Voyage à Madagascar (1889–1890)

Louis Catat · Chapitre 3 sur 5 · partie 4/4

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Voyage à Madagascar (1889–1890)

Chapitre XIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Quelques minutes après avoir franchi le Mania, nous pas-sons au village d’Amoramania. Plus au sud nous traversons en-core à gué un affluent du Mania, le Sandrandra. Puis, suivant une belle vallée, la route serpente sur les levées étroites d’innombrables rizières. C’est encore un passage délicat. À onze heures nous arrivons à un assez beau village, Alarobia-Sandrandra, où nous nous arrêtons quelques instants. Au sud d’Alarobia, le chemin devient caillouteux, ce sont toujours des mamelons gazonnés, toujours des montées et des descentes. Nous traversons de nombreux ruisseaux, des rivières même as-sez fortes. À deux heures, nous laissons à 200 mètres sur notre droite le village d’Iary.

Du sommet sur lequel nous sommes maintenant, nous voyons, au milieu d’une grande vallée qui s’ouvre devant nos yeux, la ville d’Ambositra ; encore une dernière descente et nous y faisons notre entrée.

Le gros village d’Ambositra, véritable ville pour Madagas-car, compte plus de 200 cases. On y trouve des maisons assez belles, et il convient de citer parmi celles-ci le rova, demeure du gouverneur de la province, entouré d’une enceinte palissadée, et un établissement, tout récent d’ailleurs, des Frères de la doc-

– 194 – trine chrétienne et des R. P. Jésuites, qui ont, à Ambositra comme dans plusieurs autres points de la province des Betsileo, des missions importantes.

Le jeudi 27 mars, nous quittons Ambositra vers onze heu-res du matin. J’y ai prolongé mon séjour parce que cette ville m’offrait un vaste champ d’observations, nouveau pour moi et des plus intéressants.

Au sud d’Ambositra, la route est toujours aussi belle, les montées et les descentes sont moins rapides, le sol argileux est ferme, les gros blocs de rochers sont plus rares. À mesure que j’entre plus avant dans cette province des Betsileo, je remarque que les pierres lovées, les vatotsangana, les valolahy, comme les appellent plus communément les Betsileo, sont très fréquen-tes, plus nombreuses peut-être encore que dans la province des Antimerina.

Deux heures après notre départ d’Ambositra, nous traver-sons sur un tronc d’arbre la rivière d’Ivato. À trois ou quatre kilomètres sur notre gauche apparaît une contrée boisée ; ce n’est pas la forêt proprement dite, cette contrée correspond plus exactement à cette zone de défrichements que nous avons ren-contrée avant d’arriver à Mandritsara. Il y a de petits bouquets de bois, isolés d’abord par de grands espaces de terrains décou-verts. Dans l’est ces espaces découverts diminuent insensible-ment, les bouquets de bois se rapprochent peu à peu, ils se tou-chent bientôt et forment plus loin la grande forêt que nous voyons au levant recouvrir d’un rideau sombre les premiers contreforts occidentaux de la ligne de partage des eaux sur la-quelle s’appuie le plateau central et qui, à cette hauteur, sépare le pays des Tanala du pays des Betsileo. À mesure que nous al-lons vers le sud – et c’est une observation que je ferai jusqu’à notre arrivée à Fort-Dauphin, – la zone dénudée dans laquelle nous marchons se resserre de plus en plus ; à mesure que nous nous éloignons de Tananarive, où elle atteint sa plus grande lar-geur, à mesure que nous fuyons le pays soumis aux Antimerina, cette zone artificielle de déboisements complets disparaît peu à peu, et au sud d’Ihosy, le poste militaire antimerina le plus mé-ridional, la zone dénudée n’existera plus ; au contraire, la zone des brousses, que nous devinons vers l’ouest, et celle des forêts, que nous voyons dans l’est, feront leur jonction. Nous descen-dons peu à peu, et, au coucher du soleil, par 1 470 mètres

– 195 – d’altitude, nous arrivons au village de Zoma, qui compte une cinquantaine de cases.

Là, je retrouve Maistre. Mon compagnon a fait depuis Ta-nanarive, en me précédant de quelques jours, un très heureux voyage. Il s’est rendu compte par lui-même et par une longue expérience que les bêtes de somme dont nous nous étions mu-nis à Tananarive ne pourront nous être d’aucune utilité dans nos voyages ultérieurs. En effet ces pauvres animaux, malgré la bonne volonté dont ils faisaient certainement preuve, étaient harassés de fatigue ; ils avaient fait de nombreuses chutes sur les roches de granit ; mais les plus graves difficultés pour eux étaient sans contredit les rizières et tous les passages boueux où, dans l’argile visqueuse, ils enfonçaient profondément ; il leur fallait alors l’aide de plusieurs porteurs pour les tirer des fon-drières. Ainsi l’expérience était concluante : sur cette route fré-quentée de Tananarive à Fianarantsoa, qui est relativement la plus belle parmi toutes les pistes que l’on rencontre à Madagas-car, il ne fallait pas songer à vouloir économiser du temps et de l’argent en remplaçant les borizano par des animaux de charge. Il nous faudra donc quitter ces peu utiles auxiliaires et nous procurer à tout prix des hommes pour nous conduire dans le sud.

Le vendredi 28 mars, nous quittons Zoma pour faire étape jusqu’à Sabotsy-Kely et Ikiangara. Jusqu’à présent, depuis mon départ de Tananarive, j’avais marché avec une vitesse moyenne de 5,5 kilomètres à l’heure ; maintenant nous n’irons plus qu’à une vitesse réduite à 4,2 kilomètres à l’heure.

