Ascanio 2
Chapitre XXXV
Où il est prouvé que la lettre d’une grisette,
quand on la brûle, fait autant de flamme et
de cendre que la lettre d’une duchesse
Il y avait sur le visage mobile de la belle Anne d’Heilly un mélange de compassion et de tristesse auquel Ascanio se laissa prendre et qui le confirma, avant même que la duchesse eût ouvert la bouche, dans l’idée qu’elle était entièrement innocente de la catastrophe dont lui et Colombe venaient d’être victimes.
– Vous ici, Ascanio ! dit-elle d’une voix mélodieuse ; vous à qui je voulais donner des palais et que je retrouve dans une prison.
– Ah ! madame, s’écria le jeune homme, il est donc vrai que vous êtes étrangère à la persécution qui nous atteint ?
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– M’avez-vous soupçonnée un instant, Ascanio ? dit la duchesse ; alors vous avez raison de me haïr, et je n’ai, moi, qu’à me plaindre en silence d’être si mal connue de celui que je connais si bien.
– Non, madame, non, dit Ascanio ; on m’a dit que c’était vous qui aviez tout conduit, mais je n’ai pas voulu le croire.
– Bien ! Ascanio, vous ne m’aimez pas, je le sais, mais au moins chez vous la haine n’est point de l’injustice. Vous aviez raison, Ascanio ; non seulement je n’ai rien conduit, mais encore j’ignorais tout. C’est le prévôt, M. d’Estourville, qui, ayant tout appris, je ne sais comment, est venu tout dire au roi, et qui a obtenu de lui l’ordre de vous arrêter et de reprendre Colombe.
– Et Colombe est chez son père ? demanda vivement Ascanio.
– Non, dit la duchesse, Colombe est chez moi.
– Chez vous, madame ! s’écria le jeune homme. Pourquoi chez vous ?
– Elle est bien belle, Ascanio, murmura la
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duchesse, et je comprends que vous la préfériez à toutes les femmes du monde, la plus aimante de ces femmes vous offrît-elle le plus riche des duchés.
– J’aime Colombe, madame, dit Ascanio, et vous savez qu’on préfère l’amour, ce bien du ciel, à tous les biens de la terre.
– Oui, Ascanio, oui, vous l’aimez par-dessus toute chose. Un instant j’ai espéré que votre passion pour elle n’était qu’un amour ordinaire. Je me suis trompée. Oui, je le vois bien maintenant, ajouta-t-elle avec un soupir, vous séparer plus longtemps l’un de l’autre serait s’opposer aux volontés de Dieu.
– Ah ! madame, s’écria Ascanio en joignant les mains, Dieu vous a donné le pouvoir de nous réunir. Soyez grande et généreuse jusqu’au bout, madame, et faites le bonheur de deux enfants qui vous aimeront et qui vous béniront toute leur vie.
– Eh bien ! oui, dit la duchesse, je suis vaincue, Ascanio ; oui, je suis prête à vous protéger, à vous défendre ; mais, hélas ! peut-être, à cette heure, est-il trop tard !
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– Trop tard ! que voulez-vous dire ? s’écria Ascanio.
– Peut-être, à cette heure, Ascanio, peut-être suis-je perdue moi-même.
– Perdue ! et pourquoi cela, madame ?
– Pour vous avoir aimé.
– Pour m’avoir aimé ! Vous, perdue à cause de moi ?
– Oui, imprudente que je suis, oui, perdue à cause de vous ; perdue pour vous avoir écrit.
– Comment cela ? je ne vous comprends pas, madame.
– Vous ne comprenez pas que le prévôt, muni de l’ordre du roi, a ordonné une perquisition générale de l’hôtel de Nesle ? Vous ne comprenez pas que cette perquisition, dans laquelle on recherche toutes les preuves de votre amour avec Colombe, s’exercera principalement dans votre chambre ?
