Voyage à Madagascar (1889–1890)
Chapitre VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Un fanataovana. – Habitants du Vakinankaratra
oriental. – Hameau de Bemasoandro. – Au sommet
du Iankina. – Les Vazimba. – Le manioc. –
Moutons et chèvres. – Vicissitudes du porc à
Madagascar. – Soandrarina. – Le Vontovorona. –
Les ruines dans l’Imerina. – Antsirabé. – Sources
thermales. – Condamnés aux fers. – Vallée de
l’Amboavato. – Les pierres levées. –
Ambohiponana. – Revue des troupes. – Village
d’Isandra. – Les fahavalo et les toatakely. –
Sentinelles antimerina. – Le volcan et le lac de
Tritriva.
Deux routes se présentaient pour gagner Antsirabé et les régions volcaniques de l’ouest : l’une, directe, me faisait traver-ser à nouveau les districts quartzeux de Sarobaratra et la partie supérieure du bassin de l’Onivé ; l’autre, plus longue, s’inclinait vers le sud, suivant la frontière de l’Imerina le long des contre-forts boisés d’Ambohitompoina, qu’elle abandonnait ensuite, pour franchir au Vontovorona la chaîne de partage des eaux et descendre enfin sur le versant oriental de l’île. Je choisis la se-conde, qui devait me montrer des pays différents et peut-être plus variés d’aspect.
La première journée de marche fut pénible. En sortant du village de Tsinjoarivo il fallut traverser à gué, en luttant contre un courant déjà rapide, les deux bras de l’Onivé en amont des chutes ; puis gravir des coteaux élevés au sud de la rivière. Les montées et descentes se succédèrent alors plus raides et plus nombreuses que par le passé. Les hommes se lassaient, les ba-gages avançaient lentement. Dans le sud du Vakinankaratra les maisons sont rares ; nous risquions fort de ne pas trouver un abri pour la nuit. Sans doute pour conjurer le mauvais sort qui nous menace, les porteurs vont tous, en prononçant une évoca-
– 61 – tion magique dont le sens m’échappe, déposer une pierre sur un amas de cailloux qui nous barre le chemin. C’est un fanataova-na. Dans l’intérieur de l’île et sur la côte betsimisaraka on trouve souvent, le long des routes, des fanataovana, amoncelle-ments de pierres, de mottes de terre, de menus branchages, grossis incessamment par les passants, qui jettent sur le tas ce qui leur tombe sous la main. Le Malgache assure que cette of-frande peu coûteuse faite au dieu des voyageurs lui vaut dans la suite une route facile, un gîte prochain, et éloigne les dangers. Ce dieu a certainement peu de puissance, car malgré la grosseur et le nombre des pierres que mes hommes n’ont cessé de dépo-ser sur les fanataovana, il n’a jamais tenu la première de ses promesses.
Le soleil est déjà couché depuis longtemps lorsque Boto, qui marche en tête du convoi, me signale une case. Les hommes se mettent à courir et par leurs cris de joie effrayent les habi-tants. Ceux-ci, réfugiés dans le grenier, refusent de nous aban-donner la maison. On parlemente. Ces Antimerina ont peur du vazaha, qui vient certainement chercher des travailleurs pour les mines, et cette corvée les épouvante. Je les rassure, et mes paroles conciliantes me font ouvrir les portes. Pendant que les dix-huit borizano s’entassent sur les caisses à l’étage inférieur, je me hisse dans la soupente où sont les maîtres du logis. La fa-mille est peu nombreuse : un vieillard entouré de ses petits-enfants. Nous échangeons les compliments requis par la poli-tesse hova et nous nous lions d’amitié. Quelques cadeaux la ci-mentent. Ces paysans du Vakinankaratra sont misérables et pa-raissent d’une autre race que les Antimerina du nord ; ce sont d’ailleurs de braves gens.
Dans les deux jours qui suivirent, continuant vers le sud-ouest, nous traversons encore une contrée où des montagnes de quartz font le désespoir des porteurs ; c’est la région aurifère d’Analambato. Le 13 mai nous couchons dans les deux cases du hameau de Bemasoandro, au pied du mont Iankina. Nous avons rejoint les premiers épaulements de la chaîne de partage des eaux en un point où des sommets élevés, bien différents des monts agglomérés du massif de l’Ankaratra, surgissent isolés et séparés les uns des autres par de profondes vallées et des co-teaux de faible altitude. Hier nous montions sur le Botrara (1 990 mètres), aujourd’hui nous sommes au Iankina (2 060
– 62 – mètres) ; dans deux jours nous atteindrons le Vontovorona (2 010 mètres), le pic le plus occidental.
Un Antimerina, le propriétaire de la hutte où je loge à Be-masoandro, m’avait accompagné sur le Iankina ; il devait sacri-fier aux mânes des Vazimba. Au sommet de la montagne un tas de pierres qui rappelait assez par sa forme le fanataovana est dédié à la mémoire de ces Vazimba redoutés. Entre les cailloux sont enfoncés des bâtonnets qui supportent des têtes de coqs, des pattes de poules ; des chiffons se balancent à l’extrémité de petites perches ; des crânes de bœufs sont placés sur les pierres les plus élevées. Rainizafitsimidrantany, c’est le nom de mon propriétaire, sort avec précaution de dessous son lamba cras-seux une tête de mouton fraîchement coupée et la plante sur un bâton disponible, puis il frotte avec de la graisse de bœuf la grosse pierre du sommet ; pour terminer ses pieux exercices, il ajoute au tas, du côté du soleil couchant, quelques douzaines de cailloux. Maintenant il s’est rendu favorable l’âme du Vazimba cachée non loin de là sous une touffe d’herbe ; il doit encore l’interroger et lui demander un remède pour la fièvre qui le consume. L’Antimerina s’éloigne un peu du tombeau et va près d’un gros bloc de phonolithe. Cette large dalle est une pierre « parlante » posée sur base étroite ; elle résonne furieusement sous les coups répétés que lui assène mon propriétaire, elle lui transmet les prescriptions du Vazimba. Rainizafitsimidrantany est radieux.
