2020 - H (trilogie Intégrale)

Franck Bouysse · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/5

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2020 - H (trilogie Intégrale)

Les Ruelles sans étoiles

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

LIVRE 2

 

Les Ruelles sans étoiles

 

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RÉSUMÉ

 

Quelque part, aux confins de l’Amazonie, la communauté des

Cent-Vingt s’apprête à rendre son verdict sur l’Humanité. Ces êtres

omnipotents venus d’ailleurs détiennent en secret les destinées de la

planète. Ils ont placé en différents lieux stratégiques des cubes

destructeurs dissimulés dans des coffres.

H., mystérieux membre de cette communauté, est chargé d’effacer

toute trace de l’expédition de Sir Lucas, aventurier britannique en

passe de découvrir la machination. Une fois sa mission accomplie,

H., de retour à Londres à bord de l’Enterprise, rejoint Mary,

l’épouse de John, son compagnon disparu en forêt amazonienne…

 

Personnages des Ruelles sans étoiles

 

H. L’homme en noir. Personnage principal du Journal

de W.

Walter Croft Dirige l’asile de Bedlam (St Mary of Bethlehem).

Jonas Un des deux marins survivants de l’expédition

Lucas, interné à Bedlam.

Mary Écuyère qui recueille Jonas dans le Cole’s Circus en

1888.

Hannah Prostituée dont Croft s’éprend. Walken

Mina Jeune bourgeoise qui aide les indigents et les Wentsworth orphelins de Whitechapel. Mr Wentsworth Mari de Mina. John Singleton Médecin, collègue de Croft. Sir John Lucas Aventurier britannique, parti sur les traces des Cent-

Vingt et disparu en forêt amazonienne.

Tom Mills Mousse du navire l’Enterprise. Jack Perry Informateur de Croft. Sarah et Joseph Couple qui tient la pension Kelly sur Cable Street. Kelly

Oliver, Michael, Trois orphelins pickpockets. Jim

Mike Burnell Homme sans scrupule qui exploite les orphelins dans

l’East End.

Maïa Compagne de Jonas sur l’île de Pâques. Mrs Stucker Gouvernante de Croft. Mary Manstor Ex-compagne de John, le narrateur du Journal de

John W.

 

Les victimes de Jack l’Éventreur

 

Mary Ann Nichols tuée le 31 août 1888 Annie Chapmann tuée le 8 septembre 1888 Elizabeth Stride tuée le 30 septembre 1888 Catherine Eddowes tuée le 30 septembre 1888 Mary Jane Kelly tuée le 9 novembre 1888

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La catastrophe

 

Sibérie orientale

Bassin de la rivière Toungouska, près du village de Vanara.

30 juin 1908

7 h 14 heure locale

60 53’ de latitude nord o

101 53’ de longitude est o

 

Une lumière aveuglante sème la panique parmi la population locale, immédiatement suivie d’un fracas assourdissant. Certains pensent que la guerre russo-japonaise vient de reprendre, d’autres que l’Antéchrist arrive sur Terre. Des grondements de tonnerre sont perçus à plus de mille kilomètres du lieu de la catastrophe. Les vitres des maisons se mettent à trembler et un mécanicien du Transsibérien stoppe le train, persuadé qu’un des wagons vient d’exploser.

Le phénomène, d’une violence rare, provoque un tremblement de terre de magnitude 5 sur l’échelle de Richter. Des témoins qui se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres de l’explosion sont légèrement brûlés.

Pendant les jours qui suivent, on observe d’étranges phénomènes atmosphériques sur la presque totalité de l’hémisphère Nord, de Bordeaux à Krasnoïarsk, des crépuscules extraordinaires par leur luminosité et leurs couleurs, des éclaircies nocturnes dans le ciel, des nuages brillants et argentés, des cercles lumineux autour du soleil. La clarté du ciel est telle que beaucoup de gens n’arrivent pas à s’endormir et il est même parfois possible de lire le journal en pleine nuit.

Le foyer semble avoir pris naissance en un seul endroit, comme si une bombe d’une puissance inimaginable venait d’exploser, ne laissant qu’un paysage dévasté de fin du monde.

 

La zone de la catastrophe est interdite durant des mois, si bien que personne ne remarque que la végétation repousse avec exubérance et que toute vie animale a disparu.

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Chapitre 1

 

Docks de Londres, février 1908

 

Jonas est mort depuis des mois et cela vaut mieux. Pour tous, il était le patient de la chambre 120, mais, pour moi, il était bien plus qu’un simple patient. Je me plonge encore souvent dans nos conversations que j’ai patiemment retranscrites. Il serait tellement simple de dire que Jonas était fou.

 

Je suis médecin-chef à l’hôpital St Mary of Bethlehem de Londres. On dit que je veille les âmes fragiles. La définition est un peu courte, les âmes ne sont pas fragiles. J’ai toujours eu conscience que pratiquer une médecine, sur des cerveaux en apparence malades, me conduirait à disperser, malgré moi, des fragments de ma propre personnalité. Dans la chambre d’un patient, ou assis derrière mon bureau, je cherche des causes à défaut de raisons.

Je travaille avec John Singleton, médecin aliéniste lui aussi. Nos avis sur la façon de traiter les patients divergent parfois, mais nous nous retrouvons sur l’essentiel. Johnny est un petit homme maigre et chauve. Son visage est un cercle quasi parfait sur lequel les émotions se plaisent à enfoncer leur empreinte en rides désordonnées. L’homme est disert et passe le plus clair de son temps à réfléchir, retirant ses lunettes, les nettoyant à l’aide d’un pan de sa blouse et les rajustant d’un geste machinal. C’est un homme bon, qui a mis sa vie au service de sa science, qui pense que le dialogue et la douceur sont les meilleurs arguments qu’un médecin puisse développer pour parvenir à analyser les trames du cerveau humain. En ce sens, je dirais que nous sommes complémentaires, car je crois, moi, que certaines situations extrêmes ne peuvent se résoudre sans violenter le corps et que la douleur est parfois nécessaire à l’extraction du mal le plus sournois.