À peu de distance de Sabotsy-Kely et Ikiangara, nous trou-vons au bord de la route de magnifiques pierres levées, dont je m’empresse de faire la photographie.

Ces vatolahy betsileo ne sont pas simplement des pierres dressées à l’état brut comme chez les Antimerina. Ces monoli-thes, qui atteignent le plus souvent des dimensions considéra-bles, sont polis, bien dressés et le plus souvent contenus dans un cadre en bois dur très finement sculpté ; souvent même, à côté de la vatolahy, on dresse un madrier sculpté ; ces monu-ments ont ici, comme partout ailleurs à Madagascar, la même signification que dans la province de l’Imerina.

Le monument commémoratif que nous avons sous les yeux se compose de deux pierres levées, entre lesquelles se dresse un

– 196 – fort madrier. La pierre qui est du côté du nord et qui est la plus élevée, car elle mesure plus de 2 mètres au-dessus du sol, est lisse et polie, sa forme est parfaitement régulière, les angles su-périeurs sont seulement un peu écornés ; on a plaqué sur ses deux grandes faces, vers l’est et vers l’ouest, une sorte de cadre en bois finement sculpté, avec assez de symétrie, ce que je re-marque d’autant mieux que cette qualité manque le plus sou-vent dans tous les ouvrages manuels des populations malga-ches. Posé sur ces deux cadres est et ouest du monolithe, est un autre encadrement, entourant le sommet de la pierre levée et portant, encastré dans les madriers qui le forment, de longues chevilles pointues sur lesquelles on vient fixer des offrandes. La pierre du sud, sensiblement plus petite, n’est revêtue d’aucun ornement ; elle est moins bien travaillée, et la date de sa pose est sans aucun doute beaucoup moins ancienne. Ces deux pier-res sont en granit. Le madrier qui s’élève entre les deux monoli-thes est encore plus élevé ; il mesure plus de 3 mètres de haut sur 45 centimètres d’équarrissage ; une coupe perpendiculaire à l’axe et jusqu’à une certaine distance de son sommet a la forme d’un carré parfait. Son extrémité est légèrement tronconique, et la partie conique se raccorde avec la partie quadrangulaire par un étranglement bien prononcé. Le madrier est sculpté sur tou-tes ses faces ; ce sont les mêmes dessins qui s’étagent en quatre séries.

Ce madrier levé est de la même époque que le gros monoli-the. Comme celui-ci d’ailleurs, son pied repose au centre d’un espace rectangulaire formé de dalles de gneiss grisâtre qui ont dû être apportées de fort loin, car il n’en existe pas dans la contrée environnante.

Dans l’après-midi, nous marchons toujours sur l’argile rouge, qui disparaît maintenant sous une épaisse couche de ve-ro. Plus loin ce sont des fanoro dans lesquels il faut nous frayer péniblement un passage. Ce petit arbuste à fleurs jaunes (Gom-phocarpus fructicosus), dont les baies cotonneuses servent aux indigènes à se fabriquer des matelas, se trouve ici en grande quantité.

À cinq heures nous arrivons à Ambohinamboarina.

Ce village, qui compte une centaine de cases et qui est donc pour Madagascar une agglomération importante, se trouve situé de part et d’autre de la route, qui est en cet endroit fort belle,

– 197 – sur le versant occidental d’une colline élevée dont le rova, poste militaire proprement dit, occupe le sommet.

Les environs du village sont particulièrement bien cultivés. À côté de toutes les cultures ordinaires du plateau central je re-marque des champs que je n’avais encore vus nulle part, et qui, je crois, sont spéciaux à la province des Betsileo ; on en ren-contre depuis Ambohinamboarina, et ils s’étendent sans inter-ruption jusqu’à la partie méridionale de la province. C’est dans les environs d’Ambohimandroso que l’on en trouve le plus. Ces champs sont couverts d’un arbrisseau de la famille des légumi-neuses, qui porte de petites fleurs jaunes, et dont les graines forment de petits haricots aplatis (c’est le Cajanus indicus ou ambrevade).

Les Malgaches mangent ces petits haricots, nommés am-batry, lorsqu’ils sont arrivés à maturité, mais ils ne se livrent pas à cette culture dans ce seul but : le feuillage des ambrevades sert aussi à nourrir un ver à soie indigène nommé landinambe-rivatry (Borocera madagascariensis), qui leur donne des co-cons avec lesquels ils font une soie lustrée et de belle apparence. Ce n’est que dans le Betsileo que l’on se sert de cette soie malga-che pour faire des lamba, généralement rouge-brun, et destinés à envelopper les morts. Les Antimerina, comme nous l’avons vu précédemment, emploient pour faire leurs lamba de soie de la matière première qui leur vient de l’étranger.

Le samedi 29 mars, dans la première partie de l’étape, la route reste toujours assez belle, mais elle devient fortement cail-louteuse, les blocs de rochers sont plus fréquents, des émergen-ces de gneiss et de granit soulèvent et percent en maints en-droits la couche superficielle rougeâtre de l’argile plastique. L’herbe est toujours rare ; en revanche on rencontre beaucoup de petits arbrisseaux à fleurs jaunes, nommés par les indigènes tsitotsokola. Dans ces contrées rocheuses les pierres levées sont très fréquentes. À 9 heures nous passons à gué la rivière Anko-na. Elle coule en rapides ; son lit est très large et ses bords dis-paraissent sous une épaisse végétation : ce sont des fourrés inextricables de bararata (Phragmites communis), ce roseau aux feuilles acérées et que nous avons vu si souvent sur les rives des fleuves de l’ouest. Nous sommes ici à 1 170 mètres d’altitude. Quelques minutes après notre passage de l’Ankona nous arrivons à Talata-Inkiala. Nous faisons arrêt dans ce petit

– 198 – village et continuons notre route vers le sud. Nous traversons encore de nombreux ruisseaux, en suivant une route sinueuse qui par monts et par vaux nous fait descendre insensiblement à 1 130 mètres d’altitude, au village d’Alarobia, où nous nous arrê-tons pour passer la nuit ; il compte une cinquantaine de cases.

