Un lien secret
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Il portait l'un de ces habituels costumes noirs dont la coupe impeccable mettait en valeur sa silhouette athlétique. Il était tellement beau, tellement irrésistible, que Rita eut soudain une envie folle de se jeter dans ses bras pour l'embrasser.
Au lieu de ça, elle adopta un ton professionnel :
— Oui, docteur Grayson ?
L'usage formel de son titre le fit sourciller. Néanmoins, il se ressaisit presque aussitôt.
— Auriez-vous un moment à m'accorder ? demanda-t-il, s'efforçant lui aussi de conserver un ton professionnel.
— En fait, je suis assez prise par le temps, s'excusa-t-elle. C'est toujours comme ça après le week-end. J'ai énormément de choses à faire.
— Je n'ai besoin que de quelques minutes.
Matthew la regarda se mordre les lèvres. Il lui semblait entendre les rouages de son esprit se mettre en branle à toute vitesse.
Rita se retint pour ne pas lui répliquer quelque chose du style « Oh, vous voulez que nous parlions de cette mémorable nuit de vendredi ? » Cela n'aurait servi qu'à les mettre encore plus mal à l'aise qu'ils ne l'étaient déjà. Et Matthew aurait forcément deviné à quel point elle était encore blessée. Qu'il puisse croire qu'elle avait de la peine à cause de lui était bien la dernière chose qu'elle souhaitait sur cette terre !
— Sincèrement, je suis débordée, dit-elle sans émotion apparente. Peut-être une autre fois.
Grayson jeta un coup d'œil éloquent sur la table de travail réservée aux infirmières. Pas un seul dossier de patient. Aucune urgence. Pas de courrier, si ce n'est un simple mémo de service dans la corbeille de Rita Barone.
— D'accord, concéda-t-elle avec un petit soupir excédé sans le regarder. Juste une minute.
— Merci, dit-il, impassible.
Naturellement, Rita se doutait bien qu'il n'avait pas l'intention de discuter avec elle dans ce bureau — le passage y était incessant en début de journée. Cependant, elle ne put réprimer un tressaillement quand Matthew frôla son épaule de la main en lui faisant signe de passer devant lui. Une décharge électrique n'aurait pas eu plus d'effet que ce simple contact physique.
Etouffant un soupir résigné, elle le précéda dans le couloir. Comme ils passaient devant la salle d'attente, Matthew y jeta un rapide coup d'œil. Deux personnes s'y trouvaient déjà en train de bavarder. Ils poursuivirent leur chemin. Finalement, Matthew frappa à la porte d'une petite pièce qui servait de réserve pour le matériel médical. S'étant assuré qu'il n'y avait personne, il s'écarta pour laisser Rita entrer la première. Ce qu'elle fit en secouant la tête, l'air excédé. Il referma aussitôt la porte derrière eux.
Ils étaient de nouveau seuls. Avec pour seule compagnie des montagnes de compresses et de seringues, ainsi que tout un tas d'instruments barbares allant des bistouris aux écarteurs en passant par les pinces et les cathéters.
« Difficile de trouver endroit plus romantique ! » ironisa Rita en son for intérieur.
Elle leva son poignet et regarda ostensiblement sa montre.
— Je vous accorde cinq minutes, pas une de plus, annonça-t-elle froidement.
— Rita..., commença Matthew.
Il s'interrompit.
Son silence se prolongeant, Rita leva les yeux de sa montre.
Matthew la dévisageait. Il avait l'air d'être au supplice. Et dans ses yeux verts, il y avait un tel désarroi et un tel désir que toute la rancœur que la jeune femme avait accumulée contre lui pendant le week-end s'évanouit.
Mais comment oublier la façon odieuse dont il s'était comporté à son égard ? se dit-elle en tentant de réarmer cette colère qui lui permettait de garder la raison. Il avait peut-être tout simplement peur que leur aventure d'un soir ne fasse du tort à sa brillante carrière professionnelle ?
— Je suis vraiment désolé pour ce qui s'est passé vendredi soir, finit-il par dire.
Les mots avaient été débités à une telle vitesse qu'ils en étaient incompréhensibles pour la plupart.
Rita haussa un sourcil autant étonné qu'interrogateur.
— Quoi ? dit-elle. Vous êtes quoi ?
Matthew laissa échapper un soupir impatient, mais continua de la regarder droit dans les yeux tandis qu'il répétait plus clairement, cette fois :
— Je suis désolé... A propos de mon comportement... Vendredi soir, acheva-t-il, mal à l'aise.
Rita ne s'attendait pas vraiment à des excuses. Elle attendait plus ou moins qu'il lui demande d'oublier leurs ébats. Mais des excuses... Son cœur chavira : amour et joie, chagrin et colère, mêlés à l'amertume des dernières heures.
Peut-être restait-il encore une petite lueur d'espoir. Pour lui. Pour eux...
— Il serait peut-être préférable pour nous deux d'oublier cette histoire, ajouta-t-il.
Rita sentit son cœur rater un battement. Tant pis pour l'espoir. Tant pis pour eux.
Les moments merveilleux qu'ils avaient partagés n'avaient donc eu aucune importance à ses yeux, réalisa-t-elle avec tristesse. Pourtant, ce matin, en le voyant si anxieux, elle avait cru un instant l'avoir mal jugé. Elle s'était dit qu'après tout, il avait peut-être réagi aussi violemment parce qu'il était tout simplement aussi bouleversé qu'elle, aussi effrayé qu'elle par la profondeur inouïe des émotions ressenties. Mais à présent...
Visiblement, il souhaitait tirer un trait sur ce qui n'était pour lui que l'aventure d'un soir.
— Très bien, dit-elle sèchement. C'est tout ?
Elle jeta un coup d'œil sur sa montre.
— Fantastique ! Vous êtes pile dans les temps, docteur Grayson.
Immédiatement, Rita s'en voulut pour ce dernier sarcasme. Il fallait toujours qu'elle en fasse trop.
— Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser, ajouta-t-elle d'un ton penaud.
