2020 - H (trilogie Intégrale)
La Huitième Lettre
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
LIVRE 3
La Huitième Lettre
OceanofPDF.com
Devonshire, juin 1908
C’est une matinée paisible, une de celles qui éveillent la vie avec lenteur et mélancolie. Des filaments de lumière transpercent les nuages lourds de pluie qui stagnent au-dessus de la campagne verdoyante du Devonshire. Le vent se lève aussi, forçant les chevaux à plus d’efforts que d’ordinaire, pour tirer la carriole dans laquelle Mary Manstor et sa sœur Virginia ont pris place. Virginia a tenu à accompagner Mary à la gare, autant parce qu’elle ressent ce devoir de sœur, que parce qu’elle a lu dans les yeux de Mary qu’elles ne se reverront plus avant longtemps.
Il n’y a pas de mots entre les deux femmes que le vent et le bruit des sabots ne dévorent. Ce départ est une intime souffrance, que chacune vit à sa manière, avec la distance nécessaire qui sied à cette époque, alors que les deux sœurs auraient besoin de pleurer, pour des raisons différentes, mais avec le même cœur.
L’attelage aborde l’allée menant à la petite gare de Glenhall. Le vent se tient à l’entrée, comme un chien à la laisse, stoppé net par de hauts cyprès disposés de part et d’autre en haie, puis se projette au-dessus, dans un ciel lavé par les premières gouttes de pluie. Le hall est presque vide. Un couple entre deux âges attend le départ du train. La femme, assise sur un banc, regarde le sol, l’homme somnole à ses côtés. Ils se tiennent la main et semblent, dans leur mutisme, étrangement attentifs l’un à l’autre.
C’est Virginia qui la première prend sa sœur dans ses bras.
— Tu vas me manquer. Te retrouver fut un tel bonheur… Tu aurais pu rester quelques jours de plus ?
— Je dois rentrer chez moi. Et puis, Londres n’est pas si loin, tu pourras venir me voir ?
— J’adorerais, mais tu connais ma situation, avec les enfants et Charles qui travaille tant.
— Je reviendrai.
— Tu me le promets ?
Elles sont encore sur le quai lorsque l’air s’embrume du souffle des machines, une lente respiration qui s’accélère avec la chauffe progressive des moteurs. Il est temps pour Mary de monter à bord. D’une main gantée, elle fait un signe à sa sœur, puis effleure la vitre du compartiment et trace le symbole éternel de l’amour, avant de s’asseoir face au couple qui se tient toujours la main.
Mary passe les heures suivantes à regarder défiler les paysages, des villages et des villes, où le train s’arrête parfois, se délestant de quelques voyageurs, aussitôt remplacés. Et bientôt, il n’y a plus que le mouvement, qui devient une musique sur laquelle les souvenirs se posent, comme des rapaces sur un arbre mort, parce que Mary sait qu’à sa descente du train elle ne va rien trouver que l’absence et le vide.
Arrivée en gare de Paddington, elle descend du troisième wagon, attend un instant sous la verrière immense soutenue par des piliers rouillés, puis fait un signe à un porteur qui s’occupe de son bagage. Ils traversent le hall, qui résonne de bruits et grouille de vie, puis parviennent dehors et se dirigent vers un cab libre. Mary gratifie le porteur et indique une adresse au cocher. L’homme installe son sac sur l’impériale, pendant qu’elle prend place sur le siège et enfin, il lance l’attelage dans les rues.
Le contraste avec le Devonshire plonge Mary dans la mélancolie. Même s’il ne pleut pas, la lumière est aussi maigre qu’un animal sans maître vadrouillant dans l’East End. Perdue dans ses pensées, Mary ne voit pas le temps passer. Le cocher la dépose bientôt sur le pas de sa porte et lui tend son bagage. Elle sort quelques pièces de sa bourse et le remercie.
Seule. La maison est vide, bien sûr. En ouvrant les rideaux, elle éveille la maison. Encore vêtue de son manteau et portant ses gants, elle parcourt chaque pièce, terminant par le bureau où John se retranchait pour écrire, pendant qu’elle lisait. Elle s’installe face au petit secrétaire, dont elle relève délicatement l’abattant. En faisant ce geste, ses mains se mettent à trembler de la peur qui l’envahit au moment de découvrir et de toucher le cadeau gorgé de poison que lui a fait H. avant de partir. Un carnet, épais et usé, avec, collée sur la couverture tachée, une étiquette d’écolier : Journal de John W.
Sa main demeure un long moment posée sur le maroquin boursouflé.
Puis elle ouvre le carnet de son mari. En parcourant les pages, elle découvre une feuille volante, qu’elle déplie. Il s’agit d’une suite de noms et d’adresses qui sont d’une autre écriture que celle de John, une écriture qu’elle reconnaît pourtant. Elle ne sait ce que cela signifie, alors elle se met à lire le journal, parce qu’il est temps de comprendre.
La nuit est là, combattue depuis des heures par la lumière d’une bougie bourrelée de cire. Mary repose le carnet. À aucun moment elle n’a pu se détacher de la lecture du journal de bord de John. Elle sait maintenant qui est réellement H. et pourquoi il l’a éloignée de Londres. Elle vient d’accepter ce que son esprit a toujours rejeté jusqu’à cet instant, que son mari est bien mort de la main de celui dont elle s’est éprise au premier regard. Elle sait l’humanité moribonde et probablement condamnée. Et pourtant, il n’y a pas une seule larme dans ses yeux, mais quelque chose comme de la haine et du dégoût et aussi de la colère, dont le mélange dessèche son corps épuisé. Elle sait tout. Elle pourrait sombrer dans l’abattement, se morfondre dans sa propre impuissance.
Elle regarde les noms inscrits sur la feuille volante, dont la lecture du journal lui a révélé l’importance. Il n’y a plus de temps à perdre. Durant le reste de la journée, elle écrira cent vingt lettres identiques. Cent vingt lettres qu’elle ira ensuite poster sans délai, dans le fol espoir de changer le destin promis à l’humanité.
