Visages d'hier et d'aujourd'hui
Albert Samain
On ne le voyait jamais. Sa courte existence n’a pas fait de bruit.
Et sa jeunesse la voici. A quatorze ans, il quitta le lycée pour entrer, comme saute-ruisseau, dans une banque. Puis on le mit dans le courtage des sucres, où il vécut très malheureux pendant plusieurs années, travaillant du matin au soir et, le dimanche, jusqu’à deux heures. Ensuite, il entra dans l’administration. Cependant, il lisait et songeait.
C’est lui-même qui l’a conté, dans une lettre. Et il ajoutait: «Heureusement, la petite bête avait la vie dure, il faut croire!»
Un instant, la gloire l’effleura; mais il avait le mépris, la haine et la peur du vacarme que fait la renommée: la poésie était, pour lui, une joie secrète et confidentielle.
Et puis, un jour, à quarante ans, il est mort.
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Son premier volume, Au jardin de l’Infante, parut en 1893. Samain publia ensuite quelques vers dans des revues; plus tard, un petit recueil de courts poèmes, quelques contes en prose: c’est tout. Son œuvre n’est pas abondante. Elle a un charme aigu, pénétrant et comme un parfum délicieux, qui entête.
C’est une poésie de solitaire, la rêverie d’une pensée qui ne s’épanche pas au dehors et qui, retirée en elle-même, y devient plus ardente et douloureuse.
Aucun poète ne fut plus effaré de la foule, plus craintif de la vie. S’il consent à en écouter, mais de très loin, le vain tumulte, ce n’est que pour en prendre davantage l’horreur et se sentir plus seul dans l’intimité de sa méditation. Toute exubérance l’offensait, toute révélation de lui l’inquiétait. Il ne voulait que respirer à l’écart, comme un trésor clandestin, «le lys de solitude». Attentif à son âme, il en épiait les mouvements divers, les désirs vagues, les mélancolies; et il se faisait un jeu cruel d’en noter avec précision les inguérissables souffrances. L’idée de la fatalité le menait à se résigner, l’empêchait au moins de se manifester en cris de désespoir. Il était «doux en ses sanglots».
Une fois, il écrit à un jeune homme; et il lui signale comme le premier devoir de «se retrouver» sous l’amas de tout ce qu’apportent lectures, entretiens, bavardages. Il faut tirer le triple verrou de sa porte, s’enfermer dans sa chambre, se demander ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, se répondre avec loyauté; il faut avoir tout le courage, faire tous les sacrifices; il faut tâcher de démêler «sa pauvre petite personnalité, exténuée mais vivante tout de même». «Elle est forcément timide, presque honteuse de se voir toute nue, et elle se semble indigente. Qu’importe? C’est elle seule qui est la vérité. Elle tient dans sa main la petite lampe merveilleuse qui seule met dans une œuvre des points lumineux.» Il faut «être naturel, exprimer sa nature humblement et se résigner; on n’en a qu’une».
Seul avec lui, Samain prenait de l’audace. Il rêvait de musiques frissonnantes, de parfums forts qui eussent exalté son extase. A la torpeur fatigante de son imagination succédaient de frémissants désirs, vibrants comme «des sons d’archets». Une sorte de nostalgie lui venait, un souhait de sentir de plus fines impressions le frôler, d’arriver aux extrêmes confins de la pensée en mal d’elle-même, jusqu’à l’exquis enchantement, jusqu’à «ne plus savoir ce que la vie est devenue». Songe d’amour, songe de tendresse caressante et de confiante intimité, d’adorable communion dans la tranquillité des soirs, de douce paix à l’heure où il serait doux de rentrer ensemble; songe de luxure aussi, que traversent, comme de chauds éclairs, les images de sensualité, enlacement des bras, belles étreintes, baisers des bouches. Songe d’amour et rêve de la mort!… Puis, comme lasse, l’âme retombe à sa tristesse et, calmée, entrevoit avec exactitude le réel. Douloureux chemin de la clairvoyance!… Elle aperçoit alors, cette âme, la vanité de son enthousiasme; elle insulte l’amour, dont la chimère l’a déçue, et, revenue enfin de la dernière folie qu’est la colère, de la dernière illusion qu’est le désespoir, elle s’abandonne à son malheur sans surprise, elle s’enferme dans le sûr refuge de sa fantaisie.
