Un Quart dHeure avant sa Mort
Scène 2 : Pontjardin, Merlerant.
Après ça, la batterie joue ! (il la fait jouer) Rassurez-vous, il n’a pas
sa mèche ! Quand il aura sa mèche, il fonctionnera supérieurement...
La voilà, sa mèche ! (il la tire de sa poche) J’ai raclé une bougie de
l’étoile ! - Et puis il a du style... j’ignore lequel, ne m’étant jamais
occupé de... panoplies ! mais sûrement c'est du pur... du pur quoi ? ça
vous est égal... et à moi donc !... Alors quand midi sonnera, je
m’appliquerai cette... couleuvrine sur l’estomac, côté du cœur, je dirai
un nom : Adélaïde... Adélaïde !... Eh ! bien, quoi ?... Ça ne vous
apprendrait qu’un nom de baptême ! Et puis je ne vois pas pourquoi je
vous ferais des cachotteries, au point où j’en suis !... nous avons
encore cinq minutes à passer ensemble... c’est tout ce qu’il faut pour
vous raconter mon petit roman !... Quand je dis un roman, à peine est-
ce une nouvelle... et encore pas bien intéressante pour d’autres que
pour moi, car je ne sais pas qui ça intéresserait, d’apprendre que
j’aime mademoiselle Adélaïde Merlerant, fille unique d’un...
cotonnier, qui a fait, dans la bonneterie, une fortune gigantesque...
amour partagé, si j’en crois certaines œillades dont mademoiselle
Adélaïde me fit l’aumône, durant une saison que nous avons passée à
Vichy, dans le même hôtel, au mois de juillet dernier, et loin de son
père... dont je ne connais que les prétentions, qui sont telles, que je
n’ai jamais pensé même à lui demander la main de son opulente
héritière... Tout cela n’intéresserait personne ! seulement, quand je
dirai le nom d’Adélaïde, en m’appliquant la chose sur l’estomac, ceux
qui sont initiés comprendront... Eh ! mais, voici bientôt le moment...
le temps d’ajuster la mèche... (il commence à ajuster la mèche. On
frappe à la porte) Un indiscret ! cachons ces préparatifs funèbres !
Il cache son pistolet derrière son dos.
SCÈNE 2 : PONTJARDIN, MERLERANT.
MERLERANT (entrant discrètement) : Pardon, monsieur, je vous dérange.
PONTJARDIN : Un peu, oui.
MERLERANT : Je vous prie d’agréer mes excuses.
PONTJARDIN : Je les agrée.
MERLERANT : Mais je désirerais vous entretenir un instant.
PONTJARDIN : Un instant très bref ?
PONTJARDIN : Nous les avons.
MERLERANT : Peut-être est-ce l’heure de votre déjeuner ?
PONTJARDIN : Justement ! midi, midi précis !
MERLERANT : C’est aussi mon heure.
PONTJARDIN : Alors vous serez en retard.
MERLERANT : Oui... quoique je demeure très près d’ici... Mais il est telles
circonstance où l’on reste sourd aux sollicitations de la bête ! - Vous
n’êtes pas collectionneur, monsieur ?
PONTJARDIN : Non, monsieur.
MERLERANT : Oh ! monsieur ! mon compliment !
PONTJARDIN : Vous l’êtes... Je le devine à ce cri du cœur !
MERLERANT : Je le suis ! c’est une manie...
PONTJARDIN : ...Ruineuse.
MERLERANT : Peuh ! Ruineuse serait son moindre défaut, pour un
collectionneur, qui jouit, comme moi, d’une fortune considérable.
PONTJARDIN (avec élan) : Vingt-cinq mille livres de rentes, peut-être ?
MERLERANT : Plusieurs fois, monsieur, plusieurs fois, et qu’est-ce que
c’est que vingt-cinq milles de rentes ?
PONTJARDIN : Mais c’est... c’eût été le maximum de mon ambition ! Je
trouve même que ce n’est pas le comble du tact, que de venir faire
étalage de votre fortune, devant un concitoyen aussi... succinctement
meublé !
