Voyage à Madagascar (1889–1890)
Chapitre XIII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
La rivière de Mangaraha. – Départ de Mandritsara.
– Récolte du rofia. – Région dénudée, zone
forestière, la brousse. – Makoa du Mozambique. –
Le satrana. – Les troupeaux de bœufs. – Incendie
des brousses. – La soif. – Arrivée à Belalitra. –
Tsievala. – Caractères ethniques des Sakalava. –
Mœurs et coutumes – Encore les fahavalo – Pillage
d’Ambahibe. – Les bongalava. – Boxe et tam-tam. –
Enfant abandonné. – Traversée des grands
bongalava. – Dans la vallée du Mahajamba.
Le mardi 8 octobre, je quitte Mandritsara au lever du soleil, poussant devant moi ma caravane bien au complet, avec les guides et les soldats que Rakotondravoavy avait fait mettre à ma disposition depuis hier soir.
Un quart d’heure après notre sortie de la ville, nous traver-sons le Mangaraha, puis nous suivons sa rive gauche, marchant droit vers l’ouest. Peu de temps après, nous traversons un ha-meau de quelques cases, c’est Tsiandrorano. Dans l’après-midi, je passe à gué l’Amboaboa, petite rivière affluent de gauche du Mangarahara.
Dans la soirée, je m’arrête au village de Marangebato. Aux environs de ce village, je vois beaucoup de palmiers rofia, qui constituent une des richesses actuelles de Madagascar.
Le mercredi 9 octobre, nous continuons notre route à l’ouest de Marangebato. La route est assez sinueuse, mais elle traverse toujours un terrain relativement plat ; il y a bien de temps en temps quelques petits mamelons, quelques blocs de rochers qui nous obligent à certains détours, mais enfin, à Ma-dagascar il ne faut pas être difficile, et en somme c’est une assez bonne route.
Tel n’est pas cependant l’avis de nos porteurs : ces gens préfèrent certainement à ce terrain plat, sec et caillouteux les
– 138 – terrains accidentés de la côte, où les lits de sable succèdent aux boues argileuses.
Là, malgré les montées et les descentes, ils cheminaient al-lègrement. Pieds nus, ils ne se plaignaient que rarement ; ici c’est tout différent : le terrain est sec et dur, le sol est partout recouvert de petits cailloux quartzeux, aux angles avivés et tran-chants. Aussi ceux qui n’ont pas eu la précaution de s’acheter à Mandritsara ce qu’ils appellent des kapa, souffrent-ils de bles-sures fréquentes et ne peuvent-ils nous suivre que difficilement.
À mesure que nous nous éloignons de Mandritsara, nous pénétrons dans un pays nouveau dont la configuration générale est des plus pittoresques. Ce n’est plus la plaine dénudée, ce n’est pas encore la forêt. Partout, et aussi loin que la vue peut s’étendre sur l’immense terrain qui se déroule devant nous, no-tre horizon semble borné par des bois épais.
Mais ce n’est là qu’une apparence, et à mesure que nous avançons nous voyons que ces bois touffus et ces forêts épaisses n’existent pas. C’est toujours la plaine, couverte de hautes her-bes des grands vero ; mais, partout, des arbres surgissent. Ce ne sont pas ces arbres imposants que nous avons vus dans les fo-rêts de l’est ; ils n’ont en général que cinq ou six mètres de hau-teur, mais ils sont touffus, et leur ombre recouvre un large es-pace. Il y a beaucoup de buissons, mais tous ces végétaux, ar-bres ou arbustes, sont disséminés dans la plaine. C’est la brousse.
Dans la soirée du 9 octobre nous nous arrêtons à Antsomi-ky.
Le jour suivant, nous passons de très bonne heure à Am-bondrona, et nous arrivons au milieu du jour à Amahidrano. Dans l’après-midi la route devient fatigante ; nous marchons sur les flancs d’une montagne, isolée dans la plaine, qui présente cette particularité d’avoir deux sommets très aigus et de hauteur sensiblement égale, lesquels ont reçu le nom de pic Andenga-lenga et pic Analaboloha. À mesure que nous marchons vers l’ouest, la chaleur devient de plus en plus accablante ; il en sera ainsi jusqu’à Majunga, qui est, après Maevatanana, le point le plus chaud de l’île de Madagascar.
Le 11 octobre, nous continuons dans la brousse et nous passons au hameau d’Ambadivongo et à celui de Bevala. Ce der-
– 139 – nier village, que nous atteignons vers 11 heures, est peuplé pres-que entièrement de Makoa, nègres du Mozambique.
C’est dans la matinée du 12 octobre que je vois pour la première fois des satrana (Hyphæna madagascariensis), cet arbre, qui est caractéristique dans tout l’Ouest Sakalava.
Nous sommes toujours en terrain primitif, comme c’est la règle à Madagascar, et presque tous les ruisseaux que nous tra-versons sont à sec. Des rivières même qui doivent être impor-tantes ne sont plus tracées que par un lit de sable blanc, dont les sinuosités se perdent dans les grandes herbes.
Le samedi 12 octobre, nous reprenons notre marche dans les satrana ou grands lataniers de l’ouest, et nous arrivons au bord du fleuve Sofia. Ce cours d’eau, qui doit être très impor-tant, n’est plus représenté à cette époque de l’année que par un mince filet d’eau qui se perd dans les sables. En marchant jus-qu’au soir, nous ne trouvons pas de village, et nous campons sous les satrana. Dans ces parages, comme du reste dans tout l’ouest de l’île, la richesse du pays consiste surtout en grands troupeaux de bœufs que possèdent les habitants. Pour le Saka-lava, l’élevage du bœuf est à peu près la seule occupation, et ce-pendant il ne faudrait pas donner au mot élevage son sens habi-tuel, car ici la nature fait tous les frais. La seule chose que nous voyons faire, dans ces parages, aux Sakalava propriétaires de bœufs, pour amender la nourriture de leurs animaux, c’est de mettre le feu dans la brousse et de dévaster toute la contrée.
