Un lien secret
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Que te dit ton intuition ?
Rita réfléchit un instant.
— Elle ne me dit rien du tout, avoua-t-elle. Cependant, quelque part au fond de moi, j'ai l'impression que l'inconnu qui fait ça agit simplement par timidité. Il a peut-être peur que je le repousse. Mais, d'un autre côté...
— Mais quoi... ?
Rita croisa le regard attentif de sa sœur.
— Peut-être n'est-il pas aussi timide qu'il y paraît, chuchota-t-elle enfin. Il pourrait être...
Le mot restait bloqué dans sa gorge.
— Un pervers, un détraqué ?
Maria, elle, avait osé le dire à voix haute. Rita sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque.
— Oui, je suppose... Quelqu'un dans ce genre-là, marmonna-t-elle.
Maria la dévisagea un moment, l'air perplexe.
— Je ne sais pas, finit-elle par dire. Sans doute vais-je te paraître fleur bleue, mais je suis prête à parier pour ta première intuition. Un amoureux qui n'ose se déclarer. Car si on y réfléchit bien, les maniaques ont généralement tendance à s'approcher de la maison de leur victime. Or, ça ne semble pas être le cas. Au fait, quel est le cadeau, cette fois ? A moins que ce ne soit un animal décapité ou une Barbie démembrée, je ne crois pas qu'il y ait lieu de se faire autant de souci.
Avec un soupir, Rita se leva pour aller chercher la boîte restée dans son sac à main. Elle la tendit à sa sœur.
— Tu es sûre que je ne vais pas trouver la tête d'un poisson rouge ? plaisanta celle-ci.
— Maria, je t'en prie, sois sérieuse, gémit Rita.
— D'accord, d'accord. J'arrête avec mes plaisanteries idiotes. Je voulais seulement détendre l'atmosphère.
Rita lui lança un regard de reproche.
— Parler de décapitation n'y contribue pas vraiment.
— Excuse-moi, sœurette. Il est vrai qu'à cette heure tardive, je manque un peu d'imagination, gloussa Maria tout en soulevant le couvercle de la boîte. Whaouh... Quelle merveille !
Elle sortit délicatement le fragile cœur en cristal de son écrin de papier de soie.
— D'un point de vue purement esthétique, tout à fait d'accord avec toi, concéda Rita. Mais, ce qui m'intéresse avant tout, c'est de savoir si cet objet est uniquement en rapport avec mon métier ou s'il symbolise les sentiments qu'un inconnu éprouve pour moi. Qu'en penses-tu ?
— Mince alors, ce cristal sort des ateliers Waterford ! s'exclama Maria sans tenir compte de la question. Nous tenons enfin deux indices. Primo, ton mystérieux soupirant a bon goût. Secundo, il n'est pas dans le besoin.
— Tu veux rire ! Et d'ailleurs, qu'est-ce qui te permet d'affirmer que c'est un Waterford ? demanda Rita intriguée, en se penchant sur l'objet que sa sœur tenait entre ses mains.
— Le petit hippocampe gravé sur le dessous, répondit celle-ci en désignant du doigt le logo discrètement ciselé. Tu le vois ?
Rita se pencha sur le cœur.
La marque du célèbre verrier d'art dont les œuvres étaient réputées hors de prix était effectivement bien visible. En revanche, ce qui l'était moins à ses yeux, c'est pourquoi, son soupirant anonyme avait dépensé autant d'argent cette fois-ci. Le premier cadeau ne coûtait que dix dollars. Rita avait en effet aperçu le petit cœur dans la boutique de souvenirs de l'hôpital. Et le bracelet, pour autant qu'elle pût en juger, n'était qu'une charmante babiole qui ne devait guère coûter plus. Par contre, ce dernier bibelot avait coûté une petite fortune. Alors, pourquoi cette soudaine escalade dans les prix ?
— Récapitulons, le premier, c'était pour la Saint-Valentin, reprit Maria tout en admirant le cœur en cristal. Et le deuxième...
Elle poussa un cri.
— Incroyable ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? La Saint-Valentin. La malédiction des Barone. Pas de doute, elle vient de frapper de nouveau. Mon Dieu, cette fois, c'est toi qui es visée !
Rita leva les yeux au ciel et laissa échapper un soupir exaspéré en se demandant si sa sœur n'était pas devenue folle.
Bien sûr, comme tous les Barone, elle avait entendu parler de la malédiction lancée par Lucia Conti sur leur famille, deux générations plus tôt. Mais elle se refusait à prendre au sérieux de telles sornettes, même si la majorité des Barone y croyaient dur comme fer, en bons Italiens amateurs de superstitions.
Quand Marco Barone — son grand-père, le fondateur de Baronessa — avait émigré de la Sicile vers les Etats-Unis dans les années trente, il avait d'abord commencé à travailler comme serveur au «Conti», un restaurant sur Prince Street tenu par des amis de ses parents, siciliens comme eux. Les Conti avaient une fille, Lucia, qui, disait-on, adorait Marco. Entre les deux familles, il semblait avoir toujours été convenu que Lucia et Marco se marieraient. Malheureusement, le jeune Sicilien croisa la belle Angelica Salvo qui travaillait également chez les Conti, et dont il tomba éperdument amoureux. Le jour de leurs noces — jour de la Saint-Valentin — la légende voulait que Lucia ait lancé une malédiction sur le couple et sa descendance. « Que cette date soit maudite à tout jamais pour vous et tous les Barone à naître ! »
Naturellement, chaque année, la Saint-Valentin ne s'était pas soldée par une catastrophe chez les Barone. Ce jour avait cependant été marqué par quelques tragédies. Ainsi, l'année suivant son mariage, Angelica fit une fausse couche le soir même de la Saint-Valentin. Quelques années après, toujours à cette même date, le couple maudit perdit de nouveau un enfant. Angelica venait d'accoucher de jumeaux lorsque l'un d'eux fut enlevé dans la pouponnière de l'hôpital. Jamais personne ne le revit. Enfin, plus récemment, la Saint-Valentin fut couronnée par l'effondrement du cours de l'action des Baronessa. Une catastrophe financière sans précédent pour le groupe. Le jour de la débâcle, la direction avait en effet organisé une soirée de gala à l'occasion du lancement d'une nouvelle glace aux fruits de la passion. De nombreuses personnalités du monde des arts, de la politique et de la finance étaient présentes. Malheureusement, quelques minutes avant le début des festivités, un individu mal intentionné avait réussi à accéder aux réserves de glaces et à y incorporer un concentré de piment, si bien que tous les illustres invités qui eurent le malheur de porter une cuillère de glace à leur bouche — et Dieu sait qu'ils étaient nombreux — rentrèrent chez eux précipitamment, le palais en feu. Pire, l'un d'eux, un critique gastronomique réputé, avait failli succomber à un choc allergique. Un véritable cauchemar pour le service des relations publiques. Pour preuve, même le talent de Gina, en tant que responsable de la communication du groupe Baronessa, avait eu bien du mal à endiguer le flot des critiques. Les Barone avaient alors été forcés de faire appel à un spécialiste extérieur en communication afin de redorer l'image de la compagnie. Aujourd'hui encore, les répercussions de cet acte de malveillance se faisaient durement ressentir.
