Un Quart dHeure avant sa Mort
SCÈNE 4 : Les mêmes, MERLERANT.
PONTJARDIN : Je n’en ai pas. Je ne laisse ni un héritier, ni un radis.
BROUNDERBY : Oh ! alors, votre convoi...
PONTJARDIN : Le convoi du pauvre.
BROUNDERBY : Very well ! enchanté ! vous me permettrez d’en faire les
frais.
PONTJARDIN : Quoi ? Vraiment ? Généreux insulaire...
BROUNDERBY (prenant un carnet dans sa poche) : Quelle classe ?
PONTJARDIN (revenant à lui, avec son pistolet armé) : Vous me
comblez !... Je m’en rapporte à votre générosité !
Il se vise la poitrine.
BROUNDERBY : Vous tirez là ?
PONTJARDIN : Au cœur ! pour ne pas me défigurer !... ne regardez pas !
BROUNDERBY : Oh ! ça ne fait rien.
PONTJARDIN : Mais... le spectacle...
BROUNDERBY : Précisément !... je n’ai jamais vu... ça m’intéressera !
PONTJARDIN : Alors regardez !
BROUNDERBY (il se lève) : Voulez-vous asseoir, vous serez mieux.
PONTJARDIN (s’asseyant sur la malle) : Merci ! y êtes-vous ?
BROUNDERBY (regardant attentivement) : Yes.
SCÈNE 4 : Les mêmes, MERLERANT.
MERLERANT (accourant) : Arrêtez !
PONTJARDIN : Ah vous voilà, vous ?
MERLERANT : J’arrive à temps. Qu’alliez-vous faire ?
PONTJARDIN : Vous ne prétendez pas m’empêcher ?...
MERLERANT : Au contraire. Je prétends. (à Brounderby) Et vous,
monsieur, vous restez impassible ?...
BROUNDERBY : Moi, j’ai l’habitude de ne pas me mêler de ce qui ne me
regarde pas.
PONTJARDIN : Une leçon de tact que monsieur vous donne !
MERLERANT : Mais, jeune homme...
PONTJARDIN : Mais, homme d'âge je ne vous connais pas !... ou plutôt, je
vous connais... et je vous méprise, car vous avez essayé de me mettre
dedans !
MERLERANT : Moi ! (tirant un petit pistolet de sa poche) Je vous
apportais un si joli petit pistolet !... un amour de petit pistolet !...
BROUNDERBY (l’examinant) : Ça... fabrication de Saint-Etienne, ça vaut
trente francs !
MERLERANT : Eh ! bien ?
PONTJARDIN : Eh ! bien, monsieur, lui, m’offre un convoi de... quelle
classe ?
BROUNDERBY : La quatrième vous suffit.
PONTJARDIN : Va pour la quatrième !... c’est un prix ça !
MERLERANT (inquiet) : Monsieur est donc amateur ?
PONTJARDIN : Monsieur est amateur !... et de plus monsieur est discret...
monsieur me laisse faire.
MERLERANT : Mais c’est abominable ! et vous voudriez que j’assistasse
de sang-froid...
PONTJARDIN : Qui voudrait que vous assistassiez ? Est-ce que je vous ai
invité ?
MERLERANT : Non !... c’est le hasard !... un hasard providentiel... car je
suis là, et je ne souffrirai pas que mon prochain... sous mes yeux...
d’un coup de pistolet...
BROUNDERBY : Quelle singulière nation ! Qu’est-ce que ça vous fait,
puisque vous ne connaissez pas monsieur ?
PONTJARDIN : Oui ! vous ne me connaissez pas ! et puis je vais vous
coller !
MERLERANT : Comment ?
PONTJARDIN : Vous allez voir. Qui est-ce qui a dit que mon pistolet ne
partirait pas ?
MERLERANT : C’est moi !
PONTJARDIN : Eh ! bien, de deux choses l’une : ou il partira, et vous
n’étiez qu’un misérable imposteur...
MERLERANT : Il ne partira pas.
PONTJARDIN : Alors que craignez-vous, homme trop charitable.
MERLERANT : Ce que je crains ? Je ne sais pas ce que je crains, vrai, car
il ne partira pas.
BROUNDERBY : Il partira.
MERLERANT : Je vous dis que non.