Elle sentit soudain le picotement familier des larmes qui lui montaient aux yeux. Vivement, elle pivota sur elle-même pour lui cacher son désarroi. Il fallait à tout prix qu'elle sorte de cette petite pièce dans laquelle elle avait subitement la sensation d'étouffer. Malheureusement, Matthew lui bloquait le passage. Comme elle faisait mine de le contourner pour atteindre la porte, il lui saisit le poignet.
— Rita...
— Quoi ? répliqua-t-elle avec brusquerie sans se tourner vers lui, de peur qu'il ne vît ses yeux embués de larmes.
— Je regrette... sincèrement.
Elle libéra son poignet d'une brusque secousse et tendit les doigts vers la poignée de la porte. Mais une fois de plus, Matthew fut plus rapide. Il posa sa main bien à plat sur la porte, la maintenant fermée.
Raide comme la justice, Rita n'osait se tourner vers lui. Elle avait bien trop peur de fondre en larmes si elle croisait son regard. Alors, elle resta là, le nez sur la porte, concentrant toute sa volonté pour ne pas pleurer en attendant qu'il daigne la laisser s'échapper.
Au lieu de ça, il se rapprocha. Il s'immobilisa juste derrière elle, suffisamment près pour qu'elle puisse sentir son parfum, la chaleur de son corps... Son souffle effleurait ses cheveux. Si elle fermait les yeux, elle était certaine de pouvoir entendre les battements de son cœur parfaitement synchronisés avec les siens.
— Acceptez-vous mes excuses ? demanda-t-il doucement.
Rita hocha lentement la tête, en s'efforçant de maîtriser son désarroi et ces maudites larmes qui menaçaient d'inonder ses joues.
— Oui, murmura-t-elle.
Il lui sembla que les doigts de Matthew plaqués sur la porte, se décrispaient.
— Et vous pensez sincèrement pouvoir oublier ce qui s'est passé entre nous ?
Il avait posé la question d'une voix hésitante.
Rita continuait de lui tourner le dos, si bien qu'il ne put lire sur son visage qu'elle mentait quand elle répondit
— Certainement. Je crois qu'il est préférable d'oublier cet instant d'égarement. Nous avions sans doute bu un peu trop de champagne. Ça peut arriver à n'importe qui.
Sauf que cela n'était pas arrivé à n'importe qui, ajouta-t-elle silencieusement, l'estomac noué. Cela lui était arrivé à elle, Rita Barone. Elle ne disposait d'aucun précédent, d'aucune formule pour donner un sens à ce qui s'était passé entre elle et Matthew. Tout ce qu'elle savait, c'est que sa vie en était à jamais bouleversée.
— Bien, maintenant, si vous voulez bien m'excusez, je dois retourner au travail, déclara-t-elle d'une voix qu'elle espérait détachée.
L'espace d'une seconde, elle crut que Matthew au lieu de la libérer allait au contraire se rapprocher d'elle. Et elle fut presque déçue quand elle le vit ôter sa main de la porte. Au fond d'elle-même, elle avait eu envie qu'il la touche, réalisa-t-elle avec confusion. Sans un mot, elle abaissa la poignée et sortit. Par elle ne savait quel miracle, elle réussit à conserver la tête haute tandis qu'elle s'éloignait dans le couloir.
Le reste de la journée s'écoula lentement. En dépit de son chagrin, Rita assura son service avec son calme et son assurance habituels, tout en ne cessant de s'étonner des capacités de survie et de récupération du cœur humain.
Elle avait accepté d'oublier.
Le crépuscule descendait lentement. Affalé dans le fauteuil derrière son bureau, le regard rivé sur la pluie qui continuait de noyer Boston dans la grisaille, Matthew n'avait jamais ressenti un tel vide dans toute sa vie. Et Dieu sait qu'il s'était de nombreuses fois trouvé au bord du gouffre à se demander à quoi rimait l'existence.
Après sa rapide entrevue avec Rita, il s'était jeté à corps perdu dans son travail — l'unique voie d'habitude où ses sentiments n'étaient pas mis à l'épreuve, là où seule comptait l'image du chirurgien qu'il voulait bien donner de lui-même sans risque d'être blessé ou déçu. Pourtant, après avoir examiné pas moins d'une vingtaine de patients dont un dans un état critique, une seule image accaparait toujours son esprit : celle de Rita qui le regardait froidement, avant de lui tourner le dos et d'accepter de tirer un trait sur les si brefs, mais si intenses, moments d'intimité qu'ils avaient connus dans les bras l'un de l'autre.
Bon sang, qu'avait-il espéré ? Comment était censé réagir une femme qui se fait littéralement jeter dehors par son amant sans une explication, si ce n'est un billet de retour en taxi ? Il pouvait encore s'estimer heureux qu'elle ait accepté de lui parler. Quel idiot ! Il attendait peut-être qu'elle tombe à ses genoux pour le supplier de lui accorder une seconde chance ! De toute façon, il n'y aurait jamais de seconde chance possible. Il avait bousillé toutes leurs chances dès le départ.
Il renversa la tête en arrière.
Mais à qui voulait-il faire croire un truc pareil ? Lui, le « monstre » du Boston General Hospital, il avait eu un jour une chance avec la belle Rita Barone !
Et dire que comme un idiot, il y avait cru quand elle avait épinglé le petit cœur au revers de sa tunique !
De toute façon, elle ne saurait jamais que c'était lui l'auteur des petits cadeaux, le soupirant mystérieux. Après ce qui venait de se passer, il était trop tard à présent, pour le lui avouer. Cela ne servirait à rien si ce n'est qu'à le ridiculiser davantage. Il lui était déjà suffisamment pénible d'être dans la peau du monstrueux Dr Grayson. Alors autant éviter de devenir la risée de tout l'hôpital. Il avait été si souvent l'objet de moqueries par le passé, qu'il savait combien c'était douloureux. Bien plus douloureux que les cicatrices...
« Oublie toute cette histoire ! s'ordonna-t-il mentalement. Oublie Rita Barone. Oublie les petits présents. Oublie que tu as eu le béguin pour cette fille. »
Si seulement c'était aussi simple.
Au fond de lui, il était parfaitement conscient qu'il ne réussirait jamais à chasser complètement de son esprit la jeune infirmière aux yeux de velours brun. Maintenant, il savait. Après lui avoir fait l'amour, c'était comme si Rita était devenue une part de lui-même. Et de même qu'un homme privé de cœur, il ne pouvait vivre sans cette part vitale de lui-même dont il découvrait seulement maintenant l'importance.