Village des Cent-Vingt
Forêt amazonienne, juin 1908
Me voici de retour parmi les miens dans cette jungle grouillant de mille vies, qui suinte de toute part.
Là où le ciel se noie, dans un enfer de verdure abreuvé par les pluies diluviennes ; là où la sève remonte d’entrailles moussues, jusqu’à des limbes éparpillés se repaissant parfois de chairs et de fibres dans des pièges aux allures de sirènes ; là où les lianes matadors enserrent les troncs étiolés des grands arbres ; là où la nature livrée à elle-même déploie une surenchère de stratégies pour prélever son dû dans un déferlement d’horreur et de souffrances ; là où la jungle se nourrit de l’importun sans le moindre état d’âme, happant les énergies, comme s’il s’agissait d’un miel ; là où chaque être vivant s’attarde sur sa proie, afin d’en jouir le plus longtemps possible, non par plaisir, mais par pur instinct ; là où les formes complexes sont les plus désarmées, au royaume des insectes : fourmi venimeuse que l’on nomme Tocandira, abeille à sueur, mouche pondant sous la peau en traversant les tissus les plus épais, mouche des sables dont la piqûre conduit au supplice, punaise assassine, moucheron invisible qui rend fou, moustique vecteur de malaria, dengue, éléphantiasis, ou fièvre jaune.
Là où Orellana trouva le mot juste en qualifiant ce lieu de « simulacre de paradis », après avoir croisé d’autres formes de la peur : le caïman aux mâchoires terrifiantes ; l’anaconda aux anneaux surpuissants, capable de broyer le corps d’un cheval ; la puraque, anguille assommant ses proies à coups de décharges électriques ; le candiru, poisson minuscule s’insinuant dans les plus petits orifices pour s’y accrocher à l’aide de ses barbillons ; le piranha, frayant en bancs à la recherche de chair à lacérer de ses dents aiguisées ; la chauve-souris vampire pouvant s’attaquer à tout ce qui renferme du sang ; et d’autres terreurs encore plus innommables.
Là où des indigènes nus évoluent dans ce bouillon en suspension, soufflant des épines envenimées dans cette cathédrale sans messie. Sans dieu.
Là où l’homme est un fantôme oublié de l’humanité.
Ce que je ne connaîtrai jamais, puisque ni la chaleur, ni la moiteur, ni les pluies, ni les insectes et autres miasmes ne peuvent m’agresser. Moi. Nous. Nous qui sommes des aveugles privés de vue depuis toujours, des êtres sans douleurs, sans frustrations, ni sensations, des êtres de nuit.
Je me suis installé dans la case qu’occupa John du temps où il fut notre prisonnier. Il flotte encore des fragments de sa présence, des particules fantasmées que je veux mélanger jusqu’au bout au souvenir que j’ai de lui. Car je sais que l’esprit survit au-delà de la chair, puis disparaît aussi dans l’inconnaissable substance qu’est la mort de tout.
Cet homme.
Un homme parmi les hommes. Les hommes…
Et moi, désigné par ce H. Une seule lettre, une seule sonorité, qui signifie une arme, ou un outil, ou bien un horizon encadré, autant dire étouffé. Et ce point, après la lettre, affirmant qu’il n’y aura jamais rien après la lettre, que cela vaut pour « Mystère ». Les hommes ont décidément de drôles d’habitudes avec les mots. Ils leur donnent de l’importance, comme s’ils les enrobaient eux-mêmes d’éternité.
Au commencement :
Il y avait de la lumière dans la pièce et il y avait cet homme, qui était mon ami et il y avait cette femme, qui était celle de mon ami, avec ce pouvoir de remonter le temps, comme mon malheureux compagnon remontait le mécanisme de sa montre dont la chaînette d’argent pendait à son gilet. Avant que je lui ôte la vie de mes propres mains, avant que je lui offre la mort dans cette même forêt.
Pourquoi John ? Je ne saurais le dire encore aujourd’hui. Certainement à cause de ce que les hommes nomment le hasard et qui n’est rien de plus que la somme de deux obscures volontés. C’est en cela que leurs vies recèlent un peu de magie, sinon ils ne seraient que des ponts suspendus entre deux à-pics voués à une destruction programmée.
Maintenant que je connais cette planète dans les moindres détails, pour l’avoir parcourue en tous sens, j’ai appris que la mort d’un homme n’égratigne pas durablement la terre, que le sang qui s’écoule de son corps n’est qu’une pluie colorée qu’efface une autre pluie. Après tout ce temps passé à côtoyer les humains, je me suis attaché à quelques-uns : John, au sourire affable et à la bonté reposante, qui m’appelait son ami et qui m’accorda sa confiance et que j’ai fini par trahir ; Mary, qui m’offrit plus que son amitié, quand aucun sentiment ne pouvait m’effleurer. Très chère Mary. À l’heure qu’il est, elle a sûrement regagné Londres, de retour d’une lande perdue. Elle doit penser qu’il n’y a plus qu’à mourir, elle qui envisagea un temps l’infini comme un sort enviable et à qui j’ai repris l’infini. Mary, qui pensait que seuls les sentiments peuvent être éternels et à qui je fis toucher la dissemblance de nos corps, pour son plus grand malheur. Mary qui désespéra, le jour où je la quittai, le jour où je la sauvai et qui m’en voudra tout le reste de sa vie, quelques poignées d’heures. Rien de plus.
John, Mary. Pourquoi sont-ils encore à ce point présents dans mon esprit ? Ici, dans cette jungle sans voix, coincée entre deux océans, traversée d’une cicatrice suppurant d’une eau sale, allant de Belém à Cuzco.