Nous avons rencontré aujourd’hui vers onze heures le vil-lage de Berohitra, qui compte une douzaine de cases, et nous sommes obligés d’y coucher, car nous ne trouverons pas de vil-lage ce soir. Notre marche d’aujourd’hui est donc courte.
Le jour suivant, nouvelle étape, plus longue d’ailleurs et sans aucun incident, jusqu’au village d’Ambaratabe ou Bedjipty, où nous nous arrêtons pour coucher. Nous avons passé dans la journée à Ankasomena et à Ambarijero, petit hameau sakalava aussi misérable d’ailleurs que celui où nous sommes logés ce soir. L’eau est très rare dans la contrée, et les bergers sakalava conduisent fort loin leurs troupeaux pour les abreuver. Cette disette d’eau n’est pas sans me causer quelques inquiétudes, d’autant plus que la contrée que nous devons traverser en deux jours pour atteindre Belalitra en est absolument dépourvue, et mes porteurs sont si fatigués, ou plutôt si paresseux, qu’ils ai-
– 140 – ment mieux traverser cette contrée en ligne droite, au risque de manquer d’eau, que de pousser une pointe vers le nord, où nous devrions rencontrer, en quelques heures de marche, le fleuve Sofia.
Le lundi 14 octobre, nous reprenons notre marche dans la brousse et sous les lataniers. Vers 10 heures nous passons près d’un petit village Banzony, qui est complètement abandonné. Pas une goutte d’eau dans les environs. Mes porteurs se répan-dent pour en chercher dans la brousse, ils vont de tous côtés, mais ils ne peuvent s’écarter bien loin par crainte des fahavalo. Ils reviennent quelques heures après, leurs recherches ont été vaines. À ces heures chaudes du jour, la privation de toute bois-son dans ces pays intertropicaux est particulièrement pénible ; la fatigue et les sueurs vous accablent et la soif augmente sans cesse. Dans la traversée de la forêt de Didy à Fito, nous avions bien manqué de vivres et souffert de la faim, mais cela n’est rien auprès de la privation d’eau ; contre la faim on réagit, on la trompe par mille artifices, et cela est facile, du moins pendant les premiers jours, mais il n’en est pas ainsi pour la soif : ce n’est pas les jours que l’on compte, ce sont les heures, et dans la rage que l’on éprouve, tout ce que l’on peut tenter ne fait qu’exaspérer cet impérieux besoin. Mes hommes, qui, comme d’habitude, ont voulu chiquer leur tabac, et moi-même qui ai voulu, pour faire le brave, fumer force cigarettes, nous souffrons atrocement. Il y a quelques semaines, pendant la première par-tie de notre voyage, nous maudissions la pluie persistante qui nous accompagnait dans la zone forestière, et nous donnerions maintenant beaucoup pour en recevoir quelques gouttes dans cette région des brousses. Nous reprenons notre route, et, sui-vant un sentier pierreux, nous arrivons à un autre village aban-donné dont on ne peut me donner le nom. Nous procédons à de nouvelles recherches qui sont aussi vaines que celles de ce ma-tin. Notre position est vraiment critique. Mes hommes sont ex-ténués, et je ne sais vraiment trop comment, demain, mes por-teurs pourront reprendre leur route sans abandonner mes ba-gages ; nous nous logeons tant bien que mal dans des cases vi-des, je suis exténué, et, malgré les cris des porteurs qui chantent pour s’étourdir, je m’endors d’un profond sommeil. Le lende-main à mon réveil, je trouve mes caisses de bagages enfoncées ; mes malheureux porteurs ont bu le rhum dans lequel je conser-
– 141 – vais mes pièces zoologiques ; quand je sors de ma case, je vois tout mon monde rassemblé sur la place du village, entourant deux des meilleurs, Rainiboto et Rainifringa, qui gisent inani-més sur le sol. Ce sont probablement mes voleurs de rhum : ces pauvres gens en ont tellement bu pour étancher la soif dont ils souffraient qu’ils en sont morts ; je les fais ensevelir rapidement dans les plus belles nattes que nous trouvions dans le village, et je presse les autres de partir vite pour atteindre Belalitra, où nous devons arriver ce soir. Il y aura de l’eau, c’est le salut. Le convoi se met en marche tant bien que mal, et tout le monde se traîne sous ce soleil de feu. Nous n’avons pas bu depuis deux jours, et le thermomètre fronde marque + 35° centigrades à l’ombre.