Le dimanche 30 mars, une demi-heure après notre départ d’Alarobia, nous arrivons sur les bords du Matsiatra, formant lui aussi, comme le Mania, que nous avons traversé plus au nord, un des grands fleuves du versant occidental de Madagas-car, le Mangoky. Nous passons le Matsiatra en pirogue. Le pas-sage est à 1 090 mètres d’altitude, et, à cette époque de l’année, le fleuve mesure 80 mètres de largeur sur 2 m. 50 de profon-deur. Après la traversée du Matsiatra nous passons encore à gué un de ses affluents, l’Ibita. Nous marchons ensuite dans de bel-les rizières. Les cultures deviennent abondantes ; des vala cou-ronnent chaque colline. À une heure nous entrons à Fianarant-soa, la capitale du sud de Madagascar.

 

– 199 –

XVIII

 

 

La ville de Fianarantsoa. – Les environs. – Au pays

des Betsileo. – Mœurs et coutumes. – Sculpture

betsileo. – Division de la province. – Industrie des

lamba. – Excursions à Ifandana.

 

Sans aucun doute, Fianarantsoa n’occupe pas le deuxième rang parmi les villes de Madagascar au point de vue du nombre des habitants. Sous ce rapport, Tamatave viendrait avant elle ; néanmoins on a l’habitude de désigner Fianarantsoa comme la deuxième cité de l’île, tant au point de vue de l’importance poli-tique (elle est en effet la capitale des Betsileo, la tribu la plus anciennement soumise aux Antimerina et celle qui a accepté, toléré et souffert le mieux les mœurs, les usages, les lois des vainqueurs), qu’au point de vue géographique (sa position en fait le centre de la domination des Antimerina dans le sud du plateau central). La population totale de Fianarantsoa, en lais-sant de côté, bien entendu, les quelques villages qui l’environnent et forment en quelque sorte ses faubourgs – et surtout les vala, habitations isolées que l’on rencontre en grand nombre dans tout le voisinage, – ne dépasse pas six mille habi-tants.

Comme c’est l’usage à Madagascar et principalement sur le plateau central, la ville de Fianarantsoa occupe le sommet d’une colline élevée. Le point culminant de ce mamelon est pris par l’emplacement du rova antimerina ; c’est là qu’est construite en briques la maison assez spacieuse du gouverneur Rainiketabao 14e honneur, le père du médecin malgache qui nous avait loué sa maison à Tananarive. Les flancs de cette colline, de forme conique et à pente douce, sont couverts partout de maisons pressées les unes contre les autres et qui ne laissent entre elles que des ruelles étroites, dont les sinuosités et les escaliers de granit nous rappelaient très exactement d’ailleurs l’aspect de certains quartiers de Tananarive. Le chemin le plus praticable

 

– 200 – est celui qui, partant du pied de la colline du côté nord, monte en suivant une direction sensiblement droite jusqu’aux portes du palais du gouverneur. Cette rue n’est que le prolongement direct de la route de Tananarive.

Lorsque, venant du nord, on approche de la capitale des Betsileo et que l’on peut distinguer bien nettement toutes les maisons qui se présentent aux regards, on est tout de suite frap-pé du nombre considérable d’édifices religieux, d’églises et de temples qui se trouvent bâtis sur ce côté nord de la ville. Lors-qu’on a dépassé et laissé sur la gauche les bâtiments de la vice-résidence de France, qui sont à la limite des premières maisons de la ville, on arrive à l’emplacement de la Mission catholique, que le chemin principal coupe en deux parties à peu près éga-les : à droite, dans l’ouest par conséquent, se trouve le bâtiment occupé par les P. Jésuites ; l’église lui est contiguë dans le nord ; un peu plus loin, sur un emplacement assez vaste, on ramassait, lors de notre passage, des matériaux pour une grande église en pierres que les missionnaires catholiques faisaient construire ; de l’autre côté de la rue se trouvent la maison et l’école des Frè-res de la doctrine chrétienne ; derrière ces bâtiments s’étendent de beaux jardins, dont malheureusement la partie principale occupe le fond d’un ravin.

En continuant de suivre vers le sud le grand chemin de Fianarantsoa, qui s’élève bientôt sur les flancs de la colline, on rencontre à droite l’emplacement du grand marché, puis ce sont successivement les terrains et les bâtiments des Missionnaires norvégiens, dont l’église aux tons rougeâtres se dresse à notre gauche avec son clocheton aux quatre faces égales. Une église anglaise de je ne sais quelle secte lui fait face ; il s’en trouve en-core une demi-douzaine dans les quartiers hauts de la ville.

