Amor

Dominique Forma · Chapitre 5 sur 6 · partie 1/3

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Amor

L’amour à la plage

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

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À quoi servent les vacances ? À rien.

C’est un joli scandale.

C’est pour cela que nous les apprécions tant.

Comment un cerveau pourrait-il fonctionner sous ce soleil qui cognait dès le lever du jour ? Les ombres projetées de la terrasse se rétractaient à mesure que la journée avançait.

Maximilien Rommet, installé sur une marche d’escalier au pied de la terrasse, raclait le fond d’une barquette de crème glacée à la mangue avec une cuillère à soupe.

Espadrilles aux pieds, vêtu d’un simple slip, la sueur lui coulait le long du dos. La crème glacée fondait et formait des lacets laiteux autour de sa main droite. Par capillarité, sueur et glace se mêlaient. Il s’essuya la bouche avec l’épaule en râlant, la boîte était vide. Il lécha le manche de la cuillère, de haut en bas, de bas en haut, une image obscène lui traversa l’esprit. Ses doigts étaient poisseux, il les frotta sur son slip, le coton humide portait maintenant des tramées orangées.

Maximilien jugea qu’il y avait quelque chose de grossier et de décadent dans cet instant, quelque chose de romain ; il venait de terminer la lecture d’une biographie de l’empereur Caligula.

De sa main la moins sale, il glissa quelques doigts sous l’élastique du sous-vêtement et se remit le pénis en place. Ses parties suintaient d’une sueur particulière, quasi pornographique. C’était cela les vacances, c’était agréable.

Le renflement provoqué par son appendice sexuel, sous le tissu sali, lui sembla modeste. Maximilien le recouvrit de la paume de la main, comme il l’aurait fait avec la tête d’un moineau tombé de son nid dans la cour de l’ENS de Cachan, où il était professeur d’économie. Par brèves saccades, il exerça une pression sur sa verge qui resta assoupie.

Des milliers d’estivants, de tout âge, de tout horizon, exhibant leur petit ventre rond, leurs poils salés par la sueur, offrant leur épiderme enduit de crème aux rayons UV, se palpaient l’outil en rêvant à des jours meilleurs. Tout en continuant de se malaxer, Maximilien eut le sentiment de faire partie du peuple.

En vacances, comme tout le monde.

Le second soupir fut de contentement.

Il imaginait cette phrase en exergue d’une photo publicitaire. On y verrait un Parisien affalé dans un transat, sous un soleil de plomb, débarrassé de ses vêtements. Pas un de ces cons arrogants de la capitale, mais un brave type abruti par la chaleur. Une agence publicitaire créerait ainsi une carte postale navrante qui se vendrait à des milliers d’exemplaires.

Un certain dégoût de la médiocrité humaine le faisait bander. Maximilien relâcha la pression, son pénis commençait à prendre de l’embonpoint.

Il remonta sur la terrasse pour rejoindre la cuisine. Son petit fanion tenait bon, projetant le début d’une ombre sur le haut de sa cuisse.

Publicitaires, mannequins et footballeurs étaient trois professions qu’il exécrait. Ces métiers avaient acquis à la fin du XX e siècle un prestige despotique, ils étaient financièrement surévalués et placés sur un piédestal par le commun des mortels. Un spectacle affligeant. Il frotta son slip gonflé contre le dos d’une chaise.

Maximilien ne manquait pas une occasion d’expliquer sur son blog combien ces trois catégories professionnelles étaient le symbole nauséabond d’un monde post-industriel où revenus et productivité marchande n’étaient plus liés l’un à l’autre.

La science économique n’avait jamais rien découvert ni inventé, elle ne faisait qu’analyser et commenter une situation a posteriori. Si Maximilien n’était pas du matériau dont on fait les savants, c’était parce que la science économique n’était pas une véritable science.

Une façon comme une autre de se rassurer sur son manque de célébrité.

Poisseux de sueur, le derme rougissant, avec une demi-molle dans le slip, Maximilien se sentait bien, mais agacé. Il n’y avait plus de glace dans le congélateur.

— J’ai envie de sorbet à la cerise.

Une petite douceur décadente. Caligula mangeait-il de la glace ?

L’heure bleuâtre, le soleil allait bientôt se coucher, mais il faisait encore très chaud. Il fila sous la douche puis, laissant le lac de Saint-Cassien derrière lui, Maximilien prit la route de Draguignan jusqu’à rejoindre le supermarché Champion en amont de Peymeinade.

La lumière verte de l’enseigne de la pizzéria Rimini éclairait le bitume du parking. Les serveurs avaient fini leur repas et fumaient une cigarette à l’extérieur, prêts à accueillir le client. Venir manger une calderone sur un parking de supermarché… Il en fallait pour tous les goûts, même pour ceux qui n’en avaient pas, pensa Maximilien.

Dominant le centre commercial, le signe géant de CHAMPION clignotait. Un couple de retraités entassait des victuailles dans le coffre de leur voiture, un véhicule aussi insignifiant que le 4×4 de Maximilien était arrogant.

Il slaloma au milieu des caddies. Il détestait cette image de désordre. Trois silhouettes se détachaient sur fond de panneau publicitaire. Les types discutaient et riaient fort. Rien d’exceptionnel. Ils faisaient du bruit comme le font tous les jeunes pour se donner de l’épaisseur. Les deux premiers étaient assis sur le capot d’une Ford Mustang, le troisième sautait sur place en remuant les bras pour les faire rire. L’un d’eux jeta sa cigarette d’une pichenette sur la chemise du comique qui lui balança un coup de pied dans le tibia, en retenant sa force. Un avertissement plus qu’une réponse agressive. Le dernier compère intervint, il se pencha et leur raconta une histoire. La bonne humeur revint, le charme provençal opérait à nouveau.

La double porte automatique du Champion de Peymeinade s’ouvrit. Une musique lénifiante accueillit Maximilien, une vilaine version synthétisée d’une composition d’Erik Satie.

Il n’avait pas l’habitude de ces hypermarchés. Il y entrait avec curiosité et amusement. Chez lui, dans sa petite ville des bords de Seine, on faisait ses courses sur la place de l’église, chez son boucher, son fromager et son boulanger.

L’air climatisé lui caressa la nuque et le dos. Il aperçut les salariés en charge de l’entretien qui frottaient et récuraient le sol. Toutes les caisses enregistreuses étaient capuchonnées et fermées, à l’exception des deux premières. Les deux employées se ressemblaient. Ongles fluo, boucles d’oreilles géantes, queue-de-cheval serrée haut sur le crâne, elles lisaient leurs sms puis y répondaient en mâchant du chewing-gum.