Beaucoup de mes hommes paraissent ivres, ils souffrent, et le moindre effort musculaire, par cette chaleur intolérable, fait plus vivement ressentir le besoin qui nous dévore. Toute cette brousse est brûlée. Nous marchons dans des cendres épaisses, et nous soulevons des nuages de poussière. À 4 heures, j’ai onze hommes qui sont tombés épuisés sur la route, mais nous ne pouvons nous arrêter pour les secourir. Nous voulons boire. Un quart d’heure après, nous traversons l’Anjaliny, un des affluents de gauche du Sofia. Il est à sec, comme presque toutes les riviè-res que nous avons déjà traversées depuis Mandritsara ; par les traces qu’ont laissées les eaux sur ses rives et par la largeur de son lit de sable blanc, cette rivière coulant normalement doit avoir plus de 80 mètres de large, sur une profondeur moyenne de 1 mètre environ. L’Anjabiny se jette dans le Sofia. Dans le nord du point où nous nous trouverons à un jour de marche et tout près de son confluent est l’embouchure du Bemarivo. Peu de temps après avoir traversé la rivière, nous voyons de beaux manguiers qui couronnent d’un panache touffu un petit mame-lon plus élevé que les autres ; c’est là qu’est Belalitra, et en bas du mamelon il y a des sources dans un petit bouquet de rofia. C’est alors une course folle ; chacun jette son paquet et court vers l’eau de toutes ses forces ; moi-même je suis ce mouvement irrésistible, mais je suis vite dépassé. Il y a dans ces rofia près de Belalitra des sources importantes, et qui toute l’année coulent à pleins bords. Cependant ce jour-là, le niveau de l’eau a dû bais-ser considérablement : la quantité de ce liquide bienfaisant absorbée par mes hommes est absolument invraisemblable, et
– 142 – moi-même je ne me rappelle pas dans ma vie avoir bu avec au-tant de plaisir.
Belalitra est un assez gros village. C’est le centre le plus im-portant de ce bassin du Sofia. Il est entouré d’une enceinte pa-lissadée faite de troncs de satrana, enfoncés verticalement dans le sol les uns à côté des autres, et dont les extrémités supérieu-res sont réunies solidement entre elles par des lianes et des cor-des de rofia. L’espace ainsi clos est beaucoup plus grand que le village ; mais à certaines époques de l’année, celles où nous nous trouvons par exemple, Belalitra sert de lieu de refuge pour les populations et les troupeaux de bœufs des territoires avoisi-nants.
En arrivant à Belalitra, j’ai quitté le territoire administré par le gouverneur de Mandritsara, et je suis dans le district de Majunga. Le chef de Belalitra est un Sakalava, nommé Tsievala, qui est un excellent homme, gouvernant avec beaucoup de sa-gesse et de prudence son petit village, et administrant de son mieux le vaste territoire dont il est chargé.
À Belalitra, nous prenons congé du guide principal que nous avait donné à Mandritsara Rakotondravoavy, qui a remis à Tsievala nos lettres de recommandation et nos passeports. Tsie-vala, de son côté, va nous donner des guides qui nous condui-ront jusqu’à Majunga. Comme le gouverneur de Mandritsara, Tsievala a voulu nous rendre de grands honneurs ; nous avons assisté à une grande parade où quatre misérables soldats loque-teux ont fait l’exercice avec des morceaux de bambou.
Pendant la nuit j’entends de tous côtés des hurlements épouvantables : ce sont les factionnaires du fort, dont on a dou-blé le nombre à l’occasion de mon passage ; les hurlements qu’ils poussent et qui ne sont plus du tout les Zovy, Zovy e, que j’avais entendus dans l’Imerina, ont surtout pour effet de les empêcher d’avoir peur.
En plus des deux guides et des trois soldats que me donne Tsievala pour me conduire jusqu’à Majunga1, ma caravane s’est encore augmentée de deux Arabes de Zanzibar, qui étaient ve-nus dans ces parages pour faire du commerce, et qui vont re-joindre le grand port de la côte ouest pour de là regagner par
1 La forme Mojanga serait plus exacte, mais, pour ce nom comme pour quelques autres, nous nous sommes conformé à l’usage.
– 143 – boutre leur pays d’origine. Je suis très heureux de cette acquisi-tion, car ces gens ne me quitteront certainement pas, et je suis certain qu’ils m’accompagneront jusqu’au bout de mon voyage. Dans la soirée, je remercie chaleureusement Tsievala de son obligeance, et je veux lui donner quelques piastres comme mar-que de mon amitié ; mais il m’arrête tout de suite, et me dit confidentiellement que si mon cadeau lui fait grand plaisir, il me prie de ne le lui donner que dans sa case ou dans un endroit retiré ; il m’explique que si le présent était fait devant les offi-ciers antimerina, il serait obligé de partager avec eux, ce qui lui serait très désagréable.
Le mercredi 16 octobre, je quitte Belalitra au lever du jour, et je continue ma route vers l’ouest au milieu des grands lata-niers.
Depuis mon départ de Mandritsara sur la côte est et jus-qu’à mon arrivée à Majunga sur la côte ouest, j’ai suivi et je compte continuer à suivre un itinéraire qui passe à quelques lieues au nord du chemin parcouru dans ces contrées par Ru-tenberg en 1877-1878. Et c’est justement ce tracé un peu plus septentrional qui m’a permis de relever le cours du Sofia et de passer à Belalitra.
Les habitants de ce village sont la réunion de beaucoup de tribus différentes. On y voit des Antimerina et des Betsimisara-ka, mais on y rencontre aussi des Sakalava de type pur ; les Ma-koa y sont également nombreux.