Je dirige cet établissement depuis plus de vingt ans. Je me souviens de ce conseil qu’il me donna un jour, de prendre du recul dans la pratique de l’aliénisme. Je ne lui en serai jamais trop reconnaissant. Ce très cher Johnny est une véritable énigme pour moi. Il est au fait de tant de secrets concernant les méandres obscurs du cerveau. Je reparlerai plus tard de l’illustre professeur Singleton.

 

Depuis longtemps déjà, j’ai l’habitude de m’asseoir sur le ponton du quai nord des docks de Londres. Mon carnet en main, j’observe les navires en partance, ceux qui reviennent. J’aime le crissement des mâts, le claquement des voiles, les craquements du bois, la fin d’un voyage, le début d’un autre. J’aime les visages des hommes patinés par l’aventure. Il m’arrive souvent d’engager la conversation et de me retrouver au soir dans d’infâmes bouges à écouter les mots des marins, dans le plus parfait anonymat.

J’ai ainsi passé le cap Horn à plusieurs reprises, fouetté jusqu’au sang par le vent froid et l’eau salée. Je me suis perdu dans les glaces, attendant le dégel en mangeant du phoque et en regardant mourir mes camarades d’infortune les uns après les autres. Je me suis reposé auprès de la douce peau d’une Tahitienne, lui promettant sur mon Dieu de revenir bientôt, tout en voyant dans ses yeux le reflet de mon propre mensonge. J’ai vu avec soulagement d’inquiétants pavillons passer au large. Je me suis fait tatouer le bras, imbibé de vieux rhum, me réveillant en sueur, étonné de poser mon regard sur des formes étranges, des animaux improbables incrustés dans ma peau, au milieu des rires d’hommes dont la vie se résume à deux états : le départ et le retour. Leur sang coule dans un sens, puis dans l’autre, leur cœur est un cap Horn.

J’observe, j’accumule, je m’approprie, me construis un univers personnel. Je sculpte mes rêves dans un bloc de marbre brut. Je sais que cela me prendra du temps, mais je suis le plus patient des hommes.

La nuit est installée depuis longtemps lorsque je sors du Prospect of Whitby. Un nuage de vapeur stagne au-dessus du bassin de Shadwell, puis se fond dans le brouillard. Je marche jusqu’aux docks, longeant des navires dont les mâts épinglent un ciel saturé. Des hommes s’affairent à débarquer des cargaisons au milieu d’odeurs d’épices. Personne ne fait attention à ma présence. Je suis comme le caméléon qui s’adapte à son environnement, tantôt vêtu de vêtements élimés pour me dissoudre dans les bas-fonds de l’East End, tantôt vêtu des atours d’un bourgeois, tantôt le dos voûté comme un mendiant, tantôt le buste droit, tantôt l’un, tantôt l’autre.

J’aperçois Waterside Gardens, un homme descend de la passerelle d’un vapeur qui n’était pas à quai la veille, un homme que je crois connaître, comme une ombre pendue au gibet de la nuit. Et c’est la pénombre qui donne corps au mystère, à cet homme qui pose le pied sur le sol, s’immobilise et laisse errer son regard avant de disparaître dans le vent et la pluie, éclairé par les réverbères qui guident sa route comme des étoiles.

Je le savais. Je savais qu’il reviendrait. Moi, Walter Croft, je savais qu’il reviendrait et je suis là. Il n’y a pas de hasard.

Jonas avait raison.

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 1. o o

 

Cher docteur, j’ai hâte que nous fassions plus ample connaissance. Vous pensez que je suis fou, n’est-ce pas ? Vous allez découvrir que je suis plus que cela. Serons-nous moins éloignés l’un de l’autre quand vos yeux me verront comme un monstre ?

J’ai cette conscience aiguë, lorsque les images de mort s’agglutinent dans ma tête. Je sais combien ces notes sont importantes pour vous, mais chercher à comprendre, à expliquer, n’est pas forcément la bonne démarche à adopter. Vous saurez bientôt pourquoi je vous écris cela. Vous ne pouvez rien à rien, et certainement pas changer le cours des choses, malgré toute votre science et vos connaissances. Mais je vais me montrer magnanime et faire de vous autre chose qu’une goutte d’eau ruisselant sur la paroi d’une vitre.

Allons-y, docteur, remontons le temps. Remontons-le ensemble, car vous allez m’accompagner, docteur, jusqu’aux portes de l’enfer.

 

Londres, automne 1887

 

J’ai dix ans, je joue dans la rue avec Chucky, Jimmy et Johnny. On regarde la vieille Molly affalée contre un réverbère. Elle tente de se relever à plusieurs reprises sans y parvenir. Elle n’attire plus les clients, mais arrive à trouver de quoi se soûler malgré tout. Elle est au bout du rouleau, Molly. Elle pleure quand elle est à jeun et rit lorsqu’elle a bu. Je ne me déplace pas pour l’aider. Pourquoi ai-je autant honte de cette créature, jusqu’à la haine ?

Chacun des muscles de mon corps est tendu. J’ai envie de bondir et de lui fracasser la tête contre le réverbère, juste pour en finir avec une existence qui n’en vaut pas la peine. Je décide qu’elle n’en vaut pas la peine. Mes camarades me regardent sans rien dire. Ils respectent ma colère. J’ai au moins gagné ça du haut de mes dix ans.