Maximilien hésita entre la poussette et le panier, opta pour ce dernier et traversa le rayon des boissons pétillantes pour rejoindre celui des desserts glacés.

Lui que ses étudiants surnommaient sans grande imagination « Cul serré » avait envie de crème glacée, d’une grande bouteille de Cherry Coca et d’un final masturbatoire, slip baissé, sur la terrasse.

Maximilien se lâchait sévère.

Une voix venant du ciel rappela que le magasin fermerait ses portes dans trente-cinq minutes. Les dernières voitures abandonneraient alors le parking aux adolescents qui le transformeraient en terrain de jeu.

Une bouteille de Cherry Coca dans son panier, Maximilien trouva le chemin des surgelés. Un Groenland rectangulaire, paradisiaque, illuminé de mini-diodes. Il fit glisser la porte du premier bac et surplomba les produits phares des différentes marques de crèmes glacées. Avalanche de propositions, chacune plus délicieuse que la précédente. En tant qu’économiste et vacancier, il ne pouvait trouver cette image que sublime. Il ferma les yeux. Le ronronnement serein du système de réfrigération ajoutait au délice de l’instant.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, Maximilien nota la présence d’un autre client, un peu plus loin, le bras plongé dans le container des barquettes de poissons panés. Il reconnut le type qui faisait rire ses copains, dehors. Celui qu’il avait pris pour un jeune accusait la quarantaine.

L’homme était à l’arrêt, comme un chien de chasse indiquant sa proie du bout de la truffe. Maximilien suivit la ligne de son regard par-dessus les produits congelés pour apercevoir la silhouette d’une jeune femme disparaissant derrière la pyramide des chaussures d’été pour hommes en solde. Il avait pu noter un chignon savamment composé sur le sommet du crâne de cette apparition.

L’autre type reprit vie, secoua la tête, farfouilla dans le congélateur, se figea à nouveau, releva la tête et s’adressa à Maximilien :

— Elle a l’air bonne.

Le type se foutait de l’avis du prof d’éco en vacances, il s’était parlé à lui-même. Sa remarque était aussi rugueuse qu’exacte. Comme un coup de langue sous les aisselles, comme un doigt sale fouillant un corps. À regarder sa mine réjouie, Maximilien comprit qu’il continuait à penser à cette fille. Il était parfaitement dégoûtant, mais avait raison. Elle était plus que bonne aurait rétorqué Maximilien, si ce type lui avait demandé son avis.

Maximilien déposa la bouteille de Cherry Coca au pied du congélateur et la remplaça par un litre de glace à la cerise. Il se dirigea vers le rayon des chaussures en solde. Où la fille au chignon avait disparu.

Il voulait la voir de près, la jauger, la sentir. La toucher peut-être. Il voulait faire ce qu’il ne faisait jamais le reste de l’année. Il voulait profiter à fond de ses vacances. Une fille en chignon, seule, à cette heure dans un centre commercial, ça ne se reproduira pas.

— Bonne chasse mon pote, glissa le type sur son passage.

Mi-flatté d’être considéré comme un chasseur de femmes, mi-inquiet d’être si aisément lisible, Maximilien se demanda si le type se foutait de lui ou bien s’il l’encourageait. Pourquoi n’essayait-il pas de harponner cette femme ?

Ces questions le mettaient mal à l’aise, Maximilien les effaça aussi vite qu’il se les était posées.

Il entendit le bruit d’une paire de mules claquant sur le revêtement du sol avant de l’apercevoir. Camille déambulait, tranquille, dans le rayon des mets exotiques.

Maximilien la regarda. L’autre type avait raison.

Une nonchalance érotique. Un corps dont les mouvements n’avaient rien de naturel. Rien d’innocent non plus.

Venu acheter du sorbet à la cerise, il regrettait maintenant d’avoir des espadrilles aux pieds.

Il décida de la suivre, peut-être trouverait-il les mots pour l’aborder.

Le bruit tellement féminin de ses chaussures, comme une salve de rires complices, lui indiqua la direction à suivre.

Tout en longeant la section sauces, herbes et condiments spécial barbecue, il se dit qu’il n’avait jamais suivi une femme dans un lieu public.

Comment l’aborder ?

Lui dire quoi ? Dans quel but ? Pour quel résultat ?

C’était les vacances, nom de Dieu, se répétait-il pour se motiver. S’il n’avait rien à espérer ou à gagner, il avait encore moins à perdre.

Le bruit des mules s’éloignait, il fallait agir ou la laisser filer.

Maximilien accéléra le pas, gagna le rayon des fruits et légumes lorsque Camille le remarqua. Elle marqua un temps de pause. Pas de surprise, juste une sorte d’impatience dans son attitude.

Jolie. Provocante. Supérieure. Absolument.

Accueillante ? Pourquoi pas.

Maximilien aimait ce qu’il voyait. Un beau visage, aux traits réguliers qui donnaient à sa bouche une moue légèrement hautaine. Il aurait rampé pour boire à ces lèvres. Il se dit qu’il aimait son style, sans trouver les mots pour le définir. Maximilien se serait dit n’importe quoi puisqu’il était excité.

Elle l’avait repéré.

Ce type n’avait rien d’un grand rapace, mais elle avait envie de lui. On peut tout se permettre quand on est une jolie femme en vacances.

Elle se demanda si sa longue promenade de cet après-midi ne l’avait pas trop fatiguée. Avait-elle les traits tirés ?

Il jeta un coup d’œil sur ses espadrilles.

Elle se trouva stupide avec son pantalon de jogging rouge sang.

Il avait envie de la baiser.

Elle aimait beaucoup la façon dont il hésitait. Comme s’il regroupait ses forces avant de passer à l’abordage.

Ils continuèrent à s’observer.

Lui, du côté des papayes péruviennes, elle, devant les litchis et les caramboles asiatiques.

Une voix atone provenant du plafond leur rappela que le magasin fermerait dans dix minutes. La version lyophilisée de la musique d’Erik Satie s’arrêta.

Le silence rendait leur face-à-face indécent.

Elle disparut de son champ de vision et fila vers les plats cuisinés.