« Eh bien, es-tu guéri ?
– Oui, mais je ne dois plus jamais manger de canards, c’est fady. »
Et, s’éloignant pour remercier la pierre parlante, il répand un peu d’huile de ricin sur la paroi rocheuse et y colle une mè-che de ses cheveux.
Dans l’Imerina on trouve, sur des montagnes élevées au faîte des grands rochers, ou dans des vallons solitaires, les tom-beaux des Vazimba. Ces constructions informes, simples amas de pierres grossières, ne sont pas des monuments funéraires ; elles indiquent plutôt aux populations craintives les lieux choi-sis par les âmes des défunts pour leur résidence habituelle. Les légendes antimerina – seuls documents que l’on possède pour émettre quelques hypothèses plausibles sur les Vazimba – nous représentent ces hommes comme les premiers habitants des
– 63 – régions élevées du centre de Madagascar. Dépossédés de leurs territoires, quelques-uns quittèrent le pays, d’autres se mélan-gèrent aux vainqueurs ; le plus grand nombre furent mis à mort. Ce sont les premiers chefs hova qui chassèrent définitivement les Vazimba ; ces tribus aborigènes, sauvages, ignorantes et mal armées, confinées d’autre part dans un isolement complet, ne pouvaient résister à des ennemis bien supérieurs à elles par des connaissances puisées au dehors. Des descendants des Vazimba existent encore, d’après M. Grandidier, au Ménabé, sur les bords du Manambolo en pays sakalava, et, d’après le P. Abinal, quelques-uns se trouveraient, exempts de tout mélange, dans le nord-est et le nord-ouest de l’Imerina. Je n’en ai jamais ren-contré. Quoi qu’il en soit, les Hova sont persuadés que, dans un avenir plus ou moins lointain, les Vazimba rentreront en maî-tres dans l’Ankova, gardé maintenant par les âmes des ancêtres vaincus. C’est pour cette raison qu’ils tâchent d’apaiser leurs esprits vindicatifs.
Cependant ces ombres consentent parfois à rendre quel-ques services, guérissent surtout les malades quand on recon-naît humblement leur puissance. En retour elles exigent une privation constante. C’est ainsi que Rainizafitsimidrantany était débarrassé d’une fièvre violente par un Vazimba.
La partie du Vakinankaratra, district méridional de l’Imerina, que nous venons de traverser, est particulièrement pauvre et peu peuplée. Les habitants, disséminés dans des mai-sons isolées dans la campagne, et souvent fort éloignées les unes des autres, cultivent surtout le manioc.
Au manioc s’ajoutent la pomme de terre, la patate, le maïs ; il y a peu de rizières. Les champs, comme presque partout dans l’Imerina, sont entourés d’un fossé dont le déblai forme un mur de clôture garni à son sommet de plantes épineuses, principa-lement le nopal aux fleurs écarlates ou jaune pâle, et une eu-phorbe (E. splendens). Comme dans l’Ankaratra, nous avons rencontré des troupeaux de bœufs, mais en plus petit nombre ; en outre nous voyons des moutons et des chèvres. Le mouton de Madagascar, généralement à tête noire, appartient à la variété stéatopyge que l’on trouve en Asie et en Afrique : sa queue énorme est pleine de graisse ; il habite les régions élevées. Il ne donne pas de laine ; sa chair est coriace et possède toujours un goût peu agréable. On trouve bien aussi des chèvres à Madagas-
– 64 – car, mais en petite quantité ; j’en remarque ici une variété parti-culière, au pelage roux, au poil court, aux petites cornes rejetées en arrière, que je n’ai jamais rencontrée ailleurs ; les chèvres du Betsileo et du pays sakalava sont différentes. Pour terminer l’énumération des quadrupèdes domestiques, je dois, avec le chien et le chat, mentionner le porc, si commun chez les Hova et les Betsileo. Cet intéressant animal est soumis à des vicissitudes sans nombre sur le sol madécasse : tantôt il est proscrit, tantôt il est choyé ; il occasionne des haines entre des peuplades voisines et en supporte parfois les conséquences ; en une même ville on le voit se vautrer, maître de la rue, dans certains quartiers, tan-dis que dans d’autres il est ignominieusement chassé. Dans l’Imerina il est surtout commun sur les confins occidentaux, justement en face d’un pays où il ne peut pénétrer sans s’exposer à de grands malheurs. D’une manière générale on peut dire que le porc a suivi le Hova dans ses conquêtes ; ainsi il est entré, au grand scandale des habitants, dans certains forts sakalava, et malgré tous les fady des Antanosy, il a foulé le sol de la pointe de Taolanara. Il est vrai qu’en 1885, lorsque les Ho-va évacuèrent Fort-Dauphin, qui venait d’être bombardé par un de nos croiseurs, les Antanosy révoltés pillèrent le fort et mas-sacrèrent tous les porcs qu’ils purent rencontrer.
Le 15 mai, j’arrivais à Soandrarina. Ce village, situé sur la route de Tananarive à Fianarantsoa, m’apparut avec ses soixante cases comme un centre important, après le souvenir que m’avaient laissé les hameaux du Botrara et du Iankina. Soandrarina est dans une zone de transition comprise entre les contrées rocheuses et pauvres de l’est et les régions argileuses et bien cultivées de l’occident ; autour du village quelques collines aux larges bases, presque des plateaux ondulés, vont, s’élevant insensiblement, entourer le Vontovorona, qui surgit tout à coup et dresse son pic isolé à deux kilomètres du village. Cette zone de transition, caractérisée par des espaces relativement plats sur une certaine étendue et que nous avons traversée antérieu-rement à la hauteur d’Ankisatra, se prolonge vers le sud, jusque près d’Ambodifiakarana. C’est seulement entre ce village et Soandrarina que l’on trouve les plateaux de l’Imerina. La route de Fianarantsoa les traverse.