Je me penche pour ramasser une pierre, je la regarde sans presque plus distinguer la paume de ma main. Elle est lourde de sa propre constitution minérale, mais aussi de la mission que je lui assigne : devenir une arme que je lance de toutes mes forces. Le projectile fend l’air, puis se fracasse sur la tempe de Molly, qui s’effondre. La pierre a coupé quelque chose, mais je ne sais pas quoi, elle roule sur le sol puis s’immobilise, tout aussi inerte que Molly.

Je prends conscience de ce que je viens d’accomplir, mais je ne bouge pas. Personne n’a rien remarqué alentour, seuls mes trois compagnons restent pétrifiés par la vision du sang qui coule sur la joue de Molly. Au loin, j’entends le charabia d’un Gitan accompagné du

son plaintif d’un violon. Je reconnais « Drabbing the baulo ». 1

 

Jimmy me prend la main. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis là, à regarder le corps sans vie. Rien ne se passe, la pluie lave la blessure, dilue le sang. La musique a cessé, ou je ne l’entends plus. Jimmy me tire violemment par la manche. Je le suis sans opposer de résistance. Sauver ce qui peut encore l’être. L’avenir d’un gamin après ça.

Nous courons à perdre haleine, empruntons York Street, bousculant les gens, glissant à plusieurs reprises dans la boue. Nous débouchons dans Commercial Road, ralentissant notre progression, tant l’artère grouille de vie. Notre stature d’enfant nous permet de nous faufiler au milieu des cris, des rires et des crachats des miséreux.

Nous plongeons ensuite dans Grove Street jusqu’à l’angle de Fairclough Street. À bout de souffle, je m’arrête, trempé, épuisé, mais lucide. Lorsque je lève les yeux, mes compères me regardent et l’eau ruisselle sur leur visage.

Je sens bien qu’ils me jugent et je leur en veux qu’ils le fassent. Chucky est le premier à tourner les talons et à remonter Grove Street, bientôt suivi par Johnny. Seul Jimmy reste un peu avant de me lancer :

— Putain mec, c’que t’as fait, c’est…

Il n’a pas le temps de terminer sa phrase que je plaque ma main sur sa bouche.

— T’as rien vu, puisqu’il s’est rien passé. On tue pas quelqu’un qui est déjà mort, pas vrai ?

Je retire ma main pour entendre sa réponse. Il tremble.

— Si tu le dis.

Jimmy me quitte, il se retourne. Je l’entends dire « putain » et je pense que c’est exactement le mot à dire, exactement celui-là, à cet instant même.

Tout est fini.

J’ai tué la vieille Molly et c’était ma mère.

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Chapitre 2

 

Londres, février 1908

 

L’homme qui s’éloigne de l’Enterprise est immense. Je le suis à distance jusqu’au cimetière de Wapping, où dorment les marins disparus, veillés par l’église St John, dont le clocher s’érige en phare. J’ai envie de me précipiter à sa rencontre et de lui parler, mais je n’en fais rien. Qui suis-je pour le faire ? Que lui dirais-je ? Alors je regarde l’homme devenir une ombre qui disparaît le long du quai. Je sais que nous nous reverrons sous peu.

Je retourne sur le quai, à l’endroit où il m’est apparu. J’emprunte la passerelle de l’Enterprise et monte sur le pont. Tout est calme. Un marin, occupé à bourrer une pipe, me regarde approcher. Une barbe épaisse lui mange en partie le visage et la maigreur de ses traits termine le travail.

— Vous avez pas le droit d’être là, me dit-il en me désignant du tuyau de sa pipe.

— Je sais, j’aimerais vous poser quelques questions, j’ai de quoi payer.

Je lui donne une pièce et il la fourre dans sa poche.

— Une seule suffira peut-être pas.

— J’en ai d’autres.

— Bon, je vous écoute.

— J’étais venu attendre un ami, mais je crains d’être arrivé trop tard.

— Vous êtes sur un navire marchand, pas sur un de ces paquebots.

— Un homme très grand…

— Lui, lance le marin, comme s’il venait de se planter une écharde dans le palais.

— Vous voyez de qui je veux parler ?

— Qu’est-ce que vous avez à voir avec ce type ?

Je lui tends une autre pièce sans répondre.

— C’est la mort qui le suit, et je sais de quoi j’parle.

— Où l’avez-vous embarqué ?

— Si c’est votre ami, vous devriez le savoir.

— Il m’a simplement envoyé un télégramme pour me dire qu’il rentrait.

— Et y avait pas d’adresse sur ce télégramme ?

Troisième pièce.

— Curupá, sur l’Amazone, c’est là qu’on l’a embarqué.

— On dirait qu’il vous fait peur.

— Vous avez pas l’air de le connaître si bien que ça, votre ami. Il a passé la traversée, assis à l’arrière du bateau, à roupiller ou à regarder au loin, sans bouger. On aurait dit qu’il surveillait s’il était pas suivi.

Le marin enflamme le tabac, enfourne une longue bouffée, puis il reprend sa pipe en main, comme s’il avait besoin de s’arrimer à cet objet pour continuer.

— Il portait un drôle de médaillon autour du cou. Avec les copains, on a voulu savoir ce que c’était. Alors, on a tiré à la courte paille. C’est tombé sur notre mousse. Il a attendu que le type s’endorme et s’est approché, puis il a tendu la main pour attraper le médaillon… Jésus, Marie, Joseph !

Le vieux marin se signe avant de poursuivre.

— J’ai jamais vu quelqu’un réagir aussi vite. Il a saisi la main du pauvre Tom. Je saurais pas répéter ce qu’il lui a dit, mais c’était pas des mots que je connais. Le mousse était pétrifié.

— L’homme devait tenir à cet objet, voilà tout !