Dans les jours qui suivirent sa nuit avec Grayson, Rita fit de son mieux pour éviter de le croiser. Elle s'arrangea avec ses collègues infirmières pour échanger ses gardes et réintégra l'équipe de nuit. Elle fit également une tentative pour changer d'unité médicale, mais tout ce qu'elle se vit offrir fut un poste en maternité — ce qui lui rappela qu'à cause de sa négligence, elle aurait fort bien pu se retrouver de l'autre côté de la barrière.
Finalement, deux semaines plus tard, force était d'admettre qu'à moins de changer d'hôpital, elle ne pouvait espérer éviter indéfiniment Matthew. Aujourd'hui ou demain, elle serait bien obligée de travailler à ses côtés en dépit de ce qui s'était passé. Elle n'avait pas d'autre choix que d'assumer.
Après tout, ce qui était arrivé n'était pas près de se reproduire. Et avec le temps, les choses finiraient par rentrer dans l'ordre, cherchait-elle à se persuader, en sirotant son café dans la cafétéria, le regard rivé sur l'épais rideau de neige derrière les fenêtres.
Elle avait réussi à atteindre l'hôpital avant que la tempête ne se déchaîne sur Boston. Les prévisions météorologiques n'étaient guère encourageantes pour les deux prochains jours. C'était typique du printemps de Nouvelle-Angleterre. Un jour, chaud et ensoleillé, le lendemain glacial et tempétueux. Imprévisible.
Comme l'était Matthew...
Quoi qu'elle fit, le jeune médecin occupait sans arrêt ses pensées. Elle avait beau essayer de faire taire ses émotions comme on referme un tiroir en désordre, sans cesse, l'image de Matthew lui faisant l'amour cette nuit-là revenait la harceler. Elle aurait tant voulu revoir les éclairs de passion dans ses yeux. Sentir de nouveau ses mains sur elle. Elle se souvenait de ses moindres paroles, de ses moindres gestes. Il ne se passait pas une minute sans qu'elle se rappelât son odeur, le contact de sa peau, la fusion de leurs bouches. Ces souvenirs étaient trop intenses, trop physiques pour n'être qu'un rêve, mais elle faisait comme si c'était le cas, car elle n'avait pas le choix. Ces quelques moments si précieux qu'elle avait passés dans ses bras seraient tout ce qu'elle aurait jamais de l'homme à qui elle avait donné son cœur.
Comment avait-il pu la repousser aussi durement, aussi cruellement ? se demanda Rita pour la centième fois. Ses collègues n'avaient-elles pas raison quand elles disaient de lui qu'il était un monstre ?
Le regard toujours rivé sur la tempête de neige qui ensevelissait Boston, Rita réprima un soupir.
Non. Matthew Grayson n'était pas un monstre. Sous la façade froide et arrogante, se cachait un amant doux, tendre et passionné. Alors, pourquoi ce brusque revirement ? Il y avait forcément une raison. Une raison qui lui avait totalement échappé.
Rita tourna le dos aux éléments déchaînés.
Comme elle regagnait l'unité de cardiologie, elle éprouva une soudaine appréhension. Elle n'aurait su dire si la raison en était la tourmente qui faisait rage à l'extérieur des bâtiments ou le tumulte des émotions qui grondaient en elle. Un tumulte qui atteignit son paroxysme quand elle rentra dans le bureau...
Posée sur sa corbeille à courrier, une magnifique rose rouge l'attendait.
Instinctivement, Rita jeta un coup d'œil circulaire. Il n'y avait personne dans les parages immédiats. Le service était désert. Ce qui en soi n'était guère rassurant, songea-t-elle en réprimant un début de panique. Une grande partie du personnel n'avait pu prendre son service à cause des intempéries.
La jeune femme tendit une main hésitante vers la fleur. Elle la prit et la porta à son nez. Fermant les yeux, elle respira son parfum délicat. Puis, légèrement, du bout des doigts, elle effleura un à un les pétales satinés.
Un ruban doré était noué à la base de la tige. Le même ruban qui ornait les présents qui lui avaient été offerts précédemment.
Mais pourquoi aujourd'hui, cette fois ? Pourquoi une rose ?
Ce vendredi était un vendredi comme les autres. Enfin, pas vraiment. Il y avait ce soir, très exactement deux semaines qu'elle et Matthew...
Rita porta une main tremblante à son front. C'était complètement dingue. Elle devait à tout prix trouver celui qui faisait ça. Elle avait beau se dire et se répéter qu'il n'y avait rien de malsain dans ces cadeaux anonymes, elle en était de moins en moins convaincue. Tant qu'elle ne connaîtrait pas la vérité, elle ne se sentirait pas en sécurité. Impossible de travailler sereinement dans de telles conditions.
Mais était-ce la seule raison qui l'empêchait de travailler sereinement. .. ? N'était-ce pas plutôt la présence de Matthew ?
Rita laissa échapper un petit rire nerveux.
Un petit rire mêlé de crainte et de frustration.
Chapitre 08.
Il était un peu plus de 18 heures quand Rita termina sa garde. La tempête de neige continuait de faire rage sur Boston. La météo avait lancé un bulletin d'alerte recommandant aux habitants de ne sortir qu'en cas d'extrême urgence. Mais Rita n'avait aucune envie de passer la nuit à l'hôpital. D'autant que l'inconnu qui persistait à vouloir lui offrir des cadeaux anonymes rôdait peut-être dans les parages.
Jetant un coup d'œil inquiet par-dessus son épaule sur le couloir désert, elle poussa la porte du vestiaire des infirmières pour se diriger d'un pas rapide vers son casier.
Elle posa la rose sur le banc.
La fleur était magnifique. Parfaite dans tous les sens du terme. Plus belle que ce qu'aucun être humain pourrait jamais espérer créer. Et la tourmente de neige qui secouait la ville n'en rendait sa beauté que plus poignante. C'était comme un souffle de printemps, le signe d'un espoir et du renouveau au beau milieu de l'orage. Pour toutes ces raisons, Rita n'avait pas pu se résoudre à la laisser faner sur son bureau durant le week-end.