Pour finir, Gina avait épousé le fameux spécialiste en communication, Flint Kingman. Ce qui, à bien y réfléchir, représentait en quelque sorte un pied de nez à la malédiction, se dit Rita, même si elle n'y croyait pas.
— Bon, récapitulons. Le premier cadeau a atterri dans ta corbeille pour la Saint-Valentin, reprit Maria. Et le second, le jour de ton anniversaire. Deux occasions très spéciales. Mais aujourd'hui...
Elle s'interrompit et fronça les sourcils dans un visible effort de réflexion.
— Aujourd'hui, il y a exactement trois ans que je suis entrée comme infirmière au Boston General Hospital, précisa Rita, l'air sombre. Encore une sorte d'anniversaire. La personne qui s'obstine à déposer des petits paquets dans ma corbeille à courrier connaît exactement ma date d'embauche.
— Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ! Voilà qui réduit considérablement le champ de nos recherches, s'exclama Maria, triomphante. C'est donc quelqu'un qui travaille à l'hôpital.
Rita leva les yeux au ciel.
— Bravo, Sherlock Holmes ! Il ne nous reste guère plus qu'un petit millier de candidats.
— C'est forcément quelqu'un que tu côtoies régulièrement, insista Maria, indifférente au sarcasme. Quelqu'un qui travaille en cardiologie.
— Je te rappelle que j'ai débuté aux urgences et que je suis également passée par le service de pédiatrie avant d'obtenir ce poste en cardiologie.
— Ça ne fait rien. Je suis prête à parier que ton mystérieux soupirant travaille dans le même service que toi puisque c'est là que les cadeaux atterrissent.
— Oui, mais ça ne nous donne pas son identité, maugréa Rita. Il reste encore une bonne vingtaine de concurrents en lice.
Maria la dévisagea un instant avant de déclarer, l'air songeur :
— En tout cas, je trouve cette histoire absolument charmante et tellement romantique !
— Romantique ? répéta Rita, étonnée d'entendre cette épithète sortir de la bouche d'une fille diplômée de la prestigieuse université de Harvard et qui ne songeait qu'à sa carrière professionnelle. Depuis quand verses-tu dans le romantisme ?
La question fit rougir Maria.
Rita s'en étonna tandis que sa sœur protestait un peu trop vivement :
— Je ne suis pas romantique — quelque chose dans son ton suggérait pourtant le contraire. Simplement, je n'arrive pas à croire que ces cadeaux soient l'œuvre d'un déséquilibré. Je parierai plutôt pour un gars qui a le béguin pour toi.
Rita fronça les sourcils.
— Maria, dit-elle d'une voix patiente. Ce sont les collégiens qui ont le béguin, pas les hommes d'âge mûr.
— Bien sûr que si ! objecta Maria. Et parfois même, ce sont ceux qui paraissent les plus costauds et les plus indifférents qui sont en fin de compte les plus sensibles.
Qu'il était bon d'avoir toutes ses illusions, songea Rita avec un sourire amusé. A vingt-cinq ans, elle estimait en savoir un peu plus que sa cadette, surtout après son passage aux urgences du Boston General Hospital. Là, elle avait vu défiler sous ses yeux tout ce que comptait l'humanité. Et Dieu sait qu'elle n'avait jamais repéré de grands gaillards susceptibles de jouer les amoureux transis en secret. En revanche, des détraqués, ça oui, elle en avait vu !
Pourtant, son intuition lui soufflait que la situation n'était pas aussi menaçante qu'elle voulait bien le croire. En fait, Rita était quasi certaine que celui qui offrait secrètement ces présents ne le faisait pas dans une mauvaise intention.
Malheureusement, impossible d'en être sûre à cent pour cent.
— En tout cas, je ne sais vraiment pas quoi faire, conclut-elle. Qu'il s'agisse d'un dangereux psychopathe ou non, je déteste recevoir des cadeaux anonymes.
— Tu te fais du souci pour rien, décréta Maria, péremptoire, tout en replaçant soigneusement le cœur en cristal dans sa boîte. Cependant, il existe peut-être un moyen d'aider ton mystérieux adorateur à se démasquer. Si tu t'abstiens de porter la broche et le bracelet qu'il t'a offerts, il y a de fortes chances pour qu'il soit le premier à t'en faire la remarque.
— Bonne idée, approuva Rita.
— Au fait, si tu ne sais pas quoi faire de ce ravissant bibelot, je suis preneuse, ajouta négligemment Maria avec un sourire entendu.
Rita lui retourna son sourire, mais lui retira la boîte.
— Je le garde, déclara-t-elle en posant une main possessive sur le couvercle.
Elle ne savait pas très bien pourquoi elle désirait le garder. Pas plus qu'elle ne savait pourquoi elle portait chaque jour la broche et le bracelet. Sans doute, inconsciemment, voulait-elle croire que celui qui lui offrait ces présents l'admirait réellement... Parce que jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais eu le sentiment d'être admirée pour elle-même, ne put-elle s'empêcher de songer avec un léger pincement au cœur.
Bien sûr, comme toutes les filles, elle avait connu les flirts de l'adolescence, mais elle avait très vite appris à ses dépens que certains garçons s'intéressaient à elle uniquement parce qu'elle était l'une des riches filles Barone. Il fut une époque où elle était allée de désillusion en désillusion. Alors, elle était devenue méfiante. Et sa méfiance s'était encore accrue après son vingt et unième anniversaire quand elle avait reçu son million de dollars.
