Amor

Dominique Forma · Chapitre 4 sur 6

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Amor

Coupe transversale d’un polaroid

 

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Ils avaient trouvé ce chemin de promenade par hasard, en s’éloignant du Ventoux. L’endroit leur parut tout de suite tranquille et à l’écart. Une jolie haie de platanes longeait un terrain couvert de vignes. Ils avaient garé la voiture de location assez loin de la route départementale pour ne pas être remarqués, dans un tournant, à l’ombre des arbres.

Il avait coupé le contact. Elle avait jeté un coup d’œil par la vitre arrière. Il n’y avait pas de promeneur, personne pour les déranger.

Un sentiment de risque, comme une vibration caressante, les traversa.

Plaisir de l’interdit.

Petite peur et grande excitation.

Elle ôta son tee-shirt puis remit aussitôt ses cheveux en place. Elle avait retiré son soutien-gorge avant de quitter l’hôtel. Sa chair en portait encore la marque.

— C’est chouette hein ?

Il répondit :

— C’est très sympa.

Elle évoquait le cadre champêtre, il félicitait sa poitrine.

Puis elle se pencha, disparut sous la ligne du tableau de bord, déboutonna le pantalon du conducteur et tira dessus pour le faire glisser jusqu’à mi-cuisses.

Elle le complimenta sur son organe car les hommes ont souvent besoin d’être encouragés.

Elle portait une petite jupe de vacances, achetée dans une grande surface.

Elle parvint à escalader le conducteur en pliant les jambes, les pieds en équilibre sur les bords du siège. Il la guida en lui tenant les hanches. Elle s’empala et s’agrippa au siège pour ne pas glisser. L’inconfortable position exerçait une grande tension sur les muscles de ses cuisses.

Elle contemplait le chemin, par-dessus l’appuie-tête du siège du conducteur, lui regardait dans la direction opposée.

Personne à l’horizon.

Ils firent comme bien d’autres avant eux se trouvant à l’avant d’une voiture de location, un après-midi de semaine.

Ils firent vite.

Regagnant son siège, elle heurta de la tête le plafond de la voiture, puis se cogna le coude contre le levier de vitesses.

Il raidit les jambes, souleva les hanches et remonta son pantalon. Elle lui donna un kleenex pour s’essuyer le sexe.

— Je fais bien la putain ?

Elle attendait un compliment qui vint immédiatement.

Le mot était tellement déplacé dans la bouche de cette femme qu’il le répéta :

— Putain.

Elle sourit comme une élève douée d’une école privée de renom.

— Merci, elle répondit en insistant sur le i.

Il remit le contact, fit descendre sa vitre et jeta le morceau de papier souillé au pied d’un cep de vigne.

— Tu penses qu’ils font du vin bio ?

— Dans le coin, les paysans ont compris qu’ils devaient participer au sauvetage de la planète.

— Tant mieux.

Elle était satisfaite et rassurée par cette information.

Il était important de se ressourcer.

C’était le mot qu’il avait utilisé pour la faire rire, après qu’elle avait fini de le sucer pendant qu’il conduisait. Elle avait rigolé.

Un week-end de trois jours, en amoureux, à Vaison-la-Romaine.

Le mardi était jour de marché, le centre-ville était bondé. Il y avait des Hollandais, en famille, arpentant les rues piétonnes. Ils trimbalaient plein de gosses blonds, habillés comme des hippies de luxe, qu’ils étaient le plus souvent. Il y avait aussi des Anglais qui achetaient des sachets d’olives. Leurs femmes, entre deux âges, la peau orangée, goûtaient des rondelles de saucisson en minaudant devant les plaisanteries des vendeurs qu’elles ne comprenaient pas. Les Parisiens aussi avaient fait le voyage. Des maris jeunes, donc décontractés, scénaristes pour Canal plus ou journalistes à Libération. Leurs compagnes, romantiques éthérées, affirmaient une indifférence à la mode tout en ressemblant à des mannequins.

Ces touristes communiquaient avec des vendeuses qui leur ressemblaient. Elles avaient toutes un peu froid puisque le mistral soufflait. Elles s’enveloppaient le corps de longs tricots et le cou d’écharpes plus longues encore. Vendeuses et clientes avaient les mêmes longs cheveux mal peignés, leur griffant élégamment le visage comme pour une publicité de shampoing exotique éco-équitable. L’art du bandeau dans les cheveux atteignait des sommets compliqués de représentation sociale.

Et il y avait les locaux. Ils ne se promenaient pas, ils faisaient leurs courses.

Ils eurent du mal à trouver une place pour garer la voiture. Ils traversèrent les ruines romaines pour rejoindre le marché. Ils rigolèrent en voyant un panneau publicitaire, comme il en existait uniquement en province, qui annonçait la prochaine venue de Sheila à la médiathèque Jean Ferrat.

— Elle n’est pas morte celle-là ?

Ils n’iraient pas la voir, ni elle, ni Frédéric François. Lady Gaga non plus, encore moins Johnny.

— Il n’avait pas appelé à voter Giscard celui-là ?

Plus bas que Vaison-la-Romaine et son marché provençal, il y avait Carpentras, Orange, ou encore les quartiers pourris d’Avignon. Il y avait des cités, des Arabes avec leurs femmes enfouies sous des voiles, qui se donnaient un drôle de genre, des gitans aussi qui ne les aimaient pas. Il y avait des SDF, des chômeurs, des gamins sans avenir, qui ne savaient rien à rien mais qui le disaient haut et fort. Et puis il y avait ceux, c’était les pires, qui avaient commis la faute, ceux qui votaient mal, ceux qui ne savaient rien non plus, mais qui auraient dû savoir.

Tous ces gens qu’il fallait aider et sortir de leur obscurantisme.

Plus tard.

Après les vacances, après les flâneries amoureuses.

— Si tu étais ma pute ce soir ? demanda-t-elle.

Aussi libéral-libertaire que son prochain, il considéra la proposition et reconnut que le projet était intéressant.

Elle prit les devants et lui enfonça un doigt dans la bouche.

Pour commencer.

C’était chouette.

Il eut envie de lui préciser qu’on partage tout quand on s’aime.

Il savait que les relations humaines s’abîmaient, s’étiolaient, et que les gens se détérioraient avec le temps, mais pas eux.

Rien, ni personne ne les endommagerait. Il voulait lui expliquer.

Elle enfonça un peu plus profondément l’index au fond de sa bouche.

Inutile de mettre le moment en suspens, elle savait.

Elle pensait comme lui.

C’était très sympa.

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