Les environs immédiats de Fianarantsoa sont encore plus mouvementés que ceux de Tananarive : ce sont des collines éle-vées, de gros monticules aux pentes rapides, aux sommets ro-cheux. La végétation semble plus vigoureuse, les rizières sont plus jolies et mieux travaillées. C’est toujours la zone dénudée des hauts plateaux, mais, malgré la densité de la population chez les Betsileo, le défrichement de la contrée est moins com-plet que chez leurs voisins du nord. Dans les environs immé-diats de Fianarantsoa on observe quelques bouquets de bois qui ont été respectés et qui couronnent plusieurs des monticules

– 201 – entourant la ville. À 4 kilomètres dans l’est se tient une fois par semaine, le vendredi, un grand marché. C’est quelque chose d’analogue au Zoma de Tananarive. Des vieillards m’ont affirmé que l’emplacement de ce Zoma était boisé dans leur jeunesse ; maintenant les premiers arbres de la forêt de l’est sont à plus de 60 kilomètres de Fianarantsoa. Chez les Betsileo donc, comme chez les autres Malgaches et principalement chez les Antimeri-na, nous assistons, à l’époque contemporaine, à un défriche-ment lent mais continu de toutes les parties de l’île ; ce défri-chement est d’ailleurs en raison directe de la densité de la popu-lation. Quoi qu’il en soit, ces vestiges de végétation, que nous voyons déjà aux environs de Fianarantsoa, nous annoncent la zone des brousses, dans laquelle nous entrerons en trois jour-nées de marche vers le sud et qui est plus rapprochée encore du côté de l’ouest ; à l’est c’est la zone forestière, le pays des Tanala.

Dès notre arrivée, nous avions reçu de la part de M. le doc-teur Basson, vice-résident de France à Fianarantsoa, un accueil des plus bienveillants, dont je ne saurais trop le remercier. Le docteur Besson habite en famille une maison spacieuse, cons-truite il y a quelques années sur les ordres du Résident général de Tananarive. Malheureusement l’emplacement a été mal choi-si ; peut-être est-il plus juste de dire que le gouvernement fran-çais a dû se contenter de ce que les Antimerina ont bien voulu lui vendre à poids d’or. La résidence de Fianarantsoa est édifiée au nord de la ville, près du chemin qui vient de Tananarive ; le terrain au milieu duquel s’élève la maison est sur le versant oriental d’une colline élevée. La déclivité de ce terrain est telle-ment prononcée qu’il est impossible de s’y tenir debout. Il a donc fallu à grands frais y aménager des terrasses et faire, en un mot, tout le nécessaire pour rendre cette portion de terrain ha-bitable.

Grâce au docteur Besson, nous trouvons à louer en dehors de la ville, et non loin de la résidence, au lieu dit Ambatolahiki-soa, une maison assez spacieuse et très suffisamment conforta-ble. C’est là que nous allons séjourner quelques semaines pour attendre le retour des beaux jours, étudier le peuple betsileo et surtout nous préparer à notre prochain voyage dans le sud.

Parmi nos nouveaux amis betsileo, Rainimanana, qui me semble le plus instruit, nous met rapidement au courant des mœurs de ses compatriotes. D’esprit beaucoup moins borné que

– 202 – la plupart de nos éphémères connaissances, ses renseignements sont très précieux. Son âge avancé ne lui ôte rien de ses fa-cultés ; ses souvenirs sont très précis, et, grâce à lui, nous allons connaître à fond la peuplade des Betsileo. Rainimanana nous raconte un soir des légendes et de vieilles histoires ; nous les trouvons d’autant plus remarquables que, jusqu’à présent, nous avions eu une peine énorme à en réunir quelques-unes sur le peuple malgache.

Si nous trouvons à ce point de vue une certaine supériorité des tribus du sud sur les tribus du nord, cette supériorité de-vient encore plus évidente sous le rapport de la sculpture. En effet, on sait que depuis les temps les plus reculés presque tou-tes les races humaines ont reproduit sur une matière quel-conque, cornes, os, bois, pierres, etc., les objets qui frappaient le plus souvent leurs regards.

Ces premières sculptures spontanées font absolument dé-faut dans le nord de Madagascar. Les Antimerina eux-mêmes, les plus civilisés des Malgaches par convention, n’ont aucune idée d’une sculpture quelconque. Sans doute certains de leurs ouvriers à Tananarive ont pu copier plusieurs figurines impor-tées tout récemment d’Europe, mais ils n’ont jamais trouvé dans leur tête un motif quelconque d’ornementation. Leurs idoles les plus renommées n’étaient que des morceaux de bois informes ou des cailloux bruts roulés dans des chiffons. Ici, dès notre première étape dans le sud, nous rencontrons de véritables sculptures ; ce sont encore, il est vrai, des essais grossiers et naïfs. Je remarque d’abord, sur les planches qui ferment les fe-nêtres et les portes des cases, des dessins géométriques aux contours plus ou moins réguliers, qui entaillent profondément le bois dur ; ces mêmes dessins sont reproduits encore sur des pierres levées, sur des madriers dressés, comme ceux que nous avons vus au sud de Sabotsy ; ils sont également retracés sur les palissades qui entourent les tombeaux, ou sur les mégalithes qui s’élèvent dans leur voisinage. Le plus beau spécimen que nous ayons rencontré dans ce genre est l’entourage en bois sculpté du tombeau de Ramaharo, un des descendants des anciens rois betsileo de Lalangina, tombeau construit non loin des rives du Matsiatra, et près du village d’Ialananindro.

Au-dessus de cette sculpture géométrique je trouve encore des essais plus compliqués, dont le Betsileo est l’auteur, sur ses

– 203 – principaux ustensiles de ménage. Ce sont des mortiers à riz, des mortiers à piments, des cuillers, des plats, des salières. Tous ces objets en bois sont souvent très finement sculptés. On y trouve déjà des figures plus compliquées. Ce sont quelquefois des for-mes animales, le plus souvent un bœuf. Les artistes se sont donné aussi libre carrière pour l’ornementation de leurs cases en bois. Dans cette tribu des Betsileo comme dans celle des Ta-nala plus à l’est, non seulement les volets qui ferment les ouver-tures sont sculptés, mais encore les piliers principaux de la mai-son sont artistement gravés ; il en est de même des deux pi-gnons, qui, le plus souvent, sont surmontés d’un oiseau figurant assez bien un pigeon au repos. La forme humaine est très rare-ment représentée, si ce n’est pour des ody, des talismans ou des amulettes.