BROUNDERBY : Je vous dis que si.
MERLERANT : Je n’y connais !
BROUNDERBY : Voulez-vous parier ?
MERLERANT (indigné) : Oh !
BROUNDERBY : Cinquante livres qu’il partira.
PONTJARDIN (se visant) : Nous allons bien voir !
MERLERANT (l’arrêtant) : Arrêtez !
PONTJARDIN : Oh ! mais laissez-moi tranquille !
BROUNDERBY (prenant Merlerant par le bras) : Yes, laissez monsieur
tranquille !
PONTJARDIN : C’est ça, mon cher Brounderby, tenez-le !
BROUNDERBY : Je le tiens, allez !
MERLERANT : N’allez pas, ou je crie !
BROUNDERBY : Ça ne fait rien, vous serez mort avant qu’on n’arrive.
MERLERANT (se débattant) : Lâchez-moi, vous !
BROUNDERBY (à Pontjardin) : Feu, vous !... (Pontjardin se vise)
Attendez !... c’est pour savoir si le pari tient ?
MERLERANT : Un pari sauvage ?... Non !
BROUNDERBY : Alors, feu !
MERLERANT (criant) : Au secours !
PONTJARDIN (il tire, le pistolet rate) : Raté !
MERLERANT (avec joie) : Raté !
BROUNDERBY (le lâchant) : Raté ! (à Merlerant) Vous avez eu tort de ne
pas parier.
PONTJARDIN : Raté ! (à Merlerant) Vous ne vous voulez pas échanger
nos pistolets ?
MERLERANT : Non !
PONTJARDIN : En ce cas, mon cher Brounderby, j’attendrai dix minutes,
j’attendrai votre revolver...
BROUNDERBY : ...Monté en vermeil !... Je vais sauter dans un cab...
MERLERANT (l’arrêtant) : Un moment !
BROUNDERBY : Ah ! bien, non, les affaires sont les affaires... monsieur
m’a promis son pistolet... j’ai promis mon revolver à monsieur... je
vais sauter dans mon cab...
MERLERANT : Pardon, pardon, je suis le premier en date !
PONTJARDIN : Vous êtes le premier, mais vous faites des manières !... je
m’exécute bien, moi !
MERLERANT : Et c’est ce que je ne veux pas, sapristi ! que vous vous
exécutiez. Voyons, finissons-en !... Voulez-vous dix louis de votre
pistolet ?
BROUNDERBY (riant d’un air de défi) : Oh ! oh !
MERLERANT : Vingt ?
BROUNDERBY (même jeu) : Oh ! oh !
MERLERANT : Vingt-cinq ?
BROUNDERBY : Oh ! oh !
MERLERANT : Cinquante ?
PONTJARDIN : Eh ! bien, non, je ne veux pas d’argent ; je veux un
pistolet !
BROUNDERBY : Je vais sauter dans mon cab...
MERLERANT : Attendez donc, j’irais jusqu’à cent louis !
BROUNDERBY : Des enchères ?
MERLERANT : Des enchères ! je suis entêté comme un mulet !
BROUNDERBY : Moi aussi.
MERLERANT : J’ai des millions !
BROUNDERBY : Moi aussi.
MERLERANT : C’est une rivalité de collections !
BROUNDERBY : Un steeple-chase d’amateurs !
MERLERANT : Et un antagonisme de nationalités !
BROUNDERBY : J’aurai ce pistolet.
MERLERANT : C’est ce que nous verrons.
PONTJARDIN (s’interposant) : Messieurs, messieurs...
BROUNDERBY (le repoussant) : Vous, restez tranquille !
MERLERANT (même jeu) : Et allez vous asseoir ! J’ai dit deux mille
francs !
BROUNDERBY : Trois mille !
MERLERANT : Quatre !
BROUNDERBY : Cinq !
MERLERANT : Dix !
PONTJARDIN : Messieurs !
BROUNDERBY : Rien !... -Quinze !
MERLERANT : Vingt !
BROUNDERBY : Trente !
MERLERANT : Quarante !
BROUNDERBY : Cinquante !
PONTJARDIN : Mais, saperlipopette, voulez-vous m’écouter ? je ne veux
pas d’argent.
BROUNDERBY : Vous ne voulez pas cinquante mille francs...
