Visages d'hier et d'aujourd'hui

André Beaunier · Chapitre 10 sur 20

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Visages d'hier et d'aujourd'hui

Swinburne

L’Angleterre a perdu le plus illustre de ses poètes contemporains, lorsque mourut Algernon-Charles Swinburne, ancien révolutionnaire de lettres, qui dut longtemps et durement batailler, qui ne triompha point sans peine et qui enfin vieillissait dans une gloire incontestée.

Les novateurs qui ont imposé leur exigence achèvent leur vie tumultueuse en patriarches pathétiques et sereins. Alors, ils sont un exemple significatif et profitable, car ils enseignent à une ardente jeunesse qu’il est bon d’avoir été révolutionnaire et ils enseignent qu’il est inutile de l’avoir été.

Swinburne étudia premièrement à Oxford et il acquit, dans la célèbre et savante université, une remarquable culture classique. On le devine humaniste d’abord. Et son aventure anglaise a quelque analogie avec celle de nos humanistes français de la Renaissance, qui, enchantés de littérature païenne, aboutirent à une sorte de panthéisme joyeux.

Cela est ancien, chez nous; et, en Angleterre, assez neuf ou, du moins, récemment renouvelé. Car le cas de Swinburne n’est pas isolé. Un Shelley, par exemple, a subi les mêmes péripéties spirituelles. Comme les Latins et les Grecs, qu’on retrouvait, qu’on inventait, suscitèrent le grand mouvement naturaliste de notre seizième siècle, un Shelley et un Swinburne apparaissent, en notre temps, ainsi que des intelligences en qui travailla, ressuscité, le levain de la pensée antique. Pour entrer dans cette idée, il nous faut faire abstraction du patient, profond et subtil traitement qu’imposa notre dix-septième siècle aux poètes et aux philosophes d’Athènes et de Rome afin de les adapter à notre génie français et à notre civilisation chrétienne. Ils devinrent classiques, à la française; et, ce qu’ils avaient de subversif, ils le perdirent. Mais, en eux-mêmes, pris absolument, ils étaient un germe inquiétant: on le vit bien, dans la France du seizième siècle; et on le vit encore, en Angleterre, quand Swinburne publia ses Poèmes et Ballades.

Les poèmes et les ballades de Swinburne, qui parurent en 1866, reprenaient avec liberté les fables de la littérature antique. Ils les interprétaient comme des symboles de la nature, de la matière féconde, de la sensualité première et durable; ils commentaient, avec une superbe abondance, l’invocation à Vénus qui est, dans le poème de Lucrèce, comme l’allégorie primordiale du monde; ils aboutissaient à un pessimisme lyrique où les puissances de la vie étaient laborieusement déchaînées.

La publication des Poèmes et Ballades fut un scandale auquel collabora tout ce que l’Angleterre avait alors de critiques. Ils accusèrent Algernon-Charles Swinburne de fonder une abominable école et qu’ils dénommaient, eux, «l’école de la chair». Ils protestaient au nom de l’idéalisme, au nom du spiritualisme: et l’intention les excuse. Mais ils n’avaient pas vu que le panthéisme est une belle et vaste idéologie toute pleine du mystère indispensable et que la matière ou l’esprit, substances premières conçues comme l’âme universelle, se confondent magnifiquement.

Les Poèmes et Ballades, avec la polémique qu’ils suscitèrent, fondèrent la réputation de Swinburne, lequel put désormais avancer plus posément le long de son chemin de gloire.

En 1870, il composa une Ode sur la proclamation de la république française. Et, si alors il manifesta des opinions politiques avancées, cette fois encore il ne fut pas tout à fait un novateur: Shelley aussi avait été républicain. Mais la récente révolution française ne cessa point de le hanter.

Après cette erreur, il devint de plus en plus sage. Son génie, qui avait conquis l’indépendance et la sécurité, se fit moins combatif. Fort de ses hautaines idées et tranquillisé par la victoire, Swinburne régna.

Le panthéisme de naguère—en vérité, certes, et puis surtout dans l’opinion publique—se transforma en un superbe sentiment de la nature. Il apparut que jamais on n’avait chanté la mer si splendidement, avec une telle délicatesse juste et poignante, avec de tels mots imprégnés de grand air, de large humidité, de sel, et sur de tels rythmes pareils au mouvement des vagues, au flux des eaux et au remous des océans.

En 1886, Swinburne publia une Vie de Victor Hugo. Il admirait le poète du Satyre et, à bien des égards, il pouvait se réclamer de lui. Il est, à sa manière, un romantique,—mais un romantique anglais, qui en outre a subi l’influence directe de Shakespeare et de Shelley et qui a pour contemporains, pour amis, pour frères d’art, les préraphaélites.

Ceux-ci retournaient à la nature par l’intermédiaire des peintres du quattrocento, comme lui par l’intermédiaire de ses lectures d’humaniste. Et ils furent, les uns et l’autre, des artistes en qui le passé suscita de la nouveauté vive.

De même qu’il avait, par les idées maîtresses de sa poésie, surpris et choqué l’Angleterre de 1866, Swinburne déconcerta ses lecteurs par la forme de ses poèmes. Il ne craignit pas d’être obscur; et peut-être, parfois, rechercha-t-il d’être, au moins, difficile. A présent que sont enregistrées les audaces, on le représente comme un grand inventeur de rythmes; il était curieux de belles et nouvelles combinaisons métriques; et il voulait que sa poésie eût un caractère musical.

C’est ainsi qu’après avoir été en grande faveur auprès de nos parnassiens—il collabora au Tombeau de Théophile Gautier,—on le vit adopté par nos symbolistes. Ils le tenaient en haute estime. Les jeunes revues, il y a quelques années, le traduisaient volontiers. Il est un symboliste, en effet; et il mérita, par ses qualités, voire par ses défauts, l’hommage des novateurs de chez nous.

Algernon-Charles Swinburne est mort à soixante-douze ans. C’est un grand âge, pour un révolutionnaire. Mais il vivait, à la fin de son existence, fort retiré, dans une gloire chèrement obtenue, dans le calme qui succède aux énergiques et vieilles polémiques.