Il y avait bien sûr une autre raison même si, celle-ci, Rita avait beaucoup de mal à l'admettre. Sans s'en douter, l'inconnu venait de célébrer à sa façon une date bien particulière. Une date unique dans le cœur de Rita. Une date que Matthew avait probablement déjà oubliée.
Il y avait seulement deux semaines, jour pour jour, qu'elle avait découvert l'amour dans les bras de Matthew, s'étonna-t-elle en quittant sa tenue d'infirmière pour l'enfermer dans son sac. Elle avait pourtant l'impression qu'il s'était écoulé une éternité. Elle se sentait tellement différente. Etait-il possible de changer à ce point en si peu de temps ? A l'évidence, oui. Puisqu'il ne s'était écoulé que deux semaines pendant lesquelles elle s'était efforcée d'éviter Matthew par tous les moyens. Deux semaines à tenter d'ignorer ses yeux verts, le parfum boisé de son eau de toilette, et le frôlement accidentel de leurs doigts. Deux semaines à se souvenir de la façon dont il l'avait embrassée, caressée et comblée. Deux semaines où pour la première fois de sa vie, elle s'était sentie atrocement seule.
Cela, son mystérieux soupirant ne pouvait pas le savoir, conclut Rita en essayant de chasser ses pensées mélancoliques.
Qui cela pouvait-il bien être ? se demanda-t-elle une fois de plus en terminant rapidement de se changer.
Elle se sentait à bout de forces. La neige ayant bloqué tous les accès à la ville, l'hôpital s'était brusquement trouvé à court de personnel, tôt le matin. Aussi avait-elle sans hésiter enchaîné sa garde de nuit avec le service de jour. Elle aurait volontiers continué, mais dix-huit heures de travail d'affilée émoussaient les réflexes et la vigilance. Fatiguée comme elle l'était, elle risquait de faire plus de mal que de bien. De toute façon, il était plus prudent qu'elle rentre à la maison. Pas seulement pour se reposer, mais aussi pour mettre un peu de distance entre elle et celui qui avait déposé la rose à son intention.
Elle enfila son vieil anorak et ses bottes fourrées qui lui permettaient de conserver un minimum de chaleur pour affronter les rigueurs du climat de Nouvelle-Angleterre — un climat qui, soit dit en passant, aurait certainement mieux convenu à un ours polaire.
Comme elle tendait la main vers la rose, elle interrompit brusquement son geste et laissa retomber son bras. Elle ferait sans doute mieux de la laisser sur le banc afin que quelqu'un d'autre s'en occupe. Quelqu'un qui saurait apprécier cette rose simplement pour sa beauté, et qui ne verrait en elle rien de malsain...
Rita fit un pas en arrière, mais presque aussitôt, se ravisa. C'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait pas se résoudre à laisser cette fleur à des mains inconnues. Alors, obéissant à son instinct, elle s'en saisit et la glissa délicatement dans la doublure intérieure de son anorak dont elle remonta soigneusement la fermeture Eclair jusque sous son menton, avant de pousser les portes de l'entrée de service de l'hôpital.
Elle s'immobilisa sous le porche.
La neige tourbillonnait autour d'elle comme si le monde était devenu une énorme boule de verre secouée par des mains géantes. Quatre employés de la voirie en combinaison dégageaient le trottoir avec des pelles. Autour du petit rectangle qu'ils déblayaient, il y avait déjà cinquante bons centimètres de neige qui s'étaient accumulés. Deux camions bennes transformés en chasse-neige débouchèrent de l'aire de stationnement sur deux files, légèrement décalés, lames en biais. Rita respira profondément, avança jusqu'au bord du trottoir et sentit le vent glacé lui mordre le visage. Elle rentra les épaules pour se protéger et batailla un instant pour enfiler ses gants. C'est alors qu'elle sentit une présence à côté d'elle. Clignant des yeux à cause de la neige, elle releva la tête pour découvrir dans un tourbillon de flocons Matthew Grayson qui la regardait.
Lui aussi était habillé pour affronter le blizzard, mais en plus élégant, ne put-elle s'empêcher de constater. Les pans de l'écharpe en cachemire soigneusement enroulée autour de son cou, tombaient parfaitement sur les revers du pardessus en poil de chameau. Ses gants de cuir brun semblaient aussi souples et lisses que du chevreau. Et même le bonnet de laine marron qu'il arborait sur le crâne devenait élégant sur lui.
Malgré des efforts désespérés, Rita n'arrivait pas à détacher ses yeux de Matthew. Et bizarrement, lui aussi ne semblait pas pouvoir détacher ses yeux d'elle.
Pendant un long moment, ils restèrent là, immobiles sous la neige, à se regarder en silence, incapables d'esquisser le moindre mouvement, comme pétrifiés sur place par les éléments qui continuaient à se déchaîner autour d'eux. Les flocons de neige qui tourbillonnaient sur le trottoir, s'élevaient entre eux, les enveloppaient d'une sorte de halo blanc, étincelant, presque féerique.
Ce fut Matthew qui se décida à parler le premier. En entendant sa voix, Rita eut l'impression de sortir d'un rêve pour reprendre brutalement pied avec la réalité. Le charme était rompu.
— Vous ne comptez tout de même pas rentrer chez vous équipée de cette façon ?
Complètement désorientée, engoncée dans son vieil anorak qui commençait déjà à être transpercé par l'humidité glaciale, Rita battit des cils pour chasser les flocons qui s'y accrochaient.
— Je n'ai pas le choix.
— Vous n'habitez pas tout près, crut-il bon de préciser.
Comme Rita ouvrait la bouche pour lui dire que ça irait, elle s'interrompit net et le dévisagea.
— Comment savez-vous que je n'habite pas tout près ? demanda-t-elle plus sèchement qu'elle ne l'eût souhaité. Vous connaissez mon adresse ?
Matthew redressa brusquement la tête, l'air mal à l'aise. Mais le ton de sa voix était sincère et parfaitement naturel quand il lui répondit :
— J'ai relevé les numéros de téléphone et les adresses de tout le personnel de l'unité. Au cas où.
