2020 - H (trilogie Intégrale)

Franck Bouysse · Chapitre 2 sur 4 · partie 4/5

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2020 - H (trilogie Intégrale)

Les Ruelles sans étoiles

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Je rends visite à Hannah chaque soir au Ten Bells. Je lui paie son temps, jamais plus. Elle ne me provoque plus. Nous parlons de nos vies durant de longues heures. Je pense qu’elle y prend goût, du moins cette façon de gagner facilement un peu d’argent semble lui convenir. Je constitue une énigme à ses yeux. Elle considère nos échanges complices comme un jeu, un rituel sans arrière-pensées. Elle change avec moi. J’ai le pouvoir de la faire changer. J’ai accès à sa douceur, à sa douleur aussi. La véritable Hannah. J’ai le sentiment qu’elle prend pied sur une île chaque fois que l’on se voit et qu’elle retourne ensuite se noyer. À plusieurs reprises elle tente de me parler de ses noyades. Je l’arrête, je ne veux pas entendre. Lorsque je rentre, le cœur empli d’une faim nouvelle, je me nourris de ma passion, de ces luttes abyssales naissant dans les yeux clairs de Hannah.

Un soir elle n’est pas au Ten Bells. Je vide plusieurs bières, espérant toujours sa venue. N’y tenant plus, je me rends au 13 Dorset Street. Une lueur filtre à travers la fenêtre. Je frappe. Personne ne répond. Je recommence. La porte s’entrebâille. Hannah me dit de revenir plus tard. Son corsage rajusté à la hâte déborde de son jupon froissé, et ses cheveux habituellement si lumineux ressemblent à un amas de broussailles. Je ne l’écoute pas et force le passage. Un homme est allongé sur le lit, il n’a pas pris la peine de se rhabiller. Son pantalon est étalé par terre.

— Tu peux pas attendre ton tour comme tout le monde ? me lance-t-il, énervé.

— C’est un ami, il est pas là pour ça, répond Hannah.

— J’en ai rien à faire, tu l’éjectes, ou je pars sans payer.

— C’est bon, je m’occupe de toi.

Hannah me supplie de partir immédiatement.

— C’est à lui de partir, je dis.

— Non, Walter, je t’ai prévenu de ce que je faisais… S’il te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles.

— Mais je pensais que tu avais compris que tu n’as plus besoin de faire ça.

— Mais si, justement, j’en ai besoin…

— C’est pas bientôt fini ? hurle le type.

— Va-t’en, maintenant, sinon on ne se reverra jamais plus.

Hannah me pousse dehors et claque la porte derrière moi. Je suis incapable d’aller plus loin, je m’assois sur le trottoir en pleurant. Cette femme a le pouvoir de dynamiter les digues de mes yeux. J’ai mal de ce que j’ai vu, de ce que j’imagine. Le ciel mêle ses larmes à mon chagrin, habillant de pudeur la froideur de ma nuit.

— C’est bon, tu peux rentrer, la place est encore chaude !

Les ricanements du type me sortent de ma torpeur. Je n’ai pas la force de me lever. J’observe un long moment la porte, espérant qu’elle s’ouvre, que Hannah s’approche de moi et couvre mes épaules d’un mauvais châle. Qu’elle s’assoie. Tous deux insensibles à la pluie Ce serait une merveilleuse façon de laver nos âmes endolories. La porte ne s’ouvre pas.

 

De retour à la pension Kelly, je m’allonge tout habillé sur mon lit. Je sais que je ne trouverai pas le sommeil. Tard dans la nuit, j’entends du bruit dans le couloir. Je me redresse lentement, m’appuie sur le bois du lit pour amortir le son de mes chaussures. J’attends que les pas s’éloignent un peu, entrouvre la porte, juste le temps de distinguer la silhouette longiligne. J’attrape mon manteau encore trempé et sors. Une fois dans la rue, j’aperçois l’homme en noir sur le trottoir d’en face. Il marche à vive allure. J’ai des difficultés à suivre le rythme qu’il m’impose. Je suis soulagé lorsqu’il ralentit à l’angle de Hooper Street et de Back Church Lane. J’ai pris soin de garder mes distances. Un homme surgit de derrière un entrepôt. Silhouette identique. Le duo se remet en marche sans un mot, puis s’engage bientôt dans Union Street, ralentit le pas, avant de pénétrer dans le parc qui jouxte St Mary’s Church. Je me cache derrière des buissons, d’où je peux les observer. Venant de Church Lane, un troisième homme les rejoint, puis un quatrième débouchant de nulle part. Le groupe, désormais au complet, entre dans l’église.

Cette fois, je les suis. Je retire mes chaussures, attache les lacets, que je passe autour de mon cou. Je me glisse à l’intérieur de l’église. Le quatuor est déjà devant l’autel. Les piliers sont mes alliés. J’ai le sentiment que toute ma vie se résume à cette nuit froide, au mystère des pierres séculaires qui se fraie un chemin par la plante de mes pieds. Quelques cierges brûlent encore, faisant danser des ombres indigentes. Je ne ressens pas le froid, je ressens le silence. Je reconnais l’homme portant la croix, pas la femme portant son enfant. Elle n’existe pas, ce n’est qu’une statue dont l’immobilité me glace.

Les hommes contournent l’autel. Leurs longs manteaux noirs flottent derrière eux. Je ne les vois plus et, si je me déplace, je prends le risque d’être repéré. Ils réapparaissent. L’un d’eux porte un coffre, qu’il dépose sur l’autel. L’homme en noir utilise alors son médaillon pour ouvrir la serrure, fait basculer le couvercle, s’empare d’un objet, qu’il enfouit dans une de ses poches. Puis il referme le coffre et le remet en place.