MERLERANT : ...D’un vieux pistolet...
BROUNDERBY : ...Qui ne part pas ?...
PONTJARDIN : Un vieux pistolet, possible, mais qui a une valeur...
MERLERANT : ...Pour un amateur comme moi !
BROUNDERBY : ...Ou pour un musée comme le nôtre.
MERLERANT : Cinquante mille francs, c’est une somme...
PONTJARDIN : ...Pour un bourgeois... un petit bourgeois, qui placerait sa
petite somme... en petites rentes !... Mais moi j’ai mes idées sur la
fortune... j’ai eu un budget... et je ne veux pas changer ça à mes
combinaisons.
MERLERANT : Eh ! bien, dites votre prix ?
PONTJARDIN : Vous ne me le donneriez pas.
BROUNDERBY : Dites tout de même !
MERLERANT : Soixante mille francs ?
BROUNDERBY : Soixante-dix ?
MERLERANT : Quatre-vingt ?
BROUNDERBY : Cent ?
PONTJARDIN : Ouf ! vous allez me donner des tentations... ! Et comme
c’est désagréable !... Quand on est résolu... quand on n’a pas
déjeuné... quand on a écrit au commissaire de police...
MERLERANT : Vous avez écrit ?
PONTJARDIN : Oui, mais ma lettre a fait comme mon pistolet, elle n’est
pas partie !... et je meurs de faim... ce qui n’est pas la forme de
suicide que j’avais choisie... et vous commencez à m’ennuyer tous les
deux... avec vos offres affriolantes qui me plongent dans des
perplexités bêtes, car, après tout, cent mille francs...
BROUNDERBY : C’est mon prix !
MERLERANT : Cent cinq !
BROUNDERBY : Cent dix !
MERLERANT : Cent quinze !
BROUNDERBY : Cent vingt !
MERLERANT : Cent vingt-cinq !
BROUNDERBY : Cent cinquante !
MERLERANT : Deux cent !
PONTJARDIN : Assez, assez, je demande à réfléchir... deux cent mille
francs, un pistolet hors d’usage... Mais qu’est-ce qu’il a donc, mon
pistolet, pour valoir deux cent mille francs ?...
MERLERANT : Pour un amateur comme moi !
BROUNDERBY : Ou pour un musée comme le nôtre !
PONTJARDIN : Il a du style ?
MERLERANT : Le plus pur.
PONTJARDIN : Il est du... ?
BROUNDERBY : XIXe siècle.
PONTJARDIN : Et après ?
MERLERANT : Après ? tenez ! jouons cartes sur table ! Regardez la date
sur la batterie !
PONTJARDIN (regardant) : 1560.
BROUNDERBY : Le nom de l’arquebusier.
PONTJARDIN (même jeu) : Philippe-Hardy-Angoulême.
MERLERANT : L’écusson sur la contre-batterie !
PONTJARDIN : Trois poutres debout, sur champ d’outre-mer.
BROUNDERBY : Les initiales sur la gâche.
PONTJARDIN : J.P.M.
MERLERANT : Tout ça ne vous explique pas ?
PONTJARDIN : J.P.M. ?... Paris, Lyon, Méditerranée !
BROUNDERBY : Non.
MERLERANT : Rappelez-vous !... 1563 ? le siège d’Orléans ?...
PONTJARDIN : Jeanne d’Arc ?
MERLERANT (haussant les épaules) : En 1563 !
BROUNDERBY : Si vous connaissiez le musée Tussaud et compagnie,
vous auriez vu un groupe de cavaliers, dont l’un, monté sur un cheval
blanc, et entouré de ligueurs chancelle sous un coup de pistolet que
lui tire un huguenot, monté sur un cheval alezan.
PONTJARDIN : J’y suis !... c’est le pistolet authentique...
MERLERANT : ...Avec lequel Jean Poltrot de Méré, gentilhomme de
l’Angoumois, assassina, en 1563, le duc de Guise assiégeant Orléans ! PONTJARDIN : Et vous êtes certain ?
BROUNDERBY : 1560.
MERLERANT : Philippe-Hardy !
BROUNDERBY : Angoulême.
MERLERANT : Trois poutres... poltre... Poltrot.
BROUNDERBY : ...Sur champ d’outre-mer... mer... Méré.