— Peut-être, mais il a réagi comme si sa vie en dépendait.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Le type a regagné sa cabine. On a rejoint Tom pour savoir ce qu’il lui avait dit et à quoi ressemblait ce foutu médaillon. Il a jamais pu nous répondre. Son regard était vide. On aurait cru qu’il avait été foudroyé, alors on l’a aidé à descendre dans la cale et à s’allonger sur sa couchette. Bien sûr, on a rien dit au capitaine, ni au second. Depuis ce moment, Tom est tombé malade, une fièvre qui le brûlait de l’intérieur. Il était bien soigné, mais rien n’y faisait pour le soulager. Une fois rentrés, c’est le second en personne qui l’a ramené chez lui. Je sais pas ce que Tom va devenir, mais je suis pas certain que la médecine puisse quelque chose pour lui.

— Et durant tout le reste du voyage, le mousse n’a jamais pu vous parler de ce qui lui était arrivé ?

— Des fois, il essayait bien de nous parler, mais il y arrivait pas. Entre nous, je crois que le type, il lui a jeté un sort. Depuis ce moment, on l’a plus revu sur le pont, juste quand il est descendu à terre, y a pas une heure de ça.

— Pourriez-vous me dire où habite Tom Mills ?

— Pourquoi je ferais ça ?

— Je suis médecin.

Quatrième pièce.

— Bon, je suppose que je dois bien ça à Tom.

Le vieux marin me donne l’adresse.

— J’espère que vous savez c’que vous faites… Ce type, il a jamais été votre ami, pas vrai ?

— Merci.

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 2. o o

 

Cher docteur, aujourd’hui, je n’ai pas trop envie de me plonger dans mon enfance, mais je vais pourtant le faire pour vous.

Le courage n’est pas une qualité, il conduit souvent à la mort ; quant à la lucidité, elle interdit l’accès au bonheur. Notez bien cette phrase, elle servira peut-être à éclairer le tunnel obscur qui conduit à l’âme humaine, dont vous vous targuez d’explorer les mystères.

 

Londres, automne 1887

 

Je passe la nuit dehors à errer sous la pluie, gageant qu’elle lave enfin la noirceur enfouie tout au fond de mon cœur. Je n’ai pas peur. Je sais où mon acte me mène et c’est moi qui décide. Les rues s’ouvrent devant moi comme la mer Rouge au passage de Moïse. Les éléments m’obéissent, ils me le doivent bien, moi qui leur donne vie dans cette nuit offerte en pâture.

Je rentre au petit matin dans notre logement d’Old Montague Street. La logeuse m’attend à l’intérieur de l’unique pièce, vêtue d’une ample robe de tissu rapiécé en patchwork. Elle m’apprend d’un air faussement grave le décès de ma mère et la présence du corps au London Hospital. Il faut m’y rendre sur-le-champ, me dit-elle. Je ne détourne pas les yeux. J’ai la sensation agréable de défier mon destin.

Tout en sortant, la logeuse ajoute qu’il faudra payer le loyer, que c’est bien triste, mais que la vie continue pour ceux qui restent. Je ne lui réponds pas, l’accompagnant du regard.

Je rassemble quelques affaires, que je glisse dans un sac de toile et quitte ce lieu sans le moindre regret. Je marche longtemps au hasard. Arrivé dans Oxford Street, je perçois le bruit d’une fanfare, au loin. Je suis irrésistiblement attiré, tel un papillon par la lumière. Le soleil est déjà haut dans le ciel. C’est une étrange vision qui s’offre à mes yeux. Les bourgeois s’agglutinent aux abords de baraquements en bois entourés de tréteaux sur lesquels sont dessinés d’étranges animaux aux monstrueuses proportions.

Le Cole’s Circus est en ville. Des enfants crient en voyant les peintures représentant des éléphants, des girafes, des zèbres et autres boas, suspendus à des mâts géants, suggérant une réalité plus terrible encore. Longtemps, je demeure au milieu de la foule, comme avalé par cet animal plus terrifiant que toutes les apparitions grotesques peintes sur des panneaux de bois.

Comme je m’apprête à partir, une forme de plus de deux mètres, moitié homme, moitié insecte, se penche sur moi, arborant un sourire bariolé. Ses gestes lents et saccadés la rendent plus irréelle encore. Sa patte hideuse frôle ma joue. Je ferme les yeux et je m’effondre. J’entends des mots, des paroles décousues venant de tous côtés. On me soulève et je m’évanouis.

Je me réveille, allongé sur des coussins douillets. Un ange veille sur moi. Il a les traits d’une femme. Sa peau est blanche comme du lait, ses yeux sont d’un bleu transparent et son sourire est le plus beau cadeau que l’on m’ait jamais fait. Elle m’éponge le front en me demandant si ça va. Je ne réponds pas. Je fais durer le plaisir du son de sa voix. Nous sommes dans une roulotte de forains et, en cet instant, je ressens le pouvoir d’arrêter le temps.

Mary est écuyère au Cole’s Circus. Je lui raconte une histoire qui pourrait être la mienne : les orphelinats, les dispensaires, la fuite, la rue, la misère, la survie. Elle me prend en pitié, c’est déjà ça. Elle me propose de rester le temps que je veux.

Le cirque est installé à St Bartholomew.

Je soigne les animaux, change les litières. J’aide Mary dans la préparation de ses numéros. Sa grâce et sa beauté m’éblouissent. Elle est faite pour la lumière. Chaque soir, je m’installe au premier rang pour la regarder tourbillonner sur la croupe de Tornado. J’ai le sentiment d’avoir trouvé une famille.