J’embrasse ce monde terrestre par mon regard, par la puissance qu’il me confère, moi qui jamais ne connaîtrai les surprises de la chair. Moi, qui suis une somme désespérante de perfections, qui jamais ne saurai l’insatisfaction conduisant les hommes vers l’art ou la possession, la beauté ou la guerre, les formes du bien ou celles du mal. Tout ce pour quoi nous les jugeons. Nous, les Cent-Vingt.
Doit-on les condamner pour leur faiblesse ? On n’empêche pas un papillon d’être attiré par la lumière. Vivre au contact des hommes m’a conduit à comprendre pourquoi ils s’engouffrent parfois dans l’erreur. Parce que ces erreurs que nous ne sommes pas capables d’appréhender sont des clés leur permettant d’ouvrir de nouvelles portes. J’ai tenté de communiquer mon doute aux miens, sans trouver le moindre écho.
Dans quelques jours, nous allons retrouver les étoiles, bousculer le temps et l’espace, en laissant les hommes au sort que nous déciderons. Je ne sais pourquoi je ressens précisément aujourd’hui ce stupide besoin de me souvenir. Ce dont je suis certain, c’est que je vais le faire pour un ami, qui, il n’y a pas si longtemps, consignait ma vie en une multitude d’odyssées mystérieuses, qui font que j’existe.
Jusqu’à quand ?
Il y avait cette femme, qui cherchait dans un livre un passage débouchant sur une source où se mélangent imagination et réalité. Un mélange ouvrant son propre espace sur mille rêves jamais vécus. Un rêve entrevu vaut-il mieux que pas de rêve du tout ? Ce que je vais devenir dans quelques jours : un simple rêve, la simple invention d’un esprit fertile et un souvenir douloureux dans le corps d’une femme. Tout cela à la fois. Ces choses qu’il me faut bien admettre aujourd’hui. Hier, aujourd’hui, demain n’ont aucune signification. Le temps ne définit rien de cohérent en moi. Moi, qui ne connais que l’espace entrecoupé de parenthèses étoilées. Moi, qui suis à la fois le souvenir et le rêve et aussi le rêveur, durant quelques jours encore. Autant de levers de soleil, de révolutions, de crépuscules embrassés par autant de nuits.
Il est temps.
Cela fait sept mille ans que nous sommes arrivés sur Terre. Un temps global, que les hommes coupent en deux par l’arrivée d’un messie. Peu importe son nom. Nous avons observé la naissance des religions, pensant que ce serait un moindre mal, s’il s’agissait d’une morale commune, mais la volonté d’un seul homme ne peut immuniser le reste de l’humanité. L’espoir que fit naître la souffrance permit de justifier la bonté de quelques-uns et la folie des autres. Le monde s’embrasa de toutes parts et les hommes soufflèrent sur les braises, y jetèrent leurs semblables, les regardèrent crier, s’étouffer et brûler. L’histoire des hommes est une succession de feux allumés et jamais vraiment éteints. Les hommes. Je pense qu’ils sont depuis toujours voués à disparaître dans les flammes et cela, dès que la conscience est née dans leur cerveau, les abandonnant sur le chemin de la mort promise.
J’ai beaucoup réfléchi à leur soif d’éternité. C’est peut-être, au fond, le trait de caractère qui les définit le mieux. Échapper au temps.
C’est une étrange expérience que de les voir vieillir. Leur constitution ressemble à un château assailli, semblant imprenable au début, fait de murs épais, merveilleusement ajustés, que rien ne paraît en mesure de disjoindre. Mais les ennemis ne renoncent jamais. Je ne saurais dire par où cela commence, quelle est la première pierre qui s’effrite, ce qui fait que leur peau se lézarde et devient un peu moins lisse, dans ce séisme qui prend naissance dans leurs yeux, comme la terre se fend lentement, avant de s’ouvrir sur les profondeurs de l’enfer.
J’ai vu tant d’hommes apparaître et disparaître, qui finissaient par se haïr, devenus des ombres gorgées de nuit. La mort est la grande affaire des hommes, pas la vie, qui les désarçonne sans cesse. Jamais ils ne sauront leur chance, jamais ils ne l’accepteront.
Le Conseil, présidé par Sygm, s’est réuni ce matin pour mettre en place le plan d’activation des cubes. Je n’ai, jusqu’à présent, rien pu faire pour influer sur la décision. Malgré toute la conviction que j’ai mise dans mon argumentation, je ne les ai pas convaincus. Dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, nous serons éparpillés sur cette planète pour sonner le glas de l’humanité, chacun de nous devant actionner un cube. Et ce jour-là, les hommes observeront notre vaisseau pour la dernière fois.
Et Mary mourra.
J’ai essayé de repousser l’échéance, arguant que nous avons bien souvent faussé le jeu par notre présence. J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde et c’est notre mission de mettre fin à tout cela, conclut-il. Par ces mots, Sygm a rallié le reste du Conseil à sa cause, même Otar, que je croyais être mon plus fidèle compagnon.
J’ai traversé le village et rejoint la paillote, là où il n’y a pas si longtemps, John consignait des notes dans son carnet. J’ai envié la mélancolie de cet homme, sa capacité à extraire sa souffrance, et à renaître mille fois, quand je suis obligé de subir les jours qui se succèdent comme autant de fardeaux supplémentaires. L’éternité est un fardeau, depuis que j’ai connu l’attachement.
J’imagine les cris de Mary aux premières brûlures de son corps, ses bras en croix implorant l’eau du ciel, pendant que le feu la dévore. Je voudrais tant partager les flammes et la brûlure avec elle. J’enrage de ne pouvoir me glisser hors de cet organisme trop parfait qui est le mien, de n’avoir pu briser le cercle du Conseil, pour que dure encore un peu l’espoir de la sauver.
