Amor
La crasse dans le cœur
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Il n’était pas coupable.
Il n’était pas plus innocent.
Personne ne le considérerait victime des événements.
*
* *
Tout était déjà terminé, pour l’instant le silence régnait.
C’était terrible : rien ne le dérangeait, pourtant plus personne ne le protégeait.
Où était-elle maintenant qu’il avait besoin d’elle plus encore que d’habitude ? Sans elle, il n’existait plus.
Souvent, depuis le premier jour de leur amour, sa simple présence suffisait. Les nuits où le sommeil ne venait pas, il soulevait les draps, apercevait ses jambes repliées et son regard remontait vers ce joli derrière. Ses deux fesses le rassuraient.
Dans deux minutes, dans deux heures, demain, la police viendrait l’arrêter. Bientôt. Le plus vite possible, pensa-t-il, mais pas tout de suite.
Des tiraillements et contractions dans le ventre l’avertirent. Il balança la tête à temps, sur le côté. Il vomit l’infâme champagne et les biscuits mâchouillés durant le début de soirée.
Vautré sur le parquet du salon, la chemise souillée de ces restes mal digérés, il tenait à conserver l’image d’un homme talentueux et trop malchanceux. Il lui était nécessaire de se persuader qu’on ne le considérerait pas comme un personnage insignifiant.
Sa femme aurait su leur expliquer. Elle aurait pris sa défense, elle aurait rétabli la vérité. Sa femme le comprenait comme une mère. Elle savait l’aider, puisqu’elle l’aimait. Pourquoi n’était-elle pas là, à ses côtés ?
Il l’aimait, intensément, sans renoncement, sans approximation. Elle n’avait aucun droit de l’abandonner.
Autant gêné par la vue que par l’odeur de cette nourriture à demi digérée, il se tourna de l’autre côté, s’appuya sur son coude, redressa la tête, le cou tendu. Il parvint à attraper son reflet dans le bas du miroir de l’entrée, il vit un homme apaisé. Son masque ne correspondait pas aux tournoiements intérieurs qui le déchiraient. Il se dit que les électeurs n’avaient rien compris.
Il reposa la tête sur le parquet, ferma les yeux. Deux secondes ou deux heures. Un morceau de nuit. À souffrir : un avant-goût de ce qu’il allait subir. L’obscurité ne permettant pas de s’enfuir, il rouvrit les yeux.
Il faisait encore nuit. Il avait oublié de refermer la porte du jardin et la porte d’entrée de la maison. D’où il était, il sentait l’humidité monter de la Seine et envahir le salon. S’il s’était redressé du parquet où il gisait, il aurait observé la brume glisser sur le ponton, envahir le jardin et commencer à lécher les murs de la maison. La Seine ressemblait à la Tamise des vieux films d’épouvante en noir et blanc.
Il regretta que la peine de mort ait été abolie. La mort brutale lui serait refusée. La guillotine aurait résolu ses problèmes et surtout ses craintes, ce n’était pas tant la mort qu’il espérait que la prison qu’il redoutait. Il était un homme instruit, d’une intelligence supérieure à la moyenne. Comment un type comme lui, un professeur d’économie, supporterait-il la prison ?
Son fils dormait du sommeil des innocents dans sa chambre. Que lui dire ? Comment lui parler ? Il lui caresserait la tête, si l’enfant se réveillait, il le prendrait dans ses bras et l’embrasserait.
Il se releva, voulant rejoindre la chambre de son enfant ; il essuya avec un torchon de cuisine les taches qui maculaient sa chemise. Le bruit d’une voiture freinant brutalement sur le chemin de halage, le long de la Seine, le prévint que tout était terminé. La voiture passa la marche arrière et recula pour s’arrêter au niveau de sa propriété. Du couloir, il regarda les ombres des arbres s’étirer dans la lumière des phares. Un second, puis un troisième véhicule arrivèrent plus discrètement.
Les lumières disparurent, la pénombre revint.
Des portes qu’on referme en évitant de les claquer. Des ordres bien que murmurés montaient jusqu’à la porte d’entrée, des pas crissaient sur le gravier. Le merveilleux silence de ce bord de Seine était rompu.
Trois ombres se glissèrent dans le jardin. Leur arrivée l’empêcha de rejoindre son fils et de l’embrasser. L’instant se jouait dehors, entre la Seine et la porte d’entrée.
Il avança jusqu’à la terrasse.
Bien droit, les jambes légèrement écartées, il leur ordonna :
— Allez, tirez !
Son cri, comme une sommation, réveilla son fils.
Derrière les buissons, à cinq mètres de lui, les ombres s’agitaient. Au-dessus du muret limitant le jardin, il aperçut deux têtes.
L’ordre n’était plus qu’une requête.
— Tirez donc…
Personne du côté de la police ne répondit.
Il ne lui restait plus que la supplique, comme s’il tendait la main pour une pièce de monnaie.
Le rideau d’une chambre s’écarta. Derrière la fenêtre, le fils regardait le père supplier.
— Allez, tirez quoi… Tirez bon sang !
Le silence en guise de réponse devint embarrassant.
Deux silhouettes glissèrent vers lui en se relevant de leur abri derrière un buisson. L’une était armée d’un pistolet et le tenait en joue, l’autre sortit une paire de menottes de son étui tout en se rapprochant.
Il y avait de la nonchalance dans leur comportement, ce qui l’agaça profondément. Jusqu’à ce dernier instant, rien ne se déroulerait comme il l’avait souhaité.
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« Aimable petite conne
Tu étais la condition
Sine qua non
De ma raison. »
Ballade de Melody Nelson – Serge Gainsbourg
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