– Eh bien ? demanda Ascanio impatient.
– Eh bien ! continua la duchesse, si dans votre
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chambre on retrouve cette lettre que dans un moment de délire je vous ai écrite, si cette lettre est reconnue pour être de moi, si cette lettre est mise sous les yeux du roi, que je trompais déjà et que bientôt je voulais trahir pour vous, ne comprenez-vous pas que mon pouvoir tombe à l’instant même ? Ne comprenez-vous pas que je ne puis plus rien pour vous ni pour Colombe ? Ne comprenez-vous pas enfin que je suis perdue ?
– Oh ! s’écria Ascanio, tranquillisez-vous, madame, il n’y a pas de danger ; cette lettre est ici, elle est là, elle ne m’a point quitté.
La duchesse respira, et sa figure passa de l’expression de l’anxiété à celle de la joie.
– Elle ne vous a pas quitté, Ascanio ! s’écria-t-elle à son tour ; elle ne vous a pas quitté ! Et à quel sentiment, dites, dois-je que cette heureuse lettre ne vous ait pas quitté ?
– À la prudence, madame, murmura Ascanio.
– À la prudence ! Je me trompais donc encore, mon Dieu ! mon Dieu ! Je devrais cependant être bien certaine, bien convaincue. À la prudence !
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Eh bien ! alors, ajouta-t-elle en ayant l’air de faire un effort sur elle-même, puisque je n’ai à vous remercier que de votre prudence, Ascanio, croyez-vous bien prudent, dites-moi, de garder ici sur vous, quand on peut descendre à tout moment dans votre prison, quand on peut vous fouiller de force ; trouvez-vous bien prudent, dis-je, de garder une lettre qui doit, si elle est connue, mettre hors d’état de vous protéger, vous et Colombe, la seule personne qui puisse vous sauver ?
– Madame, dit Ascanio de sa voix douce, et avec cette teinte de mélancolie que ressentent toujours les cœurs purs lorsqu’ils sont forcés de douter, j’ignore si l’intention de nous sauver, Colombe et moi, est au fond de votre cœur comme elle est sur vos lèvres ; j’ignore si le désir seul de ravoir cette lettre qui, ainsi que vous l’avez dit, peut vous perdre, ne vous a pas conduite ici ; j’ignore enfin si, une fois que vous la tiendrez en votre pouvoir, de protectrice que vous vous faites, vous ne nous redeviendrez pas en ennemie ; mais ce que je sais, madame, c’est que cette lettre est à vous, c’est qu’elle vous
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appartient, c’est que, du moment où vous la venez réclamer, je n’ai pas, moi, le droit de la retenir.
Ascanio se leva, alla droit à la chaise sur laquelle était son pourpoint, fouilla dans la poche, et en tirant une lettre dont la duchesse au premier coup d’œil reconnut l’enveloppe : – Voilà, dit-il, madame, ce papier tant désiré par vous, et qui, sans pouvoir m’être utile, peut vous être si nuisible. Reprenez-le, déchirez-le, anéantissez-le. J’ai fait ce que je dois ; vous ferez, vous, ce que vous voudrez.
– Ah ! vous êtes vraiment un noble cœur, Ascanio ! s’écria la duchesse, emportée par ce premier mouvement qu’on retrouve parfois encore même au fond des âmes les plus corrompues.
– On vient, madame, prenez garde ! s’écria Ascanio.
– Vous avez raison, dit la duchesse.
Et, au bruit des pas qui effectivement se rapprochaient, elle étendit vivement la main vers
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la lampe, présentant le papier à la flamme, qui s’y attacha et le dévora en un instant. La duchesse ne le lâcha cependant que lorsque le feu fut près d’atteindre ses doigts, et la lettre aux trois quarts consumée descendit en tournoyant ; lorsqu’elle toucha le sol, elle était complètement réduite en cendres ; cependant sur ces cendres la duchesse mit encore le pied.