Que faire ? Maximilien n’en avait pas la moindre idée. La vie, la sienne en tout cas, ne ressemblait pas à un film pornographique, on ne rencontrait pas une femme en faisant ses courses, on ne la séduisait pas dans l’instant.

Elle réapparut derrière lui, à l’autre extrémité des fruits exotiques.

— Vous pensez que j’essaie de voler ?

Son visage, autour du nez, était constellé de taches de rousseur. Était-ce une rousse qui se teignait en brune ? Il avait connu des rousses. Enfin, une.

Elle sentait la transpiration, Maximilien se rappela que la clim’ de sa voiture ne fonctionnait pas.

— Pardon ? Comment cela voler ?

— Comment voulez-vous que je cache quoi que ce soit ?

De la main, elle l’invita à constater qu’elle ne portait qu’un tee-shirt à manches courtes et un jogging. Son geste le conviait à s’attarder sur sa silhouette. Ou pas ?

— Nulle part.

— Alors vous voyez ?

C’était bon de jouer les garnements.

— À la façon dont vous me suiviez, j’ai pensé que vous travailliez pour le magasin.

— Je vous ai suivie parce que je ne trouvais pas le moyen de vous aborder.

Il avait une tête de vigile ? Le temps que cette information percute son cerveau de chasseur débutant, il posa une autre question, plus utile :

— Vous êtes seule ?

— Vous me demandez si j’ai un petit ami ? Un fiancé ou un mari ? Regardez-moi bien. À votre avis ?

Son petit rire sonnait comme un hoquet, elle ajouta :

— Si je vous réponds non, je mentirai, si je vous dis oui, vous prendrez ma réponse pour une invitation.

Les études que Maximilien avait suivies ne l’avaient pas préparé aux techniques de drague en supermarché. Il confessa son impuissance avec le brio que le savoir professoral lui permettait :

— Heu.

— Je dois filer, bonne soirée.

Au travers du jogging, son cul paraissait rebondi. Elle devait faire du sport.

Maximilien venait de passer sa meilleure journée de vacances. C’était aussi la fin du meilleur moment de cette meilleure journée.

Avant de disparaître sur le parking, elle tourna la tête, il ne l’avait pas quittée des yeux. L’échange ne dura qu’une seconde.

Maximilien en était certain ou presque. Elle avait cligné de l’œil gauche, une invitation à la rejoindre.

Le temps de payer son achat et de sortir du magasin, la femme s’était volatilisée.

La nuit s’était installée. Il n’y avait plus que sa voiture sur le parking. La femme avait filé.

Il lui fallait maintenant rentrer avant que la glace ne ramollisse.

Maximilien mit le contact, baissa toutes les vitres. Pas la moindre brise. Un bruit métallique attira son attention. À dix mètres, face à lui, une ombre bondit et disparut avant qu’il ne trouve le bouton des phares.

Les lumières de la voiture révélèrent les poubelles géantes du supermarché, enquillées les unes derrière les autres, encadrés par deux bâtiments d’entretien. Il pensa qu’un renard ou un putois cherchait un festin.

Maximilien passa la première quand elle sortit de sa cachette, derrière les poubelles. D’abord une mule dansant au bout de son pied droit.

Elle se présenta, bien droite, les jambes écartées, bras croisés sous la poitrine.

Rôdeuse.

La bonne.

La belle.

Elle l’attendait.

Elle le voulait.

Comme dans un film pornographique.

Maximilien serrait son volant, ses mains tremblaient.

Son petit cœur tapait fort dans sa cage thoracique.

Son cou, gonflé, rougissait. Sa queue fit de même et se redressa, elle n’avait pas été aussi dure depuis les dernières vacances.

— Salope.

Le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à cette femme.

Voulant baisser ses phares, il se trompa de bouton et les éteignit. La femelle retomba dans l’obscurité.

— Merde, j’suis con…

L’esprit cartésien dont se prévalait Maximilien et le manque de vraisemblance de la situation auraient dû l’inciter à se méfier. Lorsqu’il ralluma ses feux de code, il était incapable de réfléchir.

La femme avait baissé son pantalon de jogging, sur ses chevilles.

Louve. Obscène. Glabre.

Elle attendait.

L’imagination anémiée, il répéta :

— Salope.

Devait-il sortir de la voiture et la rejoindre à pied ?

Il préféra relâcher la pédale d’embrayage, la voiture avança doucement d’une dizaine de mètres jusqu’à la première des poubelles. En se rapprochant, les phares redessinaient ce corps ; pleins et déliés d’ombre s’allongeaient et soulignaient ses courbes, ils mangeaient le haut de son visage pour ensuite masquer son sexe.

Elle ne bougeait pas, elle l’attendait, mains sur les hanches, entre provocation et acceptation.

Maximilien se colla contre elle. Elle lui lécha la joue, comme un chiot le ferait avec la main de son maître.

Trois doigts s’accrochèrent à son bas-ventre puis disparurent en elle. Elle était satisfaite.

— Suis trempée.

— Ton nom ?

— Nympho, dingo, pute ou Raymonde.

Comme si cela avait la moindre importance, pourquoi ne lui demandait-il pas ses papiers ? Puis :

— Camille.

Il poussa ses doigts plus profondément en elle.

Il ne se demanda pas si sa main était propre.

Camille expira d’un coup sec, comme si cette main expulsait l’air de son corps. De la tête, elle l’encouragea à continuer son invasion.

— On va où ? demanda le professeur d’économie.

— Ici. Maintenant.

Elle n’attendit pas sa réponse, plongea la main dans son pantalon et sortit sa queue. Elle poussa sur la gaine de peau pour dégager le gland. Un joli petit sabre.

Il n’était pas habitué à sauter des filles derrière une poubelle. Comme il n’existe pas d’architecture plus fragile qu’un homme en érection, Camille évita de parler, ne voulant pas le perturber.

Experte, elle sortit un préservatif de nulle part, l’ouvrit avec les dents, posa la capote violette sur le gland, la fit glisser jusqu’à la garde et rappela à son amant ses devoirs :

— Maintenant. Tu me baises.

La jambe de Maximilien s’agitait comme déconnectée du reste de son corps. Elle se dit que le cœur de ce type risquait d’exploser.

Elle se demanda si un homme pouvait éjaculer à l’instant précis où son cœur calenchait.

Une belle mort.

Claquer tout en éjaculant dans son vagin.

Camille avait parfois de drôles d’idées. Des idées malsaines qui l’attiraient, qui l’excitaient. Qui l’écœuraient aussi. Personne ne le savait, son mari peut-être.