Les caractères ethniques des Sakalava diffèrent peu, du moins dans leur ensemble, de ceux des Bezanozano dont j’ai parlé plus haut. D’une stature plus élevée que les populations de l’est, ils ont une constitution plus robuste, des membres plus épais, un teint plus noir. Leurs cheveux crêpés sont longs d’environ 15 à 20 centimètres ; les hommes, qui ont toujours conservé l’ancienne mode malgache des cheveux longs, portent presque tous de petites nattes enduites de graisse de bœuf. Ils sont assez soigneux de leurs coiffures, et quand la nature paraît leur refuser une chevelure convenable, ils portent une perruque de petits bandeaux tressés faite en fibres de rofia ou de latanier. Ces indigènes diffèrent surtout des tribus orientales par un grand amour des bijoux et ornements divers dont ils se parent volontiers, et aussi par leur esprit batailleur et querelleur, que je remarque d’autant mieux que j’étais habitué à la timidité des
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Betsimisaraka. Les hommes portent des colliers de verroterie, des dents de caïmans, des fétiches en grand nombre suspendus au cou ou au bras par une ficelle tressée. Ils se mettent dans les cheveux, au-dessus du front, un disque taillé dans un coquillage nacré, qu’ils nomment felana. Les femmes se parent de colliers et de bracelets, et portent dans le lobule de l’oreille un cylindre de bois plus ou moins sculpté qui atteint souvent 5 centimètres de diamètre. Le Sakalava ne se sépare jamais de son fusil à pierre, orné de clous en cuivre ou de filigrane du même métal, et de ses deux ou trois zagaies, nombre qu’il juge indispensable. Quand il entre dans votre case, il s’accroupit et maintient ses armes verticales. Il ne s’en sépare dans aucun cas, il couche avec elles. Le costume le plus général de cette tribu est, comme celui de tous les Malgaches, formé essentiellement du lamba. Autour des reins, les hommes ceignent le sikiny, qu’ils nomment plutôt kikoy quand cette pièce du vêtement est blanche et bordée sur les lisières d’une bande d’une dizaine de centimètres de large de couleurs voyantes et le plus généralement rouge ou jaune, ou diboana quand le sikiny est fait d’une cotonnade de couleur foncée et que les lisérés sont en tissus de soie. Les femmes por-tent, comme les femmes betsimisaraka et comme celles des tri-bus du sud, le lamba cousu en forme de sac, qui se nomme sim-bo ; sur la poitrine et sur le dos elles ont l’akanjo.
Ce costume des hommes et des femmes, qui est le même que celui que j’ai décrit chez la tribu betsimisaraka, est le vrai costume malgache ; on le retrouve sans grands changements dans toutes les tribus de l’île, les Antimerina exceptés. Quant aux mœurs et aux coutumes générales des Sakalava, j’en parle-rai avec plus d’à-propos lorsque sur ma route j’aurai l’occasion de les observer et de les décrire. D’ores et déjà, je puis affirmer que c’est dans cette tribu, comme dans celle du sud, où l’influence européenne n’a presque pas pénétré, que l’on voit les anciennes coutumes les mieux conservées ; ces tribus insoumi-ses ont gardé pieusement les traditions de leurs pères, et l’on y retrouve, beaucoup mieux que chez les Antimerina, le vrai ca-ractère malgache, sans apprêt et sans voiles. J’ajouterai dès maintenant que c’est dans ces peuplades de la côte occidentale de Madagascar que l’influence musulmane s’est fait particuliè-rement sentir ; non seulement on y retrouve des usages maho-métans, mais on y rencontre fréquemment des Sakalava, qui,
– 145 – bien que parfaitement ignorants de la religion de Mahomet, sont pourtant coiffés de la chéchia chère aux disciples du pro-phète et affublés de la grande chemise blanche des Zanzibarites.
Depuis notre départ de Mandritsara, nous avions toujours joui d’un temps superbe ; cette nuit, nous avons eu une pluie assez forte ; ce matin, elle est plus fine, c’est presque un brouil-lard. Cependant, vers 11 heures du matin, le soleil a complète-ment dégagé les noirs nuages amoncelés sur nos têtes. Le ciel bleu réapparaît. Nous rencontrons plusieurs villages abandon-nés complètement. Il existe ici et dans tout le pays que nous al-lons traverser, presque jusqu’à Majunga, des bandes de pillards, formées de Sakalava insoumis, d’esclaves marrons, de soldats antimerina déserteurs. Ces brigands s’appellent marofelana ; ils ne sont qu’une espèce particulière de fahavalo, dont le métier consiste à voler les bœufs dans les campagnes. À cette époque de l’année, les habitants de ces villages ont appris leur arrivée par la disparition de quelques bœufs. Alors ils ont quitté leurs demeures, et, chassant devant eux leurs troupeaux, ils sont ve-nus, chargés de leurs lambas et du mobilier primitif qu’ils pos-sèdent dans leurs cases, chercher un abri à Belalitra.
À midi nous arrivons au village d’Ambahibe. Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui, car nous devons nous arrêter demain, après avoir traversé le Bemarivo, au village important de Betsi-siky.
Ambahibe est aussi un village abandonné par ses habitants. Malgré tous mes efforts, je ne puis empêcher le pillage de ce qui reste ici : mes hommes égorgent soixante ou quatre-vingts pou-les et prennent une grande quantité de riz qu’ils trouvent dans les greniers. Cependant j’ai obtenu que l’on n’emporterait rien demain matin au départ et que l’on ne prendrait que ce que l’on pourra manger. La journée se passe en repas pantagruéliques ; la gaieté est vite revenue dans mon convoi ; c’est bien là un des traits caractéristiques du Malgache : il se laisse abattre par la moindre privation, mais au premier jour d’abondance il oublie complètement les fatigues passées.
Le lendemain nous marchons dans la brousse, les grands lataniers ont disparu complètement, et le pays semble un peu plus accidenté. Nous cheminons sur de petites collines couver-tes de hautes herbes ; dans les vallées qui les séparent, et où pendant la saison des pluies doivent se former des mares d’eau,
– 146 – surgissent des bouquets de rofia ; ce palmier est très commun dans cette région.
Vers midi nous faisons halte dans la plaine. Nous souffrons de nouveau de la soif ; cependant nous sommes assez heureux pour trouver dans un petit bois de rofia, et non loin de l’endroit où nous sommes arrêtés, une mare d’eau croupissante dont il nous faut énergiquement disputer la possession aux troupeaux de bœufs du voisinage. Dans l’étape de l’après-midi la hauteur des petits mamelons que nous franchissons s’élève sensible-ment. Les plus hauts sommets n’ont pas cependant une altitude de plus de 50 mètres au-dessus de la plaine environnante. Ces mamelons suivent une direction générale nord et sud et ils for-ment ce que l’on appelle dans le pays les bongalava.