« Au cas où quoi ? » aurait bien aimé lui demander Rita. Mais elle se retint de peur de se montrer trop méfiante-Après tout, il était normal que le Dr Grayson veuille être en mesure de contacter quiconque dans le service à propos d'un patient ou de tout autre problème. Décidément, cette histoire de cadeaux anonymes finissait par la faire sombrer dans la paranoïa.
— Excusez-moi. Je suis un petit peu à cran, ce soir. La neige, probablement, dit-elle sans conviction.
Matthew hocha la tête.
— Raison de plus pour ne pas essayer de rentrer chez vous par un temps pareil.
— Je ne vais tout de même pas rester ici toute la nuit, répliqua Rita en tournant un regard éloquent vers l'entrée de l'hôpital derrière elle.
— Pourquoi pas ? Il y a de quoi se nourrir, de quoi dormir, le chauffage et la télévision, observa Matthew en concluant sa liste avec un sourire désabusé. Bref, tout ce qu'il faut pour ne pas avoir à affronter le blizzard.
— Oh, je n'en doute pas, acquiesça Rita, la moue ironique. Plateau-repas immangeables, cafés imbuvables, lits d'hôpital, et chaînes de télévision nationales. Ajoutons à cela le chauffage qui marche une fois sur deux. Sans compter que je pourrais tomber sur quelqu'un que je ne tiens vraiment pas à rencontrer.
La réaction de Matthew fut immédiate. Son regard s'assombrit et son visage devint aussi inexpressif qu'un masque.
— Vous ne risquez rien, dit-il d'un ton où perçait cependant une pointe d'hostilité.
Il détourna brusquement la tête. Puis, il ajouta d'une voix détachée que démentait cependant son attitude crispée :
— Je rentre chez moi. Soyez tranquille, personne ne viendra vous embêter si vous passez la nuit à l'hôpital.
Ce n'est qu'à cet instant que Rita prit conscience du caractère ambigu de ces paroles. Matthew croyait qu'elle parlait de lui.
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, rectifia-t-elle précipitamment. Ce n'est pas de vous que je parlais, mais du gars qui me harcèle.
Elle n'avait pas plutôt dit ces derniers mots, qu'elle se mordit la lèvre. Seigneur, Grayson allait réellement finir par la prendre pour une démente affligée d'un sérieux complexe de persécution !
— Un gars qui vous harcèle ? répéta-t-il, incrédule. Mais de quoi parlez-vous ?
— Oh, il n'est peut-être pas dangereux, dit-elle hâtivement. Simplement, je ne sais pas qui c'est, alors ça me met mal à l'aise. En tout cas, je ne tiens pas à tomber nez à nez avec lui en pleine nuit quand les couloirs de l'hôpital seront quasiment déserts et qu'il n'y aura personne pour entendre mes appels au secours.
Matthew la dévisagea comme si elle venait de parler chinois.
— Excusez-moi, mais je ne comprends toujours pas de quoi vous voulez parler.
Rita poussa un soupir impatient.
— Aucune importance. C'est une longue histoire.
Silencieux, Matthew la dévisagea encore un moment comme s'il s'apprêtait à prendre une décision lourde de conséquences et qu'il pesât le pour et le contre. Puis, doucement, il proposa :
— Dans ce cas, pourquoi ne pas venir chez moi ?
Stupéfaite, Rita écarquilla les yeux.
— Je... Je... Je..., bégaya-t-elle. Franchement... Je... Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée. Merci quand même.
— Ecoutez, je ne cherche absolument pas à profiter de la situation, d'accord ? insista Matthew en réprimant un soupir frustré. Simplement, il se trouve que j'habite à deux pas d'ici. Et si vous avez peur de passer la nuit à l'hôpital, c'est peut-être une meilleure solution que d'essayer de rentrer chez vous. De cette façon, je ne passerai pas ma soirée à m'inquiéter de savoir si vous avez survécu à votre expédition polaire.
— C'est très aimable à vous, mais je ne crois pas...
— Rita, l'interrompit Matthew d'une voix douce, mais ferme. Il ne se passera rien. Je vous le promets. C'est une proposition entre amis. J'ose espérer que nous le sommes encore...
Rita ne répondit pas tout de suite tant elle craignait que sa voix ne trahisse ses sentiments véritables. Amis, elle et Matthew Grayson ? Après ce qu'ils avaient partagé ? Elle n'avait jamais fait ça avec aucun de ses meilleurs copains et doutait de pouvoir le faire un jour. Matthew était, et resterait toujours, bien plus qu'un simple ami pour elle. De cela, elle était certaine. Mais il n'y avait aucune raison pour qu'elle le lui avoue.
— J'ai une chambre d'amis, poursuivit-il. Et si vous tenez vraiment à vous barricader à l'intérieur et à faire comme si je n'existais pas, je ne m'en formaliserais pas. Je vous glisserais quelques feuilles de laitue sous la porte de sorte que vous ne mouriez pas de faim, ajouta-t-il avec un sourire hésitant.
Ce n'était vraiment pas une bonne idée, se répéta mentalement Rita. C'était même une très, très mauvaise idée. Le dernier bulletin météo prévoyait une aggravation des intempéries pour le week-end. Elle pourrait fort bien se retrouver coincée plus d'une nuit chez Matthew. Elle ferait sans doute mieux de tenter de rentrer chez elle tant qu'il en était encore temps.
Elle jeta un coup d'œil inquiet autour d'elle. Le vent semblait avoir redoublé de violence et la neige tombait en telle abondance qu'elle formait à présent un rideau blanc totalement opaque. Le bord du trottoir était à peine visible. Inutile d'espérer trouver un bus ou un taxi.
Mais pour autant, devait-elle accepter l'offre de Matthew ? Accepter de rester seule avec lui ? Elle en avait déjà fait l'expérience et cette bêtise lui avait coûté cher. Et puis, surtout... Elle n'était pas certaine de réussir à faire taire ses sentiments. Si elle s'avisait de craquer, cette fois, l'humiliation serait bien pire.
— Au fait, j'aimerais bien que vous m'expliquiez ce qui vous fait croire qu'on vous harcèle, ajouta Matthew d'une voix qui avait recouvré son sérieux.
— Il n'est peut-être pas fou, voulut corriger une fois de plus Rita. Peut-être s'agit-il tout simplement d'un admirateur qui souhaite garder l'anonymat et...