En ce moment le prévôt parut sur la porte.
– On me prévient que vous êtes ici, madame, dit-il d’un air inquiet en regardant alternativement Ascanio et la duchesse, et je m’empresse de descendre pour me mettre à vos ordres. Avez-vous en quelque chose besoin de moi ou des gens qui sont sous mes ordres ?
– Non, messire, dit la duchesse, ne pouvant dissimuler le sentiment de profonde joie qui débordait de son cœur sur son visage. Non, mais je ne vous en rends pas moins grâce de votre empressement et de votre bonne volonté ; j’étais venue seulement pour interroger ce jeune homme que vous avez fait arrêter, et pour m’assurer s’il était véritablement aussi coupable qu’on le disait.
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– Et le résultat de cet examen ? demanda le prévôt d’un ton où il ne pouvait s’empêcher de laisser percer une légère teinte d’ironie.
– Est qu’Ascanio est moins coupable que je ne le pensais. Je vous recommande donc, messire, les plus grands soins pour lui. En attendant, le pauvre enfant est bien mal logé. Ne pourriez-vous lui donner une autre chambre ?
– On y avisera dès demain, madame, car, vous le savez, pour moi vos désirs sont des ordres. Avez-vous autre chose à commander et voulez-vous continuer votre interrogatoire ?
– Non, messire, répondit Anne, je sais tout ce que je désirais savoir.
À ces mots la duchesse sortit du cachot en jetant à Ascanio un dernier coup d’œil mêlé de reconnaissance et de passion.
Le prévôt la suivit et la porte se referma derrière eux.
– Pardieu ! murmura Jacques Aubry, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation de la duchesse et d’Ascanio, pardieu ! il était temps.
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En effet, le premier soin de Marmagne, en revenant à lui, avait été de faire dire à la duchesse qu’il venait de recevoir une blessure qui pourrait bien être mortelle, mais qu’avant de mourir il voudrait lui révéler un secret de la plus haute importance pour elle. À cet effet la duchesse était accourue. Marmagne lui avait dit alors qu’il avait été attaqué et blessé par un certain écolier nommé Jacques Aubry, lequel cherchait à entrer au Châtelet pour pénétrer jusqu’à Ascanio et rapporter à Cellini une lettre dont Ascanio était porteur.
À ces mots la duchesse avait tout compris, et tout en maudissant la passion qui l’avait cette fois encore fait sortir des limites de sa prudence ordinaire, elle était, quoiqu’il fût deux heures du matin, accourue au Châtelet, s’était fait ouvrir le cachot du prisonnier, et là avait joué avec Ascanio la scène que nous venons de raconter, et qui avait eu, du moins la duchesse le pensait ainsi, le dénouement qu’elle désirait, quoique Ascanio n’en eût pas été entièrement la dupe.
Comme l’avait dit Jacques Aubry, il était
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temps.
Mais la moitié de la besogne seulement était faite, et certes la plus difficile moitié restait à faire. L’écolier tenait sa lettre qui avait si bien manqué d’être anéantie à jamais ; mais pour que cette lettre eût sa valeur réelle, ce n’était pas entre les mains de Jacques qu’elle devait être, c’était entre les mains de Cellini.
Or, Jacques Aubry était prisonnier, bien prisonnier, et il avait appris de son prédécesseur que ce n’était pas chose facile que de sortir du Châtelet une fois qu’on y était entré. Il était donc, nous devons le dire, comme ce coq qui a trouvé une perle, dans le plus grand embarras de ce qu’il devait faire de sa richesse.
Essayer de fuir par la violence était impossible. Armé de son poignard, Jacques Aubry pouvait bien tuer le gardien qui lui apportait son repas, prendre ses clefs et ses habits ; mais, outre que ce moyen extrême répugnait à l’excellente nature de l’écolier, il ne lui offrait pas encore, il faut le dire, une sécurité suffisante. Il y avait dix chances contre une pour
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qu’il fût reconnu, fouillé, dépouillé de sa précieuse lettre, et réintégré dans son cachot.