La province des Betsileo comprend deux parties principa-les : l’une au nord du Matsiatra, l’autre au sud. Dans la pre-mière, située sur les confins de l’Imerina, on est frappé plus vi-vement encore que je ne le suis à Fianarantsoa de la ressem-blance, je dirai même de l’identité, qui existe entre ces Betsileo du nord et les Antimerina leurs voisins. Dans la partie sud au contraire, que les indigènes appellent plus généralement Anda-fy Atsimony Matsiatra, les différences entre les deux tribus voi-sines sont plus marquées. Dans le sud, en effet, les Betsileo ont échappé davantage à l’influence antimerina. C’est donc là qu’il faut se placer pour les mieux connaître. Le mot Betsileo est très peu employé par les indigènes. Cette appellation a sans doute pris naissance après la conquête du pays. C’est Radama Ier, roi des Antimerina, qui a soumis vers 1812 la province des Betsileo. Ses prédécesseurs avaient déjà fait quelques expéditions dans ce pays du sud, mais des révoltes continuelles des Betsileo ve-naient toujours menacer la domination antimerina. Radama Ier voulut étouffer ces révoltes dans le sang, et il y réussit. La ville d’Ambositra, dans le Betsileo nord, qui n’avait pas voulu recon-naître son autorité, fut prise par les Antimerina.

« Toutes les maisons d’Ambositra furent détruites, ses dé-fenseurs mis à mort, les femmes et les enfants emmenés en cap-

 

– 204 – tivité dans l’Imerina. Défense fut faite aux habitants du pays de songer jamais à s’établir sur les ruines de cette cité rebelle.1 »

Beaucoup de villages importants du Betsileo subirent le sort d’Ambositra, et l’on ne peut guère marcher quelques heures dans cette province sans rencontrer des traces de la férocité des Antimerina.

J’ai dit que le Betsileo était surtout un agriculteur ; plus encore que l’Antimerina, il sait travailler ses champs, faire pro-duire ses rizières ; il possède aussi de nombreux troupeaux de bœufs ; mais, chose rare à Madagascar, le Betsileo n’est pas seu-lement agriculteur et pasteur, il est aussi très habile pour fabri-quer des lamba. Dans l’île entière, les lamba de l’Arindrano jouissent d’une juste renommée. Les Betsileo du sud principa-lement font aussi, avec une soie indigène, des lamba bien tissés, qui atteignent souvent des prix fort élevés ; ces lamba sont sur-tout réservés pour l’ensevelissement des morts. Enfin les Betsi-leo de l’est fabriquent avec une écorce d’arbre des lamba rayés de couleurs vives, connus sous le nom de sarimbo.

L’une des principales excursions, et sans contredit la plus intéressante que nous fassions aux environs de Fianarantsoa en compagnie du docteur Besson, est celle d’Ifandana.

Le lundi 7 avril, nous partons de Fianarantsoa dès l’aube et nous allons coucher à Anbohimandrevo. Le lendemain et le jour suivant nous arrivons à Ambohimandroso, village important du Betsileo méridional, où nous espérons trouver des renseigne-ments, et peut-être des hommes, pour notre prochaine campa-gne du sud.

D’Ambohimandroso, nous nous rendons à Ifandana.

Ifandana est un ancien village betsileo, situé, comme c’est la coutume à Madagascar, sur le sommet d’une colline élevée. La colline d’Ifandana est orientée est et ouest ; son point culmi-nant est à environ 980 mètres d’altitude, mais ne domine que de 530 mètres le plateau environnant. La colline a été formée par une poussée gigantesque de roches éruptives. Son sommet, qui a une disposition analogue à la forme générale du mamelon, peut avoir 200 ou 300 mètres en allant de l’est vers l’ouest, et 50 mètres en moyenne du nord au sud. La colline d’Ifandana

 

1 R. P. Abinal, Vingt Ans à Madagascar.

– 205 – peut se diviser en deux parties principales, quant à la nature des matériaux qui la forment ou plutôt qui la recouvrent. La partie occidentale est entièrement rocheuse, et ses flancs, à pentes très accusées, sont inaccessibles ; la partie orientale, recouverte d’argile en maints endroits, surtout à sa base, soutient sur son sommet deux blocs de rochers d’une taille gigantesque. Ses flancs ont une déclivité moins prononcée que la partie ro-cheuse : on peut donc monter au sommet. Mais là les deux blocs qui couvrent toute sa surface rendent fort difficile l’accès du sommet aplati de la partie rocheuse qui se trouve derrière eux. Comme ces blocs ont une forme sensiblement cubique, aux an-gles arrondis, et qu’ils reposent par une large base sur une sur-face sensiblement plate et malheureusement pas plus large qu’eux, on peut, en rampant sur cette surface, et en s’engageant dans l’espace que laissent les angles, parvenir de l’autre côté du bloc. Mais c’est une opération fort difficile. Voici comment il faut s’y prendre : on engage la tête et la partie supérieure du corps dans cette espèce de couloir. Le ventre repose sur le som-met rocheux de la colline, le dos s’appuie contre l’angle arrondi de la paroi inférieure du cube, les jambes pendent dans le vide. En rampant ainsi latéralement, on peut contourner d’abord la face nord du cube occidental, puis sa face est, et l’on arrive enfin sur le sommet rocheux de la colline où était bâti le village d’Ifandana. Je n’ai pas besoin de dire que cet exercice gymnas-tique n’a rien d’attrayant. Cet affreux passage que nous avons suivi a dû servir avant nous à bien des générations, comme en témoigne la roche, qui en cet endroit a le poli de l’ivoire.

