Un Quart dHeure avant sa Mort
SCÈNE PREMIÈRE : PONTJARDIN, seul.
Le théâtre représente une chambre entièrement démeublée. une malle vide. ce qu'il faut pour écrire. dans la malle, un vieux pistolet du dix-neuvième siècle.
SCÈNE PREMIÈRE : PONTJARDIN, seul.
PONTJARDIN (relisant une lettre qu'il vient d'écrire, à genoux devant sa
malle) : « Monsieur le commissaire de police, vous voudrez bien
excuser le petit dérangement que je vais vous occasionner. Je m’en
console cependant par la pensée que ça n’est pas pour lire votre
journal, dans votre bureau, les pieds sur vos chenets, que vous
recevez des appointements... dont j’ignore le chiffre. Le petit
dérangement, d’ailleurs, vous sera allégé par cette circonstance,
agréable, que, quand vous me retrouverez, vous serez tout de suite
fixé sur les causes de mon décès, ce qui vous épargnera des
recherches -souvent infructueuses- sur la question de savoir s’il y a eu
suicide ou homicide. N’accusez personne de ma mort : c’est moi qui
me la donne, n’ayant plus rien à m’offrir ici-bas. Il est midi moins un
quart ; à midi ce sera fini. Le dernier des Pontjardin sera parti pour un
monde, qui n’aura pas de peine à être meilleur que celui où je suis
encore, monsieur le commissaire de police, votre respectueux
administré, vicomte Alcide de Pontjardin » (pliant la lettre, la mettant
sous enveloppe, il écrit) « À monsieur le commissaire du... de mon
arrondissement. » Je n’ai jamais connu son numéro, à mon
arrondissement, et ça n’est pas ça, du reste qui m’a manqué... (il se
lève) Ce qui m’a manqué, c’est vingt-cinq mille livres de rentes !
vingt-cinq ! pas plus !... Il y a des gens qui demanderaient
davantage... moi, j’en aurais fait assez : je me serais contenté de
vingt-cinq mille francs par an !... J’avais même un budget tout fait...
qui m’a servi depuis 1876... et encore a-t-il traversé l’Exposition !...
Parce que je n’ai pas toujours été pauvre comme aujourd’hui. J’ai eu
une toute petite fortune : soixante-quinze mille francs, nets et
liquides, qui m’ont suffi pour trois ans ! J’ai pu même traîner un mois
encore... un mois de supplément... sur le prix de vente de mon
mobilier ! Et... c’est toujours comme ça quand on dérange ses petites
combinaisons, j’ai mal fait mon compte... C’était hier : j’ai eu Paille-
de-riz à déjeuner... une écuyère de l’Hippodrome... Elle m’a demandé
du raisin... du gibier... du Johannisberg et toutes sortes de friandises
hors de prix. Comme c’était la dernière fois, je n’ai pas pu lui
refuser... et alors, le soir, il me restait huit francs vingt-cinq... Je
voulais dîner au Grand-Hôtel... je ne pouvais guère descendre plus
bas, n’est-ce pas, comme prix fixe ! Alors, le prix du dîner mis à part,
il me restait un joli petit franc... pas beaucoup pour ce que je voulais
en faire ! Je sais bien que j’avais une ressource suprême : ne pas dîner
et... m’en aller avant ! -mais je n’étais pas pressé de m’en aller... Ah !
non ! je ne suis pas pressé du tout, à preuve que j’ai dîné, bien dîné-
que j’ai passé une bonne nuit, et que j’attends, seulement, midi -
l’heure habituelle de mon déjeuner. Alors, me direz-vous, si un ami
venait, qui vous invitât à déjeuner, vous remettriez votre...
opération ?... Eh ! bien, non ! non !... On m’offrirait de me prêter... je
ne dis pas cent sous, mais une somme... une vraie... je refuserais !
parce que... je ne suis pas pressé, non, mais quand on a arrangé ses
petites combinaisons, il vaut mieux ne pas revenir dessus ! C’est
arrangé maintenant ; j’attends midi - D’abord, qu’est-ce que je ferais
d’une vraie somme ? Ce serait... mille francs, je suppose ?... Il
faudrait se livrer à des calculs... combien ça fait-il de jours, mille
francs, sur le pied de vingt-cinq mille francs par an ?... Il faudrait
diviser l’année en jours, diviser trois cent soixante-cinq par vingt-
cinq... Ah ! non ! merci !... -Ça serait plus ? deux mille ? trois mille ?
-Non ! je me suis arrangé pour partir aujourd’hui, à midi, je partirai !
Ah ! si cependant ! si ! vous pourriez me rendre un service... Si
quelqu’un de vous avait, sur lui, un bon pistolet... de poche... ou
d’arçon... ou de tir, peu importe, qui se chargerait par la culasse... ou
autrement, ça m’est indifférent... il aurait six ou sept coups, même;..
Je m’engagerais à le rendre !... Il y a des gens -pas délicats- qui
empruntent les choses, et qui ne les rendent pas ! je rendrais le
pistolet !... j’ajouterais un post-scriptum à ma lettre... ma lettre à mon
commissaire : "Prière de rendre la chose à M. X, qui a eu l’extrême
obligeance..." Mais vous n’avez pas de pistolet, sur vous, ni de
revolver ? non ? Je n’insiste pas... je ferai avec celui-ci ! (il tire son
pistolet de la malle) Pas très engageant, hein ?... Dame, l’enfance de
l’art ! de l’ar... quebuserie ! Mais vingt sous aussi ! Quand on n’a que
vingt sous à mettre à l’acquisition d’un pistolet... heureux encore
d’avoir rencontré cet ancêtre... à rouet... dans un lot de vieilles
ferrailles, chez un Fouchtra, qui opère, quai de la Mégisserie !... MERLERANT : Deux minutes.