2020 - H (trilogie Intégrale)
Journal de John W.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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LIVRE 1
Journal de John W.
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Londres, 1907
Au moment où je me dispose à embarquer pour traverser l’océan, je jure sur ce que j’ai de plus cher en ce monde que, quoi qu’il puisse m’arriver, je ne broderai ni n’exagérerai les événements que je m’apprête à vivre. On me permettra de ne pas me nommer, ni mon ami non plus d’ailleurs, et ne croyez pas que la lecture d’une simple initiale vous autorise à tirer quelque conclusion hâtive que ce soit.
On me reprochera sûrement mon silence persistant durant ces dernières années, mais qu’aurais-je bien eu d’essentiel à retranscrire en comparaison de ce que je pressens comme l’aventure d’une vie ?
Les faits que je me propose de vous relater dans mon journal semblent si étranges et extravagants que ma plume paraît encore hésiter à la pression volontaire de mon bras.
Je ne peux attendre d’aide de personne. La vieille maison aurait même l’air paisible s’il n’y avait cette tempête se levant sous mon crâne. J’aurais envie de sortir, de marcher dans la rue, de me fondre dans le brouillard et, tout en échappant aux regards, d’échapper à moi-même. Mais voilà que la démangeaison me reprend, il n’y a rien à faire qu’à subir, laisser l’encre tacher le papier, trace noire, indélébile, confession des événements passés.
Je n’ose encore croire à ce qui s’est passé, mais le souvenir si proche de la découverte du message est si violent que tout se carambole dans ma tête et me revient en bloc, comme pour enfin m’exorciser d’un mal qui, je le sais, ne se régénérera que mieux.
Je me souviendrai toujours de ce jour pluvieux de février dernier, jour où H. me fit porter ce message m’annonçant laconiquement une découverte sensationnelle. Connaissant la légendaire réserve de mon ami, le mystérieux billet piqua ma curiosité si vivement que je ne pris même pas le temps de déjeuner. H. n’avait pas pour habitude de s’enthousiasmer pour des broutilles et il fallait bien que l’affaire qui l’occupait fût de nature à lui permettre de mettre en pratique ses extraordinaires facultés intellectuelles.
J’enfilai immédiatement mon pardessus, puis sortis en hâte. Je hélai le premier fiacre passant à proximité, puis indiquai l’adresse au cocher. Il m’était inconcevable de monter dans une des nombreuses automobiles dont les vrombissements commençaient à envahir les rues, car tant de sentiments étaient désormais liés aux bringuebalements de l’attelage et au bruit des sabots des chevaux que je n’aurais pu y substituer celui d’un moteur à explosion. Durant le trajet, mon imagination ne cessa d’échafauder les hypothèses les plus folles.
Après avoir égrené bien des années à chasser le mystère, mon compagnon s’était retiré de cette vie aventureuse, prétextant que les affaires qui lui étaient proposées n’en valaient pas la peine. Il se morfondait dans une vie terne et oisive, lorsqu’il ne s’adonnait pas à ses penchants les plus pervers, échappant ainsi à l’inactivité chronique. Il décida alors, avec ma complicité, de mettre en scène sa disparition. Je ne sus pas moi-même en quel endroit il se terra. À plusieurs reprises, j’eus envie de me lancer à sa recherche, mais j’y renonçai, m’en tenant à sa volonté. Lorsqu’il réapparut voilà deux ans, personne ne fit attention à lui. Tout le monde l’avait oublié, à l’exception de sa logeuse, à qui j’avais continué de régler le loyer de l’appartement durant son absence.
Dès son retour, il se mit à s’intéresser aux écrits traitant des civilisations disparues et s’enorgueillissait de posséder la bibliothèque la plus complète sur le sujet. Cette passion nouvelle et excentrique occupait la plus grande partie de son temps.
Quant à moi, j’exerce toujours la médecine, seulement pour ne pas perdre la main et pratiquer encore une activité. J’admets bien volontiers ressentir une grande nostalgie à évoquer nos souvenirs communs. J’ai sans cesse en mémoire la moindre de nos aventures et m’émerveille en retraçant le cheminement intellectuel de H. pour parvenir à la solution. À ma connaissance, il demeure le seul à pouvoir démêler les plus obscures des énigmes. Je revendique aussi le fait d’avoir permis d’élucider quelques affaires à l’aide de mes modestes compétences et de mes momentanés « éclairs de lumière », selon les propres mots de mon ami.
Pour l’heure, la seule solution qui l’intéressait était celle à 7 % contenue dans une petite fiole transparente près de la boîte en fer renfermant une seringue. Je ne me permets pas de le juger, connaissant trop bien son mode de fonctionnement. Lorsque rien ne vous satisfait, ni ne vous suffit, il faut bien en trouver une, de solution, précisément pour ne pas en finir. J’aurais mauvaise grâce à le lui reprocher. La nature humaine est ainsi faite, que rien de terrestre ne semble l’apaiser. Les plus merveilleux des voyages peuvent aussi être dans la fuite.
Mais voilà que ce 7 février 1907, H. me demande de venir, comme il y a des années, lorsqu’il me prévenait de préparer mes affaires, de boucler mes valises, d’y glisser mon pistolet d’ordonnance et de le rejoindre sans délai afin d’embarquer pour quelque nouveau périple.
« Venez immédiatement, reçu lettre de la plus haute importance, fantastique. » H.
Lorsque j’arrivai devant la large bâtisse aux murs gris, un frisson me traversa, me rappelant toutes les fois où j’avais franchi ce seuil en courant à la rencontre de mon destin. Comme je frappais à la porte, une douleur se répandit dans mon épaule. Cette cicatrice provoquée par une balle en Inde, lorsque j’étais médecin militaire.
La logeuse m’ouvrit et me gratifia d’un timide bonjour. Elle était d’une humeur maussade. Tout en me précédant dans les escaliers, elle me déclara : « Il est impossible en ce moment. Je ne sais pas comment je peux le supporter. Docteur, essayez de le raisonner un peu, s’il vous plaît. Vous, il vous écoute quelquefois, alors que moi… Hier soir, je l’ai même entendu briser de la vaisselle. »
H. attendait sur le seuil, vêtu de sa robe de chambre. Il m’invita à entrer sans dire un mot. Il referma la porte brutalement, sans égard pour sa logeuse, que j’imaginais, une oreille collée contre le battant, épiant les paroles de son locataire.