Le moindre faux mouvement nous précipiterait à 500 mè-tres, en bas, dans un massif de cactus aux épines menaçantes. Mais enfin je ne regrette pas mon excursion, car, en visitant le sommet d’Ifandana, je trouve dans une anfractuosité de la roche un riche gisement de crânes et d’ossements betsileo, nous fai-sons une belle récolte et je suis heureux de ma journée au delà de toute expression.

 

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XIX

 

 

Excursions dans le pays Tanala et à Ambondrombe.

– Peuplades Tanala. – Les nains de Madagascar. –

Ville d’Ikongo. – Départ d’Amboasary. –

Préparatifs de voyage dans le sud. – Recrutement

des porteurs, leur solde. –Départ de Fianarantsoa.

 

Ce voyage à Ifandana et dans les villages voisins, à Ivohi-dahy, à Ambohimandroso et à Ambalavao, nous avait fait connaître, en partie du moins et dans ce qu’elle a de plus inté-ressant, la région sud du Betsileo : nous ne voulions pas quitter Fianarantsoa sans faire une excursion dans l’est, du côté des Tanala. L’ouest tentait moins notre curiosité : Maistre et moi avions parcouru de vastes territoires de ces pays sakalava, en allant à Majunga et à Ankavandra ; d’ailleurs, dans notre voyage du sud, nous devions traverser des pays absolument analogues, entre Isalo et Ihosy.

Cette deuxième excursion, dans laquelle le docteur Besson veut bien encore une fois nous accompagner, nous mène de Fia-narantsoa aux confins de la forêt de l’est, au village d’Amboasary. Nous nous y arrêtons quelque peu. Nous sommes là en face de la haute montagne d’Ambondrombe, sur la limite orientale du pays des Tanala. Cette montagne d’Ambondrombe est célèbre partout à Madagascar ; son accès est fady. C’est le séjour des ombres, et aucun Malgache ne voudrait essayer d’y monter dans la crainte de s’aliéner quelques mauvais esprits. Maistre et moi aurions bien voulu, en dépit de la superstition des indigènes, gravir la montagne sacrée, mais nous nous expo-sions à mécontenter probablement la population et je n’en avais garde ; nous avions trop grand besoin des indigènes pour notre campagne future, dont je ne voulais pas compromettre le succès en gravissant une montagne qui, en somme, ne diffère en rien de beaucoup d’autres sommets de Madagascar sur lesquels nous nous sommes élevés. J’ai appris d’ailleurs, depuis mon retour de

 

– 207 – notre campagne du sud, que le docteur Besson, plus libre que nous, avait pu, avec un missionnaire, et malgré la superstition et le mauvais vouloir des indigènes, gravir la montagne d’Ambondrombe. Cette montagne, qui s’élève à environ 1 750 mètres, est couverte de broussailles ; son sommet dénudé laisse apercevoir de gros massifs de rochers, ses flancs ne sont pas très rapides, si ce n’est du côté du sud, et l’accès en est rendu diffi-cile surtout par les broussailles et les fourrés épineux qui cou-vrent ses flancs.

Les Tanala, qui se trouvent non loin d’ici et qui sont par conséquent voisins des Betsileo, en diffèrent cependant quelque peu au point de vue ethnique. Leurs caractères anthropologi-ques se rapprochent beaucoup plus des Betsimisaraka, et d’une manière très logique et très naturelle on doit les faire rentrer dans la grande famille des tribus de l’est de Madagascar, dont le Betsimisaraka est le type. Beaucoup plus que le Betsileo, le Ta-nala présente certains caractères africains : comme le Betsimi-saraka, il a le teint noir, les lèvres épaisses, le nez écrasé, et les cheveux crépus et laineux. Quoi qu’il en soit, on peut trouver dans cette tribu beaucoup de variétés individuelles. Pas plus que les autres tribus de Madagascar, les Tanala n’ont pu échapper aux influences de voisinage ; les métis sont par conséquent très nombreux, et les alliances entre les Tanala et les autres tribus de l’île, les Betsileo principalement, ont altéré chez beaucoup d’individus le type primitif ; il n’en est pas moins vrai que l’on peut trouver souvent les vrais caractères de cette tribu.

Parmi toutes les peuplades de Madagascar, les Tanala for-ment un petit peuple des plus intéressants à connaître. Leur pays est tout à fait particulier : ce sont les hommes de la forêt. La tribu des Tanala est en effet confinée entre la partie méridio-nale du plateau Central, à l’ouest, habitée par les Betsileo, et la zone littorale, à l’est, habitée par les Betsimisaraka et les tribus Antaimoro du nord ; au sud, le pays des Tanala ne va pas plus loin que le Mananara ; au nord, il n’a pas de limites précises ; dans cette partie, le pays des Tanala, très peu large, est resserré entre l’Imerina et la province des Betsimisaraka proprement dite ; il semble cependant atteindre les confins du pays bezano-zano.

On raconte beaucoup de légendes sur ces Tanala, que les Antimerina et les Betsileo connaissent peu. Eux aussi sont trai-

– 208 – tés de babakoto, et les tribus du plateau Central aiment à don-ner ce lémurien malgache comme ancêtre aux Tanala.

Ces indigènes, réunis en agglomérations peu importantes, demeurent dans des maisons en bois analogues à celles que nous voyons dans le Betsileo ; ils vivent surtout de chasse et de pêche ; ils défrichent cependant autour de leurs villages quel-ques espaces, dans les fonds des vallées principalement, qui produisent des graines et des légumes en quantité suffisante pour leur alimentation.