Dans l’après-midi, nous arrivons à Betsisiky ou Betzizika. Ce village, qui ne compte que vingt-cinq cases environ, est néanmoins un centre important dans cette contrée où la popula-tion est si peu dense. Betsisiky, comme Belalitra, est entourée d’une enceinte palissadée et est commandée par un officier de Tsievala. J’y fais quelques jours de vivres, en prévision de la route qu’il nous reste à franchir, car dans les grands bongalava qui séparent le bassin du Sofia de celui du Mahajamba, il n’existe aucun village et par conséquent aucun centre de ravi-taillement.
Dans la soirée, j’assiste à un jeu que donnent en mon hon-neur les jeunes gens du village : c’est une lutte à coups de poing, sorte de boxe que les Sakalava ont apprise des Arabes.
Les deux ou trois tambours inséparables de tous les jeux malgaches sont là ; le tam-tam commence. Les spectateurs for-ment un cercle, dans lequel un des boxeurs tourne en cadence, appelant un concurrent ; celui-ci se présente bientôt et les tam-bours battent avec plus de violence. Les jouteurs, se tenant par la main, se promènent à pas rythmés dans l’espace circulaire laissé libre par les spectateurs. Ils exécutent une sorte de danse, puis ils s’attaquent. Les coups échangés sont très rares, à peine y en a-t-il deux ou trois donnés ou reçus de part et d’autre, que tout le monde s’empresse de séparer les combattants ; en somme la lutte n’est pas animée. Les Sakalava nomment ce jeu morengy.
Hier soir, j’avais rencontré sur ma route, à quelques cen-taines de mètres des premières cases du village, deux cadavres
– 147 – d’enfants nouveau-nés, qui étaient morts de faim et de froid, abandonnés par des parents dénaturés. Ces enfants abandonnés sont appelés zazatsihanono. Cette coutume barbare était ré-pandue autrefois dans toute l’île de Madagascar ; elle subsiste encore dans les tribus sakalava.
Le vendredi 18 octobre, nous partons de Betsisiky et nous continuons notre route dans la brousse ; nous nous rappro-chons de la chaîne principale des bongalava, dont nous n’avons franchi hier qu’un des contreforts principaux. L’après-midi, nous nous engageons dans une région plus accidentée ; pendant un certain temps sur les hauts sommets, les arbres deviennent plus rapprochés, c’est presque un bois. À 3 heures, nous som-mes au point culminant (280 mètres), puis nous descendons rapidement, et la nuit nous surprend au bas de la montagne.
Nous sommes entrés dans la vallée du Mahajamba, quit-tant le bassin du Bemarivo, son principal affluent de droite.
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XIV
Dans le bassin du Mahajamba. – Perdus dans la
brousse. – Attaqués par les fahavalo. – En
parlementaire. – Mon ami Sélim. – Dans les
bararata. – Chez le roi Diriamana. – Passage du
Mahajamba. – Les moustiques à Madagascar. –
Dans les satrana épineux. – Bemakamba. – Les
étangs de la côte. – Arrivée à Majunga. – La ville et
sa population. – Les colonies musulmanes sur la
côte nord-ouest de Madagascar. – Départ de
Majunga. – En route pour Tananarive.
Le samedi 19 octobre est notre première journée de marche dans le bassin du Mahajamba. Nous faisons comme hier très peu de route dans la bonne direction, et je ne puis obtenir de mon convoi d’éviter ces trop nombreux détours qui nous font perdre beaucoup de temps. Abondance de biens ne nuit pas, dit-on, et cependant, avec les trois soldats que Rakotondravoavy m’a donnés à Mandritsara, les deux guides qui m’ont été fournis à Belalitra par Tsievala, et les deux Arabes qui se sont joints à la caravane depuis deux jours, il est impossible de connaître exac-tement la vraie route. Chacun donne son avis, qui est le seul bon, bien entendu. Chacun tire de son côté, et j’ai toutes les pei-nes du monde à maintenir une parfaite cohésion dans ma petite caravane, cohésion d’autant plus nécessaire que dans ce pays de fahavalo il serait imprudent de ne pas être réunis et que je tiens essentiellement à avoir l’œil sur tous mes bagages. La plus grande partie de ma campagne du nord est terminée, et il me serait fort désagréable d’être pillé et d’avoir toutes mes collec-tions perdues à quelques jours de marche de Majunga. Vers mi-di, nous nous arrêtons à Ankoby, et dans l’après-midi nous continuons notre route pour aller coucher à Antamotamo.
