À l'oeil

Alphonse Allais · Chapitre 23 sur 46

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À l'oeil

Chronique hygiénique

II

 

 

L’autre matin, quand j’ai mis le nez à ma fenêtre comme je fais chaque matin, le temps m’a semblé beau. Alors j’ai mis mon pantalon clair et ma jaquette en alpaga. Et puis, en route pour la promenade.

Ma bonne petite promenade dans la campagne dès le matin, il n’y a rien comme cela pour vous remettre le tempérament.

Ça vous éclaircit les idées et ça vous ouvre l’appétit.

Ah ! l’appétit, mes enfants, le voilà le premier des biens !

J’ai toujours eu ce qu’on appelle un joli coup de fourchette.

Quand j’étais jeune, j’aurais mangé des tas de

 

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cailloux, et, encore maintenant, je ne m’en tire pas mal.

Je fais en matière de mangeailles des prouesses que bien des jeunes gens de maintenant ne feraient pas.

Tenez, pas plus tard que l’été dernier, il m’est arrivé une aventure que j’ai tenue secrète jusqu’à présent, mais que je me décide à raconter pour ne pas mystifier trop longtemps de braves garçons que j’aime bien.

Je me trouvais à Trouville, installé dans la Villa des Cèdres de mon jeune ami Gandillot, dont les Femmes Collantes marchent allègrement vers leur cinq centième représentation.

Dire que j’ai été le seul ou à peu près, dans la presse, à prédire le gros succès de cette comédie !

Ce n’est pas que je sois plus malin que les autres, mais j’ai du flair, et, tout de suite, je vois si un auteur a le sens du théâtre. On a beau me blaguer mais c’est comme ça.

Donc, cet été, je me trouvais chez Gandillot.

Je n’étais pas le seul invité.

 

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Il y avait Alfred Capus, un charmant chroniqueur doublé d’un homme parfaitement élevé. Montjoyeux, le délicat auteur des Femmes de Paris.

Il y avait Henry Fouquier, que voilà député de Barcelonnette, maintenant ; Coquelin Cadet, lequel, entre parenthèses, se trouve, en ce moment, à la tête d’une bonne amie bien ravissante.

C’était le matin, tous ces messieurs se baignaient dans la mer.

Moi, je prends des bains d’eau chaude dans des baignoires mais je n’aime pas les bains de mer.

J’étais donc resté seul à la villa et j’écrivais quelques lettres.

Il montait une si bonne odeur de la cuisine que je descendis y jeter un coup d’œil.

L’excellente cuisinière de Gandillot préparait des œufs farcis.

Connaissez-vous les œufs farcis ? C’est excellent.

 

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Vous faites durcir vos œufs, vous les coupez en long et vous retirez le jaune. À ce jaune, vous ajoutez de la viande hachée menu, du persil, du cerfeuil, etc. ; vous faites une farce que vous mettez à la place du jaune. Vous faites ensuite mijoter le tout dans un plat couvert sur un feu doux.

Je le répète : c’est exquis.

Pendant que la cuisinière allait mettre mes lettres à la poste, je ne fis qu’une bouchée des deux douzaines d’œufs farcis ; j’essuyai le plat avec mon mouchoir de poche et je remis le plat dans le buffet.

Quand la cuisinière rentra, vous entendez ses cris d’ici : « Mes œufs farcis ! Mes œufs farcis ! »

Justement, les convives arrivaient très affamés.

Moi, en moi-même, je me tordais.

On chercha les œufs farcis partout, excepté, bien entendu, à l’endroit où ils étaient.

Ah ! je me suis bien amusé, ce jour-là !

La cuisinière faillit en faire une maladie.

 

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Je dois ajouter que l’absorption de ces deux douzaines d’œufs ne causa aucun préjudice à mon appétit, et que je déjeunai comme si de rien n’était.

Y a-t-il beaucoup de jeunes gens de vingt ans qui en feraient autant ?