Maximilien lui demanda :

— Pourquoi…

— Pourquoi quoi ?

— Moi et pas un autre ?

— Y a personne d’autre. Ferme ta gueule maintenant.

Les mots sales lui allaient bien en bouche. Camille portait l’ordure comme d’autres le 5 de Chanel.

Elle dégagea sa jambe droite du pantalon et l’appuya contre le rebord de la poubelle. De la main, elle tira le sexe de Maximilien vers elle. Il laissa échapper un petit cri de surprise, qu’elle prit pour un début de jouissance.

— Attends un peu quand même.

Elle le dirigea, Maximilien l’enfila.

Il ne se souvenait pas d’un accouplement plus agréable.

Ni plus bref.

Elle avait tout de même joui.

Elle lui ôta le préservatif usagé et le jeta dans la poubelle.

— On remet ça, dit-il avec fermeté.

— Pas ici.

— On roule ?

— Ouais. J’suis fatiguée.

— Dans un lit ?

— Bonne idée.

Il avait ramassé le bas de jogging, refusant qu’elle l’enfile. Camille avait trouvé sympa l’idée de rouler la nuit, les jambes ouvertes, le sexe rafraîchi par le vent.

Dans la voiture, Maximilien et Camille ne se parlaient pas. Impossible de savoir si l’autre était satisfait.

*

* *

Les rayons du soleil traversaient les fentes des volets. Il recommençait à faire chaud.

Maximilien se réveilla le premier. Quelle heure était-il ? Il était trop abruti de sommeil pour regarder sa montre. Il avait oublié de brancher la climatisation. Putain de chaleur provençale. Maximilien transpirait facilement.

Il se tourna et souleva les draps. Camille dormait sur le ventre, sa jambe gauche pendait en dehors du matelas.

Sa croupe était de toute beauté. Exceptionnellement ronde.

Dans ce monde où les mâles avaient été dominants, ce magnifique gros cul aurait été offert au regard de tous, sous la forme d’une peinture exposée au Louvre et dont les critiques auraient célébré la saine obscénité.

Sa pensée était encore imbibée des débauches de la nuit précédente. Il posa sa main sur cette rondeur.

Un cul africanisant.

Ferme à claquer.

Bon à baiser.

Un cul de nègre supporté par des hanches de petite blanche.

C’était l’effet pervers des vacances. Il s’autorisait des mots, des réflexions et des envies qu’il s’interdisait le restant de l’année, car teintés d’un zeste impardonnable de néocolonialisme.

Il glissa la tranche de sa main entre les deux fesses et se pencha. Il fit une proposition. Elle soupira :

— T’es un cochon… D’accord. Vas-y…

Elle se tourna pour mieux offrir ses fesses. Il glissa derrière elle tenant son sexe à la main. Soudain, elle se redressa et le repoussa.

— L’heure ?

Maximilien la regarda :

— Hein ?

— Il est quelle heure ?

— Ah bon Dieu !

Il venait de comprendre pourquoi elle voulait savoir l’heure.

Elle ramassa le drap qui avait glissé sur le carrelage. Tous deux s’en couvrirent.

Dans un même mouvement de la tête, le couple regarda vers la porte. Ils virent la poignée se baisser. Elle remonta le drap jusqu’à son menton.

La porte s’ouvrit sur un petit garçon de six ans, qui courut vers le lit, les bras ouverts, criant d’une voix haut perchée :

— Papa ! Maman !

Yvan sauta sur le lit.

Camille l’accueillit entre ses bras et l’embrassa :

— Bonjour mon chéri.

Maximilien lui passa la main dans les cheveux.

— Tu as bien dormi mon fils ?

Solange, qui avait veillé sur l’enfant la nuit précédente, les salua de la tête puis referma la porte de la chambre à coucher laissant la famille à ses retrouvailles.

On peut tout se permettre en vacances.

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Camille et Maximilien se connaissaient depuis sept ans, ils étaient mariés depuis six, Yvan était né sept mois après leur nuit de noces. Un enfant de l’amour.

Ils s’aimaient comme au premier jour.

Ils se ressemblaient suffisamment pour s’épauler mutuellement, et leurs différences étaient suffisantes pour qu’ils puissent rester curieux l’un de l’autre. Jamais ils ne s’étaient menti, jamais de mépris ou de dégoût pour les petites mesquineries du conjoint. Leurs rares disputes s’étaient vite résorbées. Leur fils était leur fierté et leur raison d’être. Ils avaient fait un gros emprunt pour s’acheter une petite maison en bord de Seine.

Tout allait bien. Pourtant…

L’obsolescence des sens commençait à commettre de légers dégâts dont Camille et Maximilien étaient conscients. La chaleur des copulations avait baissé de plusieurs degrés, la fréquence des rapports s’était espacée. La monotonie affectait ces moments intimes.

L’amour pouvait s’étioler.

L’exigence de leurs vies professionnelles, la routine des semaines qui filaient les unes après les autres, le temps et l’attention que l’éducation de leur fils exigeait, le simple fait de vieillir : tout justifiait qu’ils s’endorment parfois devant la télévision au lieu de se lécher la face et de se manger le sexe.

Camille et Maximilien avaient pris l’habitude, dès les premiers mois de leur vie commune, de se parler de tout. Ils échangeaient leurs impressions, ils exposaient leurs soucis, leurs reproches aussi. Cette honnêteté partagée était le secret de longévité de leur couple. Ce début d’anémie des sens avait été évoqué. La faute était équitablement partagée. Comment lutter contre la quotidienneté ? Comment s’opposer à l’usure du temps, comment bloquer l’apathie ?

Il suffisait de se réinventer.

— Se réinventer ? Se réinventer en quoi ?

— Qu’est ce qui te ferait plaisir ?

— Devenir professeur à la Sorbonne. Filer trois heures de cours par semaine, passer à la télé.

Maximilien avait des rêves pragmatiques.

— Et si nous prenions une chambre d’hôtel… Je t’attendrais. Dans le couloir, toute nue.

Camille glissa sa main droite sous la chemise de son mari. Elle aimait son torse viril. Au début de leur relation, elle s’était étonnée qu’un professeur d’économie puisse avoir le torse velu.

Oui, oui, se réinventer, tout à fait…

— Relax Max.

Elle chercha son téton et le pinça en ajoutant :

— Je sais, je te connais.

Une simple idée qui excitait Maximilien. Camille était ravie.