MERLERANT : J.P.M. Jean Poltrot de Méré !
PONTJARDIN : Oh ! l’histoire ! est-ce beau, l’histoire !
BROUNDERBY : Deux cent mille francs.
MERLERANT : Pardon, c’est mon prix !
BROUNDERBY : Eh ! bien, deux cent cinquante !
PONTJARDIN : Sapristi, nous brûlons !
MERLERANT : Trois cent !
PONTJARDIN : Monsieur brûle !
MERLERANT : Une observation ! à prix égal, je solliciterai la préférence !
BROUNDERBY : Pourquoi ça ?
MERLERANT : Comme français ! j’en appelle au patriotisme de
monsieur !
PONTJARDIN : L’observation me touche !
MERLERANT : De plus... car j’espère que nos relations n’en resteraient
pas là, s’il plaisait à monsieur de revoir quelquefois son pistolet...
BROUNDERBY : ...Monsieur, chez nous, aurait l’occasion de voir London.
MERLERANT : Chez moi, monsieur n’aurait que quelques pas à faire...
voici ma carte.
Il lui remet sa carte.
PONTJARDIN : L’observation me touche encore ! (il regarde la carte)
Oh ! oh ! oh !
MERLERANT : Quoi ?
BROUNDERBY : Cette émotion ?
MERLERANT : Cette joie ?
PONTJARDIN (lisant) : "Stanislas Merlerant !" Vous êtes Merlerant ?
MERLERANT : Stanislas.
PONTJARDIN : Vous avez une fille ?
MERLERANT : Adélaïde.
PONTJARDIN : Dix-huit à vingt ans ?
MERLERANT : Dix-neuf.
PONTJARDIN : Elle était à Vichy, l’été dernier ?
MERLERANT : Avec sa tante.
BROUNDERBY : Tout ça nous détourne !...
PONTJARDIN : Au contraire, tout ça nous ramène. (à Merlerant) Vous
avez dit trois cent mille francs !
MERLERANT : C’est salé !
PONTJARDIN (à Brounderby) : Et vous ?
BROUNDERBY : Trois cent cinquante !
MERLERANT : Trois cent soixante-quinze !
BROUNDERBY : Quatre cent mille !
PONTJARDIN : Une minute ! (à Merlerant) Quelle dot donnez-vous à
votre fille ?
MERLERANT : Cinq cent mille.
PONTJARDIN : La valeur de mon pistolet !
MERLERANT (désignant Brounderby) : Monsieur n’irait pas jusque-là ?
BROUNDERBY : J’attends vos enchères !
PONTJARDIN : Eh ! bien, monsieur Merlerant, je me nomme le vicomte
Alcide de Pontjardin, j’aime mademoiselle Adélaïde, et je ne
m’illusionne pas en avançant que je ne lui suis pas indifférent !
Accordez-moi sa main, et mon pistolet est à vous !
MERLERANT : Mais...
BROUNDERBY : Il hésite !... Monsieur le vicomte...
PONTJARDIN : Vous avez une fille aussi ?
BROUNDERBY : J’ai une nièce ! Voulez-vous ma nièce, et cinq cent mille
francs ?
MERLERANT : Je demande la préférence !
PONTJARDIN : Vous l’avez !
MERLERANT : Mais vous croyez que ma fille consentira ?
PONTJARDIN : Puisque nous nous aimons !
MERLERANT : Et vous renoncerez à vos projets de suicide ?
PONTJARDIN : Puisque vous me faites vingt-cinq mille francs de rente.
MERLERANT : C’est vrai !... (regardant à sa montre) Midi et quart, venez
vous déjeuner avec nous, mon gendre ?
PONTJARDIN : J’allais vous l’offrir, beau-père !
Il lui prend le bras.
MERLERANT : Mais dites donc, après tout, je fais une bonne affaire !
PONTJARDIN : Dame ! pour le même prix, vous avez un gendre...
MERLERANT : ...Et un pistolet !
PONTJARDIN (à Brounderby) : Vous, mon cher Brounderby, sans
rancune ?...
BROUNDERBY : Oh ! non. (à part, tirant de sa poche le papier de la
scène troisième) Je garde le testament... il mourra... tôt ou tard !
FIN
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