En tout cas, Rita était sûre d'une chose : si son mystérieux soupirant s'était douté une seconde qu'elle était à la tête d'une telle fortune, il ne serait pas resté dans l'ombre aussi longtemps. Preuve qu'elle pouvait être admirée pour la femme qu'elle était et pas uniquement pour son argent...
Toutefois, elle ne se sentait pas rassurée pour autant. Sa sœur avait peut-être raison quand elle prétendait que les déséquilibrés avaient tendance à suivre leurs victimes jusque chez elles. Et Rita ne pouvait s'empêcher de se demander si l'inconnu connaissait également son adresse. Probablement...
S'il s'agissait d'un collègue de travail, il lui était facile d'avoir accès aux fichiers du personnel sur n'importe quel écran d'ordinateur. Il pouvait aussi l'avoir discrètement suivie jusque chez elle...
Rita sentit son pouls s'accélérer.
« Cesse donc de te faire du cinéma ! » s'exhorta-t-elle silencieusement.
En vain.
Son intuition avait beau lui souffler qu'il n'y avait pas de quoi avoir peur, Rita ne réussissait pas à faire taire son inquiétude.
— Pendant que j'y pense, tu as un cavalier pour vendredi soir ? demanda abruptement Maria comme elle se levait pour partir. Tu te souviens que nous avons une soirée, insista-t-elle de crainte que sa sœur n'ait oublié.
De fait, inconsciemment, Rita avait complètement effacé la soirée de son esprit. Son air effaré vint confirmer les soupçons de Maria.
— Je te rappelle qu'il s'agit d'une réception à laquelle est convié tout le gratin de Boston et des alentours, crut-elle bon de préciser. Une soirée de gala destinée à mettre sur orbite une nouvelle idée de l'éminence grise des relations publiques, brillante moitié de notre chère Gina, et ultime arme pour contre-attaquer l'offensive de presse qui pilonne Baronessa. Ne me dis pas que tu as oublié !
— Euh, non... Mais je vais avoir une semaine de travail tellement chargée que je pensais...
Maria fronça les sourcils.
— Rita ! dit-elle du ton qu'aurait pris une mère pour sermonner un bambin récalcitrant. Tu vas y aller, n'est-ce pas ? Tous les Barone sans exception seront là afin d'apporter leur soutien aux affaires familiales qui traversent une passe difficile comme chacun sait. Pas question de t'y soustraire. Sinon, tu n'as pas fini d'en entendre parler.
— D'accord, d'accord, je serai là, marmonna Rita en levant les mains en signe de reddition.
— Et tu dois absolument arriver au bras d'un cavalier, insista sa sœur sans lui laisser le temps de souffler. Car si tu viens en célibataire, tu n'as pas fini d'en entendre parler non plus!
Fermant les yeux avec un soupir excédé, Rita renversa la tête contre le dossier de sa chaise.
Maria avait raison. La précédente génération des Barone prônait l'explosion démographique et ne se gênait pas pour le faire savoir, particulièrement à ceux de la tribu en âge de se marier et de leur donner des petits-enfants, des petits-neveux et des petites-nièces. Si lors d'une réunion de famille, un jeune Barone avait la mauvaise idée de venir non accompagné, il s'exposait aux commentaires acerbes de la vieille génération qui lui demandait inlassablement comment il comptait s'y prendre pour se marier et avoir des enfants en restant seul.
Naturellement, Rita persistait à ne pas venir accompagnée, et le problème avait pris des proportions épiques. Seule issue, entrer dans les ordres comme l'avait d'abord fait sa sœur, Colleen. La vocation religieuse était la seule excuse pour une si longue absence sociale. Et encore, il ne serait pas facile aujourd'hui de prétendre suivre l'exemple de Colleen dans la mesure où celle-ci avait récemment quitté sa congrégation pour filer le parfait amour !
— Hum, en ce moment..., commença Rita en cherchant vainement ses mots.
— Rita ! intervint de nouveau Maria, toujours avec ce ton d'institutrice d'école maternelle qui avait le don d'agacer ses frères et sœurs. Cette soirée est prévue de longue date. Ne me raconte pas que tu n'as pas encore eu le temps d'inviter un garçon à t'accompagner !
— Bon, j'avoue. Cette fichue réception m'était complètement sortie de l'esprit, répondit Rita, sans chercher à masquer son exaspération.
— Et je parie que tu vas me dire que tu n'as pas de tenue habillée pour la circonstance, je me trompe ?
— Eh bien...
— Je vois..., fit Maria en pinçant les lèvres. Bon, ce lundi, je vais me débrouiller pour me libérer de mes obligations professionnelles un peu plus tôt que d'habitude, et nous irons faire les boutiques ensemble. Ça ne me gêne pas de t'aider à choisir une robe. En revanche, pour ce qui est du cavalier... Il faudra te débrouiller sans moi.
— Promis. Je vais m'en occuper, soupira Rita qui n'avait cependant aucune idée de la façon dont elle allait tenir sa promesse.
La soirée promettait d'être un événement mondain de premier plan. Une soirée cinq étoiles. Pour une telle occasion, il lui fallait un cavalier d'exception. Un homme séduisant. Grand. Distingué. Un homme à l'éducation parfaite. Un homme comme...
Et pour une raison obscure, l'image du Dr Matthew Grayson traversa l'esprit de Rita. Et tout aussi rapidement, la jeune femme l'effaça. Pas question de demander un truc pareil au Dr Grayson. Primo, elle n'oserait jamais l'inviter à sortir avec elle. Secundo, ils n'auraient sans doute rien à se dire et ils passeraient la soirée à se regarder en chiens de faïence. Tertio, elle tremblait rien qu'à l'idée d'entendre sa grand-tante Sandra harceler Grayson en lui demandant quand il comptait faire de sa petite-nièce une femme respectable.
Oh la la ! Plutôt mourir !
— Ne t'inquiète pas, je trouverai quelqu'un, dit-elle à sa sœur autant pour la rassurer que pour se rassurer elle-même.