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À Soandrarina, une journée de pluie me retient prisonnier. L’averse d’aujourd’hui n’est qu’un intermède de la saison sèche, qui va durer encore cinq mois dans l’Imerina.
Le lendemain nous marchons vers l’ouest et franchissons au Vontovorona la ligne de partage des eaux. La contrée change peu à peu, les ondulations s’accentuent, mais les roches devien-nent plus rares, le quartz a disparu et parfois une lave celluleuse nous annonce les régions volcaniques. Des hameaux se voient en grand nombre, des villages importants sont entourés de cultures étendues. Après avoir dépassé le village d’Ambohi-dranandriana nous traversons, à mi-chemin d’Antsirabé, l’Andranotobaka, petite rivière qui va grossir l’Amboavato, af-fluent du Mania. Sur les bords de ce cours d’eau on remarque beaucoup de maisons abandonnées et privées de leurs toitures ; elles offrent un aspect lamentable. Le grand nombre de ces rui-nes qui existent dans tout l’Imerina, le plus souvent au milieu des villages habités, ont pu faire croire à la dépopulation de l’Ankova ; elle se serait manifestée surtout après le règne de Ra-navalona Ire. Cependant j’estime que cette dépopulation est peut-être plus apparente que réelle dans les tribus où l’alcoolisme n’est pas encore très répandu, chez les Antimerina principalement, les Antanosy et les Antaisaka, tandis que celles qui sont abruties par l’ivrognerie, les Sakalava, les Betsileo et surtout les Betsimisaraka, éprouvent une diminution continue dans leur population appauvrie. Presque toutes les ruines que l’on trouve en pays hova s’expliquent aisément. Lorsque l’indigène voit que sa maison devient trop vieille, que les murs se fendillent, que les pignons se lézardent, il ne songe nullement à faire les réparations nécessaires ; il se contente de bâtir à côté de son ancienne demeure une habitation nouvelle et ne se donne pas la peine de démolir son logis d’autrefois. Sans doute dans certaines circonstances, après des guerres cruelles, un rè-gne sanguinaire, des incursions de peuplades ennemies, une tribu peut être décimée, mais elle réparera ses pertes, si sa vita-lité est bien prouvée, par les familles nombreuses, par les en-fants qui pullulent, comme chez les Antimerina et les Antaisaka.
À l’ouest de l’Andranotobaka, nous descendons une forte rampe et traversons, avant d’arriver dans une belle vallée, le petit village d’Ambohimasina. Puis un petit ruisseau, le Saha-tsio, nous barre encore le chemin. De l’autre côté se trouve un
– 66 – plateau peu étendu où s’élève Antsirabé. Ce village compte cent cases environ ; c’est la plus grande agglomération que nous ayons rencontrée depuis Tananarive, et la contrée environnante contraste singulièrement, par ses cultures nombreuses, avec les régions du bassin de l’Onivé. Depuis le hameau d’Ambohi-dranandriana, le fond des vallées est occupé par des rizières ar-tistement installées, et, pour arriver à un tel résultat, les Hova ont dû exécuter des travaux considérables.
Antsirabé doit son nom à des eaux thermales. C’est à l’ouest du village, dans une dénivellation du terrain, que jaillis-sent les sources. Les premières que l’on rencontre à la naissance de ce petit vallon sont à une température de 37° centigrades ; elles ont été captées et dirigées dans une maisonnette pour y être utilisées. Ce sont les missionnaires norvégiens établis à Antsirabé qui ont fait, avec beaucoup de soin, ces modestes tra-vaux, premiers essais peut-être d’une station balnéaire à Mada-gascar. Qui sait ce que l’avenir nous réserve ! Plus loin, on voit sourdre d’autres sources froides ou chaudes ; parmi ces derniè-res, quelques-unes qui dépassent 46° centigrades alimentent deux ou trois réservoirs où viennent se baigner les infirmes du voisinage. Une léproserie, installée près du village, est due éga-lement aux missionnaires.
Je rencontre à Antsirabé un certain nombre de prisonniers. Les condamnés aux fers, dont j’avais déjà vu quelques-uns à Ivondrona, où ils cultivent les plantations de canne à sucre du premier ministre, et à Tananarive, où ils entretiennent tant bien que mal les voies publiques, sont employés ici à l’extraction des pierres à chaux. La peine des fers punit dans l’Imerina les cri-mes et les délits ; sous l’influence des Révérends on l’a même appliquée pour réprimer l’ivresse publique. Voici en quoi elle consiste : le condamné, homme ou femme, porte au cou et aux chevilles des anneaux de fer rivés ; un maillon ou une barre al-longée part de chacun d’eux et va se fixer sur une maille unique à mi-hauteur du corps : c’est la grande chaîne.
Le patient ne peut se mouvoir qu’avec peine, il marche à petits pas et doit toujours soutenir ces fers d’un poids considé-rable ; malgré les chiffons ou les bracelets de cuir dont il en-toure ses chevilles, il est blessé constamment par les anneaux inférieurs. Quelquefois, pour une faute moins grave ou moyen-nant rançon, les barres sont supprimées, les anneaux du cou et
– 67 – des chevilles restant seuls : c’est la petite chaîne. Enfin, chez les condamnés de caste noble, les attaches rigides sont remplacées par des ficelles de chanvre ; pour eux le fer est fady. Comme tout fonctionnaire du gouvernement hova – et l’on me pardon-nera ce rapprochement, il n’est peut-être pas inexact dans cer-tains cas, – les condamnés aux fers doivent subvenir eux-mêmes à tous leurs besoins. Aussi ces malheureux emploient-ils le temps dont ils peuvent disposer à faire dans le village quel-ques petits travaux pour gagner leur nourriture ou à implorer la charité publique.
Le 19 mai, je quittais Antsirabé et descendais la vallée de l’Amboavato. Avant de continuer vers l’ouest mon itinéraire à travers les pays volcaniques, je voulais visiter Ambohiponana, dernier village important du sud de l’Imerina. La route est fort belle : nous sommes dans une vallée ou plutôt dans une vaste plaine allongée du nord au sud et bornée au levant et au cou-chant par de hautes montagnes.