Essayer de fuir par adresse était moins certain encore. Le cachot était creusé à huit ou dix pieds sous terre, des barres de fer énormes croisaient le soupirail par lequel pénétrait le seul rayon de jour qui descendît dans le cachot. Il fallait des mois pour desceller un de ces barreaux, puis d’ailleurs, ce barreau descellé, où se trouverait le fugitif ? dans quelque cour aux murs infranchissables où l’on ne manquerait pas de le retrouver le lendemain matin.
Restait la corruption ; mais grâce au jugement rendu par le lieutenant criminel, et qui attribuait à Gervaise vingt sous parisis pour la perte de son honneur, le prisonnier ne possédait plus pour toute fortune que la somme de dix sous parisis, somme insuffisante pour tenter le plus mauvais geôlier de la plus mauvaise prison, et qui ne pouvait décemment s’offrir à un porte-clefs d’une forteresse royale.
Jacques Aubry était donc, nous sommes forcés d’en convenir, dans le plus cruel embarras.
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De temps en temps une idée libératrice paraissait bien cependant se présenter à son esprit, mais cette idée sans doute entraînait avec elle de bien graves conséquences, car chaque fois qu’elle revenait, avec la persistance des bonnes idées, le visage d’Aubry se rembrunissait visiblement, et il poussait des soupirs qui prouvaient que le pauvre garçon subissait une lutte intérieure des plus violentes.
Cette lutte fut si violente et si prolongée que de toute la nuit Jacques ne songea pas même à dormir : il passa le temps à se promener de long en large, à s’asseoir, à se lever. C’était la première fois qu’il lui arrivait de veiller pour réfléchir ; Jacques n’avait jamais veillé que comme buveur, comme joueur ou comme amoureux.
Au point du jour cependant la lutte parut apaisée par la victoire sans doute d’une des forces opposées, car Jacques Aubry poussa un soupir plus lamentable encore qu’aucun de ceux qu’il eût poussés jusque-là, et se jeta sur son lit comme un homme complètement abattu.
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À peine était-il couché qu’il entendit des pas dans l’escalier. Ces pas s’approchèrent, la clef grinça dans la serrure, les verrous crièrent, la porte tourna sur ses gonds, et deux hommes de justice apparurent sur le seuil : l’un était le lieutenant criminel, l’autre son greffier.
Le désagrément de la visite fut tempéré par le plaisir qu’eut Jacques Aubry à reconnaître deux anciennes connaissances.
– Ah ! ah ! mon jeune homme, dit le lieutenant criminel en reconnaissant Jacques Aubry, c’est donc encore vous que je retrouve, et vous êtes donc parvenu à vous faire mettre au Châtelet ? Tudieu ! quel gaillard vous faites ! Vous séduisez les jeunes filles et vous perforez les jeunes seigneurs ! Mais, prenez-y garde ! cette fois-ci, peste ! la vie d’un gentilhomme, c’est plus cher que l’honneur d’une grisette, et vous n’en serez pas quitte pour vingt sous parisis.
Si formidables que fussent les paroles du juge, le ton avec lequel elles étaient prononcées rassurait quelque peu le prisonnier. Cet homme à la face joviale entre les mains duquel il avait eu la
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chance de tomber paraissait si bon garçon, qu’il semblait que rien de fatal ne pût venir de lui. Il est vrai de dire qu’il n’en était pas de même de son greffier, qui, à chaque menace que faisait le lieutenant criminel, secouait approbativement la tête. C’était la seconde fois que Jacques Aubry voyait ces deux hommes à côté l’un de l’autre, et quelque préoccupation que lui inspirât la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il ne pouvait s’empêcher de faire intérieurement les réflexions les plus philosophiques sur le caprice du hasard, qui avait dans un moment de fantaisie accolé l’un à l’autre deux individus aussi opposés de physique et de caractère.