Chapitre 03
Matthew ne faisait pas partie de ces médecins qui commencent les visites de leurs patients dès l'aube, avant même que le jour soit levé. D'abord, parce qu'il n'était pas du matin — excepté les jours où il opérait — et, surtout, parce que contrairement à bon nombre de ses confrères, il ne fuyait pas les familles de ses malades. Au contraire, il faisait en sorte de les rencontrer afin de répondre à toutes leurs questions et prendre le temps de les rassurer du mieux possible. Par conséquent, il commençait rarement sa tournée dans les chambres avant 10 heures, et déjeunait plutôt tardivement.
Ce lundi-là ne fit pas exception à la règle, si ce n'est qu'il ne put jamais déjeuner. Ses visites s'étaient prolongées bien au-delà dans l'après-midi pour de multiples raisons, entre autres parce que Mme Harold Asgaard l'avait bombardé d'un nombre de questions nettement supérieur à la moyenne. Il était 15 heures quand il réussit enfin à se libérer. Trop tard pour déjeuner. Il décida donc de passer à la cafétéria en coup de vent pour prendre un café en espérant faire patienter son estomac jusqu'au soir.
Comme à son habitude, une fois son café commandé, il s'installa à l'écart, sur l'un des hauts tabourets à l'extrémité du comptoir. C'est alors qu'il aperçut Rita Barone.
Elle aussi était seule. Assise à une table dans un angle reculé de la vaste salle, un verre de jus de fruits posé devant elle, la jeune femme semblait plongée dans la lecture d'un livre.
Elle portait sa tenue d'infirmière et comme à l'accoutumée, sa chevelure brune était emprisonnée dans une tresse étroitement nattée d'où ne dépassait pas une seule mèche. Il lui arrivait parfois, se souvint Matthew, de porter ses cheveux rassemblés en un savant chignon qui rappelait ceux de Grâce Kelly — bien que Rita Barone ne ressemblât en rien à la fragile beauté blonde. Aux yeux de Matthew, la beauté brune de Rita, si délicieusement exotique, était bien plus sensuelle. Quoi qu'il en soit, la jeune femme attachait toujours ses cheveux dans l'enceinte de l'hôpital.
Et une fois de plus, Matthew réalisa, non sans regret, qu'il n'avait jamais eu la chance de la voir habillée en tenue de ville, les cheveux tombant librement sur ses épaules. Il était facile de deviner qu'elle possédait une chevelure magnifique. Mais ses cheveux étaient-ils raides, ondulés, ou bouclés ? Cela, Matthew n'en savait rien. Et subitement, sans qu'il comprît pourquoi, il eut une envie folle de le savoir.
Cependant, ce n'était pas la raison pour laquelle il se dirigeait à présent vers la jeune et jolie infirmière, seule à l'autre bout de la cafétéria. En fait, s'il s'était brusquement décidé à aller la rejoindre, c'était uniquement parce que...
Bon sang, il n'avait aucune raison ! réalisa-t-il après coup avec embarras lorsqu'il s'arrêta près de Rita, sa tasse de café à la main.
Elle leva sur lui un regard étonné.
— Docteur Grayson, dit-elle, une note de surprise dans la voix.
— Rita, répondit-il sur ce ton brusque qui lui était coutumier, et qui masquait en réalité sa gêne quand les infirmières l'appelaient « Dr Grayson » alors même qu'il faisait l'effort de s'adresser à elles par leurs prénoms.
Et en cette seconde précise, il était d'autant plus embarrassé qu'il ne savait vraiment pas ce qu'il lui avait pris de courir ainsi vers Rita Barone.
Manifestement, elle attendait qu'il dise quelque chose. Et Dieu lui vienne en aide, il avait l'esprit totalement vide ! Tout ce dont il était capable, c'était de se perdre dans ses immenses yeux noirs tandis qu'elle continuait à le dévisager, l'air sceptique. Il devait à tout prix se ressaisir... Alors, il dit la première chose qui lui passait par la tête.
— Cette chaise est libre ?
Il n'avait pas plutôt formulé sa question qu'il se maudit intérieurement. Ces simples mots en disaient long sur lui. Premièrement, il fallait être idiot pour oser poser une question dont la réponse était aussi évidente. Deuxièmement, la question était d'une rare banalité, un véritable cliché. Et troisièmement, pire encore, ce genre de question stupide laissait à penser qu'il était peut-être en train de draguer Rita. Car pour quelle autre raison un homme demanderait-il à une femme de s'asseoir à côté d'elle ? Bon sang, quel imbécile !
Rita haussa un sourcil incrédule en jetant un coup d'œil sur la chaise manifestement inoccupée face à elle, puis sur la salle de la cafétéria pratiquement déserte, avant de reporter de nouveau toute son attention sur Matthew Grayson.
— Bien sûr, dit-elle. Je n'attends personne. Asseyez-vous, je vous en prie.
Impossible de faire marche arrière, à présent. Pour le coup, il aurait vraiment l'air d'un idiot s'il déclinait l'invitation, réfléchit rapidement Matthew. Il ne lui restait plus qu'à prier pour être capable de rester quelques secondes en présence de Rita Barone sans se sentir aussi nerveux qu'un adolescent à son premier rendez-vous amoureux.
— Merci, réussit-il à marmonner en s'asseyant avec un restant de dignité qui le surprit lui-même.
La jeune femme referma son livre et le regarda, visiblement dans l'expectative d'une explication concernant un comportement aussi inhabituel de sa part.
— Je... Je déteste manger seul, finit-il par préciser.
Alors, Rita lui sourit. Quelque part tout au fond de lui, Matthew ressentit une vibration. Et étrangement, c'était très agréable.
— Vous n'avez pas pris le plateau-repas, lui fit-elle remarquer d'une voix douce où perçait cependant une pointe d'étonnement.
La vibration cessa immédiatement.
— Je déteste tout autant prendre un café seul, répliqua-t-il précipitamment.
« Bravo pour ton exceptionnel esprit de repartie. Un bon point pour toi, Matthew », se fustigea-t-il silencieusement.
Rita le dévisagea un instant, l'air songeuse, comme si elle hésitait à dire ce qu'elle pensait.
— C'est bizarre ce que vous me dites là, observa-t-elle enfin. Parce que je vous ai rarement vu prendre un repas ou un café en compagnie de qui que ce soit.
Il fallut quelques secondes à Matthew pour digérer la nouvelle. Ainsi, Rita Barone avait remarqué sa solitude. Elle faisait donc attention à lui. Il avait du mal à y croire.