 

Un dimanche matin, alors que Mary dort encore, je retourne chez Jimmy. Sa mère discute dehors avec une voisine. Elle me dit qu’il n’est pas là, sur un ton méprisant. J’aperçois la bouille de Jimmy à la fenêtre, qui s’efface aussitôt. Je suis triste qu’il n’ait pas le courage de sortir à ma rencontre. Je pourrais comprendre sa peur, sa répulsion, pas sa lâcheté. Je m’éloigne en levant le bras en signe d’adieu. Je le tiens dressé suffisamment longtemps pour être sûr que Jimmy le voie et puis je ferme le poing. Il ne parlera pas.

Je ne vais pas voir Chucky et Johnny, ce n’est pas la peine. Ils ont dû se passer le mot. Ils ne se doutent pas qu’ils me facilitent la tâche. Je tourne définitivement le dos à ce pan de ma vie avec une certaine jubilation. Ces rues ne sont plus faites pour moi.

À l’automne, le cirque part pour Leicester. J’observe avec émotion le démontage du chapiteau. Je prie tous les dieux qu’il me reste pour que Mary m’invite à la suivre.

Deux jours avant le départ, elle me demande si je préfère rester à Londres, ou si je suis partant pour Leicester. Je lui saute au cou en pleurant de joie. Je suis capable de cela. Je sens tout mon corps accroché à des câbles indestructibles.

C’est mon premier voyage hors de Londres.

Je m’éloigne de Whitechapel avec soulagement. Je découvre enfin la vraie couleur du ciel. Je traverse des contrées d’une grande beauté. Je ne savais pas qu’il existait des endroits calmes et paisibles, des endroits où l’on ne se soucie pas de survivre, où la beauté peut exploser à un carrefour, en façades dorées, ou en silhouettes endimanchées. Mary commente avec patience. J’oublie le passé, persuadé d’être arrivé là par la seule force de ma volonté.

 

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Chapitre 3

 

 

Londres, février 1908

 

J’ai besoin d’écrire, de consigner jour après jour les faits marquants de ma vie. Je dois avouer qu’il m’arrive de les enjoliver parfois, histoire d’entraîner ma plume sur des pentes inconnues, certainement pas des sommets, plutôt des bas-fonds, dont les profondeurs me semblent plus insondables encore que les cimes les plus inatteignables. La fourmilière qu’est l’East End ne cesse de m’inspirer. J’ai la sensation d’apprivoiser mon destin lorsque les mots se dressent enfin sur le papier.

 

L’homme en noir m’obsède. Il n’est pourtant qu’une vision fugitive, un fantôme apparu et disparu aussitôt après. Je ne peux pas lutter. J’ai reconnu en lui l’homme venu interroger Jonas, le patient de la chambre 120, il y a plusieurs mois. C’est bien lui que j’ai vu descendre de l’Enterprise. À l’époque, il y avait eu un second visiteur, un confrère, dont je ne me rappelle plus le nom. Avant cela, personne n’était venu voir Jonas, pas plus que son malheureux compagnon de naufrage. Tous deux avaient été recueillis en plein océan, sur une embarcation de fortune. Ils sont morts peu après ces visites, dans d’étranges circonstances.

 

Je passe voir Jack Perry, un docker avec qui je me suis lié. Je lui demande de faire jouer son vaste réseau de connaissances. Je lui fais une description précise de l’homme en noir afin qu’il me prévienne s’il réapparaît. Je sais pouvoir compter sur lui, autant qu’il sait pouvoir tirer parti de moi.

Je longe le quai nord, remonte Commercial Road, grouillante de vie, à la recherche de plaisirs faciles en manière d’oubli. La nuit s’arrange très bien de cette vie-là. La nuit est une matrice qui vomit ses enfants, et le jour qui lui succède n’est qu’un leurre désespérant.

Je progresse dans la rue comme dans un caniveau plein de rats guettant leurs proies. Une humanité qui gratte les pavés de leurs pattes fragiles. Derrière les façades édentées, il y a encore des rats, bercés par la musique, l’alcool, et les rires obscènes, comme des lames de fond.

Alors que je suis perdu dans mes pensées, une jeune femme me heurte en sortant d’une maison. Elle se confond en excuses, me demande si elle ne m’a pas blessé. Elle est grande et bien faite, avec de longs cheveux attachés en chignon, qui tirent sur le roux, partiellement cachés sous un bibi défraîchi. Son sourire gêné me semble sincère et m’incite à engager la conversation.

— Ce n’est rien, vous ne devriez pas vous promener seule à cette heure, lui dis-je.

Ses yeux emplis de surprise croisent les miens. Elle rajuste son chapeau orné de plumes blanches flétries.

— D’où vous sortez ?

— Peu importe. Puis-je vous inviter à boire un verre ?

— D’accord, je connais un endroit, répond-elle après une hésitation.

Nous nous enfonçons bientôt dans Commercial Road en direction du marché de Spitalfields. Nous croisons quelques marchands ambulants amarrés à leurs charrettes, comme s’il s’agissait d’enfants malades. Nous parvenons dans Brushfield Street, étranglée de taudis. Elle entre dans un pub, le Gun. L’intérieur est bondé, un interminable comptoir en cuivre brille dans la pâle lueur, semblable aux eaux de la Tamise. Nous nous installons dans un coin. Un petit homme rougeaud aux larges favoris grisonnants s’approche. Nous commandons deux bières. Le type s’éloigne en grognant, puis revient en tenant les chopes dans une seule main. « On paie d’avance », dit-il avant de les poser sur la table. Je lui donne le compte, puis il s’éclipse dans un autre grognement.

— Comment vous appelez-vous ?

— Hannah.

— Moi, c’est Walter. Que faisiez-vous, à une heure aussi tardive, si je peux me permettre ?

— J’étais allée voir ma mère, comme tous les soirs après mon travail.

— Votre travail ?