Ils se dirigent ensuite vers la sortie. Je jurerais qu’ils ralentissent en passant près du pilier derrière lequel je suis caché. Quand ils quittent l’église, un courant d’air s’engouffre par la porte, faisant vaciller les flammes des cierges. Mon regard aussi vacille en direction de la croix, sur lequel un homme est mort pour, pensait-il, en sauver d’autres. Après de longues minutes, je m’approche du coffre posé dans une alcôve à l’arrière de l’autel. Mon cœur s’arrête de battre lorsque je reconnais le motif entrevu dans la chambre de la femme endormie.

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 9. o o

Mon cher docteur, je crois que vous prenez enfin réellement conscience de notre proximité. Nous cheminons désormais de conserve. N’en soyez pas troublé, maintenant que vous pensez avoir découvert ma véritable identité.

Hoydt a eu l’amabilité d’accéder à ma requête avec une grande gentillesse, même si sa main tremblait un peu en me rasant le crâne. Je veux être pur au moment de croiser une dernière fois le fer avec vous. Le temps des devinettes est passé, vous ne risquez rien. Je vous ai choisi pour que la lumière vous apparaisse, une vérité que vous ne concevez même pas, trop accaparé par une autre. Je vous ai choisi, docteur, et non l’inverse.

Une chose me chagrine. Vous ne m’avez pas souhaité mon anniversaire. Vous êtes toujours fâché contre moi à cause de Bill ? Je vous assure qu’il n’y a pas lieu de l’être. Il est très heureux là où il est. Suis-je bête, comment pourriez-vous connaître ma date de naissance, puisqu’elle n’est mentionnée nulle part ? Ma mère devait être tellement soûle en ce jour maudit qu’elle ne s’est sûrement pas aperçue de ma venue au monde. Ma vie n’ayant pas de véritable commencement, je m’en suis choisi un, précisément ce jour, le 10 novembre.

Mais reprenons, docteur. Prenez ma main en toute confiance, et arrêtez de penser sans cesse à qui elle appartient vraiment.

 

Londres, 1890-1891

 

Je retourne à la rue.

J’apprends à susciter la pitié. Je deviens un mendiant professionnel, qui déambule en claudiquant. Chaque matin j’applique une couche de savon recouverte de vinaigre, pour donner l’illusion d’être infesté de plaies purulentes sur mes jambes. Le résultat est saisissant. Grâce à ce subterfuge, je parviens à dormir chaque soir à l’asile de nuit.

Depuis quelques jours, il me semble être suivi, mais chaque fois que je me retourne pour surprendre un éventuel observateur, je ne remarque personne. Pourtant, je jurerais que quelqu’un s’attache à mon ombre, quelqu’un capable de se rendre invisible. Un matin, je suis surpris d’apercevoir Mr Wentsworth, alors qu’il s’apprête à monter dans un fiacre. Sur le coup, je me demande si ce n’est pas lui mon suiveur. Il ne me reconnaît pas, ne me regarde même pas. Je ne représente plus aucun danger pour lui. Alors, qui ?

Je me tiens sur mes gardes. Depuis quelque temps, chaque fois que je rentre à l’asile, un homme est appuyé contre un mur de l’autre côté de la rue. Il fume une cigarette en me regardant fixement. Il est grand et porte une redingote élimée. Son visage buriné est orné d’un collier de barbe sombre. Il ressemble à un prêtre. Je fais semblant de ne pas le remarquer, de masquer mon inquiétude. Je ne sais pas ce que me veut ce type, mais je suis sûr qu’il en a après moi.

C’est une belle journée. Les gens sont plus généreux quand il fait beau. Je suis dans Old Street. J’endosse mon personnage, relève mon pantalon au-dessus des meurtrissures factices sur mes jambes.

— C’est pas prudent de se promener dans les rues sans protection, un mauvais coup est si vite arrivé.

Je me retourne brusquement. L’homme à la redingote m’observe en souriant.

— Merci de me prévenir, je ferai attention, je réussis à balbutier.

— Ça fait un bail que je t’observe, gamin, et j’ai décidé de t’offrir ma protection.

— Je suis pas un gamin, et j’ai pas besoin qu’on me protège.

— Je crois que t’as pas bien compris…

— Pas bien compris quoi ?

— Que t’as pas le choix, si tu veux rester en vie.

— Et je devrais faire quoi en échange ?

— Tu travailles pour moi et t’auras plus jamais à te soucier de qui t’as dans ton dos.

— Et si je quittais le quartier ?

— Ailleurs, ce sera pareil, sauf que tu risques de tomber sur quelqu’un de moins arrangeant que moi. Bon, suis-moi, maintenant !

— Pour aller où ?

— Chez toi.

J’enrage d’être à la merci de l’escroc, mais je n’ai d’autre choix que de le suivre. Je ne suis pas de taille à lui résister. Nous marchons longtemps, côte à côte, en direction de Whitechapel. Arrivé dans Brick Lane, l’homme escalade une palissade, puis me tend la main pour m’aider à franchir l’obstacle, qui donne sur Finch Street. Nous entrons bientôt dans une maison aux allures de petit entrepôt désaffecté. Les vitres sont brisées et sommairement réparées avec des sacs de toile, laissant à peine pénétrer la lumière du jour. Trois jeunes garçons sont assis autour d’un poêle, en train de manger. Ils me regardent sans dire un mot.

— Je vous présente votre nouveau camarade de jeu, les mômes, je compte sur vous pour lui enseigner tout ce que vous savez, dit l’homme.

Le plus jeune des enfants se lève et vient me serrer la main. Il ne doit pas avoir plus de sept ans. Les deux autres ont à peu près mon âge, ils restent assis, continuant à mâcher du pain rassis d’un air blasé.

— Vous partagerez avec votre nouvel ami. Y aura pas de ration supplémentaire aujourd’hui, ajoute l’homme.