— C'est vrai, je suis souvent seul, dit-il doucement. Mais cela ne signifie pas pour autant que j'apprécie.
L'aveu surprit Matthew lui-même. Et il fut d'autant plus surpris de découvrir qu'il venait simplement d'énoncer une vérité qu'il se refusait à admettre la plupart du temps, en tâchant de se persuader qu'il était d'un naturel solitaire et qu'il n'avait guère de temps à consacrer à autre chose qu'à son travail.
Rita hocha lentement la tête.
— Dans ce cas, je suis ravie de vous tenir compagnie, déclara-t-elle avec un sourire plein de chaleur.
Cette déclaration si spontanée prit Matthew au dépourvu. Et avant qu'il n'ait eu le temps de méditer sur ses paroles, la jeune femme lui expliquait déjà tout naturellement la raison de sa présence à la cafétéria.
— J'ai terminé mon service, mais j'attends ma sœur, Maria. Elle est censée me retrouver ici à 15 h 30 pour m'emmener faire les magasins.
Elle prononça ce dernier mot comme s'il s'agissait d'une cruelle punition.
Matthew ne put réprimer un sourire.
— Vous n'aimez pas le shopping ?
Rita fit la moue.
— Disons que ce n'est pas mon passe-temps préféré. Il existe tellement de choses plus intéressantes à faire. Assister à une conférence sur les rituels d'accouplement du ver de terre, par exemple. Ou bien, à un cours sur la doctrine de Monroe. Ce genre de truc.
Matthew laissa échapper un éclat de rire. Et bizarrement, une fois de plus, il fut surpris en réalisant combien c'était agréable. Il devrait rire plus souvent, songea-t-il avec un petit pincement au cœur, conscient qu'il n'en avait que trop rarement l'occasion.
— Je croyais que l'amour du shopping était inscrit dans le code génétique, sur ce deuxième chromosome X propre aux femmes, plaisanta-t-il.
— Ah, ah, docteur Grayson, répliqua-t-elle avec une moue espiègle. Voilà un préjugé typiquement masculin qui, lui, est certainement inscrit sur votre chromosome Y.
— Touché, conclut Matthew en souriant.
Là encore, il prit conscience du plaisir qu'il prenait à plaisanter. Et cela aussi l'étonna car il ne plaisantait pour ainsi dire jamais.
Plus étonnant encore, Rita continuait de lui sourire.
Les femmes souriaient rarement à Matthew. Probablement parce qu'il n'avait pas envie qu'elles lui sourient et qu'il ne les y incitait pas. Mais avec Rita Barone, c'était tout le contraire. Il aurait voulu qu'elle lui sourie tout le temps. Non seulement, parce qu'elle avait un sourire magnifique qui creusait les commissures de ses lèvres d'une façon qu'il espérait n'être que pour lui, mais surtout, parce que ce sourire lui procurait un inexplicable sentiment de bien-être.
— Pour être honnête, je dois avouer que ce n'est pas uniquement pour le plaisir d'arpenter les magasins que Maria m'accompagne cet après-midi, poursuivit Rita sur le ton de la conversation. En fait, j'ai besoin de ses conseils en matière de mode vestimentaire. Elle possède un goût très sûr. Qualité qui me fait cruellement défaut.
— Et serait-ce indiscret de vous demander pourquoi vous faites appel à son talent ?
Une nouvelle fois, Rita fit la moue. Une moue désabusée encore plus éloquente que la première.
— Il faut que je me trouve une tenue pour une réunion de famille, précisa-t-elle du bout des lèvres.
« Etrange », songea Matthew avec un nouveau pincement au cœur. Elle ne semblait pas plus que lui goûter aux joies des rassemblements familiaux.
— Vous ne paraissez pas apprécier les fêtes de famille, hasarda-t-il en priant pour que sa voix ne trahisse aucune amertume.
— Oh non, ce n'est pas ça, se hâta-t-elle de rectifier. J'adore retrouver les miens. Ils sont formidables tous autant qu'ils sont. Seulement...
— Seulement, quoi ?
Rita poussa un bref soupir.
— En fait, je préfère les réunions en petit comité. Il faut dire que les Barone forment une grande tribu...
Cela, Matthew le savait déjà. Ce n'était un scoop pour personne. Tout Boston connaissait le clan Barone.
Les Barone étaient les fondateurs d'un immense empire de glaciers italiens. Le minuscule salon de thé des années trente dans le quartier Nord de Boston, s'était transformé en une chaîne de salons de thé et de magasins célèbres à travers tous les Etats-Unis. Les glaces Baronessa étaient distribuées dans toutes les épiceries et supermarchés du pays. Il existait une vingtaine de parfums dont le préféré de Matthew : la glace à la framboise avec pépites de chocolat noir.
Les Barone étaient également célèbres à bien d'autres égards. En particulier, par la rivalité qui les opposait aux Conti, une autre famille renommée de Boston. Matthew ne connaissait pas précisément les raisons de cette vendetta, mais comme tout le monde, il avait entendu dire que les deux familles étaient à couteaux tirés pour une sombre affaire qui aurait eu lieu plus d'un demi-siècle auparavant.
— ... Evidemment, il me faut une tenue pour cette occasion, entendit-il Rita expliquer.
Ce n'est qu'à cet instant qu'il réalisa qu'il avait complètement perdu le fil de leur discussion. Pour être honnête, il n'avait pas écouté un traître mot de ce qu'elle venait de lui raconter — probablement parce qu'il s'était perdu dans les profondeurs de ses immenses yeux noirs.
— Excusez-moi, dit-il. De quelle sorte d'événement avez-vous dit qu'il s'agissait ?
Rita lui sourit de nouveau. Et comme la fois précédente, il se sentit merveilleusement bien.
— Je ne l'ai pas précisé ? dit-elle en haussant un sourcil perplexe. Il faut dire que je suis tellement préoccupée par la façon dont je vais bien pouvoir éluder les questions indiscrètes que j'en oublie tout le reste.
— Des questions indiscrètes ? s'étonna Matthew. Quel genre de questions ?