Elle s'interrompit. L'espace d'une fraction de seconde, elle avait cru voir le visage de Matthew se décomposer. Ses lèvres s'entrouvrirent comme s'il était sur le point de dire quelque chose et qu'il cherchât ses mots.
— Un admirateur anonyme... ? dit-il enfin d'une voix sans timbre.
— C'est ce que pensent la plupart de mes collègues, confirma Rita. Mais vous en avez certainement entendu parler, non ? Tout a commencé pour la Saint-Valentin.
— La Saint-Valentin... ? répéta Matthew.
Rita hocha la tête.
— C'est ce jour-là que j'ai découvert le premier cadeau dans ma corbeille à courrier. Un petit cœur en or. J'avais pris l'habitude de l'épingler sur ma blouse d'hôpital. Vous l'avez peut-être remarqué ?
— Un cœur en or... ? répéta une nouvelle fois Matthew, le visage soudain dénué d'expression.
Rita acquiesça de nouveau d'un mouvement de tête. La réaction du Dr Grayson l'intriguait.
— Et le jour de mon anniversaire, j'ai reçu un deuxième cadeau anonyme, expliqua-t-elle, plus lentement cette fois. Un bracelet à breloques que je portais il n'y a encore pas si longtemps.
— Un bracelet... ?
— Oui, oui, c'est bien ça. Un bracelet, confirma Rita. Et puis quelques semaines plus tard, ce fut un troisième cadeau anonyme. Le jour anniversaire de mon embauche à l'hôpital. Cette fois, il s'agissait d'un presse-papiers en forme de cœur taillé dans le cristal.
— En forme de cœur... ?
— Oui, confirma Rita, déconcertée par la façon étrange dont réagissait Matthew en répétant tout ce qu'elle disait. Le presse-papiers était vraiment très beau, mais bien plus cher que les deux précédents. Du coup... Ça m'a donné la chair de poule.
— La chair de poule ?
— Eh bien... Oui. Et ce n'est pas fini ! Voilà quelques heures à peine, il a laissé une rose sur mon bureau. Enfin, je pense que c'est lui. Mais je ne vois pas à quelle occasion, cette fois. Ce vendredi n'a rien de spécial... Du moins, pas pour lui, rectifia machinalement Rita.
Elle se mordit la lèvre. Trop tard pour faire marche arrière. Matthew avait compris. Parce qu'il paraissait soudain complètement à l'écoute, les yeux rivés sur elle, les lèvres serrées en une ligne étroite. Visiblement, lui aussi venait de réaliser l'importance de la date. Tout comme elle, il se souvenait de ce qui s'était passé entre eux exactement deux semaines plus tôt.
— Venez avec moi, Rita, insista-t-il.
Cette fois, le ton décidé se voulait persuasif.
— Matthew, je ne crois pas...
— Venez chez moi.
Rita baissa les yeux, indécise. Quelque chose dans la voix de Matthew, une intonation de tendre autorité qu'elle ne lui avait jamais entendue, la faisait hésiter. Après tout, que risquait-elle à le suivre ? A présent qu'ils avaient réussi à prendre un peu de distance par rapport à ce qui leur était arrivé, ils pourraient peut-être même en discuter et faire en sorte de trouver un compromis qui leur permette de reprendre le cours normal de leurs vies de célibataires. Et puis, de toute façon, elle pourrait toujours se barricader dans la chambre d'amis et se nourrir des feuilles de laitue qu'il lui glisserait sous la porte jusqu'à ce que la météo s'améliore et qu'elle puisse rentrer chez elle.
— D'accord, concéda-t-elle finalement.
Un déséquilibré...
Matthew n'arrivait pas à chasser cette image qui ne cessait de tourner dans sa tête tandis qu'il luttait avec Rita contre les éléments déchaînés pour atteindre son immeuble. Et comme la gifle glaciale du vent leur coupait la respiration et leur interdisait toute discussion, le mot s'enfonçait chaque fois un peu plus profondément dans sa conscience.
Et le mot continua de chahuter ses pensées pendant qu'il aidait Rita à préparer un dîner improvisé. Matthew avait beau essayer de le déloger de sa cervelle, il s'y accrochait comme une tique. Même pendant qu'il savourait le plat de pâtes au basilic concocté par Rita, il ne pouvait s'empêcher d'y songer, de chercher avec une partie de son esprit un moyen de résoudre le dilemme. Il avait l'impression que son cerveau barbotait péniblement à l'intérieur de son crâne.
La rémission vint avec la coupure de courant, lorsque le quartier se trouva plongé dans l'obscurité la plus totale et qu'il dut aller chercher des bougies.
Si le dîner aux chandelles réussit finalement à lui faire momentanément oublier cette histoire de déséquilibré, son trouble n'en fut pas pour autant diminué. Bien au contraire. La lumière vacillante des bougies donnait au repas une atmosphère romantique et, malgré toutes ses bonnes résolutions, Matthew était impuissant à détacher les yeux du visage de son invitée dont l'extraordinaire beauté et la profonde sensualité étaient encore rehaussées par la lueur dorée des bougies.
Les lèvres sèches, il pressentait que la bataille était perdue d'avance. Difficile de ne pas être amoureux d'une telle beauté. Difficile de garder ses distances quand une telle femme s'apprêtait à passer la nuit sous votre toit. A partir du moment où ses pensées s'égarèrent dans cette direction, Matthew comprit que ses instincts allaient l'emporter sur la raison.
Cette fois, ce serait mieux, se promit-il. Il prendrait tout son temps avec elle, il serait attentif à son plaisir. Non pas qu'elle n'ait pas connu le plaisir la première fois — bien au contraire, son orgasme avait été aussi puissant que le sien. Mais il savait que cela aurait pu être encore mieux pour elle. Et cette fois-ci, il ne la jetterait pas dans un taxi pour la renvoyer chez elle. Non. Cette fois-ci, après lui avoir fait l'amour, il la serrerait contre lui, il l'envelopperait de ses bras, il lui murmurerait des mots doux, et...
Il ne la laisserait plus jamais partir.