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A noter de tels états de conscience, infiniment subtils et complexes, Albert Samain dépensait l’art le plus délicat, le plus méticuleux et, en outre, classique. Il fut toujours docile aux règles de la métrique ancienne; et, s’il rechercha les sentiments rares, il ne voulut employer à les rendre que les moyens habituels. Les innovations prosodiques qu’on hasardait autour de lui ne l’ont pas détourné des méthodes parnassiennes. Il écrit généralement en alexandrins réguliers, soigne ses rimes; et, s’il déplace quelquefois la césure, c’est avec précaution. Ou bien, combinant le grand vers avec des mètres plus légers, il compose des strophes ingénieuses. Jamais, dans ses recherches de rythmes nouveaux, il n’aboutit au vers libre.
Il semble qu’il ait parfois senti la gêne d’une forme si impérieuse. Or, il aimait, dit-il, l’indécis et le vague, l’incertaine rêverie qui ne se fixe pas avec dureté mais qui flotte et va se perdre dans l’air léger, les visions que ne limitent pas des contours nets. Comment concilier cette poésie de pénombre et de mystère avec l’usage de ces parnassiens qui cherchaient l’éclat, l’évidence? Plus d’une fois, le poète du Jardin de l’Infante croit deviner qu’il faudrait à son rêve, «jaloux de ne se définir», l’accompagnement d’une musique; à «son cœur infini, son cœur misérable», le bercement d’une merveilleuse harmonie. Il souhaite alors des vers singuliers, des vers «doux, mourant comme des roses».
Mais, fidèle ainsi que Verlaine aux règles du Parnasse, il sut pourtant donner à ses vers un son de mélancolie contemplative qu’on n’entend pas ailleurs.
S’il refusa de recourir au vers libre comme à une forme de poésie plus souple et plus diversement expressive, une autre invention d’alors eut pour lui de l’attrait, le symbolisme. Il est vrai que le plus grand nombre de ses poèmes sont écrits en «style direct», si l’on peut dire. Mais souvent, désespérant peut-être de décrire avec exactitude, d’analyser avec rigueur ses sentiments et ses idées, il se contente de les évoquer par l’allusion d’une image.
Le titre même de son livre, Au jardin de l’Infante, est une allégorie qu’il développe et qu’il explique dans le premier poème. Ailleurs, l’allégorie n’est plus commentée et, pour ainsi dire, traduite; mais elle reste à l’état de symbole. Alors, l’image n’est plus un ornement, mais un moyen d’expression. Conscient des concordances qui unissent les choses entre elles et des liens qu’aperçoit la pensée entre les détails divers du monde physique et les éléments du monde moral, le poète recourt à ces analogies.
Mais il est rare que Samain se fie à ce stratagème. Les nouveautés lui faisaient peur et, timide, il préférait de plus simples esthétiques.
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Après la poésie intime, élégiaque du Jardin de l’Infante, il parut demander le repos à une poésie plus impersonnelle, objective. C’est le second degré de l’art, quand l’âme n’est plus contente de parler d’elle, même en un langage qui lui donne le change. Elle se met à parler d’autre chose: c’est le dernier renoncement.
Les plus parfaits poèmes qu’eût écrits Samain jusqu’alors étaient des sortes de «fêtes galantes», petits tableaux à la Lancret, d’un sentiment délicat, d’une couleur fine. C’est l’antiquité, qu’on trouve dans son deuxième recueil, Aux flancs du vase, l’antiquité de l’Anthologie, celle aussi de Chénier, gracieuses idylles, scènes champêtres, bergeries. Voici le cortège d’Amphitrite qui se déroule sous la pureté du ciel; et Pamyre qui danse avec l’accompagnement de la flûte: son voile s’élargit, se gonfle, se creuse, se déploie, tourbillonne et puis colle à son corps charmant et la révèle; et la petite Chloris qui, près de l’étang, prend une grenouille et bientôt s’effraie de sentir sous ses doigts battre le cœur de la bestiole; et Xanthis, qui se baigne et voit soudain surgir le Faune; et l’enfant Palémon, qui lutte contre un bouc pour le faire rentrer à l’étable; Amymone, qui caresse entre ses seins une tourterelle; Rhodante, qui s’étire dans la langueur du soleil chaud; Axilis, le pâtre, qui, dans le doux paysage d’aurore, auprès du ruisseau, tressaille du frisson du monde; et Nyza, qui, le soir, chante d’une voix si pure des rondes d’anciens jours. Ailleurs, c’est le travail des labours, des vendanges, la saine activité dans la nature bienveillante. Aux prés, les bergers mènent leurs troupeaux paître; aux champs, la moisson s’accomplit. Sur le seuil des chaumières, apparaît le bonheur bucolique; près des rives ombragées, les amants récitent l’éternel dialogue.