— Oh, vous savez, le genre de questions-réponses dont la vieille génération ne se lasse jamais. Quand vais-je enfin me décider à me marier et à fonder une famille ? Parce qu'au cas où je ne m'en serais pas aperçue, mon horloge biologique tourne et l'éternelle jeunesse n'existe pas. Sans compter qu'il y a tant de jeunes et beaux médecins qui circulent dans les couloirs d'un grand centre hospitalier comme celui du Boston General. Comment se fait-il que je n'ai pas encore réussi à mettre le grappin sur l'un d'entre eux ?
En dépit du fait qu'il ne se classait pas dans la catégorie des « jeunes et beaux » médecins, Matthew se garda bien de poser lui-même cette dernière question, même s'il aurait donné cher pour en connaître la réponse. En effet, il s'était plus d'une fois demandé pourquoi Rita n'était pas mariée. A priori, une fille comme elle, avec une foule d'admirateurs à ses pieds, aurait au moins dû avoir un petit ami attitré. Or, il savait que ce n'était pas le cas.
— Ma famille me harcèle de la même façon, confia-t-il machinalement. Et c'est de pire en pire parce que je résiste depuis déjà un bon bout de temps.
— Je parie que je réussirai à tenir aussi longtemps que vous, plaisanta Rita.
Cette fois, Matthew ne réussit pas à lui retourner son sourire. Sans doute parce que, pour une raison quelconque, cette assertion sous forme de boutade ne le réjouissait pas particulièrement.
— En fait, je ne résiste pas pour le plaisir de résister, crut-il bon de préciser. Simplement, mes parents ne seraient pas mécontents de me voir marié.
Il s'abstint cependant d'ajouter « à une femme digne de lui ». Naturellement, pour les Grayson, une telle femme ne pouvait être qu'issue d'une vieille fortune, de préférence une aristocrate. L'idéal serait évidemment une blonde aux yeux bleus, froide et hautaine. Bref tout le contraire de la jolie brune au regard pétillant qu'était Rita Barone.
— J'imagine que cela fait partie des choses auxquelles on doit s'habituer dès qu'on passe le cap des vingt ans. Je parle des questions indiscrètes, bien sûr, conclut-il en essayant de chasser sa famille de son esprit.
Il était tellement plus agréable de penser à autre chose... A une jeune et jolie infirmière, par exemple.
Puis, comme il s'étonnait d'avoir réussi à discuter tranquillement sept minutes d'affilée sur un sujet autre que professionnel — un record —, il vit Rita lever la main pour saluer quelqu'un.
Quand il tourna la tête, il aperçut une jeune femme qui venait vers eux. Elle ressemblait trait pour trait à Rita. Probablement, sa sœur qui venait la chercher. Ce qui signifiait qu'il n'allait pas tarder à se retrouver de nouveau seul face à sa tasse de café.
En temps normal, Matthew aurait certainement été soulagé de retourner à sa solitude. Cette solitude dont il lui semblait avoir toujours éprouvé un besoin maladif. Mais, aujourd'hui, pour il ne savait quelle raison, il ne voulait plus être seul. Ou plus exactement, il rêvait d'être seul avec Rita Barone...
Il leva les yeux sur la nouvelle venue. Avec son élégant tailleur de flanelle grise et ses escarpins en chevreau, elle était l'archétype de la femme d'affaires.
Nullement intimidée, elle lui lança un premier coup d'œil curieux avant de jeter un second coup d'œil éloquent à Rita qui s'empressa de faire les présentations.
— Maria, je te présente le Dr Grayson. Docteur Grayson, ma sœur, Maria Barone.
— Ravie de vous rencontrer, fit celle-ci, cordiale, avant de se tourner vers Rita et d'ajouter l'air de rien :
— Pourquoi ne lui demandes-tu pas ?
Rita ouvrit de grands yeux, visiblement effarée. Matthew observa sa réaction d'un œil mi-amusé, mi-inquiet. Il n'avait bien entendu aucune idée de ce dont parlait Maria.
En revanche Rita, elle, savait, constata-t-il. Il lui suffit de la voir rougir de colère et siffler entre ses dents :
— Maria !
L'avertissement contenu dans sa voix était clair.
Pourtant Maria, à l'évidence peu affectée par l'accès d'humeur passager de sa sœur, se tourna vers Matthew.
— Rita aurait besoin d'être accompagnée pour une énorme mais très sympathique fiesta que les Barone organisent ce vendredi soir, déclara-t-elle de but en blanc. Si elle vient seule, elle va avoir une fois de plus toute la famille sur le dos. Les oncles, les tantes, sans parler des grands-parents et arrière-grands-parents qui commencent sérieusement à se demander si elle réussira un jour à sortir avec un garçon.
Interloqué, Matthew eut à peine le temps de voir Rita virer à l'écarlate avant qu'elle ne se cache le visage dans les mains.
— Maria ! supplia-t-elle.
Indifférente à son désarroi, celle-ci poursuivit allègrement.
— Personnellement, je ne suis pas vieux jeu, et je ne vois aucun inconvénient à ce qu'une femme sorte sans escorte masculine. Malheureusement, les Barone tiennent aux traditions. Les Italiens ont tendance à rester très attachés aux bonnes vieilles valeurs. Particulièrement, le mariage. Et les enfants. Ce qui paraît naturel, dans la mesure où Rita et moi avons six frères et sœurs, sans parler d'une ribambelle de cousins.
Matthew entendit Rita gémir tandis que Maria continuait sur sa lancée.
— Bien entendu, si je vous raconte tout ça, ce n'est pas parce que j'espère que, vous deux, vous allez vous marier et agrandir le clan Barone d'une bonne demi-douzaine de bambins. Pas du tout. Seulement, en vous voyant assis ensemble à discuter tranquillement, on peut légitimement supposer que vous êtes bons amis. Alors pourquoi Rita ne vous demanderait-elle pas de l'accompagner à cette soirée ?
Médusé, Matthew ouvrit la bouche et, ne sachant quoi répondre, la referma aussitôt.
Il se mit à réfléchir à toute vitesse. D'un point de vue théorique, la proposition de Maria était tout à fait logique. Enfin, presque... D'un autre côté, c'était absolument impossible. Parce que... Parce que...
Eh bien, parce que c'était impossible, voilà tout !
— Alors, Rita, qu'en penses-tu ? demanda Maria. Pourquoi ne proposes-tu pas au Dr Grayson de venir faire la fête avec nous, ce vendredi soir ? A condition qu'il ne soit pas déjà pris par ailleurs, cela va de soi.