Les gamins terminent leur maigre repas, sans rien laisser.

— Au fait, je m’appelle Mike, et toi ? demande le type.

— Jonas.

— Bien, je vous laisse faire connaissance. Je repasserai ce soir. Je compte sur vous pour vous surpasser, si vous voulez pas que je joue du fouet.

Sur ces mots, Mike sort en sifflant un air des rues.

— Viens t’asseoir un moment, me dit le plus jeune, on va pas tarder à se mettre en route. Moi, c’est Jim et les jumeaux, c’est Oliver et Michael.

Je les salue, sans pouvoir les distinguer l’un de l’autre. Aucun ne me répond. Je m’approche pour leur serrer la main et mon geste reste suspendu dans le vide. Jim m’explique ensuite la marche à suivre, le quartier à ne pas dépasser pour mendier, le point de ralliement du soir, avant de rentrer tous ensemble.

Nous sommes tous les quatre orphelins. Mike fait la répartition selon ses propres critères, et nous donne un pain à partager en quatre. Les jumeaux continuent de m’ignorer.

Un soir, Michael tente de dissimuler quelques pièces dans la doublure de sa veste, mais sa nervosité le trahit. Mike le perce à jour et lui fait ôter ses vêtements. Il le fouette jusqu’à ce que l’enfant s’écroule, le dos en sang.

— Personne vole Mike Burnell, que ça vous serve de leçon à tous, dit-il en nous menaçant de son fouet.

Durant les quatre jours suivants, nous mettons les bouchées doubles, le temps que Michael soit à nouveau sur pied. Nous lui donnons une part supplémentaire de notre ration afin qu’il se remette au plus vite. Le malheureux incident a au moins la vertu de nous rapprocher et contribue à me faire définitivement accepter dans la bande.

Oliver et Michael m’initient à l’art de détrousser les passants. Leurs gestes sont si précis et maîtrisés qu’il m’est impossible de distinguer la main qui se saisit d’un mouchoir ou d’une montre. Je m’entraîne sur un mannequin en paille recouvert d’une redingote, pleine de grelots cousus dans la doublure. Chaque fois qu’ils tintent devant Mike, je reçois des coups de fouet. Il m’assure qu’ainsi je m’appliquerai mieux. Je me perfectionne en cachette pour maîtriser mes mouvements et enfin éviter les morsures des lanières de cuir. Mes mains deviennent de plus en plus agiles, jusqu’à ce que je parvienne à fouiller n’importe quelle poche du mannequin sans qu’aucun son ne trahisse mes gestes. Je passe du statut de mendiant à celui de voleur, ou, plus exactement, de pickpocket.

Nos terrains de jeu privilégiés sont les rues bondées les jours de courses, les marchés d’alimentation en gros, truffés de gens cossus, ou tout autre rassemblement drainant du monde. Lorsqu’un de nous opère, les trois autres le protègent. Nous sommes fréquemment coursés par les sergots, mais notre organisation sans faille nous permet d’échapper à la prison de Westminster Bridewell, lieu de villégiature redouté des voleurs.

Parfois, Mike nous envoie dans le Strand, où les proies sont plus abondantes, mais nous sommes beaucoup plus repérables dans ce quartier respectable. La surveillance accrue nous oblige à nous tenir en permanence sur nos gardes. Les Gonophs que nous sommes sont plus à l’aise dans Ratcliffe Highway que dans Regent Street, même si la concurrence entre voleurs à la tire est de plus en plus rude.

Certaines nuits, Mike nous accompagne pour visiter des maisons qu’il a repérées. Il nous détaille les allées et venues des occupants, nous indique les pièces stratégiques à visiter pour dérober l’argenterie. Il tient le plus souvent ses renseignements des gens de maison qu’il soudoie, ou qu’il séduit parfois. J’apprends ainsi à crocheter une fenêtre, une porte, sans faire plus de bruit qu’un rat.

Un vent de révolte commence à souffler sous mon crâne. Un soir, en rentrant au taudis avec mes compagnons, je leur demande s’ils ont déjà pensé à se mettre à leur compte.

— T’es pas fou, répond Oliver, tu sais de quoi Mike est capable.

— Je sais, mais si on l’avait plus dans nos pattes, on pourrait empocher ce qui nous revient de droit sans avoir à partager.

— Et comment tu comptes t’y prendre pour qu’il s’en aperçoive pas ?

— Il n’y a qu’une façon, c’est qu’il ne soit plus là pour le voir, je réponds, déterminé.

Les autres me regardent, pour être sûrs d’avoir bien compris.

— Moi, je pense qu’à ça depuis la première fois que ce porc m’a caressé les côtes pour m’apprendre la vie, dit Jim avec des yeux emplis de haine.

— Et comment tu t’en débarrasserais ? demande Michael.

Mon silence vaut toutes les réponses.

— Je suis pas un tueur, dit Oliver doucement.

— Nous n’existons pour personne. Comment pourrions-nous être des meurtriers ?

Un long silence suit mes paroles. Cette vie est la seule qu’ils ont jamais connue, emplie par la peur, la faim et toutes sortes de souffrances. Et moi, en cet instant, je viens d’ouvrir une porte derrière laquelle ils n’avaient jamais osé regarder.

Je bats le fer tant qu’il est chaud. Jim est d’ores et déjà acquis à ma cause. Michael et Oliver me demandent comment j’entends procéder.

Une Belle Dame va nous aider. J’en ai lu une description précise dans un livre de botanique chez Mrs Wentsworth : Bella Donna. On s’en sert pour fabriquer un médicament, qui, à forte dose, devient un violent poison. Je revois le dessin aquarellé en pleine page, les fleurs mauves en forme de clochettes, les baies noires ressemblant à des perles délicatement posées sur leurs calices. Et Mike va le boire jusqu’à la lie, ce calice, je le jure à mes compagnons.