MERLERANT : Oh ! monsieur !... ma confusion... mes excuses... Je vous
ai fâché ?
PONTJARDIN : Non ! Je suis à une heure de l’existence où l’on voit de
haut !
MERLERANT : Allons, tant mieux !
PONTJARDIN : Mais comme cette heure est... comptée, je vous prierai
d’abréger.
MERLERANT : J’abrège. - Vous n’êtes pas collectionneur...
PONTJARDIN : Ça recommence ?
MERLERANT : Non ! Je continue : et c’est heureux pour moi, parce
qu’ainsi je crois que nous pourrons nous entendre.
PONTJARDIN (regardant autour de lui) : Est-ce que j’aurais à mon insu
quelque chose qui vous fit envie ?
MERLERANT : Précisément.
PONTJARDIN : Vous collectionnez des malles ?
MERLERANT : Non. J’aurais pu... mais ça ne s’est pas trouvé !
PONTJARDIN : J’y suis. (montrant son pistolet) Des pistolets !
MERLERANT : Vous y êtes !
PONTJARDIN : Je me disais aussi. Je n’ai qu’une malle... vide, et un
pistolet... chargé !
MERLERANT : Il est chargé ?
PONTJARDIN : Oui.
MERLERANT (rayonnant) : Une charge du temps.
PONTJARDIN : Ah ! non ! pas du temps !... Je n’aurais pas eu confiance.
MERLERANT (désappointé) : Tant pis ! Mais vous êtes pressé... Je le suis
aussi, c’est une affaire qui peut se bâcler : tenez-vous beaucoup à ce
pistolet ?
PONTJARDIN : Si j’y tiens ?... plus qu’à ma vie ; ça ne veut pas dire autant
que vous croyez, mais...
MERLERANT : Mais vous le donneriez pour cent francs.
PONTJARDIN : Ça ?
MERLERANT : Ça, oui !... le chiffre vous surprend... il n’y a qu’un
collectionneur pour offrir cinq louis d’un pistolet...
PONTJARDIN : ...Aussi dégradé.
MERLERANT : ...Plus dégradé que je ne croyais.
Il va pour le prendre.
PONTJARDIN : Touchez pas, il est chargé !
MERLERANT : Oui, mais il n’y a pas la mèche.
PONTJARDIN : Je l’ai là, la mèche.
MERLERANT (rayonnant) : Une mèche du temps ?
PONTJARDIN : Ah non, pas du temps, j’ai raclé une bougie de l’étoile.
MERLERANT : Tant pis !... (il examine le pistolet) Mais, mon cher
monsieur, voilà un pistolet qui ne partira pas.
PONTJARDIN : Vous dites ?
MERLERANT : Les dents de la roue sont usées par le frottement, et la
percussion manquera de vigueur... Essayez plutôt !
Il vise en l’air.
PONTJARDIN : Doucement, pas de prodigalité !... N’usez pas ma poudre
aux moineaux !
MERLERANT : Puisqu’il ne partirait pas.
PONTJARDIN : Vous me le jureriez ?
MERLERANT : Sur la tête de ma femme.
PONTJARDIN : J’aimerais mieux autre chose...
MERLERANT : ...De plus sacré ?... sur la tête de ma fille !
PONTJARDIN (s'affaissant sur sa malle) : Eh ! bien, me voilà bien ! je suis
bien !
MERLERANT : Qu’est-ce qui vous prend ?
PONTJARDIN : Volé !... Je suis volé !... Le Fouchtra m’a refait.
MERLERANT : Combien donc est-ce qu’il vous l’a vendu, ce Marcailhou
de malheur ?
PONTJARDIN : Vingt sous !
MERLERANT : Vingt sous ?
PONTJARDIN : Ça n’est pas exorbitant si vous voulez... mais que ferai-je
aussi d’un pistolet qui ne part pas ?
MERLERANT : Vous avez besoin d’un pistolet ?
PONTJARDIN : ...Qui parte, oui ! - Mais j’y songe... vous qui les
collectionnez... si vous aviez un, par hasard, dans votre poche?...
MERLERANT : De quel siècle ?