— Je suis blanchisseuse dans une petite boutique d’Old Montague Street, et vous ?

— Je suis médecin.

Un silence suit. Hannah paraît nerveuse, elle termine sa bière en deux lampées.

— Merci pour la bière, il faut que j’y aille, je commence tôt demain.

— Déjà ! Vous ne voulez pas que je vous raccompagne ?

— Non, c’est pas la peine, j’ai l’habitude.

— Peut-être que l’on pourrait se revoir ?

La jeune femme détourne son regard vers la sortie.

— Je crois pas que ça serait une bonne idée, dit-elle avant de s’éloigner.

Je reste un moment assis à faire tourner la chope entre mes mains. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander son nom.

Avant de quitter le pub, j’interroge le patron. Il me répond avec un sourire narquois :

— Pour sûr, mon vieux, tout le monde connaît Hannah dans le quartier, à moins de tomber de la lune, mais son nom, ça, je sais pas.

— Sa mère habite sur Commercial Road.

— M’étonnerait, je crois même qu’elle en a plus depuis longtemps… Excusez, j’ai du travail.

Un type s’approche du comptoir.

— Alors, comme ça, t’en as après Hannah ?

L’homme est de taille moyenne, chichement vêtu. Le sourire qu’il arbore révèle une denture incomplète. L’odeur qu’il dégage ferait fuir une honorable famille de putois.

— Qui vous dit que je m’intéresse à elle ?

— Jim Stoltz a les oreilles qui traînent un peu, c’est vrai, mais selon le point de vue qu’on se place, ça peut être un défaut ou une qualité, à vous de me dire.

— Je vous écoute.

— D’accord, mais faut bien que je vive, dit-il en frottant plusieurs fois de suite le pouce contre l’index.

— Combien ?

— Pour cinq shillings, je peux vous dire où la trouver à coup sûr.

Je fouille mes poches, dégote la somme que je tends à l’homme. Il referme ses doigts par-dessus en regardant autour de lui.

— Le Ten Bells, un pub sur Commercial Street, c’est là qu’elle rabat les clients.

— Les clients ? Elle m’a dit qu’elle était blanchisseuse.

— Tout ce que je sais, c’est que la nuit, c’est pas des nippes qu’elle fait reluire.

Et puis le type retourne à sa table en riant. Je reste encore un moment, à regarder les formes qui m’entourent, leurs bouches comme des balafres, d’où suppurent des paroles indécentes.

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 3. o o

 

Mon cher docteur, j’aime ouvrir mon cahier le soir, lorsque la nuit tombe pesamment sur les vieilles pierres de ma cellule.

La fin d’un jour représente toujours une fin. Peut-être y verrez-vous l’importance du dérisoire, ou bien l’ombre d’une existence perdue parmi la multitude des ombres. Je suis certain que vous avez une explication toute faite, rien à voir avec ce qui m’agrippe, une simple théorie inattaquable et dont je pourrais convenir pour vous maintenir dans le flou si peu artistique de votre sacerdoce.

Je vous vois condescendant, croyant écouter, mais déjà perdu dans quelque réflexion définitive, certainement satisfaisante pour vous. Malgré tous vos efforts, il vous sera impossible d’entrer dans ma tête. C’est votre prison, vos barreaux faits d’un métal plus solide que l’acier le plus pur. Je vous livre des fragments, jamais plus que ce que je décide. Je ne suis pas malade, moi, puisque je n’usurpe aucune identité. N’est-ce pas, docteur ? Je suis un homme complet. Je suis en totalité dans chaque parcelle de mon être. Ces parcelles ne me constituent pas, elles sont moi. Je ne vois pas avec mes yeux, mais avec mon esprit. Pensez-y, docteur, même après que je serai sorti d’ici.

Comme cela vous plairait de faire le nid de vos frustrations dans ma propre folie, de fuir vos fantasmes en rationalisant leurs fondements. Il n’est pas nécessaire d’expliquer les choses que l’on vit : en avoir conscience peut amplement suffire.

Vous croyez trouver des réponses en vous plongeant dans des eaux plus ou moins troubles. C’est votre plus grande erreur. Seule l’écume est importante. Intéressez-vous à l’écume, docteur.

 

Londres, novembre 1887

 

Nous sommes installés à Leicester, prêts à passer l’hiver. Le cirque est une arche de Noé multicolore. Anton Cole, son directeur, a accepté mon intégration après que Mary eut plaidé ma cause. Elle semble lui vouer une sorte d’admiration filiale. Cole est un gros homme qui dégage une tristesse infinie lorsqu’il n’est pas grimé de ses habits de clown. Le seul point noir à cette vision, le seul accroc qui m’empêche de toucher enfin à un bonheur complet, s’appelle Steeve, le dompteur de fauves. Il ne m’aime pas, pourtant je m’applique dans mon travail. Je prends le plus grand soin des animaux, mais il trouve toujours à redire.

Un soir que nous sommes occupés à changer la litière des fauves, j’essaie de lui parler amicalement. Il s’approche de moi. Ses yeux saignent. Il me pousse violemment contre les barreaux de la cage de Sheera et m’agrippe par le cou. Je me débats comme un diable, sans réussir à me dégager. Steeve serre plus fort. Le tigre feule. Je me mets à pleurer comme l’enfant que je suis. Ma vue se trouble et je lutte pour garder les yeux ouverts. Steeve me crie de m’éloigner de Mary, que ma place n’est pas ici, que je n’ai qu’à retourner d’où je viens. C’est donc ça. Je voudrais lui dire que je viens de nulle part, mais rien ne parvient à sortir de ma gorge. Alors, je fais semblant de perdre connaissance. Steeve relâche son étreinte. L’épais bracelet de cuir noir qu’il porte au poignet m’a entamé le cou. J’ai mal, mais je tiens bon. Il prend peur, peut-être me croit-il mort ? Il fuit en m’abandonnant, gisant sur la paille fraîche.

