Visages d'hier et d'aujourd'hui
Jean Lahor
Henry Cazalis, pour entrer en littérature, se souvint de Lahore, capitale du Pendjab, fière du palais de Djihanghir, de ses bazars et de sa mosquée des Perles; il se souvint de Lahore qu’il ne connaissait pas, ville lointaine dont le nom seul suffisait à lui enchanter l’imagination. Et il devint Jean Lahor, pour attester que le songe de l’Inde le consolait des tristesses occidentales et qu’il admirait Leconte de Lisle.
Tout de même, il resta médecin. Et, comme s’il avait, ainsi que le jeune Bouddha, reçu l’avertissement des trois rencontres, attentif à la vieillesse, à la maladie, à la mort, il n’omit pas de soigner avec cœur et science la pauvre humanité.
Il a publié l’Illusion, qui est un recueil parnassien, et l’Alimentation à bon marché, saine et rationnelle, qui est l’ouvrage d’un savant et d’un sociologue. Le double principe de sa destinée est marqué par le contraste de ces titres.
Dans sa jeunesse, il a été l’ami de ce groupe de peintres, de musiciens qui s’était constitué autour d’Henri Regnault et de Georges Clairin. Ses premiers vers sont à peu près contemporains du beau temps de l’école parnassienne. Et puis les questions pratiques l’ont requis et il s’est consacré à elles avec autant de zèle qu’il en avait mis, naguère, au service de la pure beauté. C’est l’originalité de son personnage et c’est le caractère de son rêve, qui ont produit de la littérature hautaine et de la philanthropie.
Poète, il apparaît comme un élève de Leconte de Lisle, mais comme un élève qui, tout en subissant la discipline du maître, garde intacte son individualité. En lisant l’Illusion, on se dit que ce recueil, si Leconte de Lisle n’eût point écrit, marquerait une des grandes dates de la poésie du dix-neuvième siècle; on se dit aussi que, sans Leconte de Lisle, on ne l’aurait peut-être pas eu. Tel qu’il est, il a son charme et il mérite l’admiration.
Jean Lahor a pénétré beaucoup plus avant que son maître dans la philosophie de l’Inde. Il ne l’a pas seulement appréciée comme un prétexte à de splendides et pathétiques poèmes: il l’a, pour ainsi dire, adoptée. Il en a nourri sa pensée, et non pas seulement son art.
Cependant, c’est Leconte de Lisle qui avait, aux yeux des passants, l’air d’un bouddhiste véritable. Ma jeunesse le vit, dans le quartier de l’Odéon, magnifique et morne; il se promenait avec l’allure lente de qui connaît l’inanité de la durée. Et il portait un monocle, sans doute; mais il ne regardait évidemment pas le voile trompeur de Maïa, si beau pourtant, les beaux matins, dans le jardin du Luxembourg. Et il se promenait, parce qu’il est aussi vain de rester immobile, parmi les apparences de la fuyante réalité, que de marcher, en fumant un cigare.
Tandis que Jean Lahor était tout simple, remuant, assez bavard. On l’eût pris pour un homme qui n’a pas emprunté le moins du monde sa philosophie à l’Asie très mystérieuse. Il avait cette aimable sincérité; il avait encore d’autres vertus.
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Voici quelques années, le bouddhisme était à la mode. On crut un instant qu’il s’établirait chez nous à l’état de religion. Peu s’en est fallu que, du moins, il ne créât un snobisme. C’est déjà bien joli.
D’ailleurs, il ne sied pas d’en rire, tout simplement. Les doctrines de chez nous étaient dans un terrible désarroi et la sagesse de l’Inde ancienne fut peut-être le réconfort de maintes consciences. Aux époques où l’on semble délaisser les églises, les chapelles ont plus de fidèles que jamais; et les temples des dieux étrangers se multiplient, dans les cités qui négligent leurs dieux anciens.
Le snobisme, en pareil cas, est le naïf hommage d’âmes dociles et ferventes, un peu étourdies, mais qui se réjouissent véritablement d’avoir trouvé l’objet d’une ferveur provisoire. Jean Lahor a été l’un des apôtres de cette paradoxale renaissance, et avec quelle loyauté!… Si des néophytes allèrent un peu loin, ce n’est pas sa faute; et je me figure qu’il en souffrit.
L’Illusion, c’est le voile divers, magnifique et trompeur de Maïa, que Leconte de Lisle ne daignait pas regarder, lorsqu’il se promenait sous les yeux déférents de la jeunesse des écoles; c’est l’universel enchantement de la vie et de ses apparences qui ne sont pas l’image d’une réalité suprasensible; c’est l’adorable duperie des heures. Vers le même temps où le jeune Bouddha préludait, au cœur lointain de l’Asie, le Grec Héraclite composait la philosophie du Devenir, que le monde hellénique n’adopta point; mais le bouddhisme allait constituer la profonde croyance de là-bas. C’est un dogme de désolation; c’est le plus émouvant pessimisme qui ait jamais été vécu. Pour résister là contre et pour rester indemne d’une telle contagion, trop séduisante, de lyrisme désespéré, il a fallu tout le divin optimisme des Grecs et leur légèreté charmante. L’Orient douloureux en fut bouleversé. Chez nous, il y a des heures où la tentation est forte.