Pour toute réponse, Rita ne put que secouer sa tête qu'elle cachait toujours entre ses mains.
— Et à condition, bien entendu, que tu n'aies pas déjà invité quelqu'un d'autre, enchaîna Maria, décidément sans pitié.
Sur ce, elle éclata de rire, comme si elle venait de faire une bonne blague.
— Rassurez-vous, je ne faisais que la taquiner, précisa-t-elle à l'attention de Matthew. Tout le monde sait qu'elle n'invite jamais aucun garçon. Une vraie nonne !
Un nouveau gémissement en provenance de Rita leur fit tourner la tête à tous deux dans sa direction.
— Alors, sœurette, qu'en penses-tu ? insista de nouveau Maria.
Rita finit par laisser retomber ses mains et se tourna vers Matthew. Elle était encore écarlate, mais réussit néanmoins à afficher un sourire mi-figue mi-raisin.
— On peut dire que vous avez de la chance d'avoir rencontré Maria Barone aujourd'hui, dit-elle. Car dès demain matin, vous lirez son nom dans les journaux à la rubrique nécrologie, précisa-t-elle avec un petit rire forcé. Bref, faites comme si elle n'existait pas, ajouta-t-elle. Ma petite sœur n'a pas toute sa tête. Elle ne sait pas ce qu'elle raconte.
— Oh, mais je sais parfaitement ce que je raconte ! protesta celle-ci.
— Je serai ravi de vous accompagner, déclara Matthew au même instant.
Quand il prit conscience de ce qu'il venait de dire, il parut aussi stupéfait que l'était Rita. Seule, Maria ne semblait pas surprise outre mesure.
— Tu vois ? fit-elle à l'intention de Rita. Une fois de plus, j'avais raison. Bon, maintenant que je t'ai trouvé un cavalier, il ne me reste plus qu'à te dénicher une tenue. Tu me remercieras plus tard. Prête à partir ?
Pas de réponse. Visiblement, Rita n'écoutait pas. Elle avait l'esprit ailleurs.
— Vous êtes sérieux, docteur Grayson ? Vous voulez bien m'accompagner à cette soirée ?
Comment une si belle jeune femme pouvait-elle en douter ? s'étonna Matthew.
Il s'étonnait aussi d'avoir accepté aussi facilement. D'habitude, il évitait les soirées, particulièrement quand il ne connaissait pas les autres invités. En règle générale, il fuyait ses semblables. L'adulte qu'il était ne se sentait pas plus à l'aise en société qu'il ne l'avait été enfant. Bien sûr, depuis, il était passé entre les mains des chirurgiens, et les cicatrices sur son visage étaient sans doute moins visibles que dans sa jeunesse. Mais il y avait eu une longue période dans sa vie — une période épouvantable qui ne lui semblait pas si éloignée même si des années s'étaient écoulées — où les gens, quand ils découvraient son profil abîmé, se détournaient de lui et l'excluaient ostensiblement. A cette époque, ce rejet systématique l'avait touché plus cruellement que ne l'avaient fait les blessures physiques. Et ces souvenirs n'étaient pas de ceux qu'on oublie. C'étaient des souvenirs trop puissants et trop cruels pour être totalement ensevelis, trop violents, gravés trop profondément dans son âme. Ils grouillaient dans les recoins de sa mémoire en attendant le moment de surgir chaque fois que l'occasion s'en présentait.
Pourtant, ce soir, il se sentait incapable de refuser quoi que ce soit à Rita.
— Je suis tout à fait sérieux, assura-t-il précipitamment de peur de flancher s'il réfléchissait trop. Ça me semble amusant. Après tout, ce n'est pas tous les jours que se présente l'occasion de côtoyer le célèbre clan Barone.
Et c'était vrai. La soirée promettait d'être l'événement mondain du mois. C'était exactement le genre d'endroit où il fallait se montrer quand on faisait partie de l'élite sociale d'une ville telle que Boston. Et même si les Grayson critiquaient ceux qu'ils appelaient les « nouveaux riches », ils fréquentaient cependant les mêmes cercles, et d'un point de vue purement financier, les Barone n'avaient rien à envier aux Grayson. Alors, en assistant à cette soirée avec Rita, Matthew ne pouvait s'empêcher de songer qu'ainsi, il établissait un premier lien, aussi ténu soit-il, entre les deux familles.
— A quelle heure dois-je venir vous prendre ? demanda-t-il à Rita qui continuait à le regarder comme s'il était un extraterrestre.
Sans doute, était-elle paniquée à l'idée de passer une soirée avec lui, s'inquiéta-t-il subitement. Après tout, c'était Maria qui avait lancé l'invitation. Théoriquement parlant, Rita ne l'avait pas invité. Elle cherchait sans doute une excuse pour se débarrasser de lui poliment. Il sentit la boule d'amertume familière qui naissait dans sa gorge.
C'est alors que Rita lui sourit. C'était un sourire sincère. Un sourire authentique. Un sourire positivement ravi. Et Matthew eut bien du mal à réprimer un soupir de soulagement.
— Non, c'est moi qui viendrais vous chercher, lui répondit-elle. Pour une réception de cette importance, les Barone mettent toujours à disposition des membres de la famille une limousine avec chauffeur. Elle passera d'abord me prendre, puis nous irons chez vous. Disons... 20 heures ?
Matthew acquiesça.
— Parfait.
Elle lui souriait toujours et Matthew s'exhorta au calme. Il devait à tout prix garder la tête froide et ne pas se laisser aller à prendre ses rêves ou ses espoirs pour des réalités.
— Alors, à vendredi soir, 20 heures. Tous les gens branchés seront de la fête, conclut Rita avec une grimace espiègle avant de se lever pour suivre sa sœur.
Il la regarda s'éloigner, incapable de détacher son regard de sa silhouette fine et racée, de sa démarche de danseuse. Comme elle franchissait le seuil de la cafétéria, elle se tourna vers lui, et lui adressa tout naturellement un dernier sourire en levant la main pour lui dire au revoir.
C'est à cet instant seulement qu'il remarqua l'absence du bracelet à son poignet. La broche non plus n'était pas épinglée sur sa blouse.