Longtemps, je reste allongé à sangloter. J’ai froid. J’en veux à ma mère de ne m’avoir jamais aimé. Je m’en veux d’avoir cru en ma bonne étoile.

Je me bascule sur le côté de façon à voir l’intérieur de la cage. Sheera s’est recouché sur le flanc, il est calme. En cet instant précis, j’envie le respect qu’il inspire, même enfermé dans une cage. Moi, je n’ai même pas ma place sur ce lit de paille.

Je finis par regagner la roulotte à grand-peine. Je dois être dans un triste état si j’en juge par le regard affolé de Mary. Je lui dis que je suis tombé en changeant les litières. Elle remarque la trace rougeâtre autour de mon cou et comprend aussitôt. Elle sort en trombe. Je voudrais la suivre, lui dire de ne rien faire sous le coup de la colère, que tout est ma faute, que ça va aller. Je sais qu’elle ne m’écouterait pas. Je m’allonge sur les coussins. Je ne ressens plus vraiment la douleur et ferme les yeux en pensant que je pourrais bien finir vainqueur du prochain combat contre Steeve.

J’ai peut-être fait une erreur en pensant que ma vie tournait désormais autour de Mary. Elle ne tourne autour de rien, elle suit un chemin sans traces.

Je m’endors. Le sommeil est mon royaume. J’explore des mondes étranges, je pare les coups, j’évite les lames aiguisées. Tout est possible dans les replis de mon esprit.

Je me réveille lorsque la porte de la roulotte s’ouvre. Les yeux mi-clos, je perçois Mary qui approche son visage du mien. Je fais toujours semblant de dormir. Elle se penche encore. Je sens son parfum. Elle dépose un baiser sur mon front. Recommence. Chaque impact est une empreinte indélébile de sa bouche sur ma peau. Puis elle se redresse. Je la regarde maintenant. Elle me sourit, sans parvenir à effacer la ride entre ses yeux.

— Tout est réglé, me dit-elle.

Je sais qu’il y a un prix à payer. Son sourire triste en atteste. Je lui souris à mon tour en pensant que rien n’est réglé, vraiment rien.

 

J’évite Steeve. Voilà plusieurs jours que je ne m’occupe plus des animaux. J’assiste Mary dans la préparation de son numéro d’écuyère. Elle est d’un perfectionnisme extrême. Chacun sait, au sein du cirque, que c’est loin d’être le cas du dompteur. Aussi, personne n’est vraiment surpris lorsqu’on apprend qu’il s’est fait attaquer par Sheera alors qu’il lui apportait à manger. Le tigre ne lui aura laissé aucune chance. Plus tard, l’animal ne tente même pas de fuir par la porte de la cage restée ouverte. Un mystère que garde Sheera derrière son regard doré, un secret ténu, impalpable comme la légère excroissance violacée sur la tempe droite de Steeve, que nul ne remarque, à part moi.

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Premier crime de Jack l’Éventreur

 

Le vendredi 31 août 1888, aux alentours de 3 h 45 du matin

 

Le temps est particulièrement froid et humide dans l’East End. L’impression de totale obscurité est due à ce mélange caractéristique de fumée et de pollution qui submerge le quartier. La pluie tombe comme souvent, violente, implacable, et des éclairs déchirent le ciel.

Comme tous les matins, Charles Cross tire sa charrette pour se rendre à son travail dans le quartier de Pickfords. Il est accompagné de Robert Paul avec qui il travaille. Ils arrivent dans Buck’s Row, lorsque Cross appelle son camarade, pour lui montrer une femme allongée sur le trottoir, de toute évidence morte. Les deux hommes pensent immédiatement à une crise cardiaque, car, si le visage et les mains sont glacés, le reste du corps est encore chaud.

Sans pousser plus loin leurs investigations, Cross et Paul partent chercher de l’aide et tombent sur le policier Neil, qui les suit en courant, tout en tenant sa lampe à bout de bras. Une fois sur les lieux, les trois hommes constatent, à la lueur de la lampe, que la femme baigne dans son sang. Au vu du caractère criminel du décès, Neil se précipite chez le Dr Llewellyn, qui habite à deux pas. Ils sont de retour sur le lieu du crime à 4 h 10.

La victime s’appelle Mary Ann Nichols, dite Polly, alcoolique notoire. Sa dernière adresse connue est celle d’une petite pension de famille, au 18 Thrawl Street, dans le quartier de Spitalfields, où elle partageait une chambre avec quatre autres femmes. Le 24 août 1888, Polly bougea pour une pension appelée La Maison Blanche, au 56 Flower and Dean Street. C’était en fait un bordel.

Après examen, le légiste déclare que la victime a expiré quelques minutes après le premier coup porté. Chose étrange, le médecin recueille l’équivalent d’un verre et demi de sang, ce qui lui semble inconcevable, étant donné la gravité des blessures et le saignement abondant qu’elles ont dû entraîner.