Nous sommes dans Newgate Street, où j’ai repéré une herboristerie. Jim et moi avons maintes fois répété le plan que j’ai conçu. Les jumeaux n’ont rien à faire.

Jim feint un malaise. Les passants détournent leur regard. Je me précipite, pris de panique, dans l’échoppe, j’explique à l’apothicaire ce qui se passe. Son employé et lui m’aident à transporter Jim à l’intérieur, puis tentent de le ranimer, pendant que j’observe les rayonnages. Ce que je cherche se trouve dans une armoire en verre derrière le comptoir, où on range les substances dangereuses. Je pourrais prendre n’importe laquelle, cela ferait l’affaire, mais je veux la Belle Dame. La clé est sur la porte. L’apothicaire ne fait pas attention à moi, toujours au chevet de Jim. Il demande à son employé d’apporter des sels. J’en profite pour me glisser derrière le comptoir, ouvre l’armoire et fourre le flacon tant désiré dans ma poche. Jim craque en respirant les sels. Je lui fais un clin d’œil. Il se relève en disant que ça va mieux. Nous remercions l’apothicaire et sortons. Oliver et Michael nous attendent. Je leur montre le goulot de la fiole. Ils ont l’air soucieux. Ils espéraient sûrement que j’échoue.

Mike attend notre retour, il a l’air de bonne humeur. Une casserole de café est posée sur le poêle. Il en sirote une tasse. Je ne sais pas où il le déniche, mais il en a toujours, et gare si l’un de nous y touche. Nous déposons nos gains sur la table, d’abord moi, puis Jim. Mike évalue le butin. Il n’y a plus lieu d’hésiter. Je m’approche discrètement du poêle. Quand les jumeaux ont vidé le contenu de leurs poches, le sort de Mike est scellé.

Ce soir-là, personne n’est fouetté. Nous avons bien travaillé. Mike finit de compter le magot et me demande de lui servir une nouvelle tasse de café. Ma main ne tremble pas. Mike boit en rangeant les pièces dans sa bourse. Il ne remarque rien d’anormal. À dose importante, l’alcaloïde extrait de la belladone produit un emballement du cœur, une dilatation pupillaire, puis une paralysie de l’accommodation.

Les premiers effets se font d’abord sentir imperceptiblement. Les gestes de Mike sont de plus en plus lents, mal coordonnés, puis les mots viennent avec difficulté. Il s’assoit sur une chaise, la sueur perle sur son front. La Belle Dame l’embrasse à pleine bouche. Il ne comprend pas ce qui se passe. Ses muscles ne répondent plus. La tasse roule au sol sans se briser. Il s’affale contre le dossier, les yeux grands ouverts. C’en est fini de Mike. Les autres sont tétanisés, alors je les bouscule. Ils connaissent la suite du plan.

Au milieu de la nuit, nous transportons le cadavre dans une charrette à bras, caché sous une bâche. J’ai tout prévu de longue date. Nous marchons dans un dédale de rues, visages masqués sous nos écharpes, jusqu’à une arrière-cour. J’ai appris qu’ici des types récupèrent les corps pour un peu d’argent. Ils fournissent en chair fraîche un chirurgien, afin qu’il joue du scalpel. Ce brave Mike nous rapporte enfin quelques pièces. En repartant, je me prends à espérer que là où il est, Mike Burnell goûte au fouet du démon et brûle dans les flammes de l’enfer.

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Cinquième meurtre de Jack l’Éventreur

 

Le 10 novembre 1888

 

John McCarthy, un honnête commerçant qui loue des chambres dans Dorset Street, au sud de Spitalfields Market, est surpris de ne pas avoir de nouvelles de Mary Jane Kelly, une de ses locataires. Il envoie son apprenti, Thomas Bowyer, pour qu’il collecte le loyer qu’elle lui doit. Personne ne répond lorsque ce dernier frappe à la porte verrouillée. Bowyer jette alors un coup d’œil par la fenêtre. Un corps ensanglanté gît sur le lit. Affolé, l’apprenti court en informer son patron qui appelle immédiatement la police.

L’inspecteur Beck et l’officier de police Walter Dew sont les premiers à se rendre sur les lieux du carnage, au 13 Miller’s Court. Malgré une certaine habitude, les deux représentants de la loi sont saisis d’horreur à la vue de l’abominable spectacle qui s’offre à leurs yeux. Mary Jane Kelly est allongée sur le lit, nue, jambes écartées, le corps lacéré. Elle a été égorgée. Les viscères ont été retirés de l’abdomen, puis éparpillés sur le lit. Les seins ont été découpés, les bras et le visage saccagés à coups de lame.

Ils préviennent le médecin de la police, le Dr George Bagster Phillips, ainsi que l’inspecteur Abberline, chargé de l’enquête sur l’Éventreur.

 

Le corps est rapatrié à la morgue de l’hôpital pour y être autopsié. Le Dr Bond officie en présence des Drs Phillips et Brown. Le meurtrier a vraisemblablement utilisé un couteau d’une quinzaine de centimètres. En plus de tous les actes de barbarie auxquels il s’est livré, il a prélevé et emporté le cœur de la victime. Les praticiens situent l’heure du crime entre 5 et 6 heures du matin.

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Chapitre 10

 

Londres, février 1908

 

Le jour n’est pas encore levé. Des cochers fouettent leurs chevaux, ramenant leur maître ou un simple client. Je retourne chez moi faire provision d’opium. En pénétrant dans ma demeure, je me sens comme un étranger parmi ce luxe décadent hérité d’une autre existence. Je récupère ma réserve d’opium, puis fourre des vêtements propres dans un sac. Chaque fois que j’entre dans une pièce, j’ai l’impression que quelqu’un va apparaître, quelqu’un qui pourrait être moi, ou tout au moins une image de moi. Je ne m’attarde pas. Je reviendrai peut-être lorsque j’aurai détruit ce qui ne peut exister.