Jean Lahor l’a subie. Ses poèmes bouddhiques sont beaux et comme amèrement ressentis. Ils sont beaux en l’honneur de la duperie délicieuse, et amers de la déception. La forme en est luxueuse et fine. Ce parnassien connaît à merveille son métier; il joue avec les mots comme un émailleur avec les paillons, comme un jongleur avec les boules, comme un musicien avec les sons. Seulement, à la différence de quelques autres parnassiens, il ne cesse pas d’être l’esclave de sa pensée. Pour le juste souci de l’idée, il est, en quelque sorte, le Vigny du Parnasse, le seul Vigny d’un groupe qui a possédé maints petits Victor Hugo. Et, certes, il est moins grand que Vigny; mais aussi le Parnasse n’eut pas l’ampleur et la puissante fécondité du romantisme. Toute mesure gardée, ce poète philosophe emporte une double louange.
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Poussé à sa limite extrême, le pessimisme aboutit à la négation de l’existence. Si Schopenhauer ne s’est pas tué, c’est aussi qu’il aimait à boire de la bière, à invectiver contre Hegel et à jouer de la clarinette: ces divertissements lui permettaient d’oublier et de négliger ses conclusions dialectiques. Mais divers schopenhaueriens, à qui manquaient de tels amusements, n’eurent pas l’entrain de continuer à vivre.
Tout aussi aisément,—disons, tout aussi logiquement,—le pessimisme, poussé à sa limite extrême, a pour conséquence un vaillant sursaut de la volonté. Il mène au nihilisme ou au stoïcisme, indifféremment. Tant il est vrai que les doctrines sont à la disposition des âmes qui les accueillent, bonnes servantes, promptes à obéir.
Et l’on pervertit les doctrines ou on les sanctifie, comme à son gré.
Jean Lahor a choisi le stoïcisme. Il a écrit des Vers dorés, dignes de l’énergique antiquité, dignes aussi de Corneille. Et il a écrit la Gloire du Néant, qui est une superbe révolte idéologique. Il a organisé là une sorte de catéchisme du «pessimisme héroïque». La thèse apparaît bien, dans ces lignes très belles: «Je bénis tout ce qui m’a menti, l’illusoire beauté des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui peuvent encore donner aux hommes l’espoir, la force et la joie. Je bénis tout ce qui est grand: les grandes montagnes, les grands fleuves, l’océan sans bornes et les poèmes, profonds comme des forêts, et tout ce qui peut faire oublier l’étouffante limite de la vie… Je bénis tout ce qui m’a trompé, tout ce qui m’a consolé d’être.» C’est une arrogante, brusque et fière réponse à l’Illusion. Ou, plutôt, c’est une deuxième illusion,—mais volontaire, celle-ci.
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Désormais, nous concevons sans peine que ce bouddhiste, qui fut pieux au nirvâna de Çakya-Mouni, ait pu, sans renoncer à son nihilisme philosophique, adopter, dans la pratique, les manières d’un optimiste confiant.
Jean Lahor eut le souci des masses populaires et de l’aide qu’on peut leur donner; il s’est préoccupé de leur bien-être matériel et de leur plaisir intellectuel. Il a écrit les Habitations à bon marché et l’Art pour le peuple à défaut de l’art par le peuple. Il a été un homme d’action.
Il aimait passionnément son pays; les sophismes de Çakya-Mouni ne l’en avaient pas détourné. Pendant la guerre, quand ses camarades d’art étaient aux avant-postes et quand son ami Regnault se faisait tuer, lui, médecin, soignait les blessés. A Versailles, il fut brave et dévoué; il fut ingénieux, en outre, quand il installa les malades contagieux dans les appartements de Louis XIV, au château, de telle façon que, circonspects, les vainqueurs ne fussent pas tentés de s’y établir.
Il eut le premier, je crois, l’idée d’une société protectrice des paysages français; et il témoigna ainsi, une deuxième fois, du patriotisme ardent et vigilant qui l’animait contre les barbares.
D’ailleurs, il était modeste, aimable et bon. Il a pratiqué simplement des vertus nombreuses, et harmonieuses ensemble, parmi lesquelles il ne dédaigna jamais celles du médecin qu’il avait voulu être et qu’il resta pour multiplier mieux ses bienfaits. Son existence fut gouvernée par un idéal qui venait de l’Inde ancienne et lointaine, qui ne s’est point avili à passer par les artifices de la littérature et qui s’est épanoui dans la vérité contemporaine. Cette bizarrerie, Jean Lahor l’a réalisée avec bonheur, et noblement.