C’est dans celle tribu forestière que l’on rencontre le plus d’individus de petite taille à Madagascar. J’ai vu quelques adul-tes dont la hauteur totale ne dépassait pas 1 m. 15. Peut-être sont-ce de semblables observations faites par mes prédéces-seurs à Madagascar qui ont pu donner naissance à la légende des Kimos, ces peuples nains qui habitaient sur les arbres et que certains voyageurs aiment à placer dans les centres inconnus. À ce sujet de peuples nains, je m’empresse de dire qu’il n’en existe pas à Madagascar, à ma connaissance du moins.

Lors de la conquête du Betsileo par Radama Ier, et de l’établissement de la domination antimerina dans le sud du pla-teau Central, beaucoup d’indigènes conquis, mais non soumis aux vainqueurs, quittèrent leur pays et se réfugièrent dans l’est, dans les forêts du Tanala, qui leur offraient un asile inviolable. C’est surtout dans la province d’Arindrano que se recrutèrent avec le plus de facilité ces insoumis à la domination antimerina. Ils se rendirent nombreux chez les Tanala, et dans une vallée profonde qu’ils découvrirent au milieu de la forêt ils vinrent fonder la ville d’Ikongo.

En quittant le village d’Amboasary, nous faisons nos adieux aux Tanala, que nous ne devons plus revoir, et nous arrivons vite au village d’Antandrokazo. Nous sommes revenus là en pays betsileo, dans cette zone dénudée, d’une manière moins absolue cependant que celle de l’Imerina. Autour des villages betsileo, du moins dans cette partie, on peut voir dans des enclos assez bien entretenus : pêchers, bibassiers, manguiers, caféiers, ci-tronniers, goyaviers, bananiers ; à côté de ces arbres à fruits, on trouve, disséminés dans la campagne et principalement groupés sur les hauts sommets, des arbustes tels que le voandelaka, lilas de Perse (Melia Azederach) ; le zahamborozano, jambose ou jam-rosa (Jambosa Eugenia) ; l’amontana, qui atteint quelque-

– 209 – fois 8 mètres de hauteur et qui sert de bois à brûler (Ficus Ba-roni) ; le seva, arbuste (Beddleia Madagascariensis) ; le tsiafa-komby, arbuste épineux que nous avons déjà rencontré dans l’ouest et dans le nord, sappan de Bourbon (Cæsalpinia sap-pan) ; le dingadingana, arbuste (Psiadia dodoneæfolia), et le dingadingambasaha, autre arbuste (Justicia gendarussa) ; l’amberana (Urera amberana), arbuste à feuilles urticantes, très employé pour les clôtures, ainsi que le roingiry ; l’ampaly (Ficus soroceoides), dont les feuilles sont employées par les in-digènes en guise de papier de verre ; le zahana, arbre dont le bois dur sert à faire des manches d’outils ou de zagaies (Phyllar-thron bojerianum) ; le hasina (Dracæna angustifolia), cet ar-buste, que l’on suppose aimé des Vazimba, est employé par les Betsileo pour fabriquer des instruments de musique ; le taina-koho, arbuste à fleurs jaunes, en betsileo sanatry (Cassia lævi-gala) ; le falahidambo (Dichrostachys tenuifolia) ; le roibe, ar-buste à piquants qui donne de grandes fleurs et dont l’écorce rugueuse sert aux enfants à faire des frondes (espèce d’hibiscus) ; le roibevavy, la grande espèce (Hibiscus diversifo-lius), et le roimainty (Rubus fructicosus), dont le fruit mûr rap-pelle assez bien nos framboises de France ; le fandramanana ou voafotsy, arbuste dont les feuilles servent à faire une boisson comme celle du thé (Aphloia theæformis).

Cependant nous voici maintenant au milieu de mai. La température se maintient toujours fraîche, principalement pen-dant les heures qui précèdent le lever du soleil ; mais les pluies fines, les brouillards, ont cessé complètement ; nous sommes entrés tout à fait dans la saison sèche des Betsileo. Nous n’avons pas de temps à perdre et je hâte de tout mon pouvoir nos prépa-ratifs de voyage vers le sud. À force de patientes recherches, nous trouvons à Fianarantsoa et dans les environs quelques hommes qui consentent à nous suivre dans le sud et qui, ajoutés à nos fidèles de Tananarive, vont former le noyau de notre convoi. Bien entendu, dans le sud ils vont se dire Betsileo : il ne faut pas que dans les tribus insoumises que nous allons traver-ser on nous voie accompagnés d’Antimerina. Cette compagnie pourrait compromettre totalement le succès de notre entreprise, et, dans tous les cas, nous recommanderait fort mal aux tribus rebelles chez lesquelles nous allons passer. Notre ami Rainima-nana a fait dans sa jeunesse quelques excursions chez les Bara,