Ils seraient vigilants et coquins à la fois.

*

* *

Ne jamais faire allusion à leur vie commune.

Ne pas mentionner leur fils.

Ne pas faire de plaisanterie ou d’humour au second degré.

Toujours surprendre l’autre, le surprendre pour le séduire.

Faire sauter la routine. L’exploser.

Définir un cadre simple comme lieu de rencontre. Une heure de rendez-vous.

Être un personnage et le rester, jusqu’au bout. Jusqu’à la jouissance.

Oser les tangentes à cent vingt degrés.

Oser ce qu’on n’ose pas normalement.

Oser.

Assumer puis baiser.

Ils avaient envisagé vingt situations. La rencontre dans le magasin Champion de Peymeinade était une première. L’idée en revenait à Camille. Son imagination rôdait là où celle de son mari s’interdisait d’aller. Il avait craint que le scénario ne devienne trop dangereux. De savoir sa femme, seule, errant une après-midi dans les rues de Grasse, l’avait embêté. Et excité. Et sa femme ne l’avait pas surpris, elle l’avait choqué, elle l’avait violé.

Camille ne regrettait ni ses audaces, ni les mots d’égout qu’elle avait utilisés, ni d’avoir pris un risque.

Maximilien en redemandait.

Les braises dans le barbecue s’éteignirent doucement en milieu d’après-midi. Maximilien nettoyait la grille, ôtant les miettes de sardines grillées qui pourraient attirer mouches et fourmis.

Ne rien faire. Repenser à la nuit dernière.

Profiter de la villa. La maison était exposée est ouest, posée suffisamment haut sur le flanc de la colline pour occulter la route de Draguignan encastrée au fond de la vallée.

Le chemin, raviné par les pluies d’automne, serpentait en reliant la dizaine de villas construites au début des années quatre-vingt sur cette colline. Les locaux n’aimaient pas ces retraités et ces touristes parisiens, ils leur reprochaient d’être responsables du coût excessif de la vie. Chiens de Parisiens.

Une large allée couverte de dalles gravissait le terrain en pente pour rejoindre une aire de parking. Le garage n’était jamais utilisé. Sur le côté de la maison, les propriétaires avaient fait construire un barbecue surdimensionné, à même le flanc de la colline. À l’autre extrémité du jardin, dans la courbure de la route, se trouvait une piscine de belle taille. Elle était entourée d’une haie d’arbustes épais et taillés de façon à ce que les occupants ne soient jamais gênés par les rares promeneurs empruntant ce chemin.

En dessous de la terrasse qui longeait la façade de la maison, se trouvait un jardin en escaliers. Chaque strate, reliée à la suivante par un petit chemin de gravier, était couverte de verdure et de fleurs. De la terrasse, les Rommet admiraient un patchwork de couleurs étonnant pour cette saison. Sans gâcher la vue, des arbres ombreux les protégeaient du regard des curieux.

Solange, la baby-sitter, n’avait pas apprécié qu’ils lui imposent la garde d’Yvan une nuit entière, elle ne reviendrait pas. Les Rommet n’étaient pas les seuls touristes ayant besoin qu’on s’occupe de leur progéniture.

Il leur fallait trouver une remplaçante, en qui Camille aurait confiance.

Camille filmait les efforts de leur fils. Yvan traversait la piscine dans sa longueur pour la première fois, sans bouée, sans aide. Sa mère l’encourageait de la voix. Elle fit signe à Maximilien de les rejoindre. Il félicita son fils.

Yvan se lança dans une seconde traversée, sans même savourer sa victoire.

— Il est audacieux, prêt à tout, il te ressemble, glissa Maximilien à l’oreille de sa femme.

— Il a ton orgueil, répondit-elle gardant l’œil sur son appareil photo.

Fiers de leur fils.

Fiers de l’avoir fait ensemble, flattés qu’il leur ressemble.

C’était la figure la plus épanouie de l’amour familial.

Ils échangèrent un regard complice. Un sourire. Ils pensaient à la même chose : hier soir.

Camille passa deux doigts sur les lèvres de son mari, puis désigna le micro directionnel au-dessus de l’objectif. Il suffisait d’un mot et les secrets de leur vie privée seraient exposés. Un mot, concernant la soirée sur le parking, oublié sur des images d’Yvan pataugeant dans l’eau, un petit film de vacances qu’on regarde l’hiver suivant, avec les grands-parents ou des amis…

La main de Camille glissa des lèvres à la joue de son mari. Il lui retourna un sourire apaisé.

Son fils avait terminé une seconde longueur.

— Ouaiiis !

— Bravo Yvan !

Camille déposa l’appareil photo sur la margelle et plongea dans la piscine pour rejoindre son fils. Yvan l’accueillit en tapant de la paume sur la surface de l’eau.

Maximilien n’avait pas envie de s’installer devant son ordinateur portable pour alimenter son blog de ses saillies d’expert. Dur de réfléchir à la sortie de crise en slip et tongs, sous le soleil du Midi.

— Et si on passait la journée de demain à la plage ?

Sa proposition fut accueillie par une exclamation enthousiaste : Yvan cria sa joie. Papa était un mec génial.

Camille lui lança une série de baisers pour le remercier. Elle savait combien il détestait la plage, ses normes, son soleil, son sable ou ses graviers et les galères pour trouver une place de stationnement.

*

* *

Pour une heure encore, les rues de Nice restaient calmes et rassurantes. Ensuite, les chaleurs et les cris de la journée reprendraient le dessus.

Une fois par semaine, Viviane conduisait sa camionnette jusqu’à l’entrée de Boîtes ‘n stock, entreprise de self-stockage. Les façades de l’immeuble proposaient aux passants la lecture de graffitis composés par de jeunes besogneux qui s’inspiraient de clips infantilisants. Ces slogans approximatifs partageaient avec les publicités commerciales la même médiocrité débilitante.

Une caméra vidéo photographia les plaques d’immatriculation de la fourgonnette. La sécurité des biens était prise au sérieux. Les multiples caméras balayant couloirs et allées, les barres infrarouges et les rondes de gardiens garantissaient l’inviolabilité du lieu.