Nous sommes toujours dans la brousse. La caravane, ran-gée dans l’ordre accoutumé, décrit de longues sinuosités dans
– 149 – les grandes herbes ; les guides et les soldats sont devant, les por-teurs les suivent et je ferme la marche, veillant à ce qu’aucun paquet ne reste en arrière. Vers 3 heures, j’entends des coups de feu en avant, et je vois bientôt venir se ranger autour de moi mes porteurs de bagages, qui poussent de grands cris et parais-sent très effrayés. Mes prévisions ne s’étaient réalisées malheu-reusement que trop tôt et nous étions attaqués par un fort parti de fahavalo. J’étais à ce moment sur une hauteur, et, en m’avançant quelque peu, il me fut possible de reconnaître nos assaillants. Les fahavalo qui nous cernaient étaient au nombre d’environ cent ou cent cinquante ; la plus grosse troupe était en avant, dissimulée dans le lit desséché d’un ruisseau qui barrait la route ; d’après les mouvements des herbes, il y en avait sur nos côtés et en arrière, mais je ne pouvais juger de leur nombre. Je fis rassembler promptement les bagages, je groupai mes hommes autour des charges et je m’avançai seul vers la troupe du ruisseau, pour parlementer : c’était le seul parti qu’il me res-tait à prendre et il fallait entrer absolument en composition avec les brigands. Tout cela avait été exécuté très rapidement, et dans cette circonstance je n’eus qu’à me louer des deux Arabes qui étaient avec moi, et qui empêchèrent absolument mes por-teurs malgaches de prendre la fuite comme une volée de moi-neaux. En approchant, je fus très agréablement surpris en voyant ces fahavalo, qui n’avaient pas l’air si terribles qu’on me les avait représentés. Le chef vint à ma rencontre, il ne se dis-tinguait des autres que par le gros felana qu’il portait sur le front, coquillage d’un grand diamètre, entouré de cercles d’argent finement découpés ; nous entrâmes tout de suite en arrangement. Le kabary commença. Je lui dis qui j’étais et pour quel motif très simple je voulais traverser leur pays ; c’est ce-pendant assez difficile à expliquer à ces gens, qui croient, fort sagement du reste, que pour qu’un blanc vienne dans leur pays, il faut ou bien qu’il y fasse du commerce, ou bien qu’il serve quelque autre intérêt puissant. Mais un homme qui vient dans leurs brousses pour son plaisir, qui se contente d’y mettre des fourmis dans des bocaux, ou qui casse les cailloux de la route, doit être un simple d’esprit ou un menteur. Il me faut choisir, et je me résous à passer aux yeux de ces sauvages pour un simple fou civilisé, ce qui est encore une consolation relative. La conversation avec ces brigands sakalava est assez pénible ; je les
– 150 – comprends à peine, n’étant pas familier avec ce dialecte de l’ouest, très différent du dialecte antimerina ; heureusement que Jean Boto, mon homme universel, est venu à mon secours. Avec ce nouveau renfort, le kabary se prolonge, mais j’ai beaucoup de patience pour le supporter. J’accepte d’ailleurs à peu près les conditions qui me sont imposées ; on ne me prendra rien de force, mais le chef des fahavalo visitera mes bagages et choisira ce qui lui conviendra. C’est une sorte de visite douanière, pas plus ennuyeuse, je crois, que certaines que j’ai déjà eu à suppor-ter dans des pays civilisés, et j’espère que ces fahavalo de Mada-gascar ne se montreront pas trop protectionnistes. Je m’exécute donc de bonne grâce et la visite commence. Je suis si pauvre que mes effets personnels ne les tentent pas. Ils se contentent de prendre dans ma lingerie d’explorateur deux cravates blan-ches oubliées au fond de ma malle à la suite d’une soirée offi-cielle quelconque. Mes armes passent ; j’ai bien eu quelques dif-ficultés, mais mes systèmes compliqués de fusils et mes cartou-ches métalliques perfectionnées ne les ont pas tentés ; mes col-lections passent en franchise et ne font qu’exciter à un très haut point leur hilarité et, par suite, leur bonne humeur. J’espère que mes instruments auront les mêmes prérogatives. Mais les espé-rances et les hypothèses même les plus plausibles sont souvent déjouées dans la vie humaine, et j’en eus ce jour-là la triste preuve. En examinant mon théodolite, le chef des brigands vou-lait absolument prendre l’oculaire et sa petite monture en cuivre pour s’en faire un embout pour sa canne ; j’eus toutes les peines du monde à le dissuader de mettre à exécution ce projet, et en-core je n’y pus parvenir qu’en lui cédant une des grosses lentil-les de mes jumelles de voyage, qui me servaient habituellement d’allume-feu pour mes cigarettes, ainsi qu’un objectif de ces mêmes jumelles, qu’il mit immédiatement à l’extrémité supé-rieure de sa canne. Enfin, j’abandonnai la moitié de mes provi-sions, une partie de mon sel et toutes mes liqueurs alcooliques. À 6 heures, je quittais ces fahavalo devenus maintenant mes amis, et Sélim lui-même, leur chef, m’accompagnait jusqu’au village d’Antamotamo, me promettant formellement que je n’aurais plus rien à craindre d’eux jusqu’à ma rentrée à Tanana-rive. Il a scrupuleusement tenu cet engagement, et je n’ai plus vu de fahavalo dans cette campagne du nord de Madagascar. Avant d’arriver à Antamotamo, je serrai énergiquement la main
– 151 – de Sélim, en lui rappelant ses engagements, et je lui donnai en-core sur sa demande (ces hommes sont insatiables) tout le tabac que j’avais sur moi. En approchant du village, les fahavalo et Sélim partirent dans le nord ; je les vis s’éloigner dans la brousse. Ils disparurent bientôt à mes yeux, et ma jumelle bor-gne ne pouvait guère me servir pour les suivre plus longtemps du regard.
En somme, ce n’était guère qu’une alerte. Cette attaque s’était d’ailleurs terminée dans d’excellentes conditions, et si j’en étais quitte à si bon compte, c’est, je le crois, à cause de l’intervention des deux Arabes de Zanzibar qui étaient avec moi et qui avaient reconnu dans Sélim un de leurs coreligionnaires, mahométan peu zélé cependant, car il buvait fort bien mon ab-sinthe. Selon mon habitude, j’avais accueilli mes deux Arabes depuis Belalitra avec quelque sympathie ; ils s’en étaient souve-nus et avaient causé – comme je l’appris plus tard – avec Sélim en langue kisouaheli. La certaine sympathie que j’éprouve pour toutes les populations musulmanes m’avait encore une fois ser-vi.