– 210 – et sur ses conseils nous allons dans l’extrême Sud Betsileo, chercher de ses anciens compagnons, qui fort probablement consentiront à nous suivre. Les avis de Rainimanana sont bons, car à Ambohimandroso nous trouvons un esclave betsileo qui veut bien voyager avec nous. Rainizanaka, c’est son nom, a été faire du commerce chez les Bara ; il connaît un peu le nord du territoire de cette tribu, en parle le dialecte, et nous sera certai-nement fort utile. Rainizanaka, qui doit être le commandeur de notre caravane, nous trouve rapidement les hommes qui nous sont nécessaires pour compléter notre convoi. Je suis heureux d’avoir terminé le recrutement de notre personnel. Nous avons, en dehors des Malgaches proprement dits, un créole de la Ré-union nommé Mitra et un natif de Sainte-Marie, Barthélemy Douai, qui s’occupe plus spécialement de nos armes, de nos ins-truments et des collections d’histoire naturelle – j’avais jugé que la santé de notre fidèle Jean Boto ne lui permettait pas de nous accompagner dans le sud, et, à son grand regret, j’avais dû le laisser à Tananarive, – un commandeur indigène, Rainizanaka, avec trente-deux hommes, seize porteurs de bagages et seize porteurs de filanzana. Comme on voit, j’avais renoncé aux bêtes de somme, qui ne pouvaient pas nous être d’un grand service, et j’avais conservé comme moyen de locomotion, rapide et com-mode, le filanzana, cette chaise à porteurs malgache, qui reste-ra, quoi qu’on en dise, l’unique véhicule de la grande île, tant qu’une nation européenne n’y aura pas fait construire des voies de communication.

Notre personnel était complet et c’était là le plus impor-tant ; je le payais fort cher, il est vrai, un kirobo par jour et par homme (25 sous de notre monnaie). Ce salaire, relativement très élevé pour Madagascar, était néanmoins acceptable, vu les circonstances et les pays difficiles que nous allions traverser, et surtout les termes de notre fanekena (marché, convention), car il était expressément stipulé, avec nos porteurs, que leurs salai-res leur seraient payés en argent coupé à Fianarantsoa, si Mais-tre et moi n’étions pas morts, tués en cours de voyage.

Pour le matériel, le problème était moins difficile à résou-dre. Nous étions d’ailleurs équipés depuis longtemps pour de telles expéditions, et d’un autre côté le nombre de nos porteurs de bagages nous interdisait absolument toutes provisions super-flues. Nous n’avions donc que le strict nécessaire, mais en quan-

– 211 – tité suffisante. Nous n’avions en somme trouvé dans les prépa-ratifs de notre voyage du sud qu’une seule difficulté, mais elle était aussi grande qu’imprévue. En effet, dans les provinces mé-ridionales que nous nous proposions d’explorer, l’argent ne pas-sait plus sous aucune forme. Tandis que toutes les autres tribus de Madagascar que nous avions rencontrées jusqu’à ce jour ad-mettaient au moins la pièce de 5 francs, entière ou fractionnée en petits morceaux, les tribus méridionales, qui vivent à Mada-gascar dans un isolement presque complet, ne connaissent au-cun métal précieux, exigent pour leur transaction des perles, de la verroterie, en un mot des marchandises d’échange. Nous étions fort embarrassés, d’abord parce que nous n’avions au-cune idée des objets qu’il nous fallait emporter, et ensuite à cause du poids fort lourd que cela nous obligeait à traîner avec nous. Dans cette circonstance, Rainizanaka nous fut d’un grand secours, et nous n’avons eu qu’à nous louer dans la suite de ses indications. Dans les tribus du sud de Madagascar, comme au-trefois dans tout l’ouest, abstraction faite des étoffes de coton-nade et d’indienne qui même maintenant ont cours un peu par-tout, la marchandise d’échange la plus appréciée est sans contredit la perle de verroterie. Nous en faisons donc une cer-taine provision sur le marché d’Ambalavao, village connu pour cela dans tout le Sud Betsileo et réputé pour ses ody ou talis-mans. Je ne veux pas donner ici une nomenclature détaillée et une description minutieuse des différentes perles dont nous faisons provision pour le sud ; les modes changent, et avec une perle dans le goût du jour on obtiendra une mesure de riz chez des Bara, alors qu’avec deux perles démodées on n’en aurait pas une poignée. Qu’il me suffise de dire que ces perles de verrote-rie, de fabrication allemande, sont très répandues dans tout le sud de Madagascar. Elles se divisent en deux types principaux. Les unes sont de petites perles sphériques blanches, bleues, rouges, noires, toujours opaques. Les petites perles bleues, qui ont environ 5 millimètres de diamètre, s’obtiennent aisément chez les marchands du Betsileo à raison de 18 sous le 100, et, avec quatre d’entre elles on achète une poule dans toutes les tribus du sud. L’autre type de perles est de forme cylindrique : elles sont beaucoup plus grosses que les perles sphériques ; les cylindres sont tantôt à facette plane, tantôt tordus sur leur grand axe. Avec une perle cylindrique à facettes de 10 centimè-

– 212 – tres de long sur 2 d’épaisseur, de couleur rougeâtre, que je peux me procurer à Ambalavao pour 2 fr. 50, j’achèterais chez les Ba-ra et chez les Antaisaka un bœuf de fort belle taille. Mais, je le répète, telle perle qui représente une valeur réelle à un moment donné chez certaines tribus du sud, peut la perdre complète-ment quelques mois plus tard. Donc, pour l’achat des perles de verroterie, on ne saurait trop s’entourer de renseignements mi-nutieux, exacts et récents. En plus de nos perles de verroterie et toujours sur les conseils de notre commandeur Rainizanaka, nous augmentons notre pacotille d’échange de petits miroirs ronds, d’aiguilles, de couteaux, de pinces à effiler, de quelques coupons d’étoffe. J’ai même au fond d’une malle deux petites boîtes à musique qui viennent de France, et qui, chez ces peu-plades sauvages, atteindront, je n’en doute pas, une grande va-leur.

Maintenant tous nos préparatifs sont terminés. Nous pré-sentons nos adieux à M. le docteur Besson, et, munis des sou-haits de réussite des deux ou trois Européens qui habitent Fia-narantsoa, nous quittons la capitale des Betsileo le samedi 24 mai 1890.

 

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