Un Quart dHeure avant sa Mort

Ferrier · Chapitre 3 sur 4

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Un Quart dHeure avant sa Mort

SCÈNE 3 : PONTJARDIN, puis BROUNDERBY.

PONTJARDIN : Oh ! du dix-neuvième siècle ! J’aimerais mieux. La

fabrication a fait des progrès !

MERLERANT : J’aime mieux aussi.

PONTJARDIN : Vous auriez l’objet ?

MERLERANT : Pas sur moi... mais chez moi... à quatre pas d’ici... dans ma

collection ! J’ai un double !

PONTJARDIN : Qui part ?

MERLERANT : À double détente !... un joli petit pistolet d’amateur.

PONTJARDIN : Oh ! Il ne serait pas joli, joli, pourvu qu’il parte !

MERLERANT : Il partira !... Le temps d’aller chez moi... de le charger... de

l’amorcer... vous ne perdrez pas au change !... (à part, en sortant) Ni

moi non plus !

SCÈNE 3 : PONTJARDIN, puis BROUNDERBY.

PONTJARDIN (seul) : Eh ! bien, voilà ce que j'appellerai un heureux

hasard ; sans ce collectionneur inattendu, je me demande comment

j’aurais fait pour me détruire ?... Il me restait la ressource des ponts ;

mais c’est bizarre, j’ai de la répugnance pour ces sortes de décès.

D’abord les quais sont couverts, le jour, d’une multitude d’indiscrets,

qui se font un malin plaisir de vous déranger. Il y a toujours des oisifs

pour plonger après vous et vous ramener sur la berge... où un agent de

l’autorité, mû d’ailleurs par les meilleures intentions, abuse de votre

état de faiblesse pour vous arracher le serment que vous ne

recommencerez plus ! Ça fait des histoires... des complications... des

rassemblements ! J’aime mieux le double du monsieur, le joli petit

pistolet d’amateur. - Tiens ! j’aurais dû lui demander d’où il savait

que celui-ci fût en ma possession ? C’est vrai qu’un quart d’heure

avant notre mort, nous devenons indifférents à toutes ces petites

curiosités mesquines !... L’intérêt pour moi c’est que mon pistolet

avait une valeur pour les collectionneurs... ce qui prouve que les

collectionneurs ont du bon quelquefois...

Il considère son pistolet sans voir entrer Brounderby.

BROUNDERBY (accent anglais, flegme britannique) : Combien ?

PONTJARDIN : Quoi ?

BROUNDERBY : Le pistolet.

PONTJARDIN (à lui-même) : Un second amateur !... Voilà des

coïncidences qu’on ne rencontre que dans la vie réelle !

BROUNDERBY : Combien ?

PONTJARDIN : Il est vendu.

BROUNDERBY : Ça m’est égal : je rachèterai.

PONTJARDIN (au public) : À la bonne heure. Celui-ci ne s’égare pas dans

des réflexions aussi inutiles que... déplacées ! Parlez-moi des Anglais

pour faire les affaires !

BROUNDERBY : Combien ?

PONTJARDIN (élevant la voix) : Il est vendu.

BROUNDERBY : Ça m’est égal : je rachèterai.

PONTJARDIN : Encore ! Soyons plus explicite : je l’ai cédé à un amateur

dont j’attends le retour.

BROUNDERBY : Combien ?

PONTJARDIN : Combien je l’ai cédé ?

BROUNDERBY : Yes.

PONTJARDIN : Vous voudriez m’offrir un bénéfice.

BROUNDERBY : Yes.

PONTJARDIN : Oh ! bien, je n’y tiens pas, je ne suis pas brocanteur,

j’avais besoin d’un pistolet...

BROUNDERBY : Comment ?

PONTJARDIN : N’importe comment, pourvu qu’il partit.

BROUNDERBY : Je dis : de quel siècle ?

PONTJARDIN : Du dix-neuvième siècle !... La fabrication a fait des

progrès.