Au village d’Antamotamo, je retrouve mes guides, qui étaient venus s’y réfugier dès le commencement de l’alerte ; ils avaient pu ramener avec eux un des soldats antimerina, les deux autres avaient été tués par la première décharge. Toute la nuit dans ce village il y eut de grands kabary entre mes hommes et les habitants du pays, conversations interminables dans lesquel-les les porteurs racontèrent avec mille détails, tous plus men-songers les uns que les autres, et tous exagérés, bien entendu, l’agression dont nous venions d’être victimes.
Le lendemain 20 octobre, nous nous mettons en marche au lever du jour. Les arbres de la brousse sont plus touffus, plus rapprochés les uns des autres ; les petits buissons se touchent presque, les rofia sont très abondants, et de larges espaces sont couverts par les bararata (Phragmites communis), sorte de grands roseaux piquants très communs dans tous les terrains humides du versant ouest de Madagascar. Le sol est moins des-séché, la végétation plus vigoureuse ; on voit que nous appro-chons d’un grand fleuve dont les eaux fécondent ce pays. À neuf heures, nous arrivons au village d’Andoamboary, résidence ha-bituelle du roi sakalava Diriamana.
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Ce souverain m’accueille fort bien ; il me paraît assez intel-ligent, et semble comprendre les projets de voyage que je lui expose ; je lui fais d’ailleurs les plus beaux cadeaux qui me res-tent encore dans mes bagages, et nous sommes bientôt bons amis. Le Mahajamba, qui coule large et profond à deux heures du village, me sera facile à traverser, grâce aux pirogues que Diriamana va me procurer. Je quitte Andoamboary et je suis en deux heures sur les bords du fleuve. Il coule en cet endroit sud-sud-est, nord-nord-ouest ; sa largeur est de 80 mètres, sa pro-fondeur supérieure en moyenne à 2 mètres.
Sur les cartes, la rivière appelée Béfanjava n’est qu’un bras de mer qui part du fond de la baie de Mahajamba, et qui s’avance profondément dans les terres : ce n’est donc pas une rivière, mais une sorte d’arroyo comme il en existe d’ailleurs en très grand nombre dans les baies qui découpent si profondé-ment la côte nord-ouest de Madagascar ; en général ces arroyos, sortes de marais, ne sont bien pleins qu’à la marée montante. Dans cet arroyo de Béfanjava, l’eau atteint un village qui porte le même nom ; au delà ce n’est plus qu’un petit ruisseau sans im-portance, à sec pendant la plus grande partie de l’année et qu’on appelle le Sambilahy.
En arrivant sur les bords du Mahajamba, nous trouvons trois pirogues à balancier que Diriamana nous avait fait prépa-rer, et grâce à ces embarcations légères nous sommes bien vite sur l’autre bord.
Le Mahajamba a un cours très lent ; son large lit, contenu par des berges sablonneuses, est encombré d’îlots, de bancs de sable, sur lesquels des quantités invraisemblables de caïmans se prélassent au soleil. Nous ne marchons que fort peu au-jourd’hui, et nous nous arrêtons en amont et sur les bords du fleuve, près de quelques cases qui se trouvent dans un immense champ de bananiers, nourriture principale des habitants de ce pays. Nous avons eu tort de ne pas nous éloigner davantage du fleuve, car sur ses bords et sous les bananiers nous sommes en-vironnés d’une nuée de moustiques. J’ai déjà eu occasion de parler, dans de précédents chapitres, des puces, poux, punaises et autre vermine que l’on rencontre malheureusement trop sou-vent sur la côte orientale et sur le plateau central. Ces animal-cules désagréables se trouvent moins fréquemment sur la côte ouest, mais ces parages possèdent en revanche des insectes aus-
– 153 – si désagréables, ennemis encore plus redoutables, car leur nom-bre est effrayant : ce sont les moustiques. À l’endroit où nous nous trouvons, il y en a des nuées ; aussi passons-nous la nuit à danser et à nous livrer à des mouvements désordonnés devant les grands feux de bois vert que nous avions allumés. Le lende-main, je suis très peu valide pour me mettre en route, et je suis persuadé que deux nuits comme celle-là donneraient de forts accès de fièvre à l’Européen le plus robuste.
Le lundi 21 octobre, nous continuons dans la brousse notre route vers l’ouest, et nous trouvons, une heure après avoir quitté les rives du Mahajamba, le petit village de Tsaramaso. À l’ouest de ce village, les beaux satrana sous lesquels nous marchons depuis plusieurs jours ont disparu et sont remplacés par d’autres satrana beaucoup plus petits, aux troncs toujours incli-nés, aux feuilles épineuses. Je ne connais pas cette deuxième espèce de latanier, qui se trouve dans tous les environs de Ma-junga ; au lieu d’avoir des fruits ovoïdes comme les autres, ceux-ci ont de petits fruits trilobés, que les indigènes recueillent en grande quantité pour faire du rhum.
Après le village de Madirombohana, nous retrouvons les grands lataniers, et nous nous arrêtons à Ambohimena. L’étape du soir nous conduit à Marokira.