Vers le milieu du jour, je passai au village d’Ambohi-manjaka, et deux heures après j’étais sur la rive droite de l’Amboavato. Devant nous, adossée au flanc occidental de la vallée, s’élève une petite colline ; le village fortifié d’Ambohiponana en occupe le sommet. Pendant qu’un de mes hommes va prévenir les autorités de l’arrivée du vazaha, j’examine avec attention une pierre levée magnifique qui se dresse sur les bords de la rivière. Le monolithe, qui s’élève à 4 mètres au-dessus du sol, présente une section rectangulaire as-sez uniforme de 0 m. 60 sur 0 m. 45 ; la taille en est grossière.
Des pierres levées, vatotsangana ou vatolahy, se trouvent partout dans l’île, principalement dans les régions du massif central, chez les Antimerina et les Betsileo, et sur le versant oriental, chez les Antanosy et les Betsimisaraka. Ces pierres, isolées ou groupées, représentent, aux yeux des Malgaches, non une divinité que l’on doit adorer, mais le souvenir d’un événe-ment important, d’une conquête, d’un jugement célèbre, d’un vœu solennel ; ce sont des monuments érigés pour rappeler à la postérité les actes des ancêtres et souvent aussi pour garder la mémoire des morts dont les restes, perdus au loin, n’ont pu re-venir dans le tombeau de la famille. Cependant à ces évocations du passé, le peuple madécasse, si superstitieux, a bien vite ajou-té un culte véritable ; il honore la pierre pour les vertus qu’il lui
– 68 – suppose, pour les pouvoirs qu’il lui prête sur l’univers entier. Il la prie, lui fait des offrandes, qui consistent presque toujours en onctions graisseuses sur les parois ou en appositions sur le sommet de quelques cailloux de quartz ; si le vatolahy ne ré-pond pas à ses désirs, il lui exprime d’une façon tangible son mécontentement et son mépris.
Ambohiponana est un gros village de cinq cents habitants ; c’est en même temps un poste militaire destiné à limiter dans cette partie reculée de la province les incursions des Sakalava. Le chef m’offre l’hospitalité dans sa maison.
Le lendemain de mon arrivée, doit avoir lieu à Ambohipo-nana la revue de la garnison, grossie par les milices venues des villages voisins. Dès l’aube un tambour a battu le rappel sur la place, les troupes arrivent peu à peu. Sans doute les effectifs ne sont pas au complet : on m’annonce trois cents hommes, il en vient une quinzaine. Mais il y a quelques malades et beaucoup de gens retenus par le service de la reine ; le plus grand nombre a versé entre les mains du chef de détachement – c’est un colo-nel – le voamena nécessaire pour être dispensé d’exercice. Les soldats se rangent sur une seule ligne ; cinq sont armés de fusils, six ont des sagaies ou des bâtons, les autres… ne portent rien. Les officiers passent sur le front des troupes, puis prononcent à tour de rôle de longs discours ; cela dure cinq heures. Commen-cent ensuite les manœuvres, marches cadencées, alignements ; un sergent mauvais conducteur de l’aile droite est condamné à recevoir douze coups de verge, la sentence est exécutée par un officier supérieur. On se sépare après une allocution finale du grand chef.
Quelques soldats sont ainsi disséminés dans les villages frontières de l’Imerina, principalement du côté de l’ouest, sur les confins du pays sakalava, mais ils sont toujours peu nom-breux et mal armés. Le gouvernement hova réserve ses meilleu-res troupes pour occuper les postes fortifiés des pays conquis et surtout pour tenir garnison à Tananarive et dans les villes im-portantes placées directement sous son autorité.
La crête de collines qui limite à l’ouest la vallée de l’Amboavato s’élève brusquement près du village d’Ambohi-ponana pour former le massif rocheux du mont Ibity (2 200 mètres). La montagne a l’aspect déchiqueté du Botrara et du Iankina. Ses flancs rocailleux sont dépourvus de végétation.
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Le 21 mai, après avoir franchi la chaîne de l’Ibity, nous ar-rivons en une demi-journée de marche au village d’Isandra, si-tué au pied du volcan de Tritriva, qui dresse dans l’ouest son cône tronqué.
Je trouve le village sens dessus dessous ; l’état de siège est proclamé et les habitants sont dans des transes continuelles. Une bande de Sakalava est venue hier matin ; les brigands ont pris des femmes, des enfants et cinquante bœufs et sont partis dans l’ouest avec leur butin. Radrahona, chef du village, qui me donne ces détails en m’entraînant dans sa maison, ajoute : « J’ai bien envoyé, vers midi, des soldats à la poursuite des fahavalo, mais ils n’ont rien vu, et quelques-uns ne sont pas rentrés ; ils ont été grossir, sans doute, le nombre de nos ennemis. »
Le brigandage est très répandu à Madagascar, et dans une même contrée, suivant l’endroit dans lequel il s’exerce, il prend deux noms différents. Ainsi des vols de bœufs, des rapts de femmes et d’enfants viennent-ils à se produire dans les villages frontières, on accuse immédiatement les fahavalo (les ennemis, les gens des peuplades voisines) ; d’autre part, le méfait est-il commis dans l’intérieur de la province, on l’impute aux tontake-ly (bandes de voleurs).
Pendant la journée quelques soldats veillent à la sécurité du village d’Isandra ; la nuit, la moitié des habitants est réquisi-tionnée. À 8 heures le tambour bat la générale, des factionnaires sont postés le long du mur d’enceinte et de nombreuses pa-trouilles circulent dans les deux rues du village. Radrahona donne le mot d’ordre à ses soldats et vient ensuite me prier de défendre à mes hommes de sortir de leurs cases. « L’obscurité, me dit-il, ne permet pas de distinguer les amis des ennemis. » Devant la justesse de cette observation, je m’empresse de pré-venir les porteurs d’avoir à se conformer aux ordres de l’autorité, et je me prépare à goûter un repos que les Sakalava n’oseront pas interrompre.
Mais, hélas ! si les fahavalo ne vinrent pas troubler mon sommeil, cette nuit n’en fut pas moins mauvaise, car les Anti-merina se chargèrent de les remplacer avantageusement. En effet, les soldats veulent montrer à l’ennemi que le village est bien défendu, qu’ils ne dorment pas et qu’ils sont sur leur garde ; ces misérables, non contents de répéter sans cesse : « Zovy » (qui ? qui est là ?) « Tandremo tsara » (veillez bien !)
– 70 – poussent des cris stridents, des appels désespérés, des rugisse-ments épouvantables ; c’est à qui hurlera le plus fort ; il en est ainsi jusqu’au matin. Radrahona, qui tient à me prouver ses bonnes intentions, a placé près de ma maison une garde d’élite recrutée parmi les crieurs éprouvés, elle doit me convaincre par un tapage infernal que je puis dormir tranquille.
Le lendemain je faisais l’ascension du Tritriva. Cette mon-tagne volcanique se trouve à 2 kilomètres dans l’ouest d’Isandra ; les flancs gazonnés sont à pentes rapides, et, dans les zigzags qu’il nous faut suivre pour en gravir les rampes, tantôt nous marchons sur l’argile parsemée de scories en menus frag-ments, tantôt nous traversons des coulées de laves qui, descen-dues dans la plaine, ont formé des amas considérables. Ces tufs, qui constituent les premiers épaulements du mont, présentent cependant une déclivité moins prononcée. Bientôt nous arri-vons sur la crête elliptique qui termine la montagne ; elle s’élève obliquement vers l’ouest, où se trouve le point culminant (1 820 mètres). Lorsqu’on a franchi cette arête, sorte de rempart qui environne une dépression profonde, l’abîme cratériforme appa-raît au milieu de cette coupe gigantesque. Le fond du cratère est occupé par un lac de forme ovalaire, que des parois rocheuses entourent d’une muraille à pic, sauf vers le sud, où un talus es-carpé permet de descendre avec peine jusqu’au niveau de l’eau. Près des bords et tout autour du lac je n’ai pu trouver le fond à 98 mètres, longueur de ma corde de rofia. On dirait qu’à Tritri-va nous sommes dans un cirque dont une éruption soudaine aurait changé la piste en abîme insondable.
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VII
Betafo. – La mission norvégienne. – Soavina. –
Déjeuner chez le chef Abraham Ratsimiharo. –
Ambohimanambola. – Un poste fortifié. – Le lac
Itasy. – Le bœuf-cheval. – Fenoarivo. – Retour à
Tananarive. – Voyage de Maistre dans l’ouest.
Le 23 mai nous quittons Isandra et faisons route pour Be-tafo. Tout le monde est dispos et a goûté un repos bien mérité après l’ascension du mont Tritriva et surtout après l’insomnie de la nuit précédente.
L’étape est courte d’Isandra à Betafo ; nous laissons vite derrière nous dans le nord-est le pic de Tritriva. Il existe sur un contrefort adossé, dans le nord, au massif principal, un petit cratère bien dessiné ; dans le lointain nous voyons encore d’autres cirques volcaniques, qui émaillent la petite chaîne du Tritriva de larges trous béants, parfois rendus plus sombres en-core par une épaisse couronne d’arbustes et de plantes élevées. Près du village d’Iavonarivo, que nous laissons à gauche, nous nous élevons rapidement, et c’est au point culminant d’une col-line ravinée que nous découvrons les environs de Betafo et le mont Iavoko, qui domine le village de sa masse imposante, dont le contour, échancré à l’est du sommet principal, laisse voir en-core un cratère. Nous descendons dans la plaine de Betafo.
Dans les régions que nous venons de traverser, le Vontovo-rona, Antsirabé, Isandra et Tritriva, nous avions bien rencontré au milieu de l’argile rouge de nombreuses roches volcaniques, mais, malgré les coulées de laves et les teintes noires des scories et des ponces, le pays conservait encore sa teinte rougeâtre ca-ractéristique et monotone. Ici, la plaine est formée d’une terre noire friable et poussiéreuse, d’où émergent des roches et des graviers noirs et brillants ; l’argile se distingue encore sur les sommets, mais dans la plaine on la chercherait vainement. Sur les petites éminences dont la vallée est parsemée, s’entassent
– 72 – par petits groupes des maisons réunies dans des enclos : murs d’enceinte et maisons sont édifiés en pierres jointes par un mor-tier d’argile ; quelques-unes sont couvertes en lave.
Cependant cet aspect nouveau du pays cesse bientôt, ces constructions en pierre aux murs noircis, ce sol noirâtre, dispa-raissent rapidement, et en approchant de Betafo nous foulons encore l’argile rouge. À 10 heures, nous arrivons au marché d’Alatsinainy. C’est un vaste emplacement limité aux quatre an-gles par des pierres levées de dimensions considérables ; elles sont sculptées grossièrement ; l’une d’elles porte des inscrip-tions.
La place du marché d’Alatsinainy est séparée de la ville par un petit lac, nappe d’eau croupissante de minime étendue. Après quelques minutes d’une marche difficile sur une levée argileuse, nous entrons dans le village. Betafo compte environ 150 cases, huttes de roseau, maisons d’argile, groupées autour d’un rova fort rudimentaire, dont les murs renferment la mai-son du gouverneur Ramiralio, 11e honneur, et sa petite armée de cinquante soldats ; à Betafo se trouve comme à Antsirabé un dépôt de condamnés aux fers, mais il est moins important que dans cette dernière ville. Mes hommes me logent dans une belle maison à l’ouest du village. Betafo est l’agglomération la plus importante du Vakin’Ankaratra occidental ; c’est le centre au-tour duquel se pressent dans cette vallée fertile de l’Andrantsay de nombreux villages ; les rizières s’étagent partout en gradins pressés sur les bords des cours d’eau, qui jaillissent nombreux des roches noires ; le terrain, propice aux cultures, est couvert partout de belles plantations et me fait oublier rapidement l’aridité et la désolation du Vakin’Ankaratra oriental. Une mis-sion norvégienne existe à Betafo, et les R.R. P.P. Jésuites vien-nent d’y fonder tout récemment un établissement. Je vais voir les Pères Berbizier et Caussèque, qui me donnent de bonnes nouvelles de Maistre, de passage à Betafo la semaine dernière. Mon compagnon a été obligé d’aller plus au nord chercher une voie de pénétration dans les pays sakalava.
Les Pères, qui me donnent l’hospitalité, me conduisent en dehors de la ville visiter des sources chaudes qui, comme à Ant-sirabé, ont la réputation de guérir de nombreux malades.
Je devais partir le 25 mai de Betafo pour continuer ma route dans l’ouest, mais la fièvre fait de trop grands ravages
– 73 – dans ma petite troupe ; mon fidèle Boto lui-même est atteint. Un repos de vingt-quatre heures devient nécessaire et nous ne partirons qu’après-demain. Malgré tous mes soins, je dois abandonner deux de mes porteurs, Rainiboto et Rainizanaka, qui rentrent à Tananarive, où ils porteront mon courrier. Jean est à peu près remis le 26, grâce à une dose colossale de quinine, et ce même jour, un peu avant midi, je donne le signal du dé-part.
À 2 kilomètres de Betafo nous franchissons par un col de 1 500 mètres d’altitude les collines volcaniques qui limitent au nord la vallée de l’Andrantsay, et en descendant sur le versant ouest, près du hameau d’Ihadilanana, nous passons à gué une petite rivière au cours torrentueux : deux heures après, nous arrivons à Soavina.
C’est un village fortifié, comme tous ceux que nous voyons depuis Vontovorona. Le chef, un nommé Abraham Ratsimiharo, commande quelques dizaines de soldats. C’est un brave homme, et pour une paire de lunettes que je lui ai donnée, il ne sait quels cadeaux me faire. Quand je sors dans le village, sa musique me suit partout. Trois grosses caisses, cinq tambours, deux clarinet-tes m’accompagnent constamment ; c’est une aubade conti-nuelle, toujours la même.
Abraham m’a invité à déjeuner. Sa case est la plus belle du village : elle est très confortablement meublée. Dans une cour intérieure se trouve un tombeau en pierre sculptée, un des plus jolis que j’aie vus jusqu’à présent. L’épouse de mon hôte est une grosse femme fort réjouie.
Abraham est enchanté de la visite que je lui fais. Je me confonds en remerciements pour sa musique, et je donne une nouvelle paire de lunettes, dont Mme Abraham Ratsimiharo se pare immédiatement. Après l’échange de ces politesses mutuel-les, je monte au premier étage, où le déjeuner est servi ; il me faut passer tout d’abord devant un buffet à tiroir d’où sortent d’étranges sons ; on y a enfermé deux vieilles boîtes à musique qui jouent simultanément la Fille du régiment et les Cloches de Corneville, pendant qu’un petit lapin blanc posé sur une étagère voisine frappe avec entrain, mais sans mesure aucune, sur un minuscule tambour. Abraham, qui aime à s’entourer de toutes ces choses bruyantes, me les montre avec orgueil ; c’est un let-tré : il a lu, dans des livres, que les Malgaches aiment la musi-
– 74 – que, et tient à me le prouver. Nous passons à table : c’est un re-pas qui commence par un verre d’anisette qu’une abondante addition d’eau a transformée en lait épais ; cet affreux breuvage me rappelle l’anisao de l’Amérique du Sud. Puis vient une lon-gue série de plats copieux sinon succulents, suivis enfin, après de fortes rasades d’absinthe et de bitter, de la tasse de café pro-mise et convoitée. Du pain de Tananarive figurait au menu ; cet aliment rare à Madagascar était pour moi une agréable surprise après les nombreuses semaines pendant lesquelles j’avais dû m’en passer et essayer, mais en vain, de le remplacer par le riz si cher au Malgache et pour lequel j’ai toujours éprouvé une répu-gnance invincible.
En prenant congé du chef hospitalier de Soavina, nous continuons vers l’ouest dans la direction de Vinaniampy, qui est la limite extrême vers l’ouest de la province de l’Imerina. L’étape est longue, et vers le milieu du jour, de l’autre côté du mont Nanasana, nous nous arrêtons au village d’Ambohimanambola, à une altitude de 1 490 mètres.
Mais dès que nous sommes signalés dans ce village, chacun s’arme, et nous voyons la population tout entière, massée sur les murs de terre qui forment l’enceinte, prête au combat. On nous prend sans doute pour des fahavalo, auxquels on veut opposer une vigoureuse résistance. Les portes sont fermées, et devant les manifestations hostiles nous devons nous arrêter. Un des nota-bles vient à notre rencontre : les explications que nous lui don-nons le rassurent bientôt et il ne nous manque plus pour entrer dans Ambohimanambola que l’assentiment du chef du village, qui, du reste, vient lui-même, quelques minutes après, nous l’octroyer généreusement. Nous sommes ici à trois journées de marche seulement de Tananarive, néanmoins le pays est peu sûr, et la suprématie du gouvernement de l’Imerina est pure-ment nominale en réalité. On se ressent du voisinage des pays sakalava, et ces confins de la province de l’Imerina échappent en partie à la domination des Antimerina ; ils ne dépendent de per-sonne : c’est l’anarchie et non l’indépendance.
Après quelques heures de repos, nous reprenons notre marche dans le nord-nord-est ; j’ai hâte d’arriver aux bords du lac Itasy. Dans la campagne, le sol est toujours formé par l’argile rouge, les émergences rocheuses deviennent rares ; toujours pas d’arbres ; cependant l’aspect de la contrée n’est plus le même
– 75 – que celui que nous avons vu les jours précédents. En effet, le gazon maigre, les petits roseaux qui ont peine à couvrir le sol de leur paille jaunie et cassante, sont remplacés maintenant par de grandes herbes, le vero, graminée puissante de plus de deux mètres de haut. La file des porteurs disparaît tout entière dans ces taillis d’un nouveau genre. La marche est pénible, surtout par une chaleur étouffante ; nous arrivons seulement pour la nuit au hameau d’Ambovona.
Le 28 mai, après une longue étape dans les grandes herbes, nous arrivons à Andrantsaimahamasina ; c’est un poste fortifié comme les villages voisins, mais les travaux de défense qui l’entourent sont encore plus soignés et plus multipliés. C’est d’abord un fossé large et profond, aux parois verticales, taillé dans l’argile à grands coups d’angady ; le déblai est rejeté à l’intérieur ; sur cette masse de terre sont plantés, depuis de lon-gues années déjà, des cactus nopal aux fleurs jaunes. Ces arbus-tes épineux s’enchevêtrent de mille manières et forment un fourré impénétrable, que nul ne tenterait de franchir. Puis c’est encore un mur intérieur, sorte de banquette sur laquelle on a disposé, de distance en distance, de petits tas de cailloux de quartz aux arêtes tranchantes. Ce sont des approvisionnements de projectiles pour les soldats de garde, qui, armés de frondes, feraient pleuvoir sur les assaillants une grêle de cailloux lancés avec force.
Une haute montagne se dresse à l’ouest du village : c’est le mont Vohibé. J’aurais vivement désiré en faire l’ascension, pour découvrir du côté du couchant les contrées environnantes, mais je dois renoncer à ce projet ; malgré toutes mes exhortations, mes porteurs hova refusent absolument de me suivre en pays sakalava.
Le 29, nous atteignons dans le nord-est le village d’Ambohiperenana, et le 30 celui d’Antoby, où nous trouvons le P. Caussèque, qui est venu de Betafo, par un chemin plus court, surveiller un nouvel établissement qu’il veut fonder dans ce vil-lage. Ici nous quittons la zone des villages frontières, théâtre habituel des incursions des Sakalava et des fahavalo, pour ren-trer dans une zone plus tranquille ; les cultures sont plus soi-gnées ; les villages, plus nombreux et plus propres, couronnent toujours les cimes, mais ne sont plus enserrés dans de nom-breuses circonvallations. Les principaux centres de cette région
– 76 – sont les villages de Fenoarivo et de Mahatsinjo, où nous arri-vons le 2 juin. Au nord de Mahatsinjo, nous rentrons dans une nouvelle contrée volcanique, et le pic d’Ambolavaky avec son cratère vient encore nous rappeler Tritriva. Autour de lui sont rangés d’anciens cônes de laves en grand nombre ; nous appro-chons du lac Itasy, qui se trouve dans la contrée la plus volcani-que de l’ouest.
C’est le mardi 4 juin, dans la soirée, que nous couchons pour la première fois sur les bords du lac Itasy, au village de Menazary. Dans la journée nous avons contourné les rives orientales du lac sur les versants de laves du mont volcanique de Kasigé, et nous avions passé, en amont d’une petite chute for-mée par une chaussée basaltique bien caractérisée, la rivière torrentueuse du Lily, qui est le déversoir du lac Itasy ; cette ri-vière, large à la sortie du lac d’une centaine de mètres, va, après un cours de 50 kilomètres, se jeter dans le Sakay, affluent de droite du Tsiribihina.
Menazary est un village de vingt maisons situé sur le som-met d’une montagne qui domine l’est du lac. Ce village est en-touré de quelques hameaux, disséminés sur les nombreux contreforts de cette colline principale. Les maisons de Menazary sont construites en roseaux et en bois ; la plus grande, qui oc-cupe avec les tombeaux des anciens chefs de la contrée le centre du village, est bâtie sur une plate-forme ombragée d’amiana, grands arbres à feuilles urticantes mélangés aux majestueux amontana.
De ce point élevé on jouit de la vue du lac Itasy, qui étend au loin sa nappe d’eau tranquille entourée d’une épaisse cein-ture de grands roseaux triangulaires, dont les feuilles divisées en longs filaments servent à confectionner des nattes fines et des chapeaux indigènes très soignés, principale richesse de la contrée. Lorsqu’on s’approche du lac, il faut d’abord franchir, dans cette épaisse forêt de roseaux de plus de 3 mètres de haut, une distance de plusieurs centaines de mètres, puis on arrive sur une sorte de pelouse d’un beau vert qui partout vous sépare de l’eau libre. Malheur à l’imprudent qui s’aventurerait sur ce tapis trompeur ! Cette couche d’herbe, ces plantes aquatiques aux racines chevelues, forment un plancher mouvant qui cède à la moindre pression ; il y a au-dessous plusieurs mètres d’une vase molle et visqueuse qui, dans bien des endroits, interdisent
– 77 – au visiteur audacieux l’accès du lac, l’accès de l’eau libre. Mais, dans la saison des pluies, ces marais boueux qui entourent le lac disparaissent sous une couche d’eau abondante. À cette époque les rives sont formées par les premières assises rocheuses des montagnes et des collines qui enserrent le bassin de toutes parts ; les plantes aquatiques, le plancher mouvant, les boues, ont disparu et sont recouverts par les eaux ; la superficie du lac a doublé en même temps que changeait son contour. L’Itasy du mois de février est un lac immense ; celui de juillet, un étang boueux dont l’eau disparaît presque entièrement derrière la fo-rêt de roseaux sous les feuilles étalées des nénuphars blancs et jaunes. L’Itasy atteint surtout en son centre et près des plus hauts sommets qui bordent ses rives au nord-ouest une grande profondeur ; ses eaux sont poissonneuses ; malheureusement, les crocodiles y pullulent.
Je restai plusieurs jours à Menazary pour étudier la topo-graphie du lac Itasy et de ses environs, mais je dus abréger mon séjour : beaucoup de mes hommes étaient malades et exténués par la fièvre palustre, qui dans ces régions est particulièrement redoutable, et, le 10 juin, je quittai Menazary pour retourner à Tananarive.
Sur les bords du lac Itasy, de l’Itasihanaka, comme disent les naturels, je fis connaissance pour la première fois avec une bête de somme particulière et toute spéciale, je crois, à l’île de Madagascar ; je veux parler du bœuf-cheval.
Des Européens ont amené à grands frais dans l’île, il y a quelque vingt ans, de rares échantillons de la race chevaline ; il y en a même beaucoup maintenant à Tananarive et aux envi-rons, et les naturels, désireux d’imiter les vazaha dans leurs usages et dans leurs habitudes, ont résolu, eux aussi, d’avoir des montures : mais les chevaux étaient trop chers, ils demandaient trop de soins, et l’on devait les faire venir à grands frais ; il fallut donc chercher dans le pays un animal capable de suppléer, pour l’usage et surtout l’apparence, la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite.
Le bœuf à bosse, Bos zebu, pouvait sans doute porter un cavalier : encore fallait-il l’habiller en cheval ; là était le point délicat. Les Malgaches eurent vite trouvé. On prend un animal jeune encore, remarquable dans le troupeau par ses belles allu-res, sa vivacité et sa robe brune, puis on lui fait subir une série
– 78 – d’opérations chirurgicales toutes plus désagréables les unes que les autres ; on lui coupe la queue, on lui taille les oreilles en pointe, les cornes sont enlevées, ainsi que la loupe graisseuse que l’animal porte sur le garrot, la peau du cou est retranchée. Le bœuf est devenu un cheval : c’est un omby-soavaly.
Malgré ces mutilations, dont ils guérissent parfois avec peine, ces animaux rendent de réels services ; ils franchissent au trot de grandes distances et portent de lourds fardeaux. Les mauvais sentiers ne les rebutent pas.
Avant d’arriver au lac Itasy, j’avais visité successivement le centre, l’est, le nord et le sud-ouest de la province de l’Imerina ; il me restait à voir le nord avant de rentrer dans la capitale.
En neuf jours, je décrivis une courbe dont la convexité était tournée vers le nord-ouest et dont le centre était marqué pres-que exactement par la capitale. Je visitai ainsi le gros village d’Ambohibeloma, auprès duquel se trouve la jolie chute de l’Ombifotsy, puis le village d’Andramatoakapila, sur les bords de l’Ikopa, le grand affluent du Betsiboka. Je remontai ensuite cette grande rivière jusqu’aux chutes considérables de Tafaina.
À Soavinimerina, je rentrais dans les environs immédiats de Tananarive, dans la région populeuse, riche et bien cultivée ; l’étape suivante, je me trouvai à Fenoarivo, ancien village célè-bre par des portes massives dont les ruines se voient encore ; enfin, le 18 juin, j’étais de retour à Tananarive, dans la maison de Rainimanambé, qu’un ami obligeant avait bien voulu me louer pour la seconde fois.
À mon arrivée dans la capitale, je trouvai des nouvelles de mes deux compagnons. Maistre, dans sa marche à l’occident, s’était avancé jusqu’à Ankavandra et avait atteint le Manambo-lo, le grand fleuve du Ménabé. Je transcris ici un fragment d’une lettre dans laquelle, en me rassurant sur les suites de sa péril-leuse entreprise, il me résumait son exploration dans l’ouest :
« En vous quittant à Tsinjoarivo, le 10 mai, je me dirigeai vers Ambohiponana, où j’arrivai le 13. J’avais l’intention de des-cendre le Manandona, affluent du Tsiribihina, et d’aller jusqu’à la mer. Malheureusement on ne fait pas toujours ce que l’on veut. Au moment de mon arrivée, les Sakalava étaient en guerre avec les Hova et il me fut impossible de trouver un seul homme pour m’accompagner dans l’ouest. Obligé de remonter vers le nord, j’ai suivi la ligne des Hova qui gardent la frontière. Le 20
– 79 – mai, j’étais à Mahatsinjo, un peu au sud-ouest du lac Itasy, bien résolu cette fois à aller au moins jusqu’à Ankavandra. Quatre jours après, j’arrivai à Bevato et le lendemain à Tsiroamandidy. Là, j’étais forcé d’attendre plus de quinze jours pour un laissez-passer du gouvernement, les gouverneurs des postes-frontières ayant l’ordre de ne laisser passer aucun étranger s’il n’est muni d’une autorisation spéciale. J’ai employé ce temps à faire quel-ques excursions dans les environs ; le pays est d’ailleurs peu intéressant, couvert de hautes herbes atteignant 5 ou 6 mètres de haut et à travers lesquelles il faut se frayer un sentier. Les bords des rivières et des ravins font seuls exception et sont cou-verts d’une belle végétation. J’ai été jusqu’au Manambolo, qui coule à 6 kilomètres environ au nord de Tsiroamandidy. Au bout de quinze jours, n’ayant rien reçu de Tananarive, je suis revenu à Bevato, et de là j’ai pu aller au nord-nord-est, jusqu’au village sakalava de Fenoarivo, à deux journées de marche. Fe-noarivo est sur le bord de la rivière Masiaka. Cette rivière assez importante est indiquée sur certaines cartes comme étant le cours supérieur du Marambitsy qui va se jeter dans la mer au sud de Mojanga ; sur la carte du R. P. Roblet elle est considérée comme allant se jeter dans la rivière Sakay, affluent du Kitsam-by et par conséquent du Tsiribihina. Ces deux opinions sont inexactes : la rivière Masiaka est un affluent de l’Ikopa et a son confluent avec le fleuve un peu au sud de Maevatanana ; c’est du moins ce que m’ont affirmé tous les indigènes à Marandaza, Fenoarivo et dans les autres villages que j’ai traversés. Le cours inférieur de cet affluent est d’ailleurs indiqué sur la carte du R. P. Roblet.