Ces petites scènes sont peintes, comme par Douris, Euphronios ou Brygos, aux flancs du vase. Et, dans le vase, il y a la cendre du passé, tiède encore.
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Quelques poèmes que Samain publia ensuite, ici ou là, sont d’un autre caractère. Son Nocturne provincial a un peu la grâce falote et la fantaisie étrange de Laforgue, avec plus de justesse dans le vocabulaire, plus de sûreté dans la syntaxe. Le grand poème de la Peau de bête est d’une puissance farouche, d’une sinistre grandeur. On ne peut deviner ce qu’allait devenir ce poète de quarante ans.
Il laissa enfin trois petits contes en prose.
Le caractère de son talent n’est pas celui d’un romancier: il était trop jaloux de se tenir à l’écart et de se réfugier dans son rêve pour acquérir les bien faciles qualités de nos observateurs.
L’histoire de Divine Bontemps, bien qu’on la sente vraie et qu’elle soit extrêmement touchante, est, en somme, une délicate analyse de moraliste interprétée au moyen d’une fiction. Divine Bontemps était une petite fille qui avait une singulière énergie de tendresse; mais elle regardait l’aveu de ses sentiments comme un péché. Elle était venue au monde «avec la honte de son cœur»; et sa pudeur morale avait tous les raffinements douloureux de la pudeur physique: qu’on devinât l’émoi qui la troublait, et elle éprouvait «l’intolérable malaise de la nudité». Sa vie fut désolante, jusqu’à ce qu’elle désirât d’en être délivrée; seulement, «elle n’osait pas demander à Dieu de mourir».
Xanthis était, dans une vitrine Louis XV, une petite statuette de Tanagra fort plaisante qui, la nuit, dansait comme naguère sous le péristyle du temple d’Artémis. Elle tourna la tête d’un vieux marquis en porcelaine de Saxe, dont elle apprécia la distinction parfaite. Puis elle s’amouracha d’un musicien en biscuit, lequel lui donna l’amour éperdument exquis. Un faune robuste, en bronze, l’enivra de chaude passion. Elle goûta ainsi toutes les sortes de la tendresse. Mais, un beau soir, une idée perverse la prit d’aller se mettre sur les genoux d’un hideux magot chinois qui d’abord l’avait effrayée par sa grimace. Le Faune l’aperçut, se fâcha, la brisa. Et la destinée de Xanthis de Tanagra symbolise «la vanité des amours passagères et la mélancolie des fragiles destinées».
J’aime surtout l’histoire d’Hyalis, le petit faune aux yeux bleus, né d’un ægypan très gaillard et d’une mortelle frivole, dans les bois de Mycalèse. De sa double origine il tenait une double nature. Il se désabusa des faciles caresses des nymphes. Il fut amoureux du Nyza, fille de Glaucos, pour l’avoir vue, près d’une vasque de marbre, jeter du pain à ses colombes. Il mourut de cet amour, parce que la blanche Nyza n’eut pour lui que du mépris. Le vieux porcher du fermier Lycophron, sage entre les sages, l’avait averti: «Hyalis, la première loi du monde est la conformité des êtres à leur destinée; l’âme qui regarde par tes yeux n’est pas celle d’un faune et je crains qu’il ne t’en arrive malheur!…»
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Albert Samain s’était retiré dans «l’île d’émail» de sa fantaisie, loin des contacts de la réalité, blessé par la vie, comme cette Galswinthe que les barbares offensaient,—«blanche morte étendue au plus doux de mon cœur,—vase mélancolique, ô Galswinthe, ma sœur…»