C'est à cet instant précis, en contemplant Rita dans cette salle à manger au décor raffiné mais privé de toute chaleur, qu'une nouvelle évidence s'imposa à son esprit. Il ne pouvait plus se passer d'elle.
Au cours de ces trois dernières heures, ils avaient fait ensemble ce que font tous les couples — bavarder, préparer le dîner, manger. Et malgré la gêne encore perceptible entre eux, l'expérience l'avait enthousiasmé. Mais elle lui avait aussi fait prendre une conscience aiguë de sa solitude, de son isolement. Elle lui avait fait prendre conscience de son désir de ne plus être seul. Il désirait être avec Rita...
Il désirait partager avec elle tous ces petits riens qui rendent une vie lumineuse. Il voulait mettre sa main dans la sienne, accorder son pas au sien...
Par sa seule présence, elle lui apportait une sérénité qu'il n'avait jamais connue parle passé. Ce soir, il se sentait en paix. En paix avec lui-même, en paix avec la vie. En paix avec le monde. Même si tout n'était pas simple entre Rita et lui. Loin s'en fallait...
Mais il ne tenait qu'à lui de faire en sorte que tout s'arrange. Et cela, Matthew le souhaitait de toute son âme. Il voulait à toui prix donner une seconde chance à ces sentiments passionnés, chaotiques, et cependant si tenaces, qui avaient jailli entre eux deux semaines auparavant. Et même bien avant cette première nuit...
Une fois le dîner terminé, comme il s'asseyait en compagnie de Rita devant un bon feu de cheminée pour déguster un café agrémenté d'une goutte de whisky irlandais, le mot déséquilibré revint de nouveau tourmenter son esprit.
Il était consterné à l'idée que pendant tout ce temps, Rita avait cru voir quelque chose d'effrayant, et peut-être même de dangereux, dans les cadeaux qu'il lui offrait.
Bon sang, la seule façon de la rassurer, c'était de lui dire la vérité ! Mais comment allait-il s'y prendre pour passer aux aveux ? Qu'allait-elle penser de lui ? Ne deviendrait-elle pas encore plus méfiante à son égard ? Pire, il y avait de fortes chances pour qu'elle prenne peur.
D'ailleurs, difficile de l'en blâmer. Une belle jeune femme célibataire, vivant dans une grande ville comme Boston, avait tout intérêt à se montrer prudente. Après tout, il était normal qu'elle ait mal réagi aux présents d'un inconnu. Il aurait dû y penser. Elle paraissait pourtant si contente. S'il s'était douté un instant l'avoir effrayée, il se serait démasqué depuis longtemps. Il se serait expliqué.
Enfin... Il se serait expliqué s'il en avait été capable. Car pour être franc, il n'était pas certain lui-même de comprendre les raisons de son geste.
Mais qu'est-ce qui lui avait pris de faire un truc pareil ? se maudit-il silencieusement, le regard toujours rivé sur les flammes qui dansaient joyeusement dans la cheminée. En son for intérieur, il savait. Il savait même trop bien pourquoi il n'avait pu résister à ce besoin d'offrir.
Durant ces deux dernières semaines, il avait eu largement le temps d'y réfléchir. S'il avait laissé ces présents sur le bureau de Rita, c'était tout simplement parce qu'il éprouvait pour elle un sentiment qu'il avait peur de lui dévoiler, peur d'exprimer au grand jour.
Il était tout simplement paniqué à l'idée qu'elle puisse le repousser quand elle apprendrait qu'il était celui qui l'adorait en secret. Et il était effrayé à l'idée de la souffrance et de l'humiliation qu'elle pourrait lui infliger.
Il serait à sa merci.
Pensif, il laissa glisser son regard sur leurs deux paires de bottes qui séchaient côte à côte devant l'âtre. Tout près, il avait disposé l'anorak détrempé de Rita sur le dossier d'une chaise de cuisine. Dès qu'ils étaient arrivés chez lui, il avait changé son pantalon de flanelle et sa chemise blanche pour un jean et un pull de gros lainage irlandais. Rita avait gardé son pantalon de velours aux revers encore humides et son sweat-shirt.
Ils étaient assis l'un à côté de l'autre — mais pas trop près — en chaussettes, le dos appuyé contre le canapé en cuir qui avait connu leurs ébats deux semaines auparavant.
Ils avaient fait comme si de rien n'était, mais Matthew était certain que Rita y avait pensé tout comme lui, dès la première seconde où ils étaient entrés dans la pièce.
Dans son souvenir, cette nuit-là n'avait été que passion, désir, rage et chagrin. Pourtant, ce soir, au même endroit, en compagnie de la même femme, il n'éprouvait que douceur, chaleur, amitié et intimité. Et apparemment, il en était de même pour elle.
Il lui paraissait surprenant qu'ils puissent tous deux partager des émotions aussi différentes au même instant, dans un même lieu.
— Allez, parlez-moi un peu de ce déséquilibré, dit-il en prenant son courage à deux mains.
C'était le moment ou jamais d'aborder de nouveau le sujet. Il n'était plus sous le coup de la surprise et, surtout, il fallait à tout prix qu'il fasse prendre conscience à Rita qu'il n'y avait absolument rien d'effrayant dans ces cadeaux. Il souhaitait dissiper ses craintes. Mais il continuait de s'interroger sur la façon dont il allait réussir ce tour de force sans se démasquer.
Certes, avouer la vérité serait le plus simple, encore eût-il fallu qu'il puisse expliquer clairement son geste.
Comment imaginer que Rita puisse comprendre ses craintes ? Et que ferait-il si elle prenait mal la chose ? Que se passerait-il si elle se méprenait sur ses intentions ?
D'une façon ou d'une autre, il lui devait cependant la vérité, conclut Matthew. C'était le seul moyen de la tranquilliser en lui faisant comprendre qu'il n'y avait rien de mal derrière ces cadeaux anonymes. Il n'y avait plus qu'à espérer que l'occasion se présente tout naturellement pendant leur conversation. Parce que sinon...
Il allait forcément trouver un moyen de se sortir de ce mauvais pas, tenta-t-il une fois de plus de se rassurer. Il réitéra sa demande.
— Parlez-moi donc de ce type qui vous harcèle.