L’interrogatoire commença. Jacques Aubry ne cacha rien ; il déclara qu’ayant reconnu dans le vicomte de Marmagne un gentilhomme qui l’avait déjà trahi plusieurs fois, il avait sauté sur l’épée d’un page et l’avait défié, Marmagne avait accepté le défi ; le vicomte et l’écolier avaient ferraillé un instant ; puis le vicomte était tombé. Il n’en savait pas davantage.
– Vous n’en savez pas davantage ! vous n’en
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savez pas davantage ! murmurait le juge tout en dictant l’interrogatoire au greffier. Peste ! il y en a bien assez comme cela, ce me semble, et votre affaire est claire comme le jour, d’autant plus que le vicomte de Marmagne est un des grands favoris de madame d’Étampes. Aussi il paraît qu’elle vous a recommandé au prône, mon brave garçon.
– Diable ! fit l’écolier qui commençait à s’inquiéter. Dites-moi donc, monsieur le juge, est-ce que l’affaire est aussi mauvaise que vous le dites ?
– Plus mauvaise ! mon cher ami, plus mauvaise ! attendu que je n’ai pas l’habitude d’intimider mes clients. Mais je vous préviens de cela afin que si vous aviez quelques dispositions à prendre...
– Des dispositions à prendre ! s’écria l’écolier. Dites donc, dites donc, monsieur le lieutenant criminel, est-ce que vous croyez qu’il y a danger d’existence ?
– Certainement, dit le juge, certainement. Comment ! vous attaquez en pleine rue un
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gentilhomme, vous le forcez à se battre, vous lui passez votre épée au travers du corps, et vous demandez s’il y a danger d’existence ! Oui, mon cher ami ; oui, et très grand danger même.
– Mais enfin ces rencontres-là arrivent tous les jours, et je ne vois pas qu’on poursuive bien les coupables.
– Oui, entre gentilshommes, mon jeune ami. Oh ! quand il plaît à deux gentilshommes de se couper la gorge, c’est un droit de leur condition et le roi n’a rien à y voir ; mais s’il allait prendre un jour l’idée aux vilains de se battre avec les gentilshommes, comme les vilains sont vingt fois plus nombreux que les gentilshommes, il n’y aurait bientôt plus de gentilshommes, ce qui serait dommage.
– Et combien de jours croyez-vous que mon procès puisse durer ?
– Cinq ou six jours à peu près.
– Comment ! s’écria l’écolier, cinq ou six jours, voilà tout ?
– Sans doute, le fait est clair : il y a un homme
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qui se meurt, vous avouez que vous l’avez tué, la justice est satisfaite ; cependant, ajouta le juge en donnant à son visage un caractère plus profond encore de mansuétude, si deux ou trois jours de plus peuvent vous être agréables...
– Très agréables.
– Eh bien, nous allongerons les écritures et nous gagnerons du temps. Vous êtes bon garçon au fond, et je serai enchanté de faire quelque chose pour vous.
– Merci, dit l’écolier.
– Et maintenant, reprit le juge en se levant, avez-vous quelque chose à demander ?
– Je voudrais voir un prêtre, est-ce impossible ?
– Non pas, et vous êtes dans votre droit.
– Eh bien, alors, monsieur le juge, priez qu’on m’en envoie un.
– Je vais m’acquitter de votre commission. Sans rancune, mon jeune ami.
– Comment donc ! au contraire, bien
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reconnaissant.
– Monsieur l’écolier, dit alors à demi-voix et en s’approchant de Jacques Aubry le greffier, voudrez-vous bien m’accorder une grâce ?
– Volontiers, dit Aubry ; laquelle ?
– Mais c’est que vous avez peut-être des amis, des parents, à qui vous comptez laisser tout ce que vous possédez.