Cela faisait longtemps que je n’étais plus retourné en ce lieu. Je fus surpris de découvrir un tout autre agencement intérieur. L’appartement avait littéralement été transformé en une vaste bibliothèque dont les murs étaient recouverts d’étagères, allant du sol jusqu’au plafond, emplies de livres et de manuscrits empilés sans ordre apparent. Je connaissais suffisamment mon ami pour savoir que chaque document était à sa place et qu’il ne pouvait y en avoir une autre plus satisfaisante. Un simple bureau était installé à l’exact centre de la pièce, de façon à pouvoir embrasser du regard chacun des rayonnages et des trésors qui y étaient alignés.
H. s’assit nonchalamment, posa un bras sur l’accoudoir du fauteuil et me présenta une chaise vide afin que j’y dépose mon chapeau et mon pardessus. Il se redressa ensuite brusquement tout en me dévisageant avec des yeux tellement brillants que l’on aurait pu croire qu’il avait pleuré quelque temps auparavant. Je ne l’entendis pas émettre le moindre son, je crois bien qu’il en était incapable dans l’état où il était. Même en cherchant au plus profond de ma mémoire, je ne me souvenais pas de l’avoir vu dans de telles dispositions émotionnelles. Il fallait que ce qu’il était sur le point de me confier fût de nature extraordinaire pour le rendre apathique à ce point. Je n’avais pas remarqué au premier abord la seringue posée sur le bureau. Une perle translucide ponctuait l’extrémité de l’aiguille.
Quoi qu’il en soit, le poison dans ses veines ne pouvait expliquer à lui seul l’état d’abattement dans lequel je découvrais mon vieil ami. Il paraissait consumé de l’intérieur et ce qu’il m’était donné de voir de lui n’était qu’une coquille vide dont les dernières réminiscences de vie s’échappaient par petites gouttes invisibles.
Il me désigna une enveloppe sur le bureau. Le papier jauni indiquait probablement une provenance lointaine. Elle était anormalement bosselée et recelait manifestement un objet volumineux. Je l’ouvris avec précaution, retirant un médaillon entouré d’un morceau de papier. Nul doute que H. les avait rangés dans la disposition où il les avait lui-même trouvés et que cela devait avoir une importance pour lui dans la solennité de l’instant. Je dépliai méticuleusement la feuille, et me voici encore bouleversé à l’écoute de la lecture du message :
« Ce que Lucas a vu, tu le verras. La rencontre aura bientôt lieu, à l’intersection des lignes de nos vies, lorsque l’Indienne au sein coupé échouera chez Vincent. » M.
Je demeurai un moment interdit, relisant plusieurs fois le message.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demandai-je.
H. ne m’écoutait pas.
— Allez-vous enfin me dire !
Ce fut comme si mes paroles le sortaient subitement de sa torpeur.
— N’avez-vous jamais entendu parler de l’expédition Lucas ?
— Si, j’en ai un vague souvenir, c’était il y a longtemps.
— Sir John Lucas était le descendant d’une des plus prestigieuses familles de la City. Grand aventurier, il passa sa vie à courir le monde, obnubilé par la recherche de civilisations disparues, fasciné par les vestiges retrouvés sur l’île de Pâques, dans la vallée du Nil et jusqu’au plus profond de la forêt amazonienne. Il se faisait fort d’élucider la disparition des peuples à l’origine de ces merveilles éparpillées de par le monde. Au fil des années, il parvint à réunir une impressionnante quantité de documents, qu’il se mit à étudier avec ferveur. Sans que nul n’en connaisse la véritable raison, il délaissa son sanctuaire de mémoire, afin de mettre sur pied une expédition. Les marins engagés furent immédiatement consignés à bord, avec interdiction de descendre à terre et de communiquer avec quiconque hors du bateau. Toute la presse de l’époque commenta largement ce dernier périple qui aurait dû couronner une vie déjà bien remplie. Personne ne sut réellement ce que Lucas espérait trouver, mais chacun s’accorda à penser qu’une découverte scientifique exceptionnelle était en jeu, tant le mystère planait autour des préparatifs. Le départ eut lieu dans les derniers jours de septembre 1905, pour une destination inconnue. Je ne sais pourquoi l’auteur de la lettre fait aujourd’hui remonter à la surface cette vieille histoire, mais j’ai l’intime conviction qu’il a percé à jour le secret de l’expédition Lucas. Peut-être même l’a-t-il retrouvé, lui. Quant à savoir pourquoi le mystérieux M. fait appel à moi, il est trop tôt pour tirer quelque conclusion que ce soit.
— Ce message, j’imagine que vous avez une idée de ce qu’il signifie.
— « Ce que Lucas a vu, tu le verras », il s’agit bien là du nœud de l’énigme, la finalité du voyage de Lucas, son secret.
— Cela ne m’avance guère.
— Patience, mon ami, patience. « La rencontre aura lieu à l’intersection des lignes de nos vies. » Notre interlocuteur est bien décidé à ce que je le rejoigne à cet endroit précis.
— Oui, mais où se situe cet endroit ?
— « Lorsque l’Indienne au sein coupé échouera chez Vincent. » Des femmes au sein coupé, cela ne vous rappelle rien ?
— Les Amazones, je suppose, ces guerrières qui auraient élaboré une société dans laquelle le pouvoir était détenu par les femmes.
— C’est cela. Une tribu, essentiellement constituée de femmes chasseresses, vivrait encore aux confins de l’Amazonie, perpétuant les traditions des célèbres Amazones.
— Fantastique… Mais que vient faire ce Vincent dans cette histoire ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Pour le découvrir, il faut nous rendre où M. veut que nous allions. J’ai déterminé le point avec précision, matérialisé par le médaillon joint à la lettre. Voyez plutôt, les droites coupant le triangle définissent une latitude et une longitude, et ces coordonnées nous entraînent au plus profond de la forêt amazonienne, sur les rives du fleuve Jari, un affluent de l’Amazone, probablement chez un certain Vincent.
J’eus à peine le temps d’apercevoir le médaillon qu’exhibait H. qu’il le ravissait à ma vue et le rangeait dans l’enveloppe.
— Êtes-vous prêt à me suivre, mon ami… comme avant ?
Je retrouvais mon compagnon d’aventures, exalté, passionné. L’abattement préalable dû à la découverte du message s’était mué en une sorte de défi qu’il se proposait de relever sur-le-champ. Je n’eus pas le loisir de discuter.
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Vendredi 2 août 1907
Je poursuis ce jour la rédaction de mon journal, puisque nous avons pu, H. et moi, régler les problèmes relatifs à notre entreprise et sommes certains de prendre la mer sous peu.