Cette rigueur carcérale, à la manière d’un Fort Knox azuréen, rassurait Viviane. Elle baissa sa vitre et composa le code d’entrée, la porte métallique remonta lentement dans son rail jusqu’au plafond. Un double code, 17031989-98913071, sa date de naissance à l’endroit puis à l’envers, déverrouillait la porte métallique du cube de béton de 18 mètres carrés au rez-de-chaussée, qu’elle avait loué d’avance pour le reste de l’année. Sa caverne d’Ali Baba, retaillée aux normes de l’auto-entreprise, abritait son fonds de commerce composé d’objets provenant de son voyage en Inde. Une fois le réapprovisionnement terminé, elle retraversa Nice jusqu’à la Promenade puis roula en direction des plages de Fréjus.

À moins de vendre des boissons rafraîchissantes ou des glaces, il était primordial d’arriver tôt. Être le premier à courtiser la clientèle augmentait les chances de vendre.

Les touristes se régalaient du soleil, de la mer, de la tranquillité. En matinée, les vacanciers n’avaient ni trop chaud, ni trop soif. Les jeunes couples s’embrassaient encore, les enfants n’étaient pas encore énervés par le soleil et ne criaient pas. Les crèmes solaires ne les avaient pas encore transformés en de dégoûtants loukoums. Le sable ne s’était pas encore glissé dans les maillots de bain. Ils étaient fin prêts à se laisser convaincre d’acheter un souvenir. Un souvenir exotique.

Il était bientôt onze heures, elle était furieuse car en retard. Ses concurrents fourguaient déjà leurs babioles aux touristes installés sur la plage.

Viviane était partie en Inde parce que le voyage coûtait moins cher que la location d’un studio à Lyon où elle avait passé toute sa jeunesse.

L’Inde.

Un continent en soi. Le passé et le futur du monde. Des parias mendiants et Bollywood. Le massif himalayen et les plages de Goa. Beaucoup d’images éculées, quelques surprises.

Elle visita Pondichéry, parce que l’agence de voyages lui avait trouvé un hôtel trois étoiles pour presque rien. Après trois jours, elle prit la route pour Madurai, rejoignit l’État du Kerala et traversa la ville de Cochin. Il faisait trop chaud, il y avait trop de monde, trop de touristes, trop de gens pressés, la gentillesse des locaux n’était qu’une vue de l’esprit. Tout ce chemin parcouru pour se retrouver dans une ruelle à touristes qui puait les épices.

Viviane décida que ni la chaleur, ni même les Indiens ne gâcheraient son voyage. Le lendemain matin, elle prit un bus pour rejoindre Goa.

Goa, ses clichés de carte postale, ses plages quelconques, ses soldats israéliens en rupture, ses vieux hippies de l’autre siècle, ses faux hippies de toutes les époques, ses commerces pour gogos, ses jeunes touristes entre fausse liberté, argent des parents et défonces crépusculaires.

Elle s’arrêta, à une vingtaine de kilomètres au nord, à Arambol qui était devenue la plage à la mode, le lieu où de futurs responsables de succursales bancaires se prenaient pour le centre d’un monde paradisiaque parce qu’ils dansaient les pieds dans le sable, en maillot de bain fluo, sur des rythmes primaires.

Pour rejoindre la langue de sable fin des plages d’Arambol qui accueillait cette internationale des fêtards, il fallait traverser les mailles d’un filet commercial constitué de boutiques, bars et restaurants en tout genre. L’endroit était parfaitement détestable, mais lui avait donné une idée : il fallait apporter l’Inde à tous ceux qui ne pouvaient s’y rendre.

Avec une sélection originale d’articles à vendre, un peu de bagout pour convaincre les clients, Viviane voulait passer les mois d’octobre à mars en Inde et revenir en Provence, durant le printemps et l’été, pour y vendre ses produits. Le bénéfice de ses ventes sur la Riviera assurerait le voyage suivant en Inde.

CQFD.

Facile à dire.

Viviane n’avait pas rapporté d’encens de Goa. Le moindre connard, traînant sa misère sur les plages méditerranéennes ou les marchés municipaux de l’arrière-pays, en proposait.

Elle avait hésité à acheter des fioles d’huile essentielle de bois de santal. Renifler ces odeurs fortes sous le soleil de la Côte n’était pas une idée heureuse.

Elle avait évité les épices, intransportables, et la vaisselle en alu’ qui était minable. Les sacs à main en peau de chameau puaient sous les rayons du soleil. Proposer des bijoux ou des pierres précieuses sur une plage varoise ou des Alpes maritimes en certifiant la qualité des produits tenait de l’arnaque. Ils étaient trop nombreux à prétendre vendre des montres en or ou des diamants à douze carats.

Pour se démarquer des autres vendeurs itinérants, il fallait inspirer confiance et vendre des produits simples, exotiques, chargés culturellement de signification et faciles à transporter. Le paréo et la statuette du dieu Ganesh en bois de santal étaient peu coûteux à l’achat et aisément transportables dans un sac à dos lorsqu’elle déambulait sur les plages bondées la journée durant.

Viviane était rentrée en France en février. Depuis, elle n’avait pas eu d’amant. Elle n’avait ni le temps, ni le désir d’en trouver un, trop occupée à essayer de gagner sa vie. Elle avait réceptionné sa marchandise fin mars et commencé à hanter les plages de la Côte d’Azur en avril, quand les touristes étaient encore rares.

Elle espérait avoir vendu tout son stock fin septembre. Les mois de mai et juin avaient été pluvieux. Commerçants et touristes se plaignaient, Viviane gardait le sourire, elle n’avait pas le choix.

Viviane découvrit que le paréo n’avait rien de spécifiquement indien. C’était un morceau de tissu générique porté à travers toute l’Asie et qu’on trouvait facilement en France. Le stock qu’elle avait rapporté était constitué d’imprimés aux couleurs chatoyantes et exotiques. Elle expliquait à ses acheteurs qu’il ne s’agissait pas de paréos mais de lungi, le terme portait une part d’Inde par sa simple sonorité. Ce morceau de tissu se drapait suivant des règles que Viviane expliquait avec pédagogie : une fois le nœud principal fait sur le ventre il fallait glisser le tissu entre les jambes pour le rabattre enfin.

Avec son gros ventre de bébé repu, ses quatre bras, sa tête d’éléphant satisfait et sa défense cassée, le dieu Ganesh incarnait autant l’Inde que le béret représentait la France.

Elle n’avait qu’à le sortir de son sac, pour que la méfiance des touristes accostés disparaisse, que les sourires et la curiosité apparaissent. Le Ganesh dansant était un sésame permettant de briser la glace.