– Des amis ? je n’en ai qu’un, et il est en prison comme moi. Des parents ? je n’ai que des cousins, et même des cousins fort éloignés. Ainsi, parlez, monsieur le greffier, parlez.
– Monsieur, je suis un pauvre père de famille, ayant cinq enfants.
– Eh bien ?
– Eh bien ! je n’ai jamais eu de chance dans mon emploi, que je remplis pourtant, vous pouvez le dire, avec scrupule et probité. Tous mes confrères me passent sur le corps.
– Et pourquoi cela ?
– Pourquoi ? Ah ! pourquoi ? Je vais vous le
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dire.
– Dites.
– Parce qu’ils ont du bonheur.
– Ah !
– Mais, pourquoi ont-ils du bonheur ?
– Voilà ce que je vous demanderai, monsieur le greffier.
– Et voilà ce que je vais vous dire, monsieur l’écolier.
– Vous me ferez plaisir.
– Ils ont du bonheur... – Le greffier baissa encore la voix d’un demi-ton. – Ils ont du bonheur, parce qu’ils ont de la corde de pendu dans leur poche : comprenez-vous ?
– Non.
– Vous avez l’intelligence difficile. – Vous faites un testament, n’est-ce pas ?
– Un testament, moi ! pourquoi faire ?
– Dame ! pour qu’il n’y ait pas de procès parmi vos héritiers. Eh bien ! mettez sur ce
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testament que vous autorisez Marc-Boniface Grimoineau, greffier près M. le lieutenant criminel, à réclamer du bourreau un petit bout de votre corde.
– Ah ! fit Aubry d’une voix étranglée. Oui, je comprends.
– Et vous m’accordez ma demande ?
– Comment donc !
– Jeune homme ! rappelez-vous ce que vous venez de me promettre. Beaucoup ont pris le même engagement que vous ; mais les uns sont morts intestats, les autres ont mal écrit mon nom, Marc-Boniface Grimoineau, de sorte qu’il y a eu chicane ; d’autres enfin, qui étaient coupables, monsieur, parole d’honneur ! bien coupables, ont été acquittés et sont allés se faire pendre ailleurs ; de sorte que je désespérais véritablement quand vous nous êtes tombé entre les mains.
– C’est bien, monsieur le greffier, c’est bien, dit Jacques, cette fois, soyez tranquille, si je suis pendu, vous aurez votre affaire.
– Vous le serez, monsieur, vous le serez, n’en
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faites pas de doute.
– Eh bien ! Grimoineau ? dit le juge.
– Me voilà, monsieur le lieutenant criminel, me voilà. Ainsi, c’est convenu, monsieur l’écolier ?
– C’est convenu.
– Parole d’honneur !
– Foi de vilain !
– Allons, murmura le greffier en s’en allant, je crois que cette fois-ci enfin j’aurai mon affaire. Je vais annoncer cette bonne nouvelle à ma femme et à mes enfants.
Et il suivit le lieutenant criminel, qui sortit tout en le grondant gaiement de s’être tant fait attendre.
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XXXVI
Où l’on voit qu’une véritable amitié est capable
de pousser le dévouement jusqu’au mariage
Aubry, resté seul, retomba dans des réflexions encore plus profondes qu’auparavant ; et l’on en conviendra, il y avait dans son entretien avec le lieutenant criminel ample matière à méditation. Cependant, hâtons-nous de dire que celui qui aurait pu lire dans son esprit aurait vu que la situation d’Ascanio et de Colombe, situation qui dépendait de la lettre qu’il avait entre les mains, prenait la première place dans ses préoccupations, et qu’avant de songer à lui, chose de laquelle il comptait bien s’occuper en son temps, il allait songer à eux.
Il méditait ainsi depuis une demi-heure à peu près, lorsque la porte de son cachot s’ouvrit de nouveau et que le porte-clefs parut sur le seuil.