Je pénètre dans la jungle muette, empruntant le sentier qui mène à la pyramide, sous laquelle se trouve notre vaisseau. Le ciel disparaît sous la végétation, et des aiguilles de lumière traversent parfois l’espace entre les feuilles, accédant jusqu’au sol après un long voyage amorcé sur un soleil incontinent. Je regarde alentour. J’écoute. Il n’y a pas le moindre orage à craindre. Je m’arrête devant la pyramide camouflée sous les lianes. Tout cela va bientôt voler en éclats. L’espace démange mes semblables. L’espace et la puissance qu’il engendre à mesure que l’on s’y perd.
La porte s’ouvre sans que j’aie besoin de la pousser. Otar m’attendait. Il me précède à l’intérieur de la pyramide. Je le suis dans sa descente vers le cœur du vaisseau. Nos pensées commencent à se mêler. Je ressens sa fatigue, son besoin de rejoindre la salle de régénération. Lorsque nous y arrivons, une vague d’énergie nous parvient, et c’est sûrement ce qui donne à Otar la force de parler.
— Je suis désolé pour tout à l’heure. J’aurais dû essayer de te défendre.
— Cela n’aurait servi à rien.
— Peut-être qu’il est encore temps, que d’autres nous suivraient ?
— Il est trop tard et tu le sais.
— Crois-tu vraiment qu’il y a quelque chose de bon à sauver chez les hommes ?
— Je pense surtout que nous n’avons pas le droit de les détruire.
— Alors, c’est toutes nos missions que tu remets en question.
— Peut-être… T’es-tu déjà posé la question de savoir pourquoi nous nous arrogeons ce pouvoir ?
— Parce que nous sommes la forme ultime du bien dans l’univers.
— Qui sommes-nous pour juger du bien et du mal, lorsque nous mettons les innocents au même rang que les coupables ?
— Tu sais que c’est le prix à payer pour un nouveau départ.
— Un prix que nous ne payons jamais.
— Il faut que tu te reprennes.
— Qu’est-ce que ça changerait ?
— Si tu persistes dans la défense des humains, tu laisses le champ libre à Sygm…
— Ça m’est égal, et il me reste encore l’ultime recours.
— Tu n’y penses quand même pas sérieusement ?
— Si.
— C’est de la folie.
— Ne t’inquiète pas, je le ferai seul.
— Tu as conscience que cela signifie ton bannissement éternel, si tu échoues ?
— Bien sûr que je le sais.
— Je t’en conjure, renonce tant qu’il est temps.
— J’ai pris ma décision, et rien ni personne ne me fera changer d’avis. Je raconterai quelques vies humaines, en parlant aussi de nous, afin de démontrer que nous sommes bien loin d’être innocents.
— Si c’est ce que tu veux.
— Je vais maintenant informer le Conseil de ma décision.
— Bonne chance, alors !
La nuit s’achève, le soleil n’a pas fini de déchirer le feuillage des grands arbres qui bordent le village. Sygm a envoyé Otar me chercher. J’étais prêt depuis longtemps. Je me tiens au centre d’une arène faite de corps semblables, attendant que Sygm s’exprime au nom du Conseil.
— Nous t’écoutons, puisque tu as désiré invoquer l’ultime appel. Mais avant de commencer, nous aimerions être certains que tu as bien mesuré les conséquences de ta requête.
— Je ne reviendrai pas sur ma décision.
— Bien, alors nous t’écoutons.
Vie et mort du père Lascombe, 1845-1907
On peut dire que le père Antonin Lascombe entra dans les ordres de la pire des manières.
Il était autrefois paysan sur une terre qui se comptait en ares, parcourue par de maigres bovins et quelques rares moutons. Et pourtant, il l’aimait, cette terre, qui lui venait des générations précédentes, dorénavant incrustée à cette gangue si dure. À cette époque-là, il ne croyait pas vraiment en Dieu, mais plutôt à la continuité de la vie, aux cycles de la terre et des saisons. Sa femme, Jeanne, venait de lui donner un fils, Adrien, pour que tout continue, se perpétue. Son plus beau cadeau. Leur plus beau cadeau. Antonin avait alors travaillé avec encore plus d’acharnement, labouré plus profondément, défriché le petit bois des Condamines pour y semer du blé, avec toujours le sourire au cœur et la sueur sur la peau. Le blé avait poussé, les récoltes s’étaient succédé, bonnes et mauvaises, au gré de la volonté du ciel.
Jeanne couvait son fils. Elle n’aurait jamais d’autre enfant. Elle était prête à donner sa vie pour le protéger toujours, et Antonin aussi.
La famille se trouvait réunie lors des repas, autour de plats simples, issus de leurs mains de paysans. Au fil du temps, le père apprit patiemment les gestes au fils, le hissant sur ses épaules durant de longues promenades, afin qu’il embrasse mieux le monde. Lorsque Adrien fut assez grand, ils s’en allaient marcher sur les chemins, guettant la pousse des premiers champignons, surveillant la lente maturation des fruits, pendant que Jeanne profitait de sa solitude de femme, après avoir rempli son rôle de mère et d’épouse, sans qu’il lui en coûte. Le soir, Antonin et Adrien se rendaient parfois à la queue de l’étang de Rochette pour pêcher, là où les truites s’oxygénaient au contact du ruisseau de Couty. Avant de tremper leur bas de ligne accroché au bout de leur canne en bambou, ils avaient amorcé le coin pendant des jours, mêlant des boules de terre avec du son concassé et quelques asticots. Les yeux du petit Adrien brillaient de surveiller les à-coups du bouchon, d’abord ballotté par les vaguelettes en surface, puis piquant immanquablement sous l’eau, traîné par d’énormes poissons qu’il fallait ensuite épuiser pour les ramener vers la berge. Lorsqu’il faisait trop sombre, le père et le fils rentraient, la bourriche remplie d’éclats de lune accrochés sur des ventres arc-en-ciel et sur des cuirs en miroirs. Une fois chez eux, Jeanne les accueillait avec le sourire, si fière du retour fécond de ses hommes. Elle écoutait son fils raconter ses exploits, et son mari se taisait au creux de ce bonheur si parfait.