Il ne nous a pas été facile de réunir les fonds nécessaires à notre expédition. Il m’a fallu hypothéquer la résidence ancestrale que je possède, afin de satisfaire les banquiers, n’ayant pas suffisamment d’argent à ma disposition, ni H. non plus d’ailleurs. Je me rendis compte à cette occasion qu’il avait dilapidé tous ses honoraires dans l’achat de manuscrits et livres anciens et qu’il n’a plus un sou vaillant en poche. Les banquiers m’auraient même prêté plus que je ne voulais et espèrent probablement que je ne revienne pas de mon voyage. Il s’agit bien là des hommes d’affaires, leur bourse leur tient lieu de cœur, et les seuls fluides qu’ils connaissent sont les liquidités débordant de leurs coffres.
Que mon défunt père me pardonne, mais cet argent me permettra d’accomplir la quête la plus exaltante de ma vie et, je l’espère, de faire une découverte sensationnelle qui ponctuerait une fin d’existence bien monotone.
Le travail de recherche de H. dans toutes les bibliothèques du Royaume-Uni et d’Europe centrale a été capital dans la préparation de notre voyage. L’amoncellement de livres n’a évidemment d’autre but que la détermination minutieuse de notre parcours, et je me sens désemparé en pensant qu’il avait pressenti l’arrivée du mystérieux message. Je me fais probablement des idées, mais voilà une bien étrange coïncidence que mon compagnon ne cesse d’éluder lorsque j’en viens à aborder le sujet. Pour autant, je ne sais même pas où, ni auprès de qui il a pu recueillir des informations d’une telle précision, à tel point que nous pourrions, si je l’en crois, nous rendre les yeux fermés au terme de notre voyage.
Je reste encore stupéfait devant tant de patience et d’intelligence, moi qui fus pourtant souvent confronté aux extraordinaires capacités de H., le menant infailliblement au résultat final. Bien que la démarche révélée me paraisse d’une simplicité déconcertante, je suis bien incapable de mettre bout à bout les indices lorsqu’ils apparaissent.
Jeudi 8 août 1907
Nous avons fait l’acquisition d’une petite goélette en très bon état, à un prix raisonnable. Elle se nomme l’Arlequin. Je prends véritablement conscience aujourd’hui de l’aventure dans laquelle me voici entraîné. Mon après-midi fut occupé à recruter quatre hommes d’équipage expérimentés, que nous emploierons également à transporter le matériel lorsque nous aurons touché terre. H. m’a fait part, avec une extrême précision, des critères de sélection. Je ne le savais pas versé à ce point dans l’art de la navigation, mais à l’écouter, je ne doute pas une seule seconde qu’il sache de quoi il parle.
Les marins ont pour noms : Joseph Morgan, Maurice Block, Jeck Hilmann et Johnny Bess.
Le premier est un gaillard de plus de six pieds à la musculature impressionnante. Sa force constituera un atout, mais sa vivacité d’esprit n’est visiblement pas à la hauteur de ses attributs physiques.
Le deuxième est petit, trapu, et bien plus vif d’esprit que Morgan. Ses yeux sont à peine perceptibles au travers de deux fentes entrouvertes. Il n’a pas posé de questions. La seule chose qui semble l’intéresser, c’est le jour et l’heure de notre départ, pour le reste, il a acquiescé à chacune de mes recommandations.
Hilmann est grand, mince et son visage porte les stigmates de nombreuses épreuves. Il appartient sans conteste à ces hommes que la vie n’a pas dû ménager. Son expérience répétée des longues courses nous sera d’une aide précieuse.
Bess est le plus facile à cerner. Il dit n’avoir qu’une seule envie : partir à la recherche de nouveaux horizons en gagnant sa vie. Blond et de taille moyenne, il arbore un beau sourire, qui lui a probablement déjà valu de conquérir nombre de femmes. Ses talents culinaires nous seront précieux.
Il est certes difficile de dénicher des hommes pour traverser l’océan sur un navire de cette taille, avec un équipage aussi réduit, mais je suis tout de même fier de mon recrutement. J’espère maintenant que H. n’aura rien à redire à mes choix.
Notre périple intrigue tout ce que la ville compte de journalistes, depuis que H. a refait surface. Nous n’avons pu cacher bien longtemps nos préparatifs de départ. L’affrètement d’un bateau, si modeste soit-il, nécessite de multiples démarches qui ne peuvent passer inaperçues. « Mais qu’est-ce qui peut bien faire encore courir H. et son fidèle compagnon ? » Les journaux s’en donnent à cœur joie, c’est au premier qui devinera la raison de notre voyage, puisque nous avons décidé d’un commun accord de n’en rien révéler à personne. Les spéculations vont bon train, toutes plus farfelues les unes que les autres. Personne ne comprend que deux hommes, déjà largement avancés dans leur existence, décident de se lancer dans une nouvelle aventure.
« Si ces gratte-papier savaient que tout ce qu’ils peuvent imaginer reste bien en deçà de nos projets, ils en feraient une jaunisse », m’a dit H., un sourire carnassier aux lèvres.
Samedi 10 août 1907
Je suis tout à fait conscient d’avoir fait table rase de ces dernières années, sans me soucier de ceux que je laisse. J’ai toujours été d’un égoïsme forcené lorsqu’il s’agit de partir, à croire que mon équilibre dépend essentiellement de ma liberté.
Dans l’immédiat, je n’ai pas eu le courage d’annoncer à Mary l’heure du départ. Son attitude change de jour en jour. Le temps de la séparation est proche. Elle est de plus en plus distante, mais demeure digne. Elle ne m’a jamais demandé de renoncer, elle me connaît trop bien pour savoir que cela n’aurait servi à rien. Elle essaie de se détacher de moi et je ne peux lui en vouloir.
Hier soir, avec H., nous avons retracé notre itinéraire, sur mer et sur terre. La première partie de notre voyage dépend uniquement des vents et des performances de notre embarcation. Nous avons détaillé chaque route possible en fonction des conditions météorologiques. Je n’ai plus qu’à faire confiance aux hommes que j’ai choisis, ainsi qu’à H., pour naviguer.
Lorsque nous serons arrivés à l’embouchure de l’Amazone, nous remonterons le fleuve sur plusieurs milles, puis bifurquerons au nord sur un de ses affluents, jusqu’à Chtalcatl, petit village côtier au cœur de la jungle. Alors là seulement débuteront nos recherches, au dire de H.
À cette idée, mon impatience grandit sans cesse.