Rapport du Dr Llewellyn réalisé le matin même :

« Il s’agit d’une femme d’environ quarante ou quarante-cinq ans. La mâchoire présente de multiples contusions, sans doute dues à des coups de poing. Une entaille de huit centimètres de large s’étend d’une oreille à l’autre. Une lame (couteau ou scalpel) moyennement affûtée a vraisemblablement été utilisée. Cinq dents sont manquantes et la langue est lacérée. Il n’y a pas de traces de sang sur la poitrine, ni même sur le reste du corps ou les vêtements. Pas non plus de lésions hormis au bas de l’abdomen. Le flanc gauche est profondément perforé. La lame a ensuite tranché les chairs vers le bas. Les blessures s’orientent de gauche à droite, ce qui laisse à penser que l’agresseur est gaucher. Il semble qu’il ait utilisé un seul instrument. »

 

Déposition d’Edward Walker

 

« Je m’appelle Edward Walker. J’habite au 15 Midwell Street, et je n’ai pas de travail. J’étais autrefois forgeron, mais je ne le suis plus. J’ai vu le corps à la morgue, et je crois de tout mon cœur qu’il s’agit de ma fille. Cependant, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Je l’ai reconnue à son apparence physique générale, et aussi à la petite marque qu’elle avait sur le front depuis son enfance. Il lui manquait aussi une ou deux dents, les mêmes que la dernière fois où je l’ai vue. Ma fille se nommait Mary Ann Nichols, et elle s’est mariée à trente-trois ans. Son mari est William Nichols et il vit encore. Il est machiniste. Ils ont vécu séparés sept à huit ans. La dernière fois que j’ai entendu parler d’elle, c’était avant Pâques. Elle avait quarante-deux ans. »

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Chapitre 4

 

 

Londres, février 1908

 

Je quitte ma maison de Bond Street après avoir ingurgité un petit déjeuner copieux, préparé avec soin par Mrs Stucker. J’habite seul dans une immense bâtisse depuis la mort de mon épouse. Mrs Stucker fait office de femme de ménage et de cuisinière, mais elle ne dort pas ici.

Je longe un moment les maisons de style géorgien. J’ai prévenu John Singleton la veille que j’aurais un peu de retard à l’asile. Je croise un groupe de Navies partis en bordée. La nuit a été particulièrement fraîche. Je remonte le col de ma veste, puis relis l’adresse du mousse de l’Enterprise. J’aime ce moment où les fantômes de la nuit errent encore comme des vampires fuyant la lumière du jour.

J’aborde Leman Street, et poursuis par Commercial Road. Je bifurque ensuite sur la gauche dans Dorset Street. À tout moment, je m’attends à voir surgir Hannah. Je me ressaisis en pensant que le hasard est comme la foudre, il ne frappe jamais deux fois au même endroit.

Parvenu à l’adresse indiquée par le marin de l’Enterprise, j’avise un jeune homme assis sur une marche. Il ne lève pas les yeux à mon arrivée et continue à mâcher des noix de cajou. Il a le teint aussi gris que le mur de la façade. Son visage émacié est en partie dissimulé par une épaisse tignasse blonde. Je lui demande si c’est bien ici qu’habite Tom Mills et, toujours sans me regarder, il me répond :

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Lui parler.

— Qu’est-ce qui vous dit qu’il a envie de vous parler, lui ?

— Je crois que je pourrais l’aider, je suis médecin.

— Parce qu’il a besoin d’un médecin, d’après vous ?

— C’est ce que l’on m’a dit… qu’il était malade, je veux dire.

— Je suis pas malade.

— Vous êtes Tom Mills ?

— Lui-même, et vous, vous êtes qui ?

— Dr Croft. Un des marins de l’Enterprise m’a dit que vous aviez contracté une forte fièvre durant la traversée.

Le mousse a un mouvement de recul. Sa voix chevrote quand il reprend :

— Ça doit être cette langue de vipère de Jimbo qui vous a dit ça…

— Il a menti ?

— C’est passé maintenant, j’ai plus envie de parler de ça.

— S’il vous plaît, c’est important. Vous auriez fait un pari au sujet d’un médaillon que portait un passager.

Mills attrape une noix de cajou et la jette dans sa bouche.

— C’est vrai, mais le type a réagi trop vite pour que je m’en empare.

— Vous avez eu le temps de voir à quoi il ressemblait ?

Mills se met alors à tracer dans la poussière une forme circulaire contenant un triangle percé de trois droites.

— À ça, dit le mousse.

— Et ensuite ?

— Je me souviens plus de ce qui s’est passé. C’était comme si on avait éteint la lumière d’un coup, je voyais plus rien, je sentais plus rien.

— Ce… Jimbo m’a affirmé que le second de l’Enterprise vous a ramené chez vous presque mourant.

— Faut croire qu’il s’est trompé. Je suis un dur à cuire.

— Depuis quand êtes-vous guéri ?

Tom Mills hésite un instant.

— Si vous allez me chercher une chope de bière aux Trois Cygnes, au coin de la rue, je vous raconterai la fin de l’histoire.

Je m’empresse de me rendre au pub que vient de m’indiquer le mousse et retourne auprès de lui, une chope à main. Il en boit une longue gorgée avant de poursuivre.

— Le type au médaillon, il est venu hier. Il a dit à ma mère qu’il était médecin et que c’était le capitaine de l’Enterprise qui l’envoyait, qu’y aurait rien à payer. J’étais pas conscient. Il a demandé à ma mère s’il pouvait rester seul avec moi. Quand je me suis réveillé, il était là. Je l’ai tout de suite reconnu, mon cœur a failli lâcher. Il m’a attrapé le bras en me disant que j’étais tiré d’affaire, et c’était vrai que je me sentais bien, j’avais plus de fièvre.

Mills s’envoie une autre lampée de bière et la laisse glisser dans sa gorge.

— Et après, qu’a fait l’homme ?

— Il est parti.

— C’est tout ?

Mills ne répond pas. Je le sens nerveux. Il termine sa bière.

— Non, c’est pas tout. Le type, il m’a dit qu’un dénommé Walter Croft viendrait et qu’il faudrait que je lui raconte toute l’histoire.

— C’est pas possible, vous devez vous tromper ?

— Je vous jure que c’est la vérité vraie.

Mills abandonne la chope sur le trottoir.

Continuer : partie 2 sur 5