Il devina plus qu'il ne vit le léger haussement d'épaules de la jeune femme en réponse à sa requête, car la seule lumière dans la pièce provenait de la douce lueur dorée des flammes dans la cheminée. Sans parler du fait que ni l'un ni l'autre n'osaient franchement se regarder et préféraient garder son regard rivé sur le feu.
— Je vous ai dit tout ce que je savais, dit Rita. Il s'agit d'un gars qui travaille à l'hôpital et qui laisse des petits cadeaux à mon intention dans le bureau des infirmières. Mais je ne sais pas qui il est, ni pourquoi il se comporte de cette façon.
— Vous êtes sûre que c'est un homme ? demanda Matthew, histoire de tester la température de l'eau avant de s'aventurer plus au large.
— Je suppose, répondit Rita. J'ai du mal à imaginer une femme agissant de la sorte. Nous sommes généralement plus directes.
— Comme Glenn Close dans Liaison Fatale, se força à plaisanter Matthew.
— Je vous en prie, il ne faut pas rire avec ça, protesta doucement Rita.
A sa voix, Matthew devina combien elle était bouleversée. Lentement, il tourna les yeux vers elle. Leurs regards se croisèrent. Elle était réellement effrayée, constata-t-il avec embarras.
Quel imbécile ! Comment avait-il pu être aussi stupide ? Dire que tout ce qu'il voulait, c'était faire plaisir à Rita Barone. Bravo, le résultat était très réussi !
— Pardonnez-moi, dit-il.
Il s'excusait non pas tant pour s'être moqué des peurs de Rita que pour les avoir provoquées. Et pour tant d'autres choses encore...
— Je sais bien que c'est idiot, mais cette histoire finit vraiment par m'inquiéter, murmura la jeune femme en croisant les bras et en posant les mains sur ses épaules dans un geste inconscient de protection.
— C'est peut-être simplement quelqu'un qui tient à vous remercier à sa manière parce que vous avez fait quelque chose pour lui, proposa Matthew.
L'explication semblait plausible. Tout à fait logique. Et ça ne l'accusait pas forcément. D'autant qu'après avoir noté la peur qui transparaissait dans la voix de Rita, et même dans son attitude, un aveu de sa part était tout compte fait à reconsidérer. Il ne savait pas exactement où il en était avec Rita. Il n'avait toujours aucune idée de la façon dont elle pourrait réagir. Et l'idée qu'elle puisse se moquer de lui était tout simplement intolérable.
La jeune femme secoua la tête.
— Je ne me souviens pas avoir fait quoi que ce soit d'extraordinaire ces derniers temps, dit-elle.
— Un geste qui vous semble normal peut paraître extraordinaire à toute autre personne, observa Matthew en se souvenant de la façon dont elle s'était comportée avec Joe, le sans-abri.
Ce jour-là, Rita Barone avait été tout simplement extraordinaire. Il n'avait jamais vu personne réconforter un autre être humain avec autant d'amour.
— Et puis, c'est peut-être vous qui êtes extraordinaire, ajouta-t-il doucement.
Rita secoua la tête avec un petit sourire triste.
— Je suis pourtant tout ce qu'il y a de plus ordinaire.
— Certainement pas ! se récria Matthew.
Il se mordit aussitôt les lèvres. Pour une fois, lui qui était si appliqué à cacher ses émotions et à exprimer seulement la moitié de ce qu'il pensait réellement* il n'avait pas pu se taire.
Mais au point où il en était, autant s'exprimer jusqu'au bout...
Lentement, il se tourna vers Rita. Les flammes dans la cheminée montaient droites et ronflaient, plaquant des éclaboussures d'or sur son fin visage. Il tendit la main et la posa sur sa joue.
— Rita, dit-il doucement en plongeant son regard dans le lac brun de ses yeux. Vous êtes la femme la plus extraordinaire que je connaisse. Et si vous n'en avez pas conscience, alors il n'y a rien d'étonnant à ce que vous n'ayez pas encore découvert la vérité sur ce soi-disant déséquilibré qui vous poursuit de ses assiduités.
Chapitre 09.
A la lueur orangée des flammes, Rita regarda Matthew. Elle fronça les sourcils avec un mouvement de tête incrédule, visiblement étonnée par ce qu'il venait de déclarer.
— Qu'entendez-vous par là ? demanda-t-elle d'une voix incertaine.
Matthew hésita une fraction de seconde avant de lui répondre :
— Ni plus ni moins que ce que je viens de dire. Vous êtes tout simplement extraordinaire, mademoiselle Barone.
Rita secoua doucement la tête en signe de dénégation, mais cela ne fit qu'intensifier la caresse légère des doigts de Matthew restés sur sa joue. La chaleur rassurante irradia tout son corps.
— Vous le pensez vraiment ? demanda-t-elle calmement.
Cette fois, Matthew n'hésita pas.
— Oui, je le pense sincèrement.
Et avant qu'elle n'ait eu le temps de réaliser ce qu'il s'apprêtait à faire, il se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les siennes.
Ce fut un baiser comme Rita n'aurait jamais imaginé en recevoir. Un baiser tout à la fois confiant et timide. Un baiser exigeant, mais aussi une demande. Comme si Matthew se débattait au milieu d'un tourbillon d'émotions qu'il ne comprenait pas lui-même, et qu'il essayait de faire passer à travers ce baiser.
« Tant mieux », songea-t-elle confusément. Tant mieux parce qu'ils étaient ainsi sur un pied d'égalité. Pas plus que lui, elle ne savait où elle en était et où tout cela allait les mener. La seule chose dont elle était sûre, c'est qu'il lui était impossible de résister à une bouche aussi tendre, aussi douce, aussi persuasive.
Durant de longues minutes, ils ne firent que s'embrasser. Les doigts de Matthew traçaient inlassablement un chemin délicat le long de la mâchoire de Rita jusqu'à la commissure de ses lèvres. L'art du baiser semblait être devenu son unique préoccupation. Encore et encore, il inclinait la tête vers elle, une fois d'un côté, une fois de l'autre pour goûter et explorer sa bouche. N'y tenant plus, Rita égarait parfois les doigts dans ses cheveux. Elle adorait sentir ses boucles châtains, douces comme de la soie, s'enrouler autour de ses doigts.