Dimanche 11 août 1907
J’ai toujours cru en Dieu, sans réellement pratiquer la foi. Ce matin, je suis pourtant allé prier, comme poussé par une force irrésistible. En entrant dans l’immense église aux arcades de pierre, j’ai senti un violent frisson m’envahir. J’ai parlé. On m’a répondu. Je ne sais si les mots provenaient de l’homme sur la croix, de cette vieille femme agenouillée sur une chaise, ou encore de voix mystérieuses qui trouveraient écho entre les murs glacés et rebondiraient depuis la nuit des temps. Peut-être ai-je eu une sorte de révélation. Rien à voir avec une croyance naïve. Une forme de spiritualité me baigne, me rassure, m’effraie aussi. Pourvu qu’elle me transcende en temps utile.
Après avoir bourlingué un peu partout sur le globe, je me sens démuni, comme si mon destin ne dépendait plus de moi et de mes actes, comme s’il m’échappait pour la première fois pour s’échouer en des mains inconnues. Je serais alors le jouet de forces qui me dépassent, un simple acteur prenant connaissance d’un texte écrit par un autre.
À mon retour, j’ai longuement parlé à Mary, tenté une dernière fois de me justifier. Elle était murée dans le silence, sûrement sa façon de me congédier dignement. Nous n’avons cessé de nous éloigner ces derniers temps. Les blessures du passé ne peuvent s’effacer durablement.
À l’heure qu’il est, elle tente probablement d’oublier ces paisibles années écoulées et doit se dire que le purgatoire se situe bien aux portes de l’enfer.
C’est étrange, je ressens déjà une absence. Je ne saurais exprimer ce qui se joue en moi, mais il m’apparaît que cette souffrance sournoise me porte, qu’elle extirpe de mon corps des sensations nouvelles. Je pense à des idées que je ne peux écrire, je rêve à des situations que je ne peux vivre, fantasmes noirs, insoupçonnés. Sous peu, je me coucherai dans des draps froids.
Ce soir, je suis serein de souffrir ainsi.
Samedi 17 août 1907
En lisant le journal, j’ai découvert qu’il y aurait eu des survivants à l’expédition Lucas, deux hommes internés à l’asile de Bedlam. Je me suis empressé d’en parler à H. À ma grande stupeur, il m’a avoué avoir déjà visité à plusieurs reprises les deux marins voilà plusieurs semaines, ajoutant qu’il n’avait pas jugé utile de m’en aviser, car il n’y avait rien à en tirer. Selon le directeur de l’asile, les rescapés avaient été repêchés au beau milieu de l’océan Atlantique, sans pouvoir donner d’explication cohérente quant à leur situation, ni à ce qui s’était préalablement passé. Tous deux reclus dans une évidente folie, ils furent internés sans délai.
Alors que je me proposais de l’accompagner à l’asile pour apporter mon regard de praticien, H. me dit sur un ton péremptoire que nous avions mieux à faire que de perdre notre temps avec des fous.
Dimanche 18 août 1907
Il ne sera pas dit que j’obéis aveuglément. J’ai décidé, hier en fin d’après-midi, de me rendre seul à Bedlam.
Le Dr Croft, responsable de l’établissement, m’a reçu avec une extrême courtoisie. Avant de me permettre de visiter ses patients, il a détaillé leur état clinique, puis m’a conduit en personne à ce qui ressemblait plus à une cellule de prison qu’à une chambre d’hôpital. J’ai vu bien des cas exceptionnels lors de ma pratique de la médecine, mais le comportement des deux hommes fit voler en éclats tous mes repères, comme si l’expression de leur humanité avait désormais quitté leurs corps. L’un d’eux avait d’ailleurs cessé toute forme de communication et restait prostré des journées entières à sourire béatement. Le second sortit immédiatement de sa torpeur quand j’évoquai le nom de Lucas.
— Vous faisiez donc partie de l’expédition Lucas ?
— Oui, me répondit le marin, comme s’il assénait une hache sur un billot.
— Qu’est-il arrivé à Lucas et aux autres membres de l’expédition ?
— Pas supporté… non… pas pu supporter.
— Qu’est-ce qu’ils n’ont pu supporter ?
— La lumière…
— Quelle lumière ?
Il me fixait béatement.
— Pour l’amour du ciel, qu’avez-vous vu ?
— Faites le chemin, allez au-devant d’elle si vous voulez savoir, tout comme je l’ai fait… Peut-être que notre bon docteur peut aussi vous y aider…
Croft me regarda d’un air dubitatif et leva les yeux vers le plafond pour signifier toute l’incohérence des propos du marin. Ce dernier n’ajouta rien. Il tourna le visage vers la petite lucarne crasseuse. Un sourire éclaira son visage, puis il se mit à parler, comme s’il dialoguait avec un être invisible. Les mots qu’il prononça alors n’avaient aucune signification pour moi, une sorte de dialecte primitif composé de sons gutturaux.
J’ai fait part à H. de ma visite aux deux pensionnaires de l’asile. Après un bref excès de colère, il parvint à se contenir et arbora un masque imperturbable. Il ne fait aucun doute pour lui que ces hommes sont fous et qu’il ne faut prêter aucun crédit à leurs dires. Si tel était le cas, je ne comprends pas pourquoi il s’est rendu plusieurs fois à leur chevet. J’attendrai pour aborder à nouveau le sujet avec lui.
Jeudi 22 août 1907
Le Dr Croft vient de me faire parvenir un télégramme mentionnant la mort des marins, pensionnaires de l’asile. Ils seraient décédés hier, dans la soirée, tous les deux à la même heure. Il semblerait qu’ils aient succombé à un brusque arrêt du cœur suite à une violente crise de démence, alors que, jusqu’à présent, ils paraissaient en parfaite santé physique.
Je me rendrai à la clinique cet après-midi.
Une fois arrivé à l’asile, le Dr Croft me rapporta qu’un infirmier avait découvert les marins allongés sur leur lit, mains jointes, les yeux révulsés, un mince filet d’écume blanchâtre entre les lèvres. Je demandai si je pouvais voir les corps. Il eut un instant d’hésitation avant de m’y autoriser. Un privilège uniquement dû à mes états de service, précisa-t-il.
Nous marchâmes le long de couloirs mal éclairés aux allures d’antichambre, où régnait déjà la mort. Quelques gouttes d’eau suintaient de tuyaux pris par la rouille, semblables à des perles de sang s’échappant d’un corps blessé. Nous nous arrêtâmes bientôt devant une lourde porte métallique. Croft l’ouvrit à l’aide d’une clé, puis nous débouchâmes dans une vaste pièce sombre et glaciale, encadrée de paillasses carrelées, sur lesquelles je devinai les corps des anciens marins, ensevelis sous un linge blanc. Croft retira les draps, dans un mouvement dépourvu d’affect.