Car, sous ce rapport, les jeunes gens de maintenant sont loin de nous valoir.

J’en vois quelquefois chez moi, qui ont l’air de manger du bout des dents ce qu’on leur sert,

comme si on leur donnait de la cochonnerie 1.

Ce n’est pas parce que c’est chez moi, mais je puis affirmer qu’on ne mange pas mal du tout à la maison.

Je ne vais pas dire, bien sûr, qu’on ne sert que des ortolans rôtis. Non, mais on prépare une bonne nourriture bourgeoise, saine et abondante.

Ainsi, ce matin, nous avons mangé le reste du

1 J’en ai même entendu un, l’autre jour, qui disait : « Quand on veut suer, le meilleur moyen, c’est encore de lire les chroniques du père Sarcey. » Celui-là, quand je le réinviterai, il fera chaud, assez chaud pour suer sans lire les chroniques du père Sarcey. (F. S.)

 

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gigot d’hier, arrangé avec des pommes de terre, des tripes à la mode de Caen et une bonne salade de lentilles. Un bon morceau de livarot par là-dessus, et un bon café, et puis voilà !

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j’adore les tripes à la mode de Caen.

Quand j’étais professeur de quatrième au collège de Brive-la-Gaillarde, j’avais un de mes collègues dont la tante tenait une charcuterie à Caen. Tous les dimanches matin, mon ami recevait, par les messageries, un plein pot de tripes toutes préparées. Il n’avait qu’à les faire chauffer.

Sachant le goût très vif que je professais pour les tripes, ce brave garçon ne manquait pas de m’inviter chaque dimanche.

J’apportais trois ou quatre bouteilles de cidre. Un autre apportait autre chose. Ah ! ces déjeuners dominicaux de Brive-la-Gaillarde ! Ils sont restés un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse.

J’ignore ce qu’est devenu mon collègue aux tripes.

 

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Les dernières nouvelles que j’ai reçues de lui, c’est quand il fut nommé sous-principal au collège de Montlhéry. Il m’écrivit à cette époque pour m’apprendre sa nomination. Je lui répondis par une lettre de félicitations, et, depuis, je n’en entendis plus parler.

C’est pourtant comme ça dans la vie : on est les meilleurs amis du monde, les circonstances viennent nous séparer, absolument comme la tempête disperse les épaves. Quelquefois les hasards vous remettent en présence, mais souvent on meurt sans s’être revus.

Mais voilà que je me mets à dire des choses tristes et à parler de mort ! Allons, secouons notre mélancolie et tâchons d’être plus joyeux !

Qu’est-ce que je disais donc au commencement de cette chronique ?

Ah ! oui, je me souviens : croyant que le temps était au beau, j’avais mis mon pantalon clair et ma jaquette d’alpaga.

Je n’avais pas plutôt fait un kilomètre dans la campagne que des gouttes d’eau larges comme

 

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des pièces de cent sous se mirent à tomber.

Naturellement, je n’avais pas pris de parapluie.

Vous voyez ma tête d’ici. Il n’y a rien que j’abhorre comme d’être mouillé.

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je l’ignore, mais moi je m’abritai sous un arbre.

Malheureusement, les gouttes se transformèrent en pluie torrentielle, un véritable orage, et, malgré mon abri végétal, au bout d’un quart d’heure, j’étais trempé comme une soupe.

Je dus rentrer à la maison en toute hâte et me changer entièrement.

Jusqu’à mes bretelles en tapisserie qui étaient inondées. À croire qu’on les avait immergées dans un seau d’eau pendant vingt-quatre heures.

Alors, vous ne savez pas ce que je fais depuis cette aventure ?

Je vais vous le dire.

Qu’il fasse beau ou qu’il fasse vilain, je ne sors pas sans parapluie.

 

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Si le temps est radieux, je me sers de mon parapluie comme d’une canne. En cas d’averse, je l’utilise comme parapluie.

 

Francisque SARCEY.

 

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