Viviane se fendait d’un sourire entre salutation sensuelle et posture protectrice. Ses yeux, aussi noirs que ses cheveux, vibraient avec gentillesse et bienveillance. Elle s’agenouillait face au client potentiel et racontait la belle histoire de Ganesh, dieu de la sagesse, de l’intelligence, de la prudence. Il balayait l’ignorance. Selon ce qu’elle devinait de son client, Viviane modifiait les vertus de l’éléphant replet, lui inventant des qualités pour faciliter la vente.

Elle proposait des tailles allant de 2 à 15 cm, pour des prix de sept à cinquante euros. La plupart étaient en bois, les plus coûteux en métal. Elle s’était appliquée à écrire puis à apprendre par cœur un texte compilant son symbolisme et son histoire. Si elle venait à caler devant une question, Viviane inventait aisément la réponse.

Elle avait rapporté d’autres bricoles pour étoffer sa gamme de produits, comme un Krishna jouant de la flûte en bois et des petits personnages en résine, habillés à la mode indienne.

*

* *

Ils étaient montés à Saint-Cézaire-sur-Siagne pour acheter leur petits déjeuners dans une boulangerie que Maximilien appréciait. Il avait pris deux baguettes et en avait offert une à un groupe de vieux punks, tatoués, percés, crasseux. Sa façon de leur donner le pain était une accolade discrète pour des types qui avaient calenché. Yvan l’avait trouvé formidable, le lui avait dit en l’embrassant sur l’oreille. En rejoignant la voiture, Maximilien s’était dit que ces cloches ne remonteraient jamais la pente.

Bormes-les-Mimosas ou La Seyne-sur-Mer ? La mère et le fils débattaient. Pourquoi pas l’Escalet à Ramatuelle ? Ou les plages de Saint-Raphaël ?

Théoule !

Le trajet fut sans problème, la traversée de Mandelieu trop longue et les derniers kilomètres pour rejoindre Théoule pénibles.

Maximilien paya douze euros pour se garer dans un parking ombragé à quelques centaines de mètres de la mer. Il était onze heures.

Ils embrassèrent du regard les plages du Vallon-de-l’Autel, du Château, plus loin celle de la Petite Fontaine.

— Pas mal, reconnut Camille.

— Pas terrible, siffla son mari.

D’une ville à la suivante, en compétition l’une avec l’autre, les plages étaient étriquées, souvent coincées par une route ou une voie de chemin de fer. Elles se suivaient, en pointillé, formant une queue de comète de gravier qui disparaissait, engloutie quatre mois de l’année, sous les corps huilés de salariés jouissant de leurs congés payés.

La promiscuité, le bruit lié à la circulation, la musique gueulante des radios ou des téléphones, les cris des enfants, les rires cons, les autres touristes, tous les autres, rendaient la station prolongée sur ces plages incompréhensible pour Maximilien.

Pourquoi les gens venaient-ils s’entasser face à la mer ? Il était professeur d’économie et ne connaissait pas grand-chose de la vie.

Yvan pointa la plage du Château qui jouxtait le port de la ville. Elle était subdivisée en trois zones. Chacune possédait le même sable, était positionnée dans le même axe et coincée par la même route. Mais la section centrale était privée, encadrée de part et d’autre par une plage publique. En payant, on pouvait se prélasser sur un matelas de mousse posé dans un cadre en bois, laissant les autres se contenter de la serviette de bain qu’ils avaient emportée.

Camille tenait à s’installer le plus loin possible du parking, elle insista pour rejoindre la plage publique proche du port. En fin de matinée, le cadastre du lieu tenait déjà d’un labyrinthe compliqué.

Serviettes et paniers en osier délimitaient les superficies occupées par chaque famille. Les plus expérimentés agrémentaient leur territoire d’un parasol.

Maximilien ouvrait le chemin en longeant le bord de mer. Après quelques mètres à traverser le territoire privé, la plage redevint publique.

Là ?

Yvan lâcha son sac, retira son tee-shirt et se rua dans l’eau.

Camille déplia les serviettes de bain.

Maximilien regarda sa femme ôter son tee-shirt puis sa jupe en jean. Elle portait un simple maillot deux pièces rouge vermillon.

Rares étaient les femmes qui, comme elle, étaient plus belles nues qu’habillées. Il le pensa, il aurait dû lui dire.

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Camille rajusta les bonnets de son soutien-gorge. Tu ne penses qu’à ça, lui dit-elle en s’allongeant sur le dos.

— Je ne pense qu’à toi.

— Va t’occuper de ton fils.

Maximilien n’était pas à l’aise avec son corps. Se déshabiller en public lui demandait un temps de réflexion. Il n’aimait pas se promener en slip à la maison, encore moins en slip de bain sur une plage publique.

Venant du port, deux grands types marchaient doucement, d’un pas balancé, les bras chargés de bibelots insignifiants. Ils s’arrêtaient tranquillement devant chaque couple. Ils ne tenaient pas compte du premier refus, ils prétendaient ne pas avoir entendu le deuxième et glissaient vers le couple suivant quand ils essuyaient le troisième.

Observant ces vendeurs amorphes, venus du Soudan, du Lesotho ou d’ailleurs, Maximilien pensa aux dégâts causés par les puissances européennes durant le XXe siècle, comment elles avaient pillé leurs colonies. Il se sentait un peu coupable, comme tous les néosocialistes, l’instant d’après il effaça cette idée, il avait la gorge sèche, il faisait soif.

S’ils proposaient des boissons glacées au lieu de leurs conneries, ils feraient fortune.

Il parlait dans le vide, Camille somnolait.

Il ôta son jean, le plia avec précaution et le glissa dans le sac de sa femme. Le soleil tapait dur.

— Tu me mets de la crème, chérie ?

— Va jouer avec ton fils. Quand tu reviendras, je m’occuperai de toi.

— Je vais attendre que ces types soient passés.

Camille le trouvait touchant. Elle lui tapota la cuisse :

— Chéri ?

— Huh ?

— Je ne suis pas le genre de fille qui se laisse importuner. Va surveiller ton fils.

Elle ouvrit un œil, il avait la mine chagrinée. Elle le connaissait par cœur et le taquina :

— Je te trouve très séduisant. En slip ou sans slip.

— Ouais…

— Surtout sans slip. Chéri.

Une plage publique était synonyme de promiscuité.