C’était en juin. Adrien venait d’avoir six ans. Sa mère l’avait autorisé à cueillir des framboises derrière la grange. Après s’en être longuement repu, l’enfant ramassa à peine de quoi tapisser le fond de son panier, ce qui ne serait pas suffisant pour faire une tarte. Il traversa le chemin et se faufila par un trou de la clôture, pour s’en aller chiper quelques fruits supplémentaires chez le vieux Martin. L’affaire d’une dizaine de minutes. Adrien pluma quelques arbustes à sa hauteur puis, estimant qu’il avait suffisamment de framboises, il se remit en route. Son pied droit écrasa une branche morte, et le bruit se répercuta au cœur d’un après-midi silencieux et paisible.
Martin possédait une maison délabrée où il vivait seul. Occupé à faire la sieste sur son lit, il n’entendit rien. Ce qui le réveilla quelques instants plus tard, ce furent les aboiements enragés de Rex, son berger allemand. Martin descendit les marches sans hâte, s’assurant à la rampe en maudissant le clébard de l’avoir prématurément arraché à son sommeil. Parvenu dans la cour, il aperçut son chien, de dos, qui secouait une forme entre ses crocs. Sa vue déclinait depuis des années. Il s’approcha pour voir de quoi il s’agissait, et lorsqu’il vit le panier renversé à quelques mètres, il comprit ce que Rex tenait dans sa gueule : la gorge d’un enfant dont le corps frêle se balançait, inerte, entre les fétuques éclaboussées de sang.
Le vieux Martin se précipita, afin de faire lâcher prise à son chien, rendu fou par le goût du sang. N’y parvenant pas, il rentra décrocher son fusil suspendu à une poutre de la cuisine, trouva deux cartouches de chevrotines dans un des tiroirs du bahut, puis sortit en courant, tout en chargeant l’arme. Il tira à bout portant dans la poitrine de l’animal qui s’effondra avec un jappement de surprise. De ses vieilles mains calleuses, Martin desserra l’étreinte des mâchoires du chien et le corps de l’enfant tomba au sol, sans vie.
La vision d’horreur poursuivit le vieux Martin durant vingt-quatre jours, jusqu’à ce qu’il se tire la deuxième cartouche de chevrotines dans la bouche, celle-là même qu’il avait engagée dans le canon vingt-quatre jours plus tôt. Parce qu’il était de ces hommes incapables de supporter une telle souffrance.
Jeanne prit le chemin de la folie. Elle fut enfermée dans un institut spécialisé où elle mourut trente ans plus tard, sans jamais recouvrer la raison, répétant inlassablement la même question en balançant d’avant en arrière son corps décharné : Pourquoi ?
Quant à Antonin, après avoir pleuré tout ce que son corps pouvait renfermer d’eau, il se mit à prier sans relâche pour le salut de l’âme de son fils. Il délaissa son travail à la ferme, trop accaparé par sa douleur, puis fit retraite au monastère des Feuillants, à quelques lieues de chez lui.
Deux ans passèrent. La ferme des Lascombe fut vendue et Antonin ordonné prêtre. Jamais il ne souhaita exercer son sacerdoce en dehors du monastère où il fit retraite. Plus le temps passait, plus il se murait dans le silence. Il étouffait de ne pas être plus loin du lieu du drame qui avait transformé sa vie en une longue pénitence. Il se nourrissait peu, juste de quoi se maintenir en vie, parce qu’il était certain que, de cette manière, il aurait mieux accès à l’âme de son fils. Malgré sa foi, il craignait que la mort ne sépare définitivement les êtres.
Un matin, après les vêpres, le père Ardouin réunit l’ensemble des frères, car l’évêque souhaitait établir une mission au Brésil, afin d’évaluer l’état de la chrétienté chez les peuplades sauvages bordant l’Amazone. Antonin Lascombe ne savait pas ce qui s’était passé là-bas depuis des siècles, que l’on avait massacré des Indiens convertis, au nom de luttes intestines, initiées depuis le Vatican et érigées en doctrines nouvelles.
Le père inconsolable accueillit la proposition comme un moyen de quitter cette terre de douleur, convaincu que ses prières trouveraient tout aussi bien l’âme de son fils au cœur de l’Amazonie.
*
La suite de l’histoire du père Lascombe ne vous est pas inconnue, mes frères, puisqu’il la consigna dans son livre de prières à son retour à la mission. Ce même livre de prières dont je m’apprête à vous lire un passage :
« Je vivais depuis des années parmi les Indiens, sur les bords du fleuve Jari, dans une ancienne réduction jésuite ; nous avions reconstitué une véritable communauté fondée sur le respect de l’individu. La pêche, la chasse et l’agriculture constituaient les activités principales de subsistance. Il y avait également des ateliers de tissage, de travail du bois. Chacun bénéficiait des activités des autres en justes proportions.
« Nous étions si éloignés de la civilisation et souhaitions tant le rester que nous avions rejeté tout commerce avec les villages bordant le fleuve.
« Mes chers enfants croyaient encore en Dieu, malgré ce qu’on leur avait fait subir. Un siècle plus tôt, ils avaient relevé la croix sur la plaza de Armas, parce que personne n’avait à leur dire qu’ils s’étaient trompés, et certainement pas des soldats.
« Nous étions parvenus à fuir la folie destructrice d’hommes prétendument civilisés et à redonner confiance aux Indiens. Je n’aurais pu accomplir cette œuvre sans l’aide du père Simon, un homme magnifique, habité par une foi sans faille.
« En embarquant à Bordeaux, je n’aurais pas imaginé trouver une telle forme d’oubli et de bonheur au cœur de cette immense forêt. Et pourtant, le doute et la peur avaient lentement disparu au contact de ceux que l’on m’avait décrits comme des sauvages.