Lundi. Je me rends à Bedlam informer Johnny que je serai absent toute la semaine. J’ai la désagréable sensation qu’il me regarde comme si j’étais un patient. En mon absence, il a probablement arrêté les expérimentations que j’ai initiées. Comme je l’ai dit, nous avons des divergences concernant la pratique de l’aliénisme. J’ai toujours pensé que l’esprit humain ne peut se cloisonner comme les pièces d’une maison, mais que chacun de nous abrite toutes sortes d’identités plus ou moins dominantes. La véritable folie est de croire que nous pouvons passer de l’une à l’autre sans dommage en refermant une simple porte. À mon retour au sein de l’asile, il faudra certainement que je reprenne les choses en main.

Pour l’heure, ma place n’est pas ici. Il me faut découvrir l’identité de la femme endormie. L’homme en noir ne me semble pas du genre à entretenir une prostituée. Découvrir aussi quel est le mystérieux objet dérobé à St Mary’s Church.

Le brouillard ne se lèvera pas, encore un jour où l’aube et le crépuscule demeureront amants. Je regagne la pension Kelly pour y retrouver mon meilleur allié, le laisser prendre possession de mon sang. Enfin.

 

L’homme en noir n’existe plus. Je suis en route pour le château dans lequel Hannah est prisonnière. La libérer. Elle m’en sera éternellement reconnaissante.

 

La ville est une forêt avec un unique sentier menant au château, une saignée dans la terre. Le donjon apparaît bientôt, surplombant la cime des arbres, ainsi qu’à mi-hauteur une fenêtre éclairée. Je suis ce chevalier à l’armure légère. Ma main droite enserre le pommeau de l’épée battant contre mon flanc. J’ai défait tous les ennemis pour parvenir ici, devant la façade du château ressemblant à une zone pétrifiée de la forêt. Je caresse les pierres. Elles attendaient ma venue, depuis le jour où on les a extraites d’une lointaine carrière. La lourde porte n’est pas fermée, elle grince quand je la pousse. Je longe la venelle qui mène au donjon, puis monte les marches pour rejoindre la chambre éclairée. Hannah dort paisiblement. Ses longs cheveux reposent sur l’oreiller. Je ne la réveille pas, la laisse profiter de ce morceau d’éternité que je veux prolonger. Le froid est au-dehors.

J’entends claquer les pas de l’ennemi sur les dalles comme des coups de fouet. Il n’a aucune intention d’être discret. Il n’est pas surpris de me trouver dans la chambre. Je le reconnais et tire mon épée. Hannah se réveille en sursaut. Je pose la main sur sa bouche pour étouffer ses cris. Lui dis que je vais la protéger. Elle se calme, ses muscles se détendent. Elle sait qu’elle peut avoir confiance en moi. Ses lèvres dessinent un sourire complice qui décuple mes forces.

Les lames se mettent à tournoyer dans la pièce, découpant le tissu des tentures. Mon assaillant est bien trop vulnérable. Il n’est pas poussé par les forces du cœur. Je martèle les défauts de son armure, qui cède sous les coups. Il ne met pas longtemps à battre en retraite. Je le regarde s’enfuir par la cour intérieure. Ce fut presque trop facile de le mettre en déroute. Je suis persuadé de ne plus jamais le revoir.

Je me tourne alors vers Hannah allongée sur le lit. Je retire un à un les morceaux de tissus lacérés qui recouvrent son corps, comme des écailles. Elle se laisse faire. Une substance visqueuse ruisselle sur mes mains. Le cœur de Hannah est à moi, pour toujours. J’ai terrassé le dragon, la force des vainqueurs nichée au creux du ventre. J’ai libéré ma créature de sa prison d’écailles et du joug de son maître. Il n’y aura plus de cauchemar. J’ai mis un visage sur ma peur, je ne serai pas effrayé à l’idée de fermer les yeux. Le sang n’a pas coulé pour rien. Je ne sens plus mon corps, et mon cœur dompté se fait obéissant, prolongement de mon âme assainie.

Je suis né cette nuit, dans une chambre éclairée par quatre bougies et les larmes de bonheur d’une femme des rues.

Je regarde mes mains couvertes du sang du dragon, le sang du démon. Quelque chose reflue dans mes veines. Je me penche sur Hannah. Elle ne vient pas à moi. Son corps est une plaie. Il n’y a plus de château ni de forêt. Il n’y a que moi, mon épée à la main, qui cours à perdre haleine, enduit d’écailles rouge sang.

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 10. o o

 

Très cher docteur, vous ai-je déjà parlé de mon amour des roses, surtout les rouges ? Leur beauté me fascine, m’émeut au plus haut point. Savez-vous que l’on peut concentrer le monde en une seule rose ?

J’aime patienter sur le rebord des formes délicates, ne jamais m’en nourrir. Le destin des roses est d’être sur le passage du regard, pour celui qui sait voir. La beauté est ici. La beauté est une image, un moment, une cohérence de l’instant, se muant peu à peu en souvenir parfait.

J’aime les roses pour ce qu’elles sont, ce qu’elles deviennent une fois coupées. Sur un buste de femme, par exemple, n’est-ce pas, docteur ? Le beau n’annule pas le beau, il efface le laid, l’abject, la pourriture. Les roses ne m’ont jamais déçu, au contraire des hommes. Elles bordent mon chemin.