BROUNDERBY : C’est facile.

PONTJARDIN : Vous en auriez un sur vous ?

BROUNDERBY : Non, je le regrette.

PONTJARDIN : Moi aussi, parce que je vous aurais donné la préférence ;

mon acheteur ne revient pas et je vous aurais donné la préférence.

BROUNDERBY : Voulez-vous un revolver ?

PONTJARDIN : Un revolver m’irait assez. Il y a plusieurs coups !

BROUNDERBY : Sept !... Je vais prendre un cab, et vous le chercher.

PONTJARDIN : Chez vous ?

BROUNDERBY : Au Grand-Hôtel. C’est dix minutes.

PONTJARDIN : Dans dix minutes, l'autre sera de retour avec son pistolet.

BROUNDERBY : Pas un revolver.

PONTJARDIN : Non ! mais un pistolet joli, joli...

BROUNDERBY : Je vous offre mieux.

PONTJARDIN : Sept coups.

BROUNDERBY : Et une arme de prix... montée en vermeil.

PONTJARDIN : En vermeil, ça me tenterait, mais dix minutes...

BROUNDERBY : vous êtes donc bien pressé ?

PONTJARDIN : Mon Dieu, oui. Je peux vous dire çà à vous ; vous êtes

Anglais, et vous pratiquez le respect... illimité de la liberté

individuelle...

BROUNDERBY : Vous voulez vous tuer.

PONTJARDIN : Vous l’avez dit. Je suis las des amertumes de cette vie, et

je prends mon ticket pour l’autre.

BROUNDERBY : Pourquoi vous ne vous servez pas de ce pistolet ?

PONTJARDIN : Pourquoi ?... L’amateur m’a dit qu’il ne partirait pas.

BROUNDERBY (examinant le pistolet) : Il partirait.

PONTJARDIN : Comment ? La dentition de la roue ?...

BROUNDERBY : Excellente.

PONTJARDIN : Vous êtes connaisseur ?

BROUNDERBY : Yes.

PONTJARDIN : Mais alors, le collectionneur...

BROUNDERBY : Le rival...

PONTJARDIN : Indélicat ! il m'assurait qu’il ne partirait pas pour me

décider à l’échange !... C’est un profond scélérat, et je vous donne la

préférence.

BROUNDERBY : Very well.

PONTJARDIN : Ce pistolet est à vous !

BROUNDERBY : Combien ?

PONTJARDIN : Mais rien du tout, c’est un présent ! Je vous demanderai

seulement la permission de m’en servir une dernière fois !

BROUNDERBY : All right.

PONTJARDIN : Même j’y songe... pour que vous soyez en règle après...

après moi...

BROUNDERBY : Un petit papier.

PONTJARDIN : Mon testament : (il écrit) « Je soussigné, sain de corps et

d'esprit, lègue à... monsieur ?... »

BROUNDERBY : Brounderby, de la maison Tussaud and Co.

PONTJARDIN : Brounderby de la maison Tussaud... de Londres... la

fameuse maison Tussaud ?...

BROUNDERBY : Le musée historique des figures de cire.

PONTJARDIN : Je sais : (il écrit) « Brounderby, le pistolet ci-joint... » je

signe et je date ! vous voilà tranquille.

BROUNDERBY : Thank you.

PONTJARDIN : Et maintenant, le temps d’ajuster la mèche...

BROUNDERBY : J’attendrai.

PONTJARDIN (très aimable, lui montrant la malle) : Mais prenez donc la

peine de vous asseoir, mon cher monsieur Brounderby.

BROUNDERBY (s’asseyant) : Thank you.

PONTJARDIN (ajustant la mèche) : Je n’abuserai pas de votre patience.

BROUNDERBY : À propos !... Une politesse en vaut une autre...

PONTJARDIN : Vous êtes bien bon, mais voyez-vous en ce moment...

BROUNDERBY : Si. La maison fait les affaires loyalement. Vous n’avez

pas d’héritier !