Seigneur, je n’avais jamais rien vu de pareil. Les deux hommes étaient méconnaissables. Leurs yeux étaient réduits à des trous béants, leur visage était lacéré en maints endroits et leur crâne était entièrement chauve. Je demandai à Croft ce qui leur était arrivé. Il m’assura qu’il n’en savait rien. L’observation des cadavres ne m’en apprit pas plus. Avant de quitter la morgue, je les regardai une dernière fois, comme pour fixer à jamais leur image et en stigmatiser le souvenir.
Je donnerais cher pour savoir ce qui s’est passé après mon départ.
Dès mon retour chez H., je lui fis part du singulier événement. Il me rétorqua froidement que les deux hommes étaient déjà privés de vie depuis bien longtemps. Je protestai vivement, affirmant qu’il s’agissait d’êtres humains. Il se ravisa alors et me fit excuse de sa remarque déplacée. Il se dit trop accaparé par les préparatifs pour laisser une quelconque nouvelle le perturber. Il me demanda des détails, mais je vis bien qu’il n’écoutait pas vraiment. Que H. appréhende la mort de deux hommes avec si peu de considération, eussent-ils perdu la raison, me perturbe et m’interroge sur la nature du sang qui coule dans ses veines. Je le quittai sans délai pour tenter de remettre un peu d’ordre dans mes pensées.
Vendredi 23 août 1907
H. a reçu un par un les hommes d’équipage pour leur expliquer dans le détail leurs rôles respectifs, sans pour autant leur révéler notre destination finale. Ils pensent faire partie d’une expédition ethnographique devant les conduire quelque part en Amérique du Sud.
Pendant ce temps, je m’étais réfugié dans la cale afin de terminer l’inventaire des vivres, de l’eau et du matériel nécessaires.
Tout est en ordre, nous pourrons appareiller dès demain. En remontant sur le pont, sachant H. encore occupé avec les marins, je ne pus résister à la tentation d’entrer dans sa cabine. J’aperçus une multitude de cartes et de livres entassés sur un bureau. Un morceau de papier annoté de la main de H. surnageait du fatras. Je le lus attentivement. Il était fait mention d’un groupe de cent vingt cathares qui auraient échappé à l’Inquisition. L’Église pensait s’en être définitivement débarrassée au e XIV siècle, mais, selon une légende, ces cent vingt prêtres, surnommés les Parfaits, auraient suivi Christophe Colomb pour traverser l’Atlantique et ensuite gagner l’Amérique du Sud, emportant avec eux une partie de leur trésor. Je ne m’attardai pas plus longtemps, de peur d’être surpris. Si H. a pris la peine de recopier ces notes, c’est qu’elles doivent avoir une importance. Surprenant qu’il ne m’en ait pas parlé, tout comme des survivants. Pour autant, j’imagine mal H. partir à la poursuite d’un trésor. Il faudra que j’aborde le sujet de façon fortuite, afin qu’il ne soupçonne pas que j’ai fouillé dans ses affaires.
Je sais qu’il me sera impossible de trouver cette nuit le sommeil. Je forcerai mes rêves vers ces immensités vierges, vers ces méandres liquides imprégnés de dangers et de mystères, vers ces doigts millénaires tendus jusqu’au ciel, comme pour m’accueillir. Il est probable que je me fais des idées sur ce royaume, qu’elles sont en partie fausses, mais qu’importe, je ne peux m’empêcher de laisser aller mon imagination.
Mes forces m’abandonnent, je me sens privé de toute défense, prisonnier d’un corps qui ne veut plus bouger et même mon souffle ne parvient plus qu’à froisser la flamme. Sur le point de plonger dans l’obscurité, la seule image qui m’apparaît est celle de deux visages massacrés.
Samedi 24 août 1907
Premier jour à bord de l’Arlequin.
Nous avons finalement appareillé vers 16 heures, après avoir réglé des détails de dernière minute. Le temps est maussade. Mary n’est pas venue me saluer.
Une multitude de curieux s’est agglutinée sur les docks de Limehouse, pensant nous extirper des réponses, croyant sans doute que nous aurions la faiblesse de les contenter. Je n’ai fait aucun signe de la main, J’ai remonté mon col pour atténuer les cris parvenant jusqu’à moi. Je quitte cette civilisation sans regret, si ce n’est celui de ne pas apercevoir une dernière fois Mary.
H. ne s’est pas montré sur le pont durant la manœuvre d’appareillage. Il était dans la cale, probablement en train d’étudier quelque document.
Dimanche 25 août 1907
Nous avons passé Douvres, escortés par la sirène d’un navire au ventre d’acier. L’Arlequin tient merveilleusement la mer. À l’heure où je consigne ces mots, le roulis ne me gêne en rien. Je dois avouer avoir eu un pincement au cœur lorsque j’ai vu les maisons du port, les bateaux, puis la colline disparaître. Ce trait de craie que mes yeux s’obstinent à vouloir encore distinguer malgré la distance s’estompe déjà. Une brume l’enveloppe. La brume enveloppe tout.
J’ai eu une longue conversation avec mon vieil ami. Nous mettons cap à l’ouest, avant de prendre plein sud, en direction des côtes françaises. La route la plus sûre. H. songe déjà à ménager l’Arlequin. N’ayant aucune expérience dans ce domaine, je me contente de lui faire une entière confiance. Nous n’en sommes qu’au commencement de notre périple.
Mardi 27 août 1907
Rien à signaler. Nous filons à seize nœuds de moyenne. Le moral est bon. Notre embarcation nous donne pleinement satisfaction, ses performances sont toujours excellentes. Si nous continuons à ce rythme, nous serons bien vite en vue des côtes brésiliennes.
H. se félicite d’avoir emporté une voilure supplémentaire, car effectivement, à y regarder de près, l’actuelle semble avoir beaucoup souffert lors de précédentes courses. Les marins ne rechignent pas à la tâche. En cet instant, ils entonnent une chanson pour se donner du cœur à l’ouvrage, au rythme du vent dans la mâture et de la houle s’écrasant sur la coque, composant ainsi une symphonie pour cordages : « Souquez ferme, les gars, et toujours haut les cœurs… », dit en substance la chanson.
Depuis notre départ, H. n’a plus adressé la parole à l’équipage. Il passe inévitablement par moi pour transmettre ses directives. J’avoue ne pas comprendre son attitude. Il faudra que je lui demande les raisons d’un tel comportement.
J’ai assisté à une vision étonnante lorsque j’étais à la barre en compagnie de Block. Les nuages défilaient à une vitesse folle, prenant l’Arlequin de vitesse. Ils convergeaient vers l’horizon comme pour se jeter dans un gouffre sans fond, un cimetière de nuages. On dirait qu’ils nous ouvrent la voie, vers cette lumière qui m’obsède. Est-ce celle dont m’a parlé le survivant à Bedlam ? La lumière des fous.
Vendredi 30 août 1907
Nous gardons le cap, la mer est relativement forte. Même si nous sommes encore loin, je sens une présence grossir chaque jour un peu plus en moi.
Depuis notre départ, nous sommes escortés par un couple de goélands. Ils demeurent le plus souvent perchés sur les mâts, tels deux anges blancs, attendant de fondre sur une proie.
En descendant me reposer dans ma cabine, j’ai surpris H. quittant la sienne précipitamment, en proie à une agitation inhabituelle. Comme je lui demandais ce qu’il avait, il remonta sur le pont sans même daigner me répondre. J’en viens à me dire que je ne suis qu’un instrument entre ses mains. À y réfléchir, je sais fort peu de chose sur lui.
Les hommes me questionnent parfois. Mon discours ne change pas quant aux raisons de notre voyage. Je les sens perturbés par l’attitude de H.
Chaque soir, je me surprends à prier, cela ne m’était plus arrivé depuis ma visite dans l’église. Je m’agenouille et je parle de moi, de mon but, cette mission dont je ne sais pas grand-chose. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on m’a appris, c’est profond, parfois sensuel, comme si tout prenait un sens dans mon esprit et dans ma chair.
Lundi 2 septembre 1907
Nous avons passé notre deuxième dimanche à bord.
Ce matin, un marin a entonné un Sanctus Benedictus, avec une ferveur étonnante empreinte d’inquiétude.
Les vents nous sont favorables, le moral est bon. Nous venons de longer une côte. Il s’agit de l’île de Madère. H. veut bénéficier au mieux des vents dominants, avant de mettre cap à l’ouest. Mes questions de profane ont paru l’agacer, puis il changea d’attitude, pour détailler notre route, dans un élan qui n’avait rien de naturel. Je ne comprends pas ce revirement.
Depuis que j’ai surpris H. vendredi, il se fait plus distant, comme s’il avait quelque chose à me cacher. J’ai tenté d’aborder d’autres sujets que notre voyage, mon passé, son passé, notre rencontre. Il donna le change, sans jamais parler vraiment de lui, puis fit semblant de m’écouter.
Je me souviens des mots de Mary à son propos : « Lorsqu’il vous regarde avec insistance, il semble vous transpercer, puiser en vous une nourriture dont lui seul peut se repaître et toute résistance est inutile. » Elle n’était jamais aussi distante avec moi que lorsque nous étions tous les trois ensemble, comme si la présence de mon ami la troublait au plus haut point.
J’avais d’abord pris cela pour de la jalousie, car je dois bien avouer l’avoir souvent délaissée pour rejoindre H. Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûr. À croire que les femmes ressentent les choses bien avant les hommes, plus de choses aussi.
Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie alors déjà bien entamée ? Est-ce le fruit du hasard ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder.
Ce matin, j’ai eu une conversation avec Bess. Il se dit surpris de n’avoir encore aperçu aucun poisson à proximité du bateau, comme si l’océan était une outre privée de vie. Je n’ai rien remarqué. Je vais mieux observer.
Dans l’après-midi, les hommes ont entrepris un nettoyage méthodique du pont. J’ai posé mon journal pour les épauler, sans me soucier d’un rang qui n’a plus lieu d’être en haute mer. Ils ont accepté mon aide de bonne grâce, avec le sourire, pendant que j’imaginai H. courbé sur ses cartes marines.
Désormais, la mer est plate comme une galette, pas l’ombre d’une brise, pas le moindre mouvement, à part les éclats de lumière qui scintillent à la surface.
Mercredi 4 septembre 1907
La mer est toujours aussi calme. Nous faisons du surplace sous un soleil brûlant. Le couple de goélands nous a abandonnés depuis longtemps.
Dans la matinée, en croisant un troupeau de baleines, nous avons été témoins d’un événement extraordinaire. Je n’avais jamais vu auparavant de telles créatures majestueuses, ondulant au rythme d’une musique secrète. L’une d’elles vint jusqu’à toucher notre embarcation. Elle aurait pu la soulever comme une coquille de noix si elle avait voulu. Un jet d’eau discontinu sortait de son opercule et diffusait une fine bruine. Sa peau, presque blanche, était couverte de coquillages, d’algues et de lésions diverses. Elle ressemblait à un fantôme. Je pensai à Moby Dick et au capitaine Achab. Tout comme dans le livre de Hermann Melville, la taille gigantesque du Léviathan lui donnait une allure monstrueuse, et je bénis le Seigneur de ne jamais être confronté à une telle créature lors d’un combat à mort.
Durant cette rencontre, un profond silence régnait à bord. Nous demeurâmes figés, tellement impressionnés, surtout lorsque l’animal s’immobilisa à quelques encablures de la coque, pour n’en plus bouger durant d’interminables minutes. Le reste du troupeau se tenait à bonne distance. Puis, enfin, la baleine blanche rejoignit lentement ses congénères. En l’observant s’éloigner, je ne pouvais imaginer comment un équipage entier, fût-il déterminé et aguerri, puisse jamais en venir à bout. Nous la regardâmes glisser à la surface de l’eau, s’enfoncer, puis réapparaître à intervalles réguliers, telle une aiguille de nacre s’incrustant à jamais dans le tissu de nos rêves.
Il me faut consigner un autre fait des plus étranges. Le temps que le mammifère nous accompagna, H. demeura sur le pont, appuyé au bastingage, comme hypnotisé par l’apparition. Ses bras pendaient dans le vide. Je distinguais l’œil gauche de la baleine fixant mon compagnon et si je n’étais pas un homme pragmatique et raisonnable, j’aurais juré que ces deux-là se parlaient, qu’ils conversaient dans un dialecte muet, compréhensible d’eux seuls. Tout à coup, H. se recula et se dirigea vers la cale, visiblement exténué, puis l’animal s’en alla retrouver le reste du troupeau.
Depuis, les hommes sont nerveux, ils parlent de signes, de superstitions de marins, rapportant que quiconque croiserait la route de la baleine blanche serait condamné à mourir.
Vendredi 6 septembre 1907
Le vent ne se décide toujours pas à souffler. La chaleur nous écrase, nous anéantit. Depuis notre rencontre avec les baleines, nous n’avons plus décelé de signe de vie aquatique. Nos lignes n’ont pas reçu la plus petite touche. Ce n’est pas aujourd’hui que nous pourrons améliorer l’ordinaire.
La décision est sûrement prématurée et excessive, mais ne sachant si ce temps va persister, j’ai décidé de rationner l’eau, après en avoir informé H. Il approuva cette sage précaution, ajoutant d’un air soucieux que notre situation pouvait encore se dégrader si les vents continuaient de nous fuir.
H. n’est plus apparu de la journée. La cale est pourtant une fournaise.
Lundi 9 septembre 1907
Chaleur écrasante, aucun nuage annonciateur de pluie à l’horizon.
Nous guettons la moindre brise, tournant autour du pont à la recherche de cette ombre qui s’obstine à nous fuir.
L’océan et le ciel semblent séparés par une épaisse couche mouvante de gaz, dans laquelle l’horizon se dissout. Parfois, la fumée d’un cargo apparaît au loin, entretenant un court instant l’illusion d’un véritable nuage.
Jeudi 12 septembre 1907
Rien à signaler, à part le soleil, la chaleur.
La nuit, seule, nous permet de prendre quelque repos. Alors, allongés sur le pont, nous tentons de profiter d’un peu de fraîcheur.
H. a reparu dans la soirée. Il m’a expliqué que nous sommes à la jonction des alizés du nord-est et du sud-est, ce qui explique cette zone de calme à l’approche de l’équateur. L’explication n’est guère rassurante.
Dimanche 15 septembre 1907
Toujours pas de vent, ni de nuages, le soleil, seulement, au-dessus de nous. On dirait qu’il stagne le plus longtemps possible à notre verticale. Il n’y a pas de matin ni d’après-midi, simplement la lumière, la chaleur qui nous épuise et nous brûle la chair.
J’étais assoupi à l’ombre du bastingage, lorsque je fus réveillé par des cris. Je me redressai vivement pour assister à un spectacle extraordinaire. Les marins se démenaient en tous sens. Au premier abord, je ne distinguai pas ce qu’ils tentaient d’attraper au vol. Ce fut lorsque je vis un poisson assommé, gisant sur le pont, que je compris en quoi consistait cette pêche miraculeuse. Des dizaines de poissons volants émergeant de la surface, tels des diables sortant d’une boîte. Je me précipitai alors pour me joindre aux hommes et les aider dans leur récolte, sous le regard impassible de H.
À l’heure qu’il est, Bess prépare ce don du ciel. Avec les talents culinaires que nous lui connaissons.
Mardi 17 septembre 1907
Rien ne change du côté des éléments. Notre coque de noix est une véritable fournaise. Chaque mouvement nous épuise, malgré les bienfaits occasionnés par notre pêche d’il y a deux jours. Je n’aurais jamais cru qu’il puisse faire aussi chaud en septembre dans cette partie du globe. H. est resté sur le pont tout l’après-midi, à fixer l’horizon. J’ai ainsi pu l’observer longuement. On dirait que cette canicule lui est indifférente. Malgré la chaleur, il ne sue pas. De plus, il ne porte aucun stigmate de fatigue. J’en viens encore à me demander quel sang gonfle ses veines.
La vue de plusieurs goélands entretient l’espoir d’une terre proche où nous pourrions nous reposer et boire autre chose qu’une eau croupie et chaude. J’ai distribué quelques fruits secs et de l’eau aux marins. Block et Morgan n’ont rien voulu avaler de solide. Ils se plaignent de maux de ventre.
H. est venu me voir dans la soirée. Il paraissait serein. Avant de parler, il posa la main sur mon épaule : « Mon ami, tout va rentrer dans l’ordre. Nous sommes tous éprouvés, mais il nous faut résister encore un peu. Demain, il va pleuvoir, le vent soufflera à nouveau et nous poussera irrésistiblement vers notre but. Il ne peut en être autrement. » Il ne peut en être autrement, ces mots dans sa bouche avaient une intonation particulière, comme s’il lançait un ordre en direction du ciel, un ordre ne pouvant souffrir aucune contestation.
À l’heure qu’il est, la sueur m’empêche de tenir fermement la plume et les caractères que je trace s’échappent souvent de leur cadre habituel pour former des signes illisibles. Le soleil me vide peu à peu de ma substance vitale, liquide poisseux qui glisse et s’évapore.
Je voudrais la terre sous mes pieds, pas ces lames de bois chauffées à blanc. Je voudrais les lourds nuages au-dessus de Londres, pas cette voile rapiécée, qui tente vainement de masquer le bleu terrifiant du ciel. Je voudrais le bruit entêtant de la ville, pas ce silence oppressant. Je voudrais sentir grouiller la vie autour de moi. Je voudrais toucher de ma main des fronts enfiévrés, pas cette peau flétrie qui n’appartient qu’à moi.
Je me suis endormi quelques minutes. Mary m’est apparue dans mon sommeil. À mon réveil, je me suis demandé un court instant si tout cela n’était pas un rêve : l’existence de Mary, celle de H., notre aventure ; mais lorsque j’ouvris les yeux, j’étais toujours assis contre le mât. Le vent s’était levé, séchant la sueur sur mon visage, et j’entendis alors crépiter des gouttes d’eau sur le pont. Il ne peut en être autrement.
Mercredi 18 septembre 1907
Notre répit fut de courte durée. Nous avions à peine profité des bienfaits du vent et de la pluie qu’une violente tempête s’abattait sur nous. La mer se creusa de sillons, surmontés de cordillères mouvantes parcourues d’écume, ressemblant à l’échine d’un dragon. Sans le moindre signe de panique, les hommes amenèrent les voiles et je les aidai à arrimer solidement tout objet susceptible de se transformer en projectile. Dès que nous eûmes terminé, nous nous empressâmes de regagner l’abri de la cale, espérant que le calme revienne au plus vite. Je restai avec les hommes, chacun reclus dans ses pensées. Seul Hilmann sortit une petite bible, qu’il se mit à lire malgré le roulis.
Pour l’heure, les éléments se sont enfin calmés. L’Arlequin a tenu bon et vogue sur une mer apaisée. H. n’a pas reparu depuis le début de la tempête. Je suis descendu pour l’informer que tout allait bien, le découvrant penché sur une carte, visiblement préoccupé. Il n’eut pas l’air d’écouter mes paroles rassurantes.
Vendredi 20 septembre 1907
Je fus réveillé à l’aube par des cris. En me précipitant sur le pont, je découvris que Block désignait un groupe de mouettes dans le ciel, nous assurant la proximité d’une terre. H. était déjà à la manœuvre, attentif au vol des oiseaux. En fin de matinée, nous aperçûmes enfin une petite île émergeant de son écrin bleuté. Nous contournâmes l’île par tribord, cherchant l’endroit le plus accessible. H. demanda aux marins de sonder, afin de nous approcher au plus près d’une plage.
Notre joie fut tempérée à la vue d’un navire au mouillage. La présence d’oiseaux posés sur le mât et le bastingage indiquait à coup sûr qu’il n’y avait personne à bord. H. se dirigea vers le bateau, jusqu’à ce que nous puissions lire le nom gravé sur la coque : Black Warrior, le navire de John Lucas. Passé un moment de stupeur, nous jetâmes l’ancre, puis mîmes la chaloupe à l’eau, pour aller voir de quoi il retournait à bord.
Comme je l’avais escompté, le navire était désert. Nulle trace de combat sur le pont. Trois chaloupes étaient échouées sur la plage à quelques centaines de mètres. On dirait que les marins ont rejoint l’île et ne sont pas revenus. Les coquillages fixés à la coque attestent que le navire est immobilisé depuis longtemps. Il y avait cinq chaloupes à bord, la sixième manquante doit être celle dans laquelle les survivants de Bedlam furent recueillis.
En descendant dans la cabine du capitaine, je ne trouvais aucun document de nature à me renseigner quant aux événements survenus. Tout avait l’air à sa place. Je ne pense décidément pas que l’on ait quitté le navire à la hâte. Lorsque je questionnai H., il n’eut aucune explication à donner, ou ne voulut rien m’en dire, même si j’imagine que son cerveau échafaudait déjà le scénario le plus plausible.
En cet instant, j’écris assis sur le sable, face aux deux navires posés sur l’océan. Après une inspection de la plage, mis à part les chaloupes, nous ne découvrîmes nulle trace humaine. Je me demande ce qu’ont pu devenir Lucas et les autres membres de son équipage. Il m’est avis que cette île recèle bien autre chose que la végétation luxuriante offerte à mes yeux. Je crois de moins en moins que seul le hasard nous ait menés ici, comme si une puissante volonté nous poussait, sans que nous puissions infléchir la direction, et que cette volonté se résume en une initiale.
Samedi 21 septembre 1907
Nous avons repéré une clairière à un demi-mille de la plage, proche d’un ruisseau qui nous permit de nous abreuver d’eau fraîche. Hilmann et Bess sont partis chasser. La pensée d’une viande rôtie me fait déjà saliver. De toute façon, même s’ils rentraient bredouilles, la plage regorge de coquillages appétissants. Nous avons passé la nuit à bord de l’Arlequin, il en sera ainsi tant que nous ne sommes pas certains d’être en sécurité à terre.
Dimanche 22 septembre 1907
Deuxième jour sur l’île.
Quel merveilleux paradis. Les marins ont abattu deux gros oiseaux. Des ailes de petite taille leur interdisent le vol, il a été ainsi aisé de les tuer. Leur chair est excellente quoiqu’un peu grasse. Les hommes n’ont pas rencontré âme qui vive durant leur traque du gibier.
H. semble préoccupé. Il quitta notre campement en début d’après-midi, prétextant une exploration minutieuse de l’île. Je me proposai de me joindre à lui, mais il refusa vivement quand j’insistai. Son attitude me désarma à tel point que je ne pus demander les raisons de son refus. Il sera bien temps de revenir à la charge.
Dans la soirée, Block souhaita que je lui accorde une ration supplémentaire de rhum pour atténuer sa douleur. Il m’avoua avoir été blessé lors de la tempête, sans rien en dire. Il releva sa manche de chemise et déroula un bandage de fortune, révélant un avant-bras enflammé autour d’une vilaine coupure de laquelle suintait de la lymphe. Je lui fis un cataplasme alcoolisé et un pansement plus approprié que le morceau de toile qu’il portait jusqu’alors, puis lui octroyai volontiers une rasade de rhum. Je l’exemptai de toute corvée et lui ordonnai de se reposer. Je m’inquiète de l’évolution possible de sa blessure, ayant eu par le passé l’occasion de constater la vitesse à laquelle une infection se propage en milieu chaud et humide. Il parut trouver plus de réconfort dans l’alcool que dans mes mots se voulant rassurants.
En attendant le retour de H., je passai l’après-midi à m’assoupir et à me réveiller brusquement. Il rentra dans la soirée, pleinement satisfait des ressources de l’île. Il augure qu’elle nous fournira généreusement en tout. Son enthousiasme contrastait avec la nervosité affichée à son départ. Il a découvert un piton rocheux, sur lequel niche une colonie d’oiseaux marins. Il affirme qu’il s’agit de puffins majeurs. Il a rempli un sac d’œufs, dont nous allons pouvoir nous délecter. Il m’expliqua qu’une fois arrivé au sommet du promontoire il put embrasser du regard la totalité de l’île. Selon ses estimations, elle ne fait guère plus de trois milles de large et dix de long. Il est désormais certain qu’elle est inhabitée. L’équipage du Black Warrior s’est littéralement évaporé. J’informai H. de la blessure de Block. Il accueillit la nouvelle avec circonspection, sans pour autant faire de commentaires.
Désormais, le soleil est presque entièrement enfoncé dans l’océan. Je plisse les yeux afin de tracer cette suite de mots dont je mesure peu à peu l’importance. Ils me parviennent comme une offrande sans raison, ils m’appartiennent sans condition.
Les hommes ont allumé un feu pour faire cuire la récolte de H. Nous regagnerons ensuite l’Arlequin. Je n’en ai pas encore parlé à H., mais je crois que ce sera notre dernière nuit à bord.
Mercredi 25 septembre 1907
Nous avons installé un campement sur la plage, et construit une paillote pour nous abriter. Block y passe le plus clair de son temps allongé. Malgré les soins que je lui prodigue, l’état de la blessure empire.
H. part chaque jour en excursion et revient, le sac empli d’échantillons végétaux, qu’il me détaille ensuite. Je ne lui connaissais pas ces talents de botaniste, encore un champ de connaissances qu’il a exploré.
Je reprends la plume en fin de journée. J’ai secrètement suivi H. lors de son dernier périple. J’attendis qu’il prenne de l’avance, puis m’engageai à sa poursuite dans le dédale végétal. Les cris incessants d’animaux invisibles donnaient à la forêt l’aspect d’un château hanté. Au fil de ma progression, la végétation devenait de plus en plus inextricable, et la lumière parvenait à grand-peine à se frayer un chemin jusqu’à moi. H. marchait à vive allure. J’étais concentré à ne pas le perdre de vue tout en demeurant à distance respectable. À aucun moment je ne le vis se baisser pour collecter une plante.