Puis-je vous demander une faveur ? J’aimerais que vous fassiez nettoyer les vitres de ma fenêtre. Je ne peux le faire moi-même, puisqu’elle est condamnée. Je n’ai pu jouir des merveilleuses couleurs de l’arc-en-ciel, après l’orage. Je les ai devinées au travers de la crasse. La prochaine fois, j’aimerais avoir accès à la pureté des teintes. Je vous en remercie d’avance.

 

Londres, 1892-1900

 

Mike Burnell quitte ce monde comme on glisse sur une merde de chien, sans aucune dignité. Jim me suivrait désormais n’importe où et les jumeaux ne sont pas loin d’en vouloir faire autant.

Je dirige le petit groupe. Nous habitons toujours Finch Street, payant notre loyer rubis sur l’ongle. Notre logis est devenu plus accueillant. Au début, les gens du quartier nous questionnent sur la disparition de Mike. Personne ne se doute un seul instant de ce que nous avons fait. L’ordure est vite oubliée.

Durant les années qui suivent, les liens qui nous unissent se resserrent encore. Certes, nous sommes des voleurs, mais nous détroussons seulement les gens qui peuvent se permettre d’être volés, rien à voir avec les Garroters qui écument la ville, étranglant, puis délestant les victimes de leurs biens. Nous faisons partie de l’équilibre des rues, d’une juste redistribution des richesses. Nos actes trouvent ici leur justification.

Je me lève le matin sans redouter la journée à venir. Je suis libre. Je me suis acheté de nouveaux vêtements. Bien qu’un peu élimés, ils me rappellent ceux que je portais chez les Wentsworth.

 

Nous avons acquis une certaine réputation parmi les voleurs. Nous possédons un joli magot entreposé dans une cachette secrète. On vient parfois nous voir pour intégrer notre bande, mais il n’est pas question d’accueillir qui que ce soit d’autre, au risque d’affaiblir le lien qui nous unit. Nous sommes de taille à nous défendre, lorsqu’il nous arrive d’être mêlés à une bagarre. Dans ces moments-là, il vaut mieux être du côté des jumeaux. Ils sont devenus de véritables colosses et j’avoue ne pas être manchot lorsqu’il s’agit de jouer du gourdin.

 

Un soir nous prêtons serment en buvant de la bière. Par le sang, nous nous jurons fidélité et assistance les uns envers les autres. Si la vie nous sépare, nous saurons comment nous retrouver en cas de besoin. L’alcool est dans nos veines, mais personne n’oubliera cette nuit, ainsi que le désir affirmé de toujours rester liés.

Toute médaille a son revers. Le succès grandissant de notre entreprise suscite des jalousies. Des bandes concurrentes nous dénoncent souvent. La police nous traque. Nous redoublons de vigilance.

 

Mortlake. Une foule nombreuse est venue assister à la régate sur les rives de la Tamise. Je me sens habituellement en sécurité au milieu des badauds. Quelque chose cloche aujourd’hui, comme si j’étais un poisson prisonnier d’une nasse. Jim est occupé à détrousser une jeune femme pendue au bras d’un homme. Michael et Oliver détournent l’attention du couple en jouant des coudes, feignant d’encourager les participants de la régate. Aucun des deux ne s’aperçoit du larcin. Tout semble se passer comme prévu. Et puis je remarque un homme, puis un autre. Ils font mine de s’intéresser à l’attraction nautique, mais, en vérité, ils surveillent Jim. J’observe leur manège tout en me rapprochant de mes compagnons. Je dois les prévenir au plus vite. Michael m’aperçoit le premier. Il lit l’inquiétude dans mes yeux, comprend ce qui se passe. Il n’a pas le temps d’intervenir. Deux bras agrippent déjà Jim, qui se débat comme un beau diable, en pure perte. Un autre homme ceinture Michael, mais ce dernier balance un violent coup de coude au plexus de l’agresseur et se faufile dans la foule. Des sifflets retentissent, sous les regards stupéfaits des badauds. Oliver disparaît à son tour. Il est trop tard pour Jim. Il crie sa rage de s’être fait piéger.

Je rejoins les jumeaux dans notre repaire de Finch Street. Les flics ne vont pas tarder à rappliquer. Nous devons nous séparer au plus vite. Je partage notre pécule en quatre parts égales, leur demandant de conserver précieusement celle de Jim. Nous nous prenons dans les bras avant de nous quitter. Nul ne sait quand nous nous reverrons.

Jim écope de dix ans à la prison de Holloway. Soudoyant un gardien, je réussis à lui faire passer un message. Il faut qu’il tienne le coup, je ne l’abandonnerai jamais. Je sais la faiblesse de mes mots face à ce qu’il vit, mais je veux quand même croire qu’ils lui viendront en aide.

Il y a bien moins de risques pour la police à s’attaquer à quatre orphelins plutôt qu’aux puissants gangs de Norton ou de Hill. Dans les jours qui suivent, j’ai l’impression que tout le monde me surveille, que l’on va bientôt m’emmener rejoindre Jim dans une cellule. Je ne peux le supporter plus longtemps. Je rassemble mes maigres affaires et gagne les docks en quête d’un navire pour quitter Londres au plus vite.

Je fais plusieurs allers-retours le long du quai nord. Je ne sais pas comment m’y prendre pour me faire engager. Je n’ai pas l’air d’un marin. Les lourds vapeurs de la Compagnie des Indes côtoient toutes sortes de voiliers. Un vieil homme, assis sur un rondin, sculpte un morceau de bois sous le haut patronage d’une figure de proue. Il me jette un regard en coin chaque fois que je passe, puis finit par m’interpeller :

— Tu cherches quelque chose, mon gars ?

— Ça se pourrait, monsieur.

— Appelle-moi Sweny, « monsieur », ça me va comme un manteau à un perroquet.

— D’accord… Je voudrais embarquer sur un navire.

— T’as déjà navigué ?

— Non, jamais.

