À l'oeil
Chroniques du bon sens
I
Chronique estivale
Si vous me voyiez en ce moment, vous ne pourriez pas vous empêcher de rire. Moi-même, quand je me regarde devant mon armoire à glace, je ne peux pas m’empêcher de rire et c’est à peine si je me reconnais.
Imaginez-vous que je suis entièrement habillé comme un gommeux à la mode. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, ça ne me va pas plus mal qu’à un autre.
J’ai un complet en flanelle blanche qui est un petit bijou. Pas de gilet naturellement.
Une grande ceinture de soie écossaise me drape agréablement la bedaine.
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Quant à ma chemise bleu pâle et ma cravate verte, c’est à se mettre à genoux devant.
Des souliers jaunes et un petit canotier de paille anglaise complètent mon accoutrement, les souliers par en bas, le canotier par en haut.
Bien entendu, j’ai modifié l’économie de ma chevelure et de ma barbe de façon à être bien d’ensemble avec ma nouvelle tenue.
Je porte mes cheveux longs maintenant, séparés par une raie sur le côté, et me tombant sur les joues, comme j’ai vu faire à un jeune poète anglais qui demeure à Honfleur et qui a beaucoup de succès auprès des femmes.
Il est vrai que le jeune poète anglais est blond et que, moi, je suis poivre et sel (presque pas de poivre). Mais, qu’importe ? Si vous croyez que les femmes font attention à l’âge des gens, vous vous trompez étrangement.
Ainsi, moi qui vous parle, j’ai bien plus de succès auprès du beau sexe que je n’en ai jamais eu.
J’oubliais de vous dire que j’ai remplacé mes
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lunettes par un monocle. Ça me donne un petit air polisson qui me va à merveille.
Un petit jonc de chez Verdier, des gants en peau de chien, ma toilette au cosmydor, au délicieux cosmydor, et à nous les femmes du monde !
Mon Dieu, que j’en ai vu de jolies petites femmes, tous ces jours-ci !
À Trouville, pendant la semaine des courses, on ne les comptait plus. Il y en avait ! Il y en avait ! Ah ! mes amis !
De Trouville, je suis allé au Havre, malgré le choléra qui règne en maître dans la ville de François Ier.
On n’a pas l’air, d’ailleurs, de se faire plus de bile que cela. Il me semble même que Havrais et Havraises aient redoublé de gaieté depuis l’invasion du terrible fléau.
On boit ferme surtout, probablement dans l’espoir de noyer les bacilles.
Moi qui ne suis pas très habitué à absorber de nombreux breuvages, je vous avouerai que la tête
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m’a souvent tourné après quelques absorptions de bitters et de cocktails.
Car tous ces messieurs sont fort amateurs de cocktail qui est une sorte de boisson américaine fort agréable au goût, mais traîtresse en diable.
Lundi dernier, je m’étais levé un peu de bonne heure et j’avais rencontré dans la rue de Paris mon ami Denis Guillot, un jeune homme charmant, conseiller municipal et général du pays.
Ce Denis Guillot, je le connais depuis longtemps ; il est même, je crois, un peu parent de ma femme.
Nous entrons dans un petit café anglais, nous buvons un cocktail, nous buvons deux cocktails, nous buvons trois cocktails, et puis, sans m’en apercevoir, me voilà rond comme la justice.
Ah ! ce que j’en ai fait et dit des bêtises ce jour-là ! Car, bien entendu, ma gaieté a duré jusqu’au soir, soigneusement entretenue par de nouveaux cocktails.
Je m’en allais par les rues, la main dans la
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poche, faisant tournoyer ma canne à la façon des gandins, et fort occupé à rajuster mon monocle qui tombait à chaque instant.
Le soir, après dîner, j’ai fait tant de scandale que les agents sont arrivés et m’ont conduit au poste.
Quand j’ai décliné mon nom, la chose a failli mal tourner.
– Vous ? Francisque Sarcey ? s’est écrié le brigadier. Pour qui me prenez-vous donc, de croire que nous allons ajouter foi à de telles bourdes ? M. Sarcey est un homme de bon sens qui ne saurait se mettre dans des états pareils.
Il fallut l’intervention de mon aimable confrère M. Fenoux, le brillant élève du Conservatoire, pour me faire relâcher.
Je commençais à ne plus rire.
Extrêmement fatigué, j’ai pris, le lendemain, le bateau de Honfleur et me suis installé à l’hôtel de la Renaissance, sur la côte de Grâce, où je me trouve, ma foi, fort bien.
Le patron, M. Douard, est un homme très
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gentil, très au courant d’une foule de questions qui ne passionnent pas, d’ordinaire, les aubergistes.
Sa maison, qui est autant une ferme qu’un hôtel, offre aux Parisiens fatigués le recueillement et le repos dont ils ont tant besoin.
De curieuses collections ajoutent un intérêt puissant à cette installation.
Le seul point noir, c’est un album, un terrible album sur lequel les visiteurs sont tenus d’écrire quelques lignes, ou de tracer quelque croquis, selon qu’ils sont littérateurs ou dessinateurs.
Voulez-vous savoir ce que j’ai écrit, moi ?
Eh bien ! j’ai écrit des vers. Et, pour répondre au défi de mon ami Allais, j’ai composé des vers holorimes, c’est-à-dire qui riment d’un bout à l’autre.
Les voici :
Alphonse Allais de l’âme erre et se f... à l’eau.
Ah ! l’ fond salé de la mer ! Hé ! ce fou ! Hallo !
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Car il faut vous dire que, la semaine dernière, ce pauvre Allais, apprenant que sa maîtresse le trompait avec un architecte, a tenté de se noyer.
Heureusement j’étais là.
N’écoutant que mon courage, j’ai poussé des cris perçants et un pêcheur a sauvé notre pauvre ami.
Pourvu qu’il ne recommence plus !
Francisque SARCEY.
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