qui s'installa sur la banquette arrière, suivie de Matthew. Lorsque la portière se referma derrière eux, la jeune femme sentit la nervosité la gagner.

Pour la première fois, depuis leur baiser, ils étaient seuls...

Une épaisse vitre teintée les séparait du chauffeur. Ils étaient complètement isolés. Et l'atmosphère était intime. Bien plus intime que sur la terrasse où n'importe qui aurait pu les surprendre à tout moment.

Rita jeta un coup d'œil à la dérobée sur l'homme assis à côté d'elle, incroyablement séduisant dans son smoking.

— Allez-vous vous décider à en parler, ou faut-il que je le fasse ?

La voix grave et profonde de Matthew avait tranché l'obscurité telle la lame aiguisée d'un couperet. Rita sursauta.

— Parler de quoi ? demanda-t-elle innocemment.

En prétendant ne pas comprendre ce à quoi il faisait allusion, elle espérait qu'il mordrait à l'hameçon et abandonnerait le sujet.

Malheureusement, c'était mal le connaître.

— C'est donc moi qui vais le faire, répondit-il doucement.

— Faire quoi ?

— Parler de ce qui s'est passé sur la terrasse, ce soir, déclara simplement Matthew. Vous... En train de m'embrasser.

Comme elle ouvrait la bouche pour nier ou du moins préciser qu'ils étaient deux à s'être embrassés, Rita comprit que ce serait se mentir à elle-même. Même si Grayson n'avait rien fait pour l'en empêcher, force était de reconnaître que c'était elle qui avait commencé. Elle qui portait la responsabilité de ce qui s'était passé entre eux. C'était elle, la première, qui l'avait embrassé.

— Je... Je ne sais pas ce qui m'a pris, mentit-elle avec un timide haussement d'épaules. C'est juste que... sur le moment, ça m'a semblé naturel.

Matthew resta silencieux. Lentement, Rita tourna la tête vers lui. L'obscurité masquait ses traits et elle n'aurait su dire s'il était furieux ou tout simplement gêné. Mais quand la limousine passa sous un lampadaire, l'espace d'une fraction de seconde, son visage apparut en pleine lumière. Il paraissait... perplexe.

Oui. C'était bien cela. Perplexe.

Rita ne savait pas au juste ce à quoi elle s'attendait, mais certainement pas à ça de la part d'un homme qui avait toujours réponse à tout. Pourtant, ce soir, ce qui s'était passé entre eux le laissait visiblement déconcerté.

Ils se trouvaient donc sur un pied d'égalité, en conclut-elle un peu hâtivement.

Jusqu'à ce qu'il dise :

— Et si c'est moi qui vous embrasse, qu'arrivera-t-il ?

Prise de court, Rita ouvrit la bouche, puis la referma tandis qu'une fois de plus, une étrange chaleur irradiait tout son corps. Ce n'était pas seulement la question elle-même qui la surprenait, mais plutôt la façon dont Matthew avait parlé. Il avait prononcé ces mots comme s'il avait réellement l'intention de passer à l'acte.

Elle déglutit péniblement.

— Hum, pourquoi... Pourquoi voudriez-vous faire ça ? réussit-elle à bredouiller.

Dans la pénombre, elle devina son léger haussement d'épaules tandis qu'il lui répondait :

— Parce que cela me semble naturel à moi aussi.

Comme il disait cela, elle le sentit se rapprocher.

Ses lèvres effleurèrent les siennes. Il avait posé une main sur sa nuque. Subjuguée, Rita savoura confusément la chaleur de ses doigts sur sa peau. Elle sentait les battements furieux de son cœur.

Elle savait que c'était folie de s'abandonner au pouvoir que cet homme exerçait sur elle, elle savait qu'elle aurait dû l'arrêter, mais elle en était incapable.

Il n'y eut dans le baiser de Matthew aucune timidité, aucune hésitation. Quand il couvrit sa bouche de la sienne, ce fut avec une tranquille détermination. Il s'était emparé de ses lèvres comme un homme le fait avec la femme qu'il désire.

Jamais personne n'avait embrassé Rita ainsi. Non pas qu'aucun homme ne l'eût jamais embrassée, mais tout simplement, parce qu'avec Matthew..., c'était différent.

Elle le désirait tellement. Contre toute logique... Contre toute raison...

Elle sentit les doigts de son compagnon glisser de sa nuque vers sa mâchoire, lui intimant silencieusement d'ouvrir sa bouche pour lui.

Elle se rendit.

Elle écarta les lèvres et lui permit d'en explorer les contours. Il approfondit son baiser. Sa langue se mit à savourer, à explorer la douceur de sa bouche. Sous la caresse, Rita sentit l'onde de chaleur irradier ses reins pour remonter jusqu'à la pointe de ses seins. Instinctivement, elle glissa les bras dans le dos de Matthew, s'arrima à lui, et sentit comme son corps était dur et puissant.

A travers la barrière des vêtements, elle sentait sa chaleur se mêler à la sienne. Elle percevait les battements sourds de son cœur, ses mains à la fois douces et fermes sur sa taille. Elle percevait chaque frémissement de ses muscles tandis qu'il la plaquait contre lui. Les courbes de leurs corps s'épousaient parfaitement. .. Comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre, songea-t-elle confusément. Et puis, il y avait cette sensation étrange qui la submergeait, telle une vague d'euphorie. Alors, laissant errer ses doigts dans les cheveux de son compagnon, elle répondit à son baiser avec toute la générosité dont elle était capable. A son tour, sa langue pénétra lentement, langoureusement la bouche de Matthew, goûtant sa saveur. Le gémissement rauque qu'elle lui arracha la combla et la rendit audacieuse.

Elle n'était pas certaine d'être seule responsable de ce qui se passa par la suite. Mais, d'une façon ou d'une autre, elle se retrouva assise sur les genoux de Matthew. Elle avait perdu l'un de ses escarpins, mais elle s'en moquait éperdument. Elle se débarrassa d'ailleurs de l'autre dans ce qui lui parut un premier geste pour se déshabiller. Car, subitement, elle avait envie de libérer son corps de la barrière des vêtements. Pire, elle avait également envie de libérer celui de Matthew. Elle éprouvait soudain un besoin presque douloureux et irrésistible de le toucher, de sentir sa peau contre la sienne.

Continuer : partie 4 sur 6