Le mardi 22 octobre, toujours dans la brousse et dans les lataniers, la route se déroule dans le sable et l’argile rouge ; nous traversons une chaîne de collines peu élevées, mais cou-ronnées sur leur sommet de quelques bouquets de bois. Der-rière nous dans l’est, la grande plaine du Mahajamba fuit vers l’horizon, qui est une ligne parfaitement droite ; nous traversons vers huit heures l’Anjobajoba, rivière qui se jette dans la baie de Mahajamba. Nous arrivons dans la soirée à Manierenza. Le jour suivant, nous continuons, toujours dans la brousse, la route à l’ouest, sous les grands lataniers. À cette étape du matin, je m’aperçois que le sol change peu à peu de nature : ce n’est plus du sable et de l’argile rouge, c’est un terrain marneux auquel succède bientôt une terre noirâtre où je trouve des roches cal-caires.
À dix heures nous nous arrêtons à Bemakamba et le soir à Tanantafy. Depuis Manierenza nous sommes dans les États de la reine Anarena, reine de Marosakoa, gouvernant tout le pays qui s’étend du nord de Majunga à la haie de Mahajamha.
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Le jeudi 24 octobre, la brousse devient plus compacte, les arbres sont plus serrés, les buissons plus fournis ; on voit que nous approchons de la côte.
Ce pays, comme tous les environs de Majunga, offre une curieuse particularité au point de vue hydrographique. Il n’y a plus en effet ces mille petits ruisseaux que l’on rencontre à cha-que pas sur le terrain granitique de Madagascar. Les cours d’eau sont remplacés ici par une série de petits étangs circulaires en-tourés d’un rideau de verdure et que nous traversons à chaque instant sur notre route. À cette époque de l’année ils sont entiè-rement desséchés et ressemblent assez exactement à des arènes de cirque ; ces étangs, que nous voyons en grand nombre, sont vraiment caractéristiques de ce pays. On rencontre d’ailleurs beaucoup de ces mares plus ou moins circulaires dans tous les environs de Majunga, à Amparehingidro et à Ambatolampy no-tamment.
Vers dix heures, nous apercevons la colline sur laquelle est construite la maison du gouverneur de Majunga, et nous traver-sons dans les palétuviers un bras de mer qui nous en sépare. C’est justement marée basse et la marche est très facile sur le sol humide et compact. À midi nous descendons en ville, par l’avenue du Rova. Je trouve près de l’agent de France, M. Fer-rand, qui remplissait alors les fonctions de vice-résident à Ma-junga, le plus bienveillant accueil. M. Ferrand ne veut pas que je descende ailleurs que allez lui, et pendant les huit jours que je suis resté là j’ai reçu de lui la plus gracieuse hospitalité ; qu’il me soit donc permis de le remercier bien sincèrement de sa bonne réception.
Majunga est une ville très différente des autres villes mal-gaches que j’avais vues précédemment ; elle a un cachet tout spécial de petite cité indo-arabe, qui vient faire une heureuse diversion à la monotonie du pays madécasse. Ces constructions n’ont rien de régulier, on y trouve tous les types : la case en sa-trana du Sakalava et du Makoa, la maison en terre ou la hutte en rofia de l’Antimerina et, au centre de la ville, des constructions en pierres, spacieuses et relativement confortables, construites par les Indiens et les Arabes. La population est aussi très mé-langée. Il y a d’abord quelques Sakalava, mais ils y sont relati-vement peu nombreux, et pour la plupart n’ont à Majunga qu’une case où ils viennent loger quand les hasards de la vente
– 155 – de leurs produits les amènent dans la ville. Ils habitent presque tous, en temps habituel, dans les villages voisins ; il y a aussi un certain nombre d’Antimerina, dont la plus grande partie est lo-gée dans un village établi sur la colline à quelques centaines de mètres dans l’ouest du fort. On remarque en outre une grande quantité d’Arabes et surtout de Comoriens, tous musulmans d’ailleurs, et qui se sont fixés à Majunga depuis fort longtemps : enfin, dans ces dernières années, beaucoup d’Indiens sont ve-nus s’établir ici, de Bombay principalement, et ces Indiens ont, comme les Antimerina, des esclaves Makoa, dont le nombre s’élève chaque année et qui sont d’ailleurs traités fort durement. Il faut aussi mentionner une dizaine d’Européens, des Français pour la plupart, fonctionnaires et commerçants. On voit donc que Majunga est une ville quelque peu étrangère à Madagascar non seulement par son aspect extérieur, mais encore par le fond même de sa population. La partie étrangère, qui comprend les Européens, les Arabes et les Comoriens sujets ou protégés fran-çais, les Indiens et Zanzibarites, sujets ou protégés britanni-ques, est de beaucoup la plus nombreuse et la plus importante, non seulement par sa quantité numérique, mais encore par sa situation commerciale, industrielle et politique ; aussi Majunga est-elle de toutes les villes de Madagascar celle où les Antimeri-na se sentent le moins chez eux : c’est la porte ouverte de la grande île, et, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, c’est le commencement du chemin que doit suivre une expédi-tion quelconque pour se rendre sur les hauts plateaux dans le pays des Antimerina. La ville occupe la partie occidentale d’une sorte de grande presqu’île formée, au nord de la baie, par des bras de mer qui s’enfoncent profondément dans l’intérieur des terres, surtout à marée haute, et qui coupent les campagnes, au nord du côté d’Amborivy, à l’est du côté d’Amparehingidro ; ces deux rivières d’eau salée, qui se perdent dans les palétuviers, laissent entre elles un isthme qui va du sud-est au nord-est, et sur lequel serpente la route qui conduit à Tananarive. La ville de Majunga est bâtie au bord de la mer, elle s’étend est et ouest sur une longue plage de sable et de rochers ; la partie occidentale, la plus longue et la plus étendue, est formée entièrement de cases et de paillotes, c’est le quartier de Marofotona ; là habitent prin-cipalement les indigènes sakalava et makoa et les Comoriens sujets et protégés français ; en allant vers l’ouest, c’est-à-dire au