« Dès mon arrivée, je constituai une chorale. J’ai encore les vibrations des voix des Indiens dans la tête, leur sens inné de la mélodie, lorsque nous chantions dans le silence religieux de l’église. Tout le bonheur du monde s’échappait de leurs bouches. Les chants faisaient bruire nos âmes recueillies, comme le vent dans le feuillage.
« Un matin, alors que la brume montait sur le fleuve, je vis les Indiens se rapprocher de la berge et fixer l’amont du fleuve. Je ne savais pas ce qu’ils avaient senti et je crois bien qu’eux non plus, car s’ils en avaient eu la moindre idée, ils se seraient enfuis pour toujours.
« Les animaux s’étaient tus. Des hommes sortirent de la brume au petit matin à bord de pirogues. Les Indiens étaient massés sur la berge, hagards, la mémoire habitée par d’anciennes tragédies.
« Les nouveaux arrivants accostèrent. Un homme d’une grande prestance descendit le premier, je me portai au-devant de lui. Il me fit comprendre dans sa langue qu’il était sujet britannique. Ne connaissant pas un traître mot d’anglais, je poursuivis l’échange en français et j’eus la surprise de l’entendre me répondre avec un très léger accent. Il s’appelait John Lucas, un aventurier venu se perdre en pleine forêt amazonienne avec ses marins.
« Les Indiens observaient le groupe avec quelques réticences. Je proposai l’hospitalité en leur nom. À plusieurs reprises, je vis Lucas se retourner vers le fleuve, comme pour vérifier que personne ne le suivait.
« Lucas et ses hommes restèrent trois jours au village. Je tentai de connaître la raison de leur venue, mais Lucas éludait sans cesse, jusqu’au moment où, la veille du départ, il tint à ce que je l’entende en confession. Lorsqu’il en eut terminé, je demeurai stupéfait, avec aujourd’hui encore l’écho de ses paroles sous mon crâne. Jamais de ma vie, je n’eus autant de regrets d’être tenu par le secret de la confession.
« En fin d’après-midi, n’y tenant plus après les révélations de l’Anglais, je lui demandai s’il acceptait que je le suive. Il n’émit aucune objection et parut même heureux de ma décision.
« Le soir même, je préparai mes bagages, tout en cherchant les mots que j’emploierais lorsque je quitterais mes frères. Le père Simon eut cette phrase que je ne pourrai jamais oublier : “Tu sais très bien que Dieu est en toi et que le problème n’est pas de savoir jusqu’où Il est parvenu, mais de tout faire pour Le garder dans ton cœur.” Comme s’il avait compris qu’en même temps que je remplissais mon sac de quelques affaires le doute venait de s’immiscer en moi.
« Après de touchantes effusions, nous nous mîmes en route au petit matin. Nous remontâmes ensuite le rio Jari pendant plusieurs jours, avant d’arriver au village de Chtalcatl. Lucas souhaita y établir le campement à l’écart des habitations. Fort de ma connaissance des dialectes locaux, il me demanda de l’accompagner afin de s’entretenir avec les indigènes.
« À mon grand étonnement, le chef du village semblait connaître l’endroit où Lucas voulait se rendre. Il ne cessait de répéter de n’en rien faire, que là-bas c’était plus que la mort qui rôdait, quelque chose de plus terrifiant encore. Il se mit à tracer un symbole inconnu sur le sol : un triangle traversé de plusieurs droites. Puis il nous indiqua fébrilement le fleuve, pour nous faire comprendre où se trouvait notre salut.
« Tout au long du discours de l’indigène, le visage de Lucas s’illumina, persuadé qu’il était de toucher bientôt au but. Cette extraordinaire révélation qu’il m’avait faite en confession. Un mot revenait sans cesse dans la bouche du chef : Titchtlan, un homme, ou une peuplade qu’il valait mieux apparemment ne pas croiser.
« Nous partîmes à l’aube, après que le chef eut tenté une dernière fois de faire changer Lucas d’avis.
« Deux jours après avoir quitté Chtalcatl, je dus administrer les derniers sacrements à un marin victime des fièvres.
« À plusieurs reprises, je tentai de prendre Lucas à part pour lui en faire dire davantage sur ce Titchtlan dont avait parlé l’indigène. “J’avais raison, me dit-il… ils sont là, juste devant…” Sans vraiment réfléchir à ce que je faisais, je lui tendis la croix que je portais. Il se recula brusquement en riant, puis il répéta : “Vous ne comprenez pas, vous ne comprenez donc pas… Il n’a rien à faire ici, lui… il n’a plus rien à faire ici…”
« Neuf jours que nous avions quitté le village. Le soleil déclinait lorsque Lucas nous demanda de ralentir l’allure, jusqu’à interrompre notre progression. Nous installâmes le campement dans le plus grand silence. La forêt tout entière semblait devenue muette. La peur se lisait sur le visage des hommes.
« Au réveil, Lucas avait disparu, ainsi que quatre hommes d’équipage. Nous ne les revîmes pas de la journée.
« Au matin, la peur s’était emparée des hommes. Un silence oppressant baignait la jungle. Ils voulurent retourner au village. Avec l’aide d’un marin, je réussis à les convaincre d’attendre encore quelques heures. Dans l’après-midi apparut Hiskey, un des hommes qui avait accompagné Lucas, portant un coffre sur une épaule. On l’aurait cru poursuivi par le diable. Nous lui demandâmes ce qu’il était advenu du reste du groupe. Il répondit qu’il était trop tard pour eux, qu’il fallait s’enfuir au plus vite, et que si nous ne l’écoutions pas, nous allions tous mourir. Il était incapable de s’exprimer de manière cohérente sur ce qu’il avait vécu. Il parla d’un village perdu, d’une pyramide, de lumière, de foudre sortie des mains de fantômes blancs, puis se tut. On le questionna aussi sur le contenu du coffre dont il ne se séparait jamais, mais on n’obtint pas de réponse. Je crois bien que si quiconque avait essayé de s’en saisir, il l’aurait tué sans aucune hésitation. La panique s’empara définitivement du groupe. Je tentai une dernière fois de les raisonner, pour ne pas abandonner Lucas, mais rien n’y fit. Tous se harnachèrent et se mirent en route sans plus poser de questions. Je me résolus à les suivre pour ne pas demeurer seul.