À deux serviettes de bain, un jeune couple, oreilles percées du lobe à la gouttière de l’hélix, cheveux longs lissés et brillants, exhibait sur les bras et le corps de coûteux et affligeants tatouages gothiques. Derrière, une famille nombreuse et sans gêne s’invectivait sur le choix de la radio à écouter. De l’autre côté, une vieille dame préparait un sandwich à son mari, une odeur de rillettes planait, se mélangeant aux effluves de monoï.

Plus loin, de fausses plantes vertes délimitaient le périmètre de la plage payante. Seul, serein et satisfait, bénéficiant d’une rangée de chaises longues inoccupées, un homme âgé savourait un cocktail compliqué. Il profitait de l’ombre d’un parasol et de la fraîcheur d’un brumisateur. Il jouissait du même soleil et de la même mer, il n’était qu’à trois mètres, il était sur une autre planète.

Même en maillot de bain, Maximilien restait un professeur d’économie. Une chaise longue était-elle un symbole d’inégalité sociale ? Ces deux plages, la payante et la gratuite, symbolisaient la question essentielle du débat économique : à chacun selon ses besoins ou selon ses moyens ?

À trois serviettes de bain de lui, à portée de main, une grosse dame couverte de crème solaire haussa le ton, menaçant son abruti de fils de l’envoyer à l’hôpital s’il continuait à mettre du sable dans son sac à main. En l’entendant, Maximilien sentit poindre en lui une ardente envie que toute la vermine qui l’entourait disparaisse.

*

* *

Les constructeurs appelaient cela un véhicule utilitaire. C’était un tas de ferraille. Elle avait lâché 5 000 euros pour cette ruine qui affichait 160 000 kilomètres au compteur. Viviane avait garé son fourgon Mercedes Sprinter orange sans problème. Elle avait pris de l’assurance au volant. Cette petite victoire n’était pas suffisante pour contrer les moments de lassitude qui traversaient ses journées.

Lorsque chagrin et épuisement l’envahissaient, la gueule d’un chien triste, la silhouette cassée d’un vieillard se traînant sur un trottoir, suffisaient à lui faire monter les larmes. Viviane s’asseyait dans la pénombre et attendait que la tristesse s’efface.

L’achat des produits avait été plus coûteux que prévu. Son pécule avait fondu. La concurrence était impitoyable. Toutes les plages de la Côte d’Azur étaient quadrillées de vendeurs itinérants, des habitués qui se partageaient la clientèle. Les nouveaux venus n’étaient pas les bienvenus.

Viviane évitait de dormir à l’hôtel, l’arrière du véhicule servait de chambre. À côté du sac de couchage, elle laissait une caisse en carton remplie de Que sais-je ? usagés. Elle n’avait fait qu’un bref passage au lycée, mais avait conservé une soif de savoir. Son manque de culture la complexait plus que sa petite taille. Avec gourmandise elle piochait le soir dans la boîte en carton pour prendre un petit fascicule au hasard.

Les rois mérovingiens, les techniques de lutte contre le vieillissement et les voyages de Darwin aux Galápagos n’avaient plus de secrets à lui révéler.

À ses doutes commerciaux, à ses moments de déprime s’ajoutaient des nuits agitées. Plantée sous la canicule, le corps poisseux, la langue pâteuse, Viviane était oubliée du monde. Elle avait le sentiment d’étouffer. Après chaque cauchemar, elle se réveillait au milieu des Ganesh de diverses tailles. Ce connard soi-disant bienfaisant qui ne faisait rien pour l’aider.

Si Ganesh avait seulement la puissance commerciale de l’autre barbu chrétien. Ganapati, Vyna, Vynaka, heu… Merde ! Calme-toi ma fille, calme-toi et reprends. Ganapati-Vynayaka. Sagesse, prudence, éducation. Il est le lien ou le symbole entre l’immense et l’infiniment petit. Son collier est composé des lettres de l’alphabet. Regardez le détail du travail. Ces statues sont fabriquées par des dévots, respectueux de Ganesh…

Vendre du dieu hindou en bois à des couples écoutant de la musique sur leur IPod et lisant des hebdomadaires people était une gageure.

— La sagesse nous enseigne que rien n’est éternel, à part l’amour.

Viviane soupira.

— Quelle connerie.

Il y avait des matins où elle sentait bien que ces phrases traînaient du cul. Elle tendit une statuette à un imaginaire client :

— Allez quoi, achetez-moi ce truc. Oui, il a une trompe, mais ce n’est pas un éléphant. Vous lui collez une cigarette en dessous, ça fera rire vos amis le samedi soir. Allez, faut bien que je bouffe ce soir…

Viviane avait passé un maillot de bain deux pièces. La culotte était large, couvrant son derrière, inutile d’aguicher les mâles solitaires. Ils étaient la plaie des plages, ils se croyaient tout permis. Le soutien-gorge était discret, Viviane avait peu de poitrine. C’était un avantage pour le commerce. Les clientes ne la regardaient pas comme une concurrente potentielle et gardaient un esprit ouvert à la dépense. C’est l’épouse qui décide ou non d’acheter. C’était elle qu’il fallait convaincre tout en gardant un ton plaisant, mais sans flirter, avec le mari.

Viviane portait le même modèle de maillot de bain durant toute la saison, un deux pièce rouge profond. Une couleur aisément repérable au milieu de la foule compacte des plages du littoral, une façon astucieuse d’habituer la clientèle à sa présence.

De son slip de bain dépassaient, en lettres gothiques ciselées par l’aiguille d’un tatoueur, les pics et pointes supérieures d’une ligne brisée dont Viviane révélait le sens quand elle se déculottait : AMOR.

Il s’agissait du reliquat d’une relation médiocre, la conséquence d’un jugement amoureux erroné qu’elle ne pouvait se permettre financièrement de faire disparaître de son derme.

Ils s’étaient rencontrés à Goa. Fernandez était mexicain. Ses bras, son cou et son torse, couverts de tatouages, affirmaient son appartenance à un gang de Juarez ou d’ailleurs. L’était-il vraiment ? À la réflexion, Viviane en avait douté. Fernandez ressemblait plus à un petit acteur télé gagnant sa vie en participant à de navrantes novelas. Il avait expliqué avoir fui son pays pour éviter une mise à mort certaine. Il était en fait venu passer quelques semaines de vacances sur les plages de Goa. Elle l’avait trouvé formidable et attentionné. Il avait insisté pour que Viviane se fasse tatouer. Elle avait trouvé l’idée sexy.

Continuer : partie 2 sur 3