— Qu’est-ce qui te prend de vouloir courir les mers ?

— Sauf votre respect, ça me regarde.

— C’est ma foi vrai, mais je suis pas sûr que tu saches ce qui t’attend.

— Peu importe, j’ai pris ma décision. Je suis prêt à tout pour monter à bord d’un de ces bateaux.

— Et tu serais pas le premier… Si je te suis bien, tu cherches surtout à partir d’ici.

J’acquiesce.

— Après tout, tu dois avoir de bonnes raisons, mais avant, faut que je te dise deux ou trois choses.

Sweny se remet à sculpter une statue aux jambes démesurées. Je n’ose lui demander ce qu’elle représente. Il m’explique quelques règles ayant cours en mer, me parle avec passion du cap de Bonne-Espérance, des îles Mascareignes, de Sumatra, Java, des îles Moluques, de Macao, de pirates, de femmes à la peau cuivrée, et de la perte d’un pied lors d’une effroyable tempête. Mon regard descend machinalement le long de ses jambes de pantalon, au bas desquelles émergent deux croquenots identiques. Sweny délace le droit, révélant un pied en bois lisse, parfaitement imité.

— C’est moi qui l’ai fabriqué, je suis sûr que t’avais rien remarqué.

— Non, rien du tout, c’est vrai.

— Si tu décides de devenir marin, faudra un jour ou l’autre donner quelque chose à la mer… Moi j’y ai laissé qu’un pied, mais beaucoup y ont laissé plus que ça.

Il demeure un moment pensif, puis reprend :

— Va de ma part jusqu’au Black Warrior qui se trouve un peu plus loin. C’est la frégate de John Lucas, un bon capitaine. Jusqu’à hier, l’équipage était pas au complet. Avec un peu de chance, tu pourras encore te faire engager.

Je remercie le vieil homme, et pars à la recherche du navire qu’il m’a indiqué. Je découvre vite le Black Warrior. Il règne à bord une grande agitation. Une fois sur le pont, un homme me demande ce que je veux. Je constate immédiatement que le vieux Sweny jouit d’une excellente réputation, car me voilà aussitôt engagé. On me conduit à l’entrepont pour y déposer mon sac au pied d’un hamac tendu entre deux poutres. J’aide ensuite l’équipage à charger des vivres, ainsi que des caisses dont je ne sais ce qu’elles contiennent. Je ne pose pas de questions. J’exécute ce que l’on me dit de faire sans discuter. Je comprends que le voyage pourrait durer plusieurs années. Cela ne m’effraie pas, du moment que je m’éloigne au plus vite de Londres.

Les préparatifs durent encore plusieurs jours. Il règne une bonne humeur à bord. Le quartier-maître, Mr Smith, s’étonne que je ne veuille jamais quitter le navire. Je lui réponds que je n’ai personne à qui rendre visite. Pourtant, j’ai très envie de revoir Michael et Oliver avant mon départ. Le temps viendra.

Avant d’appareiller, je descends sur le quai quand la nuit est tombée. Je retrouve le vieux Sweny, en train d’aiguiser la lame de son couteau à l’aide d’une pierre.

— Nous partons demain, je voulais vous remercier du conseil.

— Je t’ai donné un conseil, moi ?

— Je suis engagé à bord du Black Warrior.

— Me remercie pas encore, on en reparlera si on s’revoit un jour… Bon vent, mon garçon.

— Bon vent à vous aussi.

— Oh, moi, le vent, y a belle lurette qu’il me porte plus nulle part.

Le vieux marin poursuit son affûtage méthodique sans plus se soucier de ma présence. Je reste encore un moment à le regarder.

 

Nous appareillons par une matinée brumeuse, comme Londres en connaît si souvent. Je quitte cette ville maudite, qui m’a trop longtemps porté dans son ventre, avec le désir de naître à nouveau.

 

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Conversation 2

 

Londres, février 1908

 

— Vous devez quitter Londres au plus vite, Mary… Je crains que notre subterfuge ne soit bientôt éventé.

— Où irai-je ?

— Avez-vous de la famille ailleurs ?

— Ma sœur cadette vit dans le Devonshire.

— Parfait, vous prendrez le train aujourd’hui même pour la rejoindre.

— Elle n’est pas prévenue de mon arrivée !

— Vous êtes en bons termes ?

— Oui, bien sûr.

— Alors, elle ne verra pas d’inconvénients à vous héberger quelque temps.

— Et vous ?

— Moi, je vais rester ici pour brouiller les pistes.

— Je pensais que nous pourrions partir ensemble.

— Ils nous retrouveraient.

— Mais qui sont ces hommes qui nous traquent, à la fin ?

— Il vaut mieux que vous n’en sachiez rien.

— Quand nous reverrons-nous ?

— Je ne sais pas, je ne ferai jamais rien qui vous mette en danger. Hâtez-vous, maintenant, un fiacre nous attend. Je vous accompagne à la gare.

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Chapitre 11

 

La pluie, qui s’est mise à tomber, est ma meilleure alliée. Elle lave mon visage et mes mains. J’emprunte les rues les plus sombres, le col de mon manteau remonté jusqu’aux oreilles pour masquer mon visage. Je voudrais rentrer au plus vite à la pension, mais, dans cet état, je finirais par attirer l’attention. Les docks sont proches. Jack Perry va m’aider.

Je gagne les entrepôts de Pennington Street. J’épie les allées et venues, caché derrière des ballots de tabac. J’aperçois bientôt l’imposante stature du docker. Il tire un chariot vide. Je m’approche, prenant garde à demeurer dans l’ombre des montagnes de caisses entreposées.

— Jack !

— Qui c’est ?

— C’est moi, Walter !

— Pourquoi vous vous planquez comme ça ?

— Il faut que tu m’aides.

— Le contremaître, c’est un vicieux… J’ai pas envie de perdre ma place.

— J’ai juste besoin que tu me procures une veste. Mon manteau est trempé. Je te dédommagerai.

— Vous avez qu’à prendre un cab et rentrer chez vous à l’abri, c’est rien de compliqué.

— J’ai un rendez-vous.

— Ah, je comprends, bougez pas, je vais voir ce que je peux faire.

Perry revient quelques minutes plus tard avec une veste sous le bras.

— Voilà tout c’que j’ai pu trouver.

— Ça ira, pose-la sur une des caisses, devant moi. Tu y trouveras de quoi la payer.

Le docker obéit et empoche l’argent. Avant de s’éloigner, il me lance en ricanant :

— Vu le mal que vous vous donnez, j’imagine qu’elle est rudement jolie.

Je retire aussitôt mon manteau, le plie à l’envers et l’attache avec ma ceinture, à la manière d’un baluchon. Lorsque j’arrive enfin à la pension Kelly, j’avise un fiacre garé devant l’entrée. Je traverse la rue au moment où le fouet du cocher s’élève dans les airs comme la queue d’une comète et claque sur le mur invisible de la nuit. Il ne m’a pas remarqué. J’ai tout juste le temps d’éviter l’attelage et me retrouve affalé sur le trottoir. Un policier, qui n’a rien perdu de la scène, tente d’arrêter le bolide, sans y parvenir.

Je suis encore à terre, sonné et le dos en compote. Le policier vient vers moi. Dans l’état où je suis, il m’est impossible de fuir. Il me demande si ça va. Je lui réponds que oui. Il attrape mon baluchon par la boucle de la ceinture et me le tend. Je distingue une trace de couleur rouille sur sa main. Mon sang se glace. Il n’a encore rien remarqué. Je plaque mes paumes sur le trottoir souillé et lui demande s’il peut m’aider à me relever. Il accepte. Une fois debout, désolé de l’avoir sali, je lui essuie la main avec ma veste.

— Rien de cassé, vous êtes sûr ?

— Non, tout va bien, merci encore.

— Soyez prudent à l’avenir, quand vous traverserez une rue.

— J’ai retenu la leçon.

J’attends qu’il s’éloigne pour entrer dans la pension. La porte de la chambre 17 est grande ouverte. Je m’attarde dans l’embrasure. Sarah Kelly est déjà occupée à remettre de l’ordre avant de relouer. Elle a entendu mes pas.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Un fiacre m’a renversé, plus de peur que de mal.

— Tant mieux alors.

— Connaissiez-vous l’homme et la femme qui habitaient ici ?

— J’ai pas pour habitude de donner ce genre de renseignements.

— Et de les vendre ?

— Ça dépend !

— Attendez-moi un instant.

Je regagne ma chambre, me change et retourne voir la propriétaire avec quelques pièces.

— Alors !

Elle prend l’argent et le planque sous sa robe.

— Croft, Walter Croft, c’est le nom que le type a donné quand il a loué la chambre. Pour la femme, j’en sais rien.

Une coulée de lave traverse ma colonne vertébrale. Je prends appui sur le dossier d’une chaise. Depuis le début, l’homme en noir sait que je l’espionne, et je ne me suis aperçu de rien. Quel idiot je fais ! Mrs Kelly me dit que je n’ai pas l’air d’être dans mon assiette, que je devrais aller me reposer. Me reposer ? Comment je le pourrais, maintenant que je n’ai plus d’opium ?

 

Asile de Bedlam (Londres, 1907)

Chambre n 120. Notes de Jonas, extrait n 11. o o

 

Mon cher docteur, ou devrais-je dire plus simplement docteur, afin de remettre la distance nécessaire entre nous ? Ce n’est pas bien de fouiller dans les affaires de vos patients. Que pensiez-vous trouver ? Je ne comptais rien vous cacher. Tout cela n’est certes pas bien grave. Je ne suis pas en colère, mais simplement déçu de votre attitude. Je suis triste, aussi, comme on a de la peine à la désertion d’un proche à qui l’on a accordé son entière confiance.

La vie est ainsi faite, elle vous donne et vous reprend les espoirs qu’elle vous laisse entrevoir, et vous me l’avez laissé entrevoir, cet espoir, il y a tant d’années. La vie est une putain des rues sans parole ni dignité, c’est ma propre mère lapidée.

Encore un dernier effort, docteur, et tout sera dit, maintenant que vous savez qui je suis.

 

1900-1905

 

Je traverse les mers et les océans du globe en compagnie d’un homme extraordinaire. Sir John Lucas n’est pas seulement un marin hors pair, c’est aussi un aventurier doublé d’un humaniste. L’équipage du Black Warrior lui fait une confiance aveugle. Chaque homme s’acquitte de sa tâche avec application et bonne humeur. Lorsque survient parfois un différend, Lucas tranche lui-même avec assurance et justesse. Jamais personne ne remet sa décision en doute.

Je suis d’abord chargé du nettoyage du pont, mais je fais rapidement preuve de facultés d’adaptation évidentes et me joins vite aux gabiers. Nous faisons escale sur des îles. Lucas y prélève des échantillons, entre en contact avec les populations locales. Nul ne sait ce qu’il cherche, il en fait grand secret. Il semble qu’il a tout prévu, comme si le moindre bout de terre visité était semé pour le mener à son but.

 

Après plusieurs mois de navigation, nous arrivons en vue d’une côte. Le soleil éclaire au loin une lande aride. Nous sommes accueillis par d’imposantes statues de pierre aux visages impassibles, tels de gigantesques gardiens d’un temple à ciel ouvert. Sur le pont, personne ne parle. Tout le monde est impressionné par le spectacle.

Continuer : partie 5 sur 5