« Les jours qui suivirent, les hommes grimpaient à tour de rôle dans les arbres, afin d’épier d’éventuels poursuivants, puis nous repartions en file indienne, serrés les uns contre les autres, persuadés que le nombre nous permettrait de faire face à une attaque.
« Après une marche forcée d’une semaine, nous retrouvâmes nos embarcations à Chtalcatl et entreprîmes aussitôt de redescendre le Jari. Rien ne se produisit ensuite de notable. Personne ne semblait nous poursuivre. Malgré les tentatives répétées des marins pour en apprendre davantage, Hiskey restait muet, serrant le coffre contre lui.
« La mission apparut enfin au détour d’un méandre. Je découvris la croix au sommet de la chapelle. Cette croix en passe de devenir une forme géométrique abstraite, la représentation de ma foi empalée.
« De retour parmi les miens, j’expliquai au père Simon que nous devrions quitter le village quelque temps et nous réfugier dans la jungle, qu’un danger nous guettait peut-être. Il refusa, prétextant que nous avions toujours fait face aux difficultés. Je ne sus pas le convaincre, incapable d’identifier moi-même une menace pour le moins abstraite.
« Les marins de Lucas ne s’attardèrent pas au village. Nous les regardâmes disparaître sur le fleuve, comme dans un rêve.
« Le lendemain, je m’éveillai à l’aube. Cela faisait une éternité que je n’avais pas dormi plusieurs heures d’affilée. Au moment de sortir de ma case, je fus surpris du silence baignant la forêt. Personne n’était encore levé. Je traversai le village pour rejoindre l’église. Cinq hommes en tout point semblables se tenaient au milieu de la place, vêtus de longues robes blanches, tels que nous les avait décrit Hiskey. L’un d’eux s’approcha de moi et me demanda si j’avais vu des hommes descendre le fleuve. Je lui répondis que non. Le père Simon nous rejoignit. L’homme ne prêta pas attention à lui. J’avais la sensation qu’il lisait en moi comme dans un livre. Mon compagnon observait la scène sans comprendre, fixant les hommes en blanc. L’un d’eux vint à sa rencontre et, d’un geste solennel, sortit de sous sa robe un objet lumineux, qu’il fit aussitôt disparaître. Je vis s’effondrer le père Simon, son corps ressemblait à un fruit desséché resté trop longtemps au soleil.
« Je me mis à crier. Les Indiens accoururent, terrorisés à la vue du cadavre. Je m’empressai alors de renseigner les hommes en blanc pour ne pas avoir à déplorer d’autres pertes et ils disparurent aussitôt dans la forêt. Je pris le corps de mon vieil ami dans mes bras et me mis à pleurer, sans même pouvoir prier pour le salut de son âme. Je ne faisais rien d’autre que pleurer, comme un enfant, en berçant le corps sans vie.
« Après avoir servi la messe en hommage au père Simon, nous l’enterrâmes dans le petit cimetière derrière l’église. Les Indiens chantèrent tout le jour. Je restai longtemps agenouillé, me demandant ce que j’allais faire, qui je devais désormais servir, ou trahir.
« Les Indiens m’attendaient à la sortie, se tenant à l’ombre des palmes des phœnix. Ils ressemblaient eux aussi à des enfants perdus. Des enfants de la foi, espérant encore que je pouvais les sauver.
« Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ?
« Moi, le plus fidèle d’entre les fidèles, moi qui avais décidé de ne plus avoir d’existence hors de ma dévotion. J’avais porté le cadavre de mon propre fils en terre. Je m’étais relevé pour Te servir, parce que mourir était tout ce que le diable attendait de moi. J’avais traversé un océan pour porter Ta parole. Je m’étais rendu au plus profond de la forêt. J’avais cent fois échappé à la mort, pensant que rien ne pourrait se mettre en travers de l’accomplissement de mon destin. J’avais continué à marcher, malgré tout, parce que c’était ma mission. Je T’avais aimé, par-dessus tout, sachant que la mort ne me sauverait de rien. J’avais tant souhaité en finir quand mon fils mourut, et je me prenais à regretter de ne pas l’avoir fait en ce jour maudit où je comprenais que ma foi venait de se perdre à l’endroit même où je pensais lui avoir fait un nid pour le reste de ma vie.
« Comment pourrais-je désigner ces êtres mystérieux ?
« Quel nom pourrais-je leur donner ?
« Je voudrais n’avoir jamais rencontré Lucas, continuer à vivre parmi les Indiens en compagnie du père Simon. Mais je ne peux revenir en arrière, et dans mes rêves aussi, cela m’est interdit.
« Je me sens le pire des hommes. Comment ai-je pu imaginer apporter la bonne parole ? Je me suis trompé. Nous nous sommes tous trompés, à vouloir offrir aux Indiens ce dont ils n’avaient pas besoin, cette foi absurde qu’il me faut bien encore servir dans cette jungle, afin de ne pas les trahir. »
*
Au moment d’en terminer avec le témoignage du père Lascombe, je ressens la puissance de l’esprit de Sygm qui étouffe toute autre forme de pensée, de sorte que je ne peux mesurer le trouble qui a peut-être envahi quelques-uns de mes frères. Je sais qu’il veut détruire chaque doute avant même qu’il ne germe et il possède un avantage considérable sur moi : la légitimité d’une tradition héritée de la nuit des temps, que je remets en cause par la seule force de ma conviction. Il ne peut y avoir de salut pour cette ferveur, mais j’espère une trêve dans les jours que je gagne.
Sygm me demande si j’ai fini. Je réponds que oui, pour aujourd’hui. Le cercle se délite. Otar est l’un des derniers à partir. Je sens qu’il voudrait se porter à ma rencontre pour me soutenir. Il n’en fait rien et s’éloigne sans me jeter le moindre regard. C’est mieux ainsi.
Sygm et moi sommes désormais seuls. Il s’approche. Je suis trop faible pour essuyer l’assaut de ses pensées, et je sais ne pouvoir le contrer.
— Je dois reconnaître que tu as développé un certain talent de conteur au contact des hommes, mais les détours que tu prends ne trompent personne.
— Tu sembles tellement sûr de toi, Sygm.
— Ton récit n’a fait que mettre un peu plus en lumière la faiblesse des hommes. Tu devrais arrêter, maintenant.
— As-tu déjà imaginé que quelqu’un décide de ton propre avenir ?
— C’est impossible, tu le sais bien…
— C’est ce que nous avons fait avec le père Lascombe.
— Nous n’avions pas le choix.
— Aujourd’hui nous l’avons. Qu’est-ce qui nous empêche de voir ce monde tel qu’il est et de tenter de le comprendre ?
— Notre rôle est d’observer, pas de chercher à comprendre. Le mal est dans le cœur des hommes, il n’y a rien de plus à dire.
— C’est la douleur qui est en eux, comme des braises, et nous sommes le vent qui les attise.
— Tu t’es décidément perdu.
— C’est ma fierté.
— Nous n’avons pas à être fiers, simplement justes.
— Justes ! Connais-tu une femme du nom de Célia ?
— Non.
— Je te la présenterai demain.
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Vienne, juin 1908
La pièce principale de l’appartement situé au 29 Stumpergasse est encombrée de tubes de peinture, d’esquisses éparpillées et de toiles presque toutes inachevées. Quelques meubles parviennent à émerger de ce fatras : des étagères garnies de livres, un bahut en bois sombre et une table servant de bureau. La chambre attenante contient péniblement deux lits. Ils sont deux à vivre dans le minuscule logement : le jeune homme encore endormi et son ami, parti tôt le matin. Le Gustl, c’est ainsi qu’il appelle cet ami.
Comme chaque jour, le jeune homme se réveille aux alentours de midi. Personne ne se risquerait à lui donner un âge. Les traits de son visage n’expriment rien et même ses yeux ne paraissent pas s’abreuver à la source du temps. À vingt ans, il semble déjà perdu et n’a rien d’autre à dépenser que le vide absolu qu’il cimente par ses frustrations. Il a lu quelque part que toute forme d’art vise à faire apparaître un dieu et il commence à penser que ce n’est pas le chemin qui le mènera au père, qu’il faudra en prendre un autre, quitte à ne jamais être le fils de personne.
Vingt ans, un âge auquel on pense à dévorer la vie, à rire de tout et de rien, à séduire les femmes, à faire de ses rêves une évidence, à briser les obstacles. Tout ce que le jeune homme ne fait précisément pas. Ses doutes sont des obstacles bien trop imposants pour qu’il songe à les détruire. Petit homme dérisoire. Il y a trop de poids sur ses épaules depuis la mort de ses parents, trop d’amorces avortées. Peut-être est-ce de la peur, au fond de ses yeux ? la peur de ne plus avoir le choix de devenir grand, ou rien. Toujours ce poids, qui le rend absent au monde qui l’entoure, parce qu’il ne peut, ne parvient pas à se satisfaire de l’évidence. Encore ce poids innommable, qui comprime son corps tout entier dans des replis hélicoïdaux, où se niche une infinie tristesse. Il contourne chacune des joies qui pourrait se présenter à lui. Parce que ce n’est pas son destin. Parce qu’il est une plaie consciente de sa nature inguérissable.
13 heures. Comme chaque jour, le jeune homme s’apprête à faire une longue promenade dans Vienne, qui le mènera sur un des bancs du parc de Schönbrunn, si le temps le permet, ou à la bibliothèque impériale, pour y emprunter les livres dont il se nourrit. Après avoir bu un verre de lait, mangé un morceau de pain frais, il enfile des vêtements propres et repassés, s’agenouille sur le plancher, tourne les pages d’un carnet de croquis rempli de paysages viennois, de monuments et de natures mortes. Il cherche vainement une inspiration qui donnerait une essence divine à ces études académiques et lui vient l’envie de pleurer. Il n’entend pas les premiers coups frappés à la porte de l’appartement. C’est seulement lorsqu’une voix impérieuse prend le relais qu’il réagit et se lève pour ouvrir. La concierge, dont le visage lui rappelle un fruit partiellement épluché, lui tend une enveloppe sans même lui dire bonjour, puis s’en va poursuivre la distribution du courrier dans les étages.
Le jeune homme ferme la porte. Il ne marque aucune satisfaction, face à l’événement que devrait constituer pour lui la réception d’une lettre.
L’enveloppe est ornée d’une fort belle écriture, dont les lettres sont parfois détachées les unes des autres, telles les notes sur une partition. Le jeune homme la fait tourner dans ses mains, comme il le ferait d’une huître un soir de réveillon, afin d’en trouver le défaut. Puis il interrompt son geste sur l’envers du pli, là où la salive d’une femme a permis de sceller les extrémités du rabat. Ce qu’il ne sait pas encore. Il s’en va chercher la fine lame qui lui sert de coupe-papier et qui lui vient de son père, posée sur son bureau, puis la glisse sous le rabat et le décolle. Ses yeux se portent sur l’en-tête qui porte son nom. Avant de lire le contenu, il retourne instinctivement la feuille et découvre la signature : Mary Manstor. Étrange. Ce nom ne lui dit rien. Puis il revient au début de la lettre, qu’il parcourt en restant debout, s’asseyant ensuite pour la lire une deuxième fois, puis une troisième, afin d’être certain qu’aucun des mots écrits ne lui échappe et que tout fasse sens. Il replie enfin la feuille et la remet dans l’enveloppe.