Chapitre 04
Durant tout le reste de la semaine, Rita eut l'impression de marcher sur des œufs. Chaque fois qu'elle croisait le Dr Grayson, elle tentait désespérément de se convaincre que le fait qu'il ait accepté de sortir avec elle — de l'accompagner, se corrigeait-elle systématiquement — ne changeait rien à leurs relations professionnelles.
Sauf que d'une façon ou d'une autre, ça changeait tout. . Pour preuve, dès qu'elle l'apercevait, elle ressentait une bizarre sensation de chaleur dans le ventre, et son esprit se vidait. Elle ne savait jamais quoi lui dire une fois échangé le premier bonjour, et elle se torturait les méninges pour trouver une excuse qui lui permettrait de prendre la fuite avant qu'il ne commence à s'interroger sur son quotient intellectuel.
Elle s'était également surprise à remarquer chez Matthew Grayson des choses auxquelles elle n'avait jamais prêté attention. Par exemple, le nombre de morceaux de sucre qu'il mettait dans son café — plus que n'importe quel autre membre de l'équipe médicale. Elle était aussi frappée par la finesse de ses longs doigts ce qui, en soi, n'était guère étonnant pour un chirurgien. Mais le problème, c'est qu'elle ne pensait jamais à lui en tant que chirurgien quand elle regardait ses mains. En fait, elle pensait à tout autre chose... A ce que ses mains pourraient faire sur elle. Pensées totalement indécentes. Malheureusement, c'était plus fort qu'elle. De la même façon, elle ne pouvait s'empêcher d'admirer sa silhouette athlétique. Combien ses épaules étaient larges sous la blouse blanche. Et combien elle aimait son parfum boisé et si délicieusement masculin. Et puis surtout, elle était fascinée par ses yeux. Des yeux de rêve, couleur de l'océan ou couleur d'un ciel d'orage selon la lumière, selon son humeur.
Alors, naturellement, quand arriva le vendredi soir, Rita ne savait plus exactement où elle en était, et quelle attitude adopter, d'une part, vis-à-vis de sa famille quand elle se montrerait au bras du Dr Grayson, d'autre part, vis-à-vis du Dr Grayson lui-même.
Debout devant le grand miroir de sa chambre, elle s'avisa subitement que la tenue qu'elle avait autorisé sa sœur à lui choisir était un brin osée... Rien à voir avec ce qu'elle portait d'habitude.
La petite robe noire était vraiment très, très courte. Bien plus courte qu'elle ne lui avait paru de prime abord dans le salon d'essayage de Lord & Taylor. En dépit de ses efforts pour tirer dessus, l'ourlet souligné d'un galon argenté était bien au-dessus du genou. Le scintillement attirait le regard qui s'aventurait ensuite le long de ses jambes gainées de soie noire. Quant au décolleté souligné du même galon argenté, il était profond, et les minuscules bretelles glissaient sur ses épaules bien au-dessous des clavicules. Et brusquement, Rita éprouva un frisson à l'idée que cette robe pourrait fort bien glisser plus bas que ses épaules avant la fin de la nuit...
Mon Dieu, cette pensée impudique lui était venue tout naturellement ! réalisa-t-elle soudain avec consternation. Que lui arrivait-il ? Elle d'ordinaire si raisonnable, si terre à terre, voilà qu'elle se mettait à fantasmer ! Elle sentit l'affolement la gagner.
Luttant pour chasser de son esprit des images indécentes, Rita voulut d'abord se rassurer en essayant désespérément de se convaincre que le Dr Grayson était certainement trop sérieux, trop professionnel, pour s'autoriser à draguer une collègue de travail. Du reste, elle-même n'était pas femme à flirter inconsidérément avec un homme dont elle ne serait pas complètement et irrémédiablement amoureuse. Or, même si elle ne pouvait nier la fascination qu'exerçait sur elle le talentueux chirurgien, elle n'était en aucune façon amoureuse de lui. Par conséquent, la seule façon dont cette robe quitterait ses épaules cette nuit, ce serait dans cette chambre lorsqu'elle se déshabillerait pour se glisser dans son lit, conclut-elle, catégorique. Seule.
De toute façon, la robe était si moulante, qu'elle lui collait au corps comme une seconde peau. Une véritable armure, songea-t-elle en tirant de nouveau sur l'ourlet. Bizarrement, cette constatation ne la rassura pas pour autant. Au contraire. Le tissu plaqué contre son corps dévoilait ses formes plus qu'il ne les masquait.
Rita examina de nouveau son reflet dans la glace.
Elle portait un collier de perles et les boucles d'oreilles assorties qui avaient appartenu à sa grand-mère. Machinalement, elle se pencha et passa la main sur les bas de soie que sa sœur avait tant insisté pour lui faire acheter — de véritables bas qui avaient également nécessité l'achat d'un porte-jarretelles, en dépit des protestations de Rita qui trouvait ce genre d'accessoire superflu, archaïque et inconfortable, pour ne pas dire complètement ridicule.
Bien entendu, Maria avait ri de ses réticences, et lui avait assuré qu'elle se sentirait plus féminine, plus coquine et plus séduisante — c'est du moins, selon elle, ce que prétendait un article dans Cosmopolitan. Cela l'aiderait certainement à surmonter sa nervosité en présence du Dr Grayson, avait-elle ajouté d'un air entendu.
Naturellement, quand Rita lui avait demandé ce qui lui faisait croire que Matthew Grayson la rendait nerveuse, Maria s'était contentée de lui adresser son plus beau sourire, son préféré pour laisser planer le doute : un sourire carnivore, celui qui dévoilait toutes ses dents. Et sans un mot, elle avait tendu à la vendeuse, les bas, le porte-jarretelles, ainsi qu'un slip et un soutien-gorge à balconnets en dentelle noire.
A présent, même si c'était à contrecœur, Rita devait reconnaître qu'elle ne s'était effectivement jamais sentie aussi féminine.
Elle sourit à son reflet dans la glace, mit une goutte de parfum dans le cou, sur ses cheveux et sur ses poignets qu'elle frotta l'un contre l'autre. Puis vint le tour des escarpins à talons aiguilles qui complétaient sa tenue. Elle les enfila et fit quelques pas prudents dans la chambre en prenant soin de ne pas se tordre une cheville. Voilà typiquement le genre de chaussures qu'elle n'aurait jamais achetées si Maria n'avait pas insisté.