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– Est-ce vous qui avez fait venir un prêtre ? demanda-t-il en grommelant.
– Certainement, c’est moi, dit Jacques.
– Le diable m’emporte ! si je sais ce qu’ils ont tous à faire avec un moine damné, murmura le guichetier ; mais ce que je sais, c’est qu’ils ne peuvent pas laisser cinq minutes un pauvre homme tranquille. Voyons, entrez, mon père, continua-t-il en se rangeant pour faire place au prêtre, et faites vite.
Puis il referma la porte en grommelant toujours, laissant en tête à tête le nouveau venu avec le prisonnier.
– C’est vous qui m’avez fait demander, mon fils ? demanda le prêtre.
– Oui, mon père, répondit l’écolier.
– Vous désirez vous confesser ?
– Non, pas précisément, je désire m’entretenir avec vous d’un simple cas de conscience.
– Dites, mon fils, répondit le prêtre en s’asseyant sur l’escabeau, et si mes faibles lumières peuvent vous guider...
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– Justement c’est pour vous demander conseil que je vous ai fait venir.
– Je vous écoute.
– Mon père, dit Aubry, je suis un grand pécheur.
– Hélas ! fit le prêtre, heureux du moins celui qui le reconnaît.
– Mais ce n’est pas le tout, non seulement je suis un grand pécheur, comme je vous le disais, mais encore j’ai fait tomber les autres dans le péché.
– Y a-t-il réparation au dommage que vous avez commis ?
– Je le pense, mon père, je le pense. Celle que j’ai entraînée avec moi dans l’abîme était une jeune fille innocente.
– Alors vous l’avez séduite ? demanda le prêtre.
– Séduite, oui, mon père, c’est le mot.
– Et vous voulez réparer votre faute ?
– J’en ai l’intention, du moins.
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– Il n’y a qu’une façon de le faire.
– Je le sais bien, et c’est pour cela que j’ai été si longtemps indécis. S’il y en avait eu deux, j’eusse choisi l’autre.
– Alors vous désirez l’épouser.
– Un instant, non ! Je ne veux pas mentir ; non, mon père, je ne désire pas, je me résigne.
– Mieux vaudrait un sentiment plus pur, plus dévoué.
– Que voulez-vous, mon père, il y a des gens qui sont nés pour épouser et d’autres pour rester garçons. Le célibat était ma vocation à moi, et il ne fallait, je vous le jure, rien moins que la circonstance où je me trouve...
– Eh bien ! mon fils, comme vous pourriez revenir sur vos bonnes intentions, je vous dirai que le plus tôt serait le mieux.
– Et quand ce plus tôt peut-il être ? demanda Aubry.
– Dame ! dit le prêtre, comme c’est un mariage in extremis, on obtiendra toutes les dispenses nécessaires, et je pense bien qu’après-
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demain...
– Va donc pour après-demain, fit l’écolier en poussant un soupir.
– Mais elle, la jeune fille ?
– Eh bien ?
– Consentira-t-elle ?
– À quoi ?
– Au mariage.
– Pardieu ! si elle y consentira ! avec reconnaissance. On ne lui fait pas de ces propositions-là tous les jours.
– Alors il n’y aura aucun empêchement ?
– Aucun.
– Les parents de votre côté ?
– Absents.
– Du sien ?
– Inconnus.
– Son nom ?
– Gervaise-Perrette Popinot.
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– Me chargez-vous de lui porter cette nouvelle ?
– Si vous voulez prendre cette peine, mon père, je vous en serai véritablement reconnaissant.
– Aujourd’hui même elle sera prévenue.
– Dites-moi donc, dites-moi donc, mon père, est-ce que vous pourriez par exemple lui remettre une lettre ?
– Non, mon fils, nous autres qui nous sommes dévoués au service des prisonniers, nous avons fait le serment de ne remettre aucun message de leur part à personne qu’après leur mort. Ce moment venu, tout ce que vous désirerez.
– Merci, cela serait inutile ; tenons-nous-en donc au mariage, murmura Aubry.
– Vous n’avez rien autre chose à me dire ?
– Rien, sinon que si l’on doutait de la vérité de ce que j’avance, et que si l’on faisait quelque difficulté à m’accorder ma demande, on trouverait à l’appui, chez M. le lieutenant criminel, une plainte de ladite Gervaise-Perrette
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Popinot, laquelle prouverait à la justice que je n’avance rien qui ne soit l’exacte vérité.
– Rapportez-vous-en à moi pour aplanir toutes les difficultés, répondit le prêtre, qui avait cru remarquer que dans l’action qu’il se proposait d’accomplir, Jacques Aubry ne procédait pas d’enthousiasme, mais cédait à une nécessité, et d’ici à deux jours...
– D’ici à deux jours...
– Vous aurez rendu l’honneur à celle à qui vous l’avez enlevé.
– Hélas ! murmura l’écolier en poussant un profond soupir.
– Bien, mon fils, bien, dit le prêtre ; plus un sacrifice nous coûte, plus il est agréable à Dieu.
– Ventre-Mahom ! s’écria l’écolier ; en ce cas, Dieu doit m’être bien reconnaissant ; allez, mon père, allez.
En effet, ce n’était pas sans une vive opposition à lui-même que Jacques Aubry avait pris une pareille résolution ; comme il l’avait dit à Gervaise, il avait hérité de l’antipathie
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paternelle pour le mariage, et il ne lui avait rien moins fallu que son amitié pour Ascanio, que l’idée que c’était lui qui l’avait perdu, le tout corroboré des plus beaux exemples de dévouement que l’Antiquité avait pu lui fournir, pour l’amener au degré d’abnégation auquel il était arrivé.
Mais, dira peut-être le lecteur, qu’a de commun le mariage de Gervaise et d’Aubry avec le bonheur d’Ascanio et de Colombe, et comment en épousant sa maîtresse Aubry sauvait-il son ami ?
À ceci je pourrais dire au lecteur qu’il manque de pénétration. Il est vrai que, de son côté, le lecteur pourrait me répondre que ce n’est pas son état d’en avoir.
Que le lecteur prenne donc la peine de lire la fin de ce chapitre, qu’il eût pu se donner la satisfaction de passer s’il avait eu l’esprit plus subtil.
Le prêtre parti, Aubry, dans l’impossibilité de reculer désormais, parut plus tranquille : c’est le propre des résolutions, même les plus terribles,
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d’amener le calme après elles ; l’esprit qui a lutté se repose, le cœur qui a combattu s’engourdit.
Jacques Aubry resta donc dans son repos et dans son engourdissement jusqu’au moment où, après avoir entendu du bruit dans le cachot d’Ascanio, il crut que ce bruit, causé par l’entrée du geôlier qui lui apportait son déjeuner, était une garantie de tranquillité pour plusieurs heures. En conséquence, il laissa s’écouler quelques minutes, après lesquelles ayant reconnu qu’aucun bruit ne troublait le silence, il s’engagea dans son couloir, franchit comme d’habitude la distance et souleva la natte avec sa tête.
Le cachot d’Ascanio était plongé dans l’obscurité la plus profonde.
Aubry appela à demi-voix ; personne ne répondit : le cachot était parfaitement solitaire.
Le premier sentiment d’Aubry fut un sentiment de joie. Ascanio était libre, et si Ascanio était libre il n’avait pas besoin, lui... Mais presque aussitôt il se rappela la recommandation qu’il avait entendue la veille de mettre Ascanio dans une prison plus commode.
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On avait eu égard à la recommandation de madame la duchesse d’Étampes ; ce bruit que venait d’entendre l’écolier, c’était le déménagement de son ami.
L’espoir qu’avait eu Aubry fut donc éblouissant, mais rapide comme un éclair.
Il laