Voyage à Madagascar (1889–1890)
Chapitre VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
« À Fenoarivo, j’ai reçu enfin la lettre du gouvernement hova et je suis revenu à Tsiroamandidy : là presque tous mes porteurs m’ont abandonné en apprenant que j’allais à Ankavan-dra ; j’ai été obligé, pour continuer mon chemin, de me joindre à une troupe de Sakalava. De Tsiroamandidy à Ankavandra nous avons mis quatre jours ; sauf le petit village d’Imarovatana le pays est absolument désert. La nuit nous étions obligés de cam-per au milieu des grandes herbes ou au fond d’un ravin. À me-sure que l’on s’avance vers l’ouest, les ravins deviennent de plus en plus boisés, mais le haut des coteaux a toujours le même as-pect. La veille de mon arrivée à Ankavandra j’ai rencontré toute la population hova d’Andranonandriana qui émigrait vers Ta-
– 80 – nanarive. Les Sakalava avaient attaqué ce poste quelques jours auparavant, et les Hova avaient été obligés de l’évacuer.
« Ankavandra est un grand village de 300 à 400 cases ; il possède un fort hova, qui est comme perdu en pays sakalava. Je suis resté huit jours à Ankavandra sans pouvoir aller plus loin. Tout le pays était en guerre, depuis Beditsa, qui a été attaqué deux jours après mon arrivée, jusqu’à Imanandaza. J’ai pu ce-pendant traverser le Manambolo à l’ouest d’Ankavandra et me rendre au petit village d’Ambodifarihy, sur la rive droite du fleuve ; comme je risque d’être immobilisé ici pendant long-temps par les hostilités, je compte rentrer bientôt à Tananarive ; mon retour se fera par Bevato, Ambohibeloma et Soavinimeri-na. »
Maistre rentrait, en effet, le 9 juillet ; quelques jours aupa-ravant, j’avais été rejoint par Foucart ; avant que je passe à l’expédition que nous préparions vers des parages plus lointains et moins connus que le pays d’Imerina, il va nous raconter le voyage qu’il avait fait dans la vallée du Mangoro.
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VIII1
Le Mangoro. – Dans la forêt. – Anosibé. – Pierres
levées. – L’enseignement obligatoire. – Mahanoro.
– Les cascades du Mangoro. – Dans les longozy. –
Un remède contre la fièvre. – Concert nocturne. –
La région des chutes. – Les modes à Ambalavero. –
Prairie flottante. – Un village sans nom. – La région
des îles. – Retour à Tananarive.
Le but principal du voyage que j’entreprenais dans l’est était de reconnaître le cours inférieur du Mangoro. Ce fleuve, un des plus importants du versant oriental, coule pendant plus de 200 kilomètres du nord au sud entre les deux chaînes de mon-tagnes parallèles à la mer, puis, passant par une brèche qui in-terrompt la première, il fait un coude à l’est et va se jeter dans l’océan Indien près de Mahanoro. Je devais donc, en quittant mes compagnons, me rendre dans cette ville et remonter en-suite la vallée du Mangoro jusqu’au point où elle est traversée par la route de Tamatave à Tananarive. De là jusqu’à sa source le fleuve a été suivi par M. Grandidier en 1869 et il est bien connu.
J’avais d’abord l’intention d’aller à Mahanoro en longeant l’Onivé, affluent de droite du Mangoro, qui passe à Tsinjoarivo, où il forme, au fond d’un ravin, des rapides et des chutes que domine la maison de la reine. D’après les renseignements que je pris, la largeur de la forêt rend cette route difficile, et la rareté des villages diminue, aussi bien les ressources qu’elle offre au voyageur que l’intérêt qu’elle peut présenter pour lui. Je me dé-cidai donc à faire un crochet en remontant d’abord au nord, puis en marchant au sud-est pour traverser le Mangoro et ga-gner la côte.
1 Ce chapitre a été entièrement rédigé par M. G. Foucart.
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Le 11 mai au matin, je partis avec quatorze hommes. Raini-voavy, qui était avec nous depuis notre arrivée à Tamatave, était le commandeur de cette petite troupe. Un porteur, Rainivokata, à qui une humeur vagabonde, assez fréquente chez les Malga-ches, avait fait abandonner, pour nous suivre, la profession de ferblantier qu’il exerçait à Tananarive, avait été promu à la di-gnité de cuisinier. Un autre, Rainikoto, cumulait les fonctions de domestique attaché à ma personne avec celles de collecteur de plantes et d’insectes.
Une longue étape à travers une campagne aride, d’un as-pect monotone, me conduisit à Tanimalaza.
Pendant les deux jours suivants, je continue à marcher dans l’Imerina sur un terrain peu accidenté. Je franchis cepen-dant, à l’altitude de 1 680 mètres, une chaîne de collines qui ne s’élève que faiblement au-dessus du niveau général, mais qui marque la ligne de partage des eaux entre les deux versants de l’île. Les ruisseaux que je traverse maintenant sont des affluents secondaires de l’Ikopa, qui va se jeter dans le canal de Mozam-bique. Arrivé à Tsiajompaniry, village bâti à côté du mont Iha-ramalaza, énorme bloc de granit dont la roche est à nu sur une face, je me dirige vers l’est et je me retrouve bientôt dans le bas-sin du Mangoro.
Jusque-là le pays conserve le même aspect ; mais à partir de Miantsoarivo, que je quittai le matin, du 14 mai, j’entre dans une région boisée. Au commencement, les hauteurs restent en-core dénudées ou tapissées seulement d’herbes et de maigres broussailles ; les arbres emplissent les bas-fonds et les petites vallées. Peu à peu l’aire de la haute végétation s’étend, gagne les collines, et bientôt je suis en plein dans la forêt. Le terrain est accidenté, le sentier très mauvais. On marche tantôt sur un sol rougeâtre et glissant, tantôt dans le lit d’un ruisseau qui descend des sommets, bruissant au milieu des cailloux et bouillonnant sur les grosses pierres.
La forêt est divisée en deux parties par une large vallée. Sur les bords du ruisseau qui l’arrose se trouve le petit village de Sahanaly, où je passe la nuit. Il est à une altitude d’environ 870 mètres ; je suis, après bien des montées et des descentes, à 550 mètres plus bas que la veille.
Le 15 mai nous continuons à descendre rapidement, et vers midi nous sortons de la forêt. À nos pieds s’étend, du nord au
– 83 – sud, la vallée du Mangoro. Sur la rive gauche se dressent des montagnes, dont les contreforts presque continus viennent mourir au bord du fleuve. Les sommets, bien découpés, sont boisés, tandis que les pentes, couvertes de hautes broussailles, laissent seulement à nu l’arête des croupes.
L’après-midi, par un bon chemin, nous suivons le Mangoro en le descendant, et nous trouvons bientôt des pirogues pour le traverser devant un petit village de la rive gauche. Naturelle-ment il s’appelle Andakana, ainsi que tous ceux où des embarca-tions attendent les voyageurs pour le passage d’un cours d’eau.
En quittant Andakana, le 16 mai, nous gravissons les mon-tagnes de la première chaîne. Elles sont couvertes de bois beau-coup moins épais que ceux de l’autre rive du Mangoro et coupés par des clairières. Le sentier qui passe par les villages d’Ambodihara et d’Andohasafary est suivi par un certain nom-bre de porteurs. Ceux qui vont, comme nous, vers la mer sont chargés de peaux de bœuf ; ceux qui viennent de là ont des mar-chandises variées et surtout du sel. Nous avons en effet rejoint, depuis que nous avons passé le Mangoro, une voie assez fré-quentée allant de Mahanoro à Tananarive. Nous sommes chez les Betanimena.
Dans l’après-midi, l’animation, toute relative d’ailleurs, de la route augmente et dénote le voisinage d’une agglomération d’une certaine importance. J’aperçois bientôt de nombreuses cases qui s’étagent sur les flancs d’une colline formant une île allongée au milieu d’une rivière assez large. C’est Anosibé, me dit-on, ville où résident une garnison et des officiers hova. En quelques minutes je suis sur les bords de la rivière, le Mamavo, que je traverse à gué, et je gravis un escalier grossièrement taillé dans l’argile pour atteindre la rue principale qui suit la crête de la colline. Une grande foule y était réunie pour un kabary ; un personnage affublé d’un costume à peu près européen, et qui était le sous-gouverneur de la ville, s’en détacha et se mit à par-lementer avec Rainivoavy pendant que je choisissais un logis ; bientôt mon commandeur vint me dire que je ne pouvais pas rester dans la ville, et comme j’insistais pour y demeurer, l’officier hova se retrancha derrière les ordres de son supérieur absent. Pour mettre fin à une discussion qui menaçait de s’éterniser, je me décidai à aller m’installer dans un faubourg situé sur la rive gauche du cours d’eau.
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Comme cette réception pouvait, surtout au début de mon voyage, produire un mauvais effet sur mes hommes, j’écrivis aussitôt au gouverneur que j’irais le voir le lendemain matin et visiter la ville. Il me fit répondre qu’il me recevrait.
Assis sur les bords du Mamavo, je passai les dernières heu-res du jour à regarder le spectacle animé qu’offre le va-et-vient continuel des passants entre l’île et les maisons de la rive où j’étais ; en l’absence d’un pont, hommes, femmes et enfants pa-taugent dans l’eau et se retroussent beaucoup plus haut que le genou. À cette altitude, la température est douce et les habitants d’Anosibé semblent prendre du plaisir à ces bains réitérés ; ils en sont quittes, une fois arrivés sur le bord, pour se secouer et réparer rapidement le désordre de leur toilette.
Le lendemain, j’attendis qu’un épais brouillard qui emplis-sait toute la vallée se fût dissipé, et vers 10 heures, après avoir passé la rivière, je gravis la colline et je suivis la grande rue jus-qu’à son extrémité sud, où se trouvait la porte du rova. Le gou-verneur, Randrianantoanina, vint m’y recevoir et me fit entrer dans sa case, où je m’assis à côté de lui. Aussitôt un serviteur, mettant genou en terre, déposa devant nous deux tasses rac-commodées avec du fil de fer et contenant un liquide fumant ; nous trinquâmes avec cette boisson, qui n’était autre que du café au lait, et certainement le plus sucré que j’aie jamais bu. Ces politesses terminées, je me plaignis vivement de l’accueil peu hospitalier qu’on m’avait fait la veille ; le gouverneur me répondit d’une façon évasive, comme le font toujours les Hova. Ces explications n’étaient pas suffisantes, mais je ne pouvais que m’en contenter.
La ville d’Anosibé, qui est de fondation assez récente, est l’un des chefs-lieux de la province de Bezanozano. Elle se com-pose de cent quatre-vingts cases environ, disposées sur plu-sieurs rangées parallèles de part et d’autre de la rue, qui suit la plus grande longueur de l’îlot. Quelques-unes contiennent des boutiques bien approvisionnées d’objets indigènes et de quel-ques articles européens. Les habitants ont un air d’aisance qui contraste vivement avec la misère des villages environnants.
La journée était assez avancée quand je quittai Anosibé. En partant, nous traversons un joli bois rempli d’arbustes fleuris qu’illuminent, en jouant gaiement parmi les branches, les rayons obliques du soleil à son déclin. Je voudrais être tout en-
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Nous quittons enfin cette voie humide et nous arrivons au village de Bemangahazo, dont les sept cases sont disposées sur les côtés d’un triangle ; au milieu est fichée en terre, saillant de 15 centimètres, une petite pierre, précieuse sans doute par les vertus qu’elle possède, puisqu’elle est soigneusement protégée par un treillage en bambou. Ce monument, que je ne commet-trai pas l’exagération d’appeler mégalithique, est couvert d’offrandes consistant en de petites boîtes carrées, adroitement façonnées avec des feuilles et remplies de graisse.
On a lu précédemment la description des pierres plantées qu’on rencontre dans l’Imerina. Celles du pays betanimena en diffèrent, sinon par le respect qu’elles inspirent et par la signifi-cation, du moins par la forme et la grandeur. Tandis que les pierres des Hova, souvent taillées et sculptées, atteignent par-fois des dimensions considérables, celles que j’ai vues sur le ver-sant oriental sont toujours brutes et dépassent rarement un mè-tre de hauteur.
Quelquefois, comme à Bemangahazo, un bloc, entouré d’une grossière barrière, est isolé au milieu d’un village ou loin des habitations, sur le bord du sentier. Plus souvent se dressent alternativement sur une même ligne, à l’ombre d’un arbre, des pierres et des poteaux en bois plus élevés, coupés carrément par le haut ; le nombre de ces pierres est variable, mais ne dépasse jamais cinq. Plaqués sur elles ou flottant lourdement au sommet des pieux où ils sont pendus, des torchons imbibés de graisse et d’une couleur indécise attestent aux yeux des passants le culte dont le fétiche est l’objet.
On rencontre aussi des pieux en bois au milieu des villages, mais ils sont pointus et servent à accrocher des têtes de bœufs au moment de certaines fêtes, notamment de celles qu’on célè-
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Le 19 mai, le sentier que je suis, tantôt déroulant sa ligne rouge dans la verdure de l’herbe, tantôt disparaissant momen-tanément dans l’eau brunâtre d’un marais, continue à serpenter à travers les montagnes. En général, le sol est boisé, mais de vastes espaces, qui s’étendent constamment, ont été dénudés par le feu pour être rendus propres à la culture.
Peu à peu, à mesure que j’avance, l’altitude diminue ; la vé-gétation change et prend un caractère tropical. Les ravinala, avec leurs longues feuilles en éventail, font leur apparition (325 mètres) ; rares et isolés d’abord, ils deviennent plus nombreux et se pressent les uns contre les autres dans la vallée du Ma-nampontsy, où j’arrive bientôt. Je passe sur la rive droite de cette rivière et je vais m’installer au village d’Imanakana.
Le lendemain, quelques heures de marche sur la rive droite de la rivière, à travers de hautes herbes mouillées par la rosée nocturne, nous conduisent à Antanambao. C’est un village assez important. J’entre du reste dans la zone côtière, bien plus peu-plée que le pays que j’ai parcouru depuis le Mangoro.
Quarante cases, dont plusieurs ont une varangue et un étage, composent Antanambao. Au milieu de la place, sous un vaste grenier à riz monté sur colonnes, une balustrade entoure un plancher où les habitants se réunissent à l’abri du soleil pour causer, rêver ou dormir. Près de là, un grand bâtiment en bois sert d’école. Au moment de ma visite le maître, perché sur une estrade devant un pupitre, fait l’appel des élèves. L’école est mixte ; les filles sont à gauche, à droite les garçons.
Je suis tout étonné de voir parmi ces derniers, à côté de bambins depuis peu sortis de nourrice, de grands et solides gail-lards ayant barbe au menton ; et pourtant, à en juger du moins par les syllabaires, tracés sur de longues et minces planchettes,
– 87 – que tiennent en mains les élèves, je ne suis pas dans un établis-sement consacré aux hautes études. En me renseignant plus tard sur cette particularité, j’appris que, dans les localités pour-vues d’une école, les jeunes gens sont obligés de la fréquenter jusqu’à ce qu’ils en soient dispensés par les autorités hova. Les gouverneurs trouvent là encore une source de petits profits ; ils ne libèrent l’élève que moyennant le versement préalable d’un nombre de piastres proportionné à ses ressources ou à celles des siens ; si le candidat ne peut pas les réunir, ou s’il ne veut pas se dessaisir de l’argent qu’il possède, il attend, quelquefois pen-dant plusieurs années.
Il serait injuste de ne pas ajouter que, dans la pratique, les inconvénients de cette application, peut-être intempestive, de l’instruction obligatoire sont grandement atténués par la rareté des écoles. Pendant tout mon voyage chez les Betanimena, je n’en ai vu que deux.
Le 21 mai, toute la journée, nous longeons le Manampont-sy, dont le cours, souvent divisé en plusieurs bras par des îles, est parsemé de rochers formant de petites chutes. Nous traver-sons beaucoup de ses affluents qui coulent dans des vallées remplies de bambous, de roseaux et de ravinala. Après avoir couché à Mangozohozo, je continue ma route au milieu de la même végétation touffue, à laquelle viennent bientôt s’ajouter des orangers chargés de fruits aux vives couleurs. Simple régal pour les yeux : les oranges possèdent une peau tellement épaisse que la pulpe comestible du centre se réduit presque à un point mathématique sans dimensions appréciables.
Vers midi j’arrive à Ankaonkaona, sur les bords de la la-gune où viennent déboucher le Manampontsy et, au sud, deux autres rivières.
Après une demi-heure de navigation, nous sommes à Bepa-rasy, où nous restons jusqu’au lendemain.
La langue de sable qui s’étend entre Beparasy et Mahanoro, où nous devons arriver en une journée, est couverte d’une herbe courte et serrée sur laquelle la marche n’est plus qu’une simple promenade. À droite, la lagune, aux eaux tranquilles et silen-cieuses, s’allonge parallèlement à la côte ; à gauche la mer, dont, par intervalles, quelques bosquets dérobent la vue, laisse tou-jours entendre le murmure cadencé de ses flots. Sur le trajet, quelques grands villages : l’un d’eux, Tandroho, tire son nom et
– 88 – son importance d’un bois de copaliers, qui croît dans le voisi-nage.
Un peu plus loin est le village d’Ambilabé. La lagune au bord de laquelle il est bâti est très poissonneuse. La pêche est organisée collectivement par les habitants, qui ont établi de grands barrages en branchages entrelacés avec des nasses dans les ouvertures. Le poisson est consommé sur place ou envoyé au marché de Mahanoro après avoir été fumé sur le salaza.
J’arrive enfin à Mahanoro. Comme plusieurs autres villes du littoral, celle-ci se divise en deux parties, l’une administrative et militaire, l’autre commerçante ; la première comprenant seu-lement une centaine de cases que domine le rova est bâtie dans une île escarpée formée par le Mangoro et un bras sans courant du fleuve ; c’est elle qui s’appelle proprement Mahanoro. La se-conde se compose d’environ 500 cases, groupées sur la terre ferme, dans une plaine, et se nomme Androranga. C’est là que je m’installe pour quelques jours.
Beaucoup de petits commerçants, indigènes ou hova, sont établis à Androranga. Quant au grand négoce, il est entre les mains de blancs, pour la plupart originaires de l’île Maurice. Trois colons représentent dans la ville et aux environs l’élément français ; ce sont des créoles de la Réunion.
Les produits d’exportation qui se concentrent à Mahanoro sont les peaux de bœufs, arrivant de la province centrale, le ro-fia, le caoutchouc et la vanille, venant de la zone côtière ou de la région moyenne. Les marchandises importées consistent sur-tout en cotonnades, blanches, écrues ou imprimées, en sel et en rhum. Quinze ou vingt navires visitent annuellement la rade, aussi mauvaise que toutes celles de la côte orientale. Le reste du commerce se fait par Tamatave, en suivant le chemin de terre ou la voie des lagunes.
Tous les colons de Mahanoro m’ont reçu avec une grande cordialité. Les Mauriciens ont conservé notre langue, nos usa-ges, et, parmi eux, j’ai pu me croire au milieu de compatriotes, comme je l’étais, en effet, avec ceux de nos nationaux que j’ai rencontrés.
Je reçus aussi le meilleur accueil des autorités hova. Un des principaux officiers de l’administration, Louis Rarivo, ancien élève de nos écoles à Tananarive, qui parle et écrit le français comme un Parisien, s’efforça de rendre mon séjour utile et
– 89 – agréable. Le gouverneur, Rainisolofo, que j’allai voir, me reçut dans le belvédère qui surmonte son palais et d’où l’on a, sur la mer, une vue admirable s’étendant jusqu’à Marosiky. J’eus avec lui une intéressante conversation sur les voies de communica-tion à Madagascar, et il y manifesta des idées tout à fait exemp-tes des préjugés qu’ont habituellement les Hova sur cette ma-tière.
Aux environs de Mahanoro existent un certain nombre de plantations exploitées par les principaux commerçants de la ville. L’un d’eux, qui possédait une vanillerie sur la rive gauche du Mangoro, m’invita à m’y arrêter avant de me remettre en route pour l’intérieur. J’acceptai, et en une matinée je m’y ren-dis avec lui.
De la plantation, où je passai quelques jours, on se rend en une heure à l’embouchure du Mangoro, après avoir traversé le village de Betsizaraina, qui était autrefois le siège du gouverne-ment, transféré aujourd’hui à Mahanoro. Le fleuve a plus d’un kilomètre de largeur ; dans son lit, peu profond, s’étendent de longs bancs de sable que le courant déplace. Sans trop de ris-ques d’échouement, on peut pourtant remonter le Mangoro en pirogue, ainsi que je l’ai fait, jusqu’à 15 ou 16 kilomètres de la mer, en aval de l’île de Nosindrava, où, à la fin des guerres entre les Hova et les Betsimisaraka, les principaux chefs de cette tribu ont été attirés par leurs ennemis, sous prétexte de parlementer, et ont été massacrés. À partir de ce point, la navigation devient très difficile : des rochers et de nombreux îlots mettant obstacle aux eaux produisent des rapides, des tourbillons et de petites chutes. C’est ce qu’on nomme les cascades du Mangoro.
Pour éviter les ennuis de cette navigation, je pris la route terrestre à partir de ce point. En quittant Menagisy, village qui fait face aux cascades, je m’aperçois bien vite que la seconde partie de mon voyage présentera plus de difficultés que la pre-mière. Tandis qu’en allant à Mahanoro je suivais un chemin as-sez fréquenté, désormais je ne rencontrerai plus, pour relier de rares groupes d’habitations, que des sentiers envahis par des herbes et des arbustes ; encore devrai-je souvent les abandon-ner, parce qu’ils s’écartent de la direction que je veux garder.
Vers la fin de l’après-midi j’arrive à Ambodipaka, après avoir passé le Sandrakarina, qui prend sa source au sud-ouest du village et qui n’a qu’un cours peu étendu.
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Le 1er juin au matin, nous regagnons le bord du Mangoro. En marchant à la file indienne, nous nous engageons, pour le remonter, dans l’étroit passage qu’il laisse à découvert, durant la saison sèche, entre ses eaux et l’épaisse végétation de la rive.
Le Mangoro a encore 400 à 500 mètres de largeur. L’eau coule parmi les blocs épars, saute en bouillonnant par-dessus les roches disposées en file, ou glisse, limpide, sur les parois unies des pentes qu’elle descend. De distance en distance, des îlots couverts de buissons ; d’abord bas et visiblement submer-gés à l’époque des crues, ils s’élèvent peu à peu comme le terrain environnant, qui devient de plus en plus accidenté. L’après-midi, après avoir passé devant le Saharory, montagne aplatie dominant les collines de la rive droite et à laquelle, un peu plus loin, fait pendant le Vohibé, nous arrivons en face d’un de ces îlots, plus haut et plus grand que tous ceux que j’ai encore vus ; il divise le Mangoro en deux bras, dont l’un est presque à sec. En le traversant, nous gagnons un petit village, Ambatoramian-gity, qui est juché au sommet.
Le lendemain, nous revenons sur la rive droite, où nous re-joignons bientôt un sentier frayé. Il est moins abrupt que les chemins de la veille, et j’en suis heureux ; mais, comme com-pensation, je ne vois plus rien, pas même le ciel. Je suis au mi-lieu des longozy (Amomum Daniellii) ; ces plantes herbacées, dégageant une forte odeur de cannelle, ont environ quatre mè-tres de hauteur ; d’une courte tige partent des feuilles longues et étroites, qui se recourbent gracieusement au-dessus de la tête du passant en formant une voûte que ses regards ne peuvent percer. On marche ainsi pendant des heures dans un couloir de verdure.
De temps à autre nous revenons près du fleuve, où s’échelonnent, très distancés, quelques misérables villages. De-vant trois ou quatre cases désertes, je vois, débouchant sur la rive gauche, un grand cours d’eau venant du nord-ouest. À droite, pas de gros affluents avant l’Onivé.
À partir de Sahandileny, où je m’arrêtai le 4 juin vers le soir, la nature du terrain se modifie. Au milieu de roches am-phiboliques décomposées s’intercalent de nombreux filons de basalte. Plus loin reparaît le gneiss recouvert d’une puissante couche d’argile. Çà et là des blocs intacts sont restés en place ou ont été transportés par les eaux dans les bas-fonds. Les collines
– 91 – s’accentuent et prennent des formes moins amollies. D’une épaisse végétation d’herbes et d’arbustes émergent de hauts ro-fia.
Peu après Sahandileny, nous nous éloignons de Mangoro en montant rapidement. Le second jour, vers midi, nous attei-gnons l’altitude de 400 mètres à Imarivato. Quoique l’étape ait été courte, quand Rainivoavy me propose de m’y arrêter, je n’élève aucune objection. Depuis la veille j’ai la fièvre, et j’aspire à ne plus bouger, les yeux clos et les oreilles tranquilles. Souhait difficilement réalisable ! Chacun vient me donner son avis, m’indiquer son remède. Rainikoto veut me masser, méthode infaillible, selon lui, pour me rendre frais et dispos. Je n’ai pas grande confiance et je préfère prendre un peu de quinine. Pen-dant que je la prépare, le propriétaire de la case où je suis logé, souriant d’un air incrédule, m’annonce que la drogue ne produi-ra aucun effet ; il connaît la cause de ma maladie et pourrait, si j’y consentais, m’en guérir ; il m’a vu, en arrivant, mettre dans un bocal d’alcool un lézard que j’avais ramassé en route ; c’est au meurtre dont je me suis rendu coupable qu’est due la fièvre. Pour la chasser, il faudrait faire au lézard des funérailles dont le vieillard est prêt à me fixer tout le cérémonial. Je ne suis guère en train de tenter l’expérience.
Le lendemain, je repars à peu près remis. Par des bois clairs et espacés, un chemin accidenté me conduit, vers la fin de la journée, au village de Sakalava, dont les vingt-cinq cases sont proches du Mangoro.
Ma soirée s’y écoule avec moins de monotonie que j’ai ac-coutumé. J’assiste à un grand concert. L’orchestre se compose de deux gros tambours, d’un petit et de quatre flûtes. Les musi-ciens jouent en marchant et font halte dès qu’un morceau est terminé. Comme intermèdes, quelques danses avec chant et battements de mains. Pour finir la fête, les instrumentistes tournent par deux fois autour de mon logis, en frappant et souf-flant avec un redoublement d’énergie destiné à me faire hon-neur.
Rassasié de bruit, sinon d’harmonie, je me couche. À peine mes paupières sont-elles fermées que je sursaute, réveillé par un vacarme formidable. C’est un chœur, mais je n’arrive pas d’abord à deviner la nature de l’accompagnement, dont la note unique et variant seulement d’intensité se répète sans trêve.
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J’entr’ouvre donc, avec toute la discrétion que réclame la légère-té de mon costume, la porte de ma case : à la clarté de la lune j’aperçois, près de là, deux femmes tenant par ses extrémités un long et gros morceau de bambou, sur lequel plusieurs de leurs compagnes tapent en cadence à tour de bras avec des bâtons. Les coups pleuvent dru, tombant simultanément sur la tige so-nore, ou se succédant, rapides, d’après les exigences d’un rythme étrange que les musiciennes suivent avec un ensemble qui témoigne de leur entente de la mesure autant que de la vi-gueur de leurs biceps. D’autres femmes, assises en rond autour des premières, chantent à tue-tête une complainte aux innom-brables couplets. En vain j’espère que les mains, fatiguées par les trépidations, lâcheront les instruments, que les gorges des-séchées ne laisseront plus passer la voix ; grâce à de fréquentes permutations dans les rôles, la symphonie des gourdins se continue, implacablement, une grande partie de la nuit. Si je n’en avais eu qu’une audition, passe encore ; mais, les nuits sui-vantes, dans d’autres villages, j’entends de semblables séréna-des.
Ambalavero, village de médiocre importance, où je m’arrêtai quelques heures le 7 juin, mérite néanmoins une men-tion, parce que ses habitants se montrent, contrairement aux populations environnantes, assez industrieux. Non seulement ils tissent des rabanes et entrelacent habilement les joncs pour façonner des nattes, mais encore ils cuisent la terre.
Au moment de mon passage, plusieurs habitants sont oc-cupés à la fabrication du betsabetsa. Ils se servent, pour extraire le jus de la canne à sucre, d’un moulin assez primitif : sur de solides supports est fixé un morceau de bois creusé d’une rigole terminée par un bec ; au-dessus, ils font rouler un tronc d’arbre auquel ils donnent à la main un mouvement de va-et-vient en le tenant par des taquets dont il est muni.
Au delà d’Ambalavero, le fleuve change complètement d’aspect. Au lieu des rapides et des cascades qu’il forme, pres-que sans interruption, dans la zone côtière, ce sont maintenant, séparées par des intervalles où l’eau coule tranquille, des chutes brusques et successives. La première, en amont de Sakalava, est peu élevée. La seconde, voisine d’Anosiarivo, où je passe la nuit, est plus imposante ; il est difficile d’en approcher, et ce n’est qu’en escaladant des rochers rendus glissants par la buée que je
– 93 – peux voir d’ensemble la masse des eaux se resserrer d’abord dans un couloir étroit et sinueux, puis descendre avec fracas une pente au bout de laquelle elle fait un saut vertical de cinq mè-tres. Le lendemain, après avoir dépassé le confluent d’une large rivière de gauche, le Manambondro, j’aperçois une autre belle chute dont le seuil est coupé par des roches en saillie, formant, sur une même ligne, trois déversoirs nettement séparés. En aval de chaque chute, le Mangoro s’élargit en un vaste bassin que remplit une multitude d’îlots verdoyants. La rive se coude fré-quemment, se creuse d’anses profondes.
Pour éviter ses détours, nous nous éloignons du fleuve et nous gravissons les montagnes voisines, où, pendant deux jours, nous passons par des altitudes les plus variées.
Une population douce, mais paresseuse, trop peu énergi-que pour tenter de sortir de l’état de misère et d’abrutissement où la maintiennent les Hova, occupe les rares villages de cette région montagneuse. Rapporter leurs noms, renfermant parfois plus de syllabes que les localités qu’ils désignent ne contiennent de cases, offrirait peu d’intérêt et ne me serait pas toujours pos-sible.
Le 11 juin je reviens sur les bords du Mangoro. En amont d’un affluent de droite, le Ranomainty, le fleuve change de nou-veau d’allure. Au lieu de décrire, comme plus bas, des sinuosités continuelles, de descendre, par bonds, des gradins plus ou moins élevés, il coule directement du nord au sud dans un lit souvent divisé en deux par de longues îles basses, mais débar-rassé d’obstacles. Les berges de terre sont presque verticales ; on se croirait sur les bords d’un canal.
En même temps, la vallée s’est élargie. Sur la rive où nous sommes, entre le fleuve et les montagnes qui, de loin en loin seulement, envoient jusqu’à lui une de leurs ramifications, s’étend une vaste terrasse. Là ne poussent que des herbes et des arbustes, tandis que de grands arbres, formant les limites de la forêt, couronnent les hauteurs. Au bord de l’eau, c’est un gazon court et serré.
Pendant plusieurs jours, le paysage conserve le même ca-ractère, la route reste aussi dégagée. Mais nous rencontrons des obstacles d’un autre genre. Les villages s’espacent ; plus d’un se réduit à trois ou quatre cases, et les cases elles-mêmes se rédui-
– 94 – sent à des dimensions tellement minuscules qu’elles sont peu logeables. J’ai souvent de la peine à trouver de la nourriture.
À l’absence de ressources que nous offrent les points d’arrêt est venu s’ajouter, pendant la marche, l’ennui du mau-vais temps. Un épais brouillard emplit la vallée, limitant la vue à cinquante pas. Il ne se dissipe en partie que pour se résoudre en une pluie fine et persistante ; c’est accompagné par elle depuis trois jours que, le 15 juin, j’atteins Sahamampay, où je m’étais déjà arrêté un mois auparavant en sortant de la forêt. De là, j’envoie à Tananarive, par deux porteurs, les collections que j’ai recueillies ; un éclopé se joint au convoi. Les premiers viendront nous rallier à Moramanga dans une semaine.
Le lendemain, nous repartons en longeant la rive. Les mon-tagnes viennent maintenant jusqu’au bord de l’eau, et leurs croupes se prolongent dans le Mangoro en éperons granitiques qui y forment autant de cascades. Dans les vallées que nous coupons, serpentent, parmi les bois touffus, de nombreux ruis-seaux. Le plus important est l’Isahana, qui arrose Manakana, où nous nous arrêtons l’après-midi.
Le 19 juin, nous passons sur la rive gauche du Mangoro, et le lendemain, après avoir traversé un large affluent, le Sahama-riarano, nous sommes pris par une pluie battante ; au bout de deux heures, nous nous estimons heureux qu’Ampongo nous offre un abri. De là je gagnai en quatre heures la ville de Mora-manga. Le surlendemain, j’y étais rejoint par les hommes que j’avais envoyés à Tananarive ; ils m’apportaient une lettre du docteur Catat qui me rappelait. Reprenant donc la route ordi-naire et connue, je rentrai, le 27 juin, dans la capitale.
– 95 –
IX
Retour à Tananarive. – Température des hauts
plateaux. – Commencement de la saison sèche. –
Recrudescence des fièvres palustres. – Retour de
Foucart et de Maistre. – Collège et observatoire
d’Ambohipo. – Ambohiboka ou village des lépreux.
– La lèpre à Madagascar. – Fête du 14 juillet 1889. –
Les réjouissances populaires. – Préparatifs de
voyage. – La route de Radama. – Départ de
Tananarive. – Fontaine de la reine à
Soamanandriana. – Perte de Jean à Andranosoa. –
Ambatomena et ses tombeaux. – Daniel Rakoto. –
Traversée du Mananara. – Au col du Sompatra. –
Vodivato. – Un tsikafara. – Chez les Bezanozano.
Le 11 juin 1889 nous rentrions pour la seconde fois dans la capitale des Antimerina, et le même jour, la demeure hospita-lière de Rainimanambé nous rouvrait ses portes.
La température des hauts plateaux est particulièrement agréable à cette époque de l’année. Avec le mois d’avril a com-mencé la saison sèche, la bonne saison dans la presque totalité de l’île, la saison où les nuits sont fraîches, où, sur le massif cen-tral et principalement sur les hauts sommets, les matinées sont souvent brumeuses. Malheureusement cette froidure n’est que relative, elle est absolument impuissante à détruire les miasmes qui, dans les trois ou quatre mois de pluies continuelles qui pré-cèdent, ont pullulé dans les marais et les fondrières, dans les nombreux petits lacs formés pour un temps par ces averses di-luviennes, dans toutes les rizières débordées ; aussi, à la fin de la saison des pluies, lorsque tous ces principes délétères sont recouverts par une épaisse nappe d’eau, se produit-il une sorte d’apaisement dans les ravages de la malaria ; mais bientôt avec la sécheresse ces amas d’eau disparaissent et les boues et les vases, mises à découvert avant une dessiccation complète, de-
– 96 – viennent des générateurs féconds du miasme paludéen ; de cette façon, contrairement à ce qu’on pourrait prévoir, avec le retour des beaux jours et avec un abaissement notable de la tempéra-ture, apparaît toujours une recrudescence sérieuse de la fièvre paludéenne.
C’est à cette cause que je devais imputer les nombreux ma-lades que j’avais comptés parmi mes porteurs à mon arrivée à Tananarive, et, chose plus grave encore, les mauvaises nouvelles que je venais de recevoir de notre ami Foucart. Il avait pleine-ment réussi dans sa difficile exploration de la vallée méridionale du Mangoro et avait atteint, en suivant le cours de ce fleuve, le village de Moramanga, où, exténué par la fatigue et brisé par de continuels accès de fièvre, il attendait quelque temps pour se remettre en route. Je lui écrivis de ne pas prolonger son séjour sur ces rives malsaines et de venir à Tananarive se reposer quel-que peu. Vers la fin de juin, il était de retour parmi nous, mais la malaria, trop fidèle compagne, l’avait toujours suivi, ne lui lais-sant ni trêve ni repos. Maistre était aussi de retour de son expé-dition aventureuse du versant ouest de l’île, du pays Sakalava avoisinant le village d’Ankavandra. Le 1er juillet 1889 nous étions tous réunis à Tananarive, où je résolus de demeurer en-core un mois ou deux, tant pour étudier à nouveau les Antime-rina dans leur capitale que, surtout, pour permettre à mes com-pagnons et à moi-même de recouvrer par un repos bien mérité les forces et la santé.
Il existe à l’est-sud-est de Tananarive, à une distance de deux milles environ, une colline élevée, montagne véritable, dé-signée sous le nom d’Ambohipo. C’est près de cette haute colline que les Pères Jésuites ont un établissement scolaire important, petite école normale où des professeurs dévoués et savants for-ment avec patience les futurs maîtres d’école ou assistants qui aideront les Pères de la province dans leur mission civilisatrice.
Le collège d’Ambohipo est vaste, il est bien situé, au centre d’une grande propriété, dernière parcelle d’une concession considérable que les Pères avaient obtenue, dans ce lieu, du roi Radama II. Au nord du collège, sur une élévation voisine dési-gnée plus particulièrement sous le nom d’Ambohidempona, s’élève l’observatoire royal de Tananarive.
Dans ma première visite à l’observatoire d’Ambohi-dempona, le directeur, le R. P. Collin, habitait une hutte misé-
– 97 – rable en planches mal assemblées ; là cependant il avait réuni un grand nombre d’instruments dont il se servait avec habileté, malgré une installation des plus défectueuses ; il partageait son temps entre ses observations météorologiques et la surveillance incessante qu’il lui fallait accorder à la construction de son ob-servatoire. Aussi celui-ci fut-il bientôt terminé, et il constitue aujourd’hui l’un des bâtiments modernes les plus curieux de Tananarive.
À l’extérieur, l’observatoire affecte la forme d’un T à bran-ches inégales, la branche horizontale orientée nord et sud étant de beaucoup la plus grande ; la petite branche qui regarde l’est est terminée à son extrémité orientale par une coupole qui abrite une lunette astronomique. Ce monument, en briques et granit, est d’un aspect agréable ; soigneusement construit, il fait honneur à l’architecte et surtout au directeur des travaux qui par un labeur incessant a su triompher de mille difficultés. Véri-table contraste des plus piquants, cet établissement scientifique, représentation ultime d’une civilisation avancée, semble une amère dérision au milieu de ce peuple primitif.
Ambohidempona était souvent pour nous un but de pro-menade agréable et utile ; cela nous permettait de ramener à un point de départ unique nos observations prises un peu partout dans l’Imerina, et c’était un vrai profit pour nous que les lon-gues causeries intéressantes et instructives que nous avions tou-jours avec l’obligeant directeur.
Un autre point des environs de Tananarive avait aussi nos visites fréquentes, c’était Ambohiboka, petit village construit par les Missions françaises pour abriter les lépreux chassés et parqués dans ces huttes misérables par une coutume cruelle sans doute, mais, à coup sûr, indispensable.
La lèpre fait de nombreux ravages à Madagascar, surtout sur le massif central et sur le versant oriental. Les populations de l’ouest sont presque indemnes de cette hideuse maladie, en revanche elles ont l’éléphantiasis des Arabes, infirmité inconnue à ma connaissance chez les Antimerina et les Betsimisaraka. Les lépreux malgaches ne sont soumis à aucun traitement ; on se contente de prendre envers eux des mesures d’isolement assez étroites, mais la contagiosité de la maladie et sans doute aussi l’hérédité, font que la lèpre n’est pas près de s’éteindre dans la grande île ; encore faudrait-il invoquer, pour expliquer sa fré-
– 98 – quence chez ce peuple, la saleté repoussante, les mauvaises conditions hygiéniques, et surtout la misère physiologique dans laquelle sont plongés tous les individus atteints.
À Madagascar la lèpre est aussi fréquente dans l’intérieur qu’elle est rare sur les côtes ; malheureusement pour la facilité de la contagion on met souvent sur le compte de diverses mala-dies cutanées ou spécifiques, plus fréquentes encore, des lésions qui lui sont exclusivement imputables et qui contribuent dans une large mesure à l’extension du fléau.
Cependant nous arrivions à la date du 14 juillet, et chez tous les vazaha et particulièrement dans notre voisinage à la Résidence générale on poussait activement les préparatifs de la célébration du centenaire de 1889 et de notre grande fête natio-nale.
Les Malgaches, oisifs par habitude, célèbrent avec joie tou-tes les fêtes des étrangers qui viennent s’établir dans l’île ; c’est leur paresse innée et non une idée plus élevée qui leur fait, selon la coutume anglaise, observer strictement le repos du dimanche.
Enfin le grand jour arriva, les cris et les danses vinrent nous avertir dès la première heure que les réjouissances popu-laires battaient leur plein et que tout le peuple était en liesse. Le grand centre de la fête était à la Résidence générale, dans la cour de la caserne. Nos soldats d’infanterie de marine avaient établi là, au grand amusement des Malgaches, des jeux variés auxquels tout le monde prenait part avec une fraternité vrai-ment touchante : des borizano essayaient inutilement d’arriver au sommet de nombreux mâts de cocagne où des cadeaux bril-lants accrochés à la cime tentaient leur convoitise ; des vonina-hitra de grades élevés leur succédaient, mais sans plus de suc-cès ; leurs pénibles efforts excitaient les lazzis d’une foule com-pacte, pressée en rangs serrés autour des concurrents, et qui remplissait la cour de cris et de gaîté, en même temps que les lambas de fêtes sortis pour la circonstance jetaient sur le tout des tons clairs et bariolés du plus réjouissant aspect.
Aux terrains supérieurs, un calme plus digne était observé ; cependant les drapeaux déployés de la France et des Antimerina mêlaient leurs couleurs éclatantes sous la vive clarté d’un soleil tropical. Dans la soirée, la gaîté devint encore plus expansive, et pendant que, dans les salons de la Résidence, le premier Minis-tre et les grands officiers du royaume, accompagnés des prin-
– 99 – cesses du sang, venaient présenter leurs vœux au Résident gé-néral, le peuple dans les cours répondait par des cris de joie et montrait ainsi qu’il prenait part à la fête. Les danses se prolon-gèrent fort avant dans la nuit.
Quoi qu’il en soit des divertissements variés que nous of-frait la capitale, il fallait songer bientôt à reprendre dans quel-que pays nouveau pour nous le cours de nos explorations. L’état de santé de Foucart n’était pas sans me causer de grandes in-quiétudes. Sans être dangereusement malade, notre ami, tou-jours rongé par la fièvre, qui ne l’avait pas quitté depuis son re-tour de Moramanga, n’était plus en état de continuer le voyage, et je dus prendre, avec beaucoup de peine, la résolution de le laisser à Tananarive aux bons soins de M. le Résident général et du docteur Baissade, médecin de la marine, pendant que je continuerais mon voyage avec Maistre, dont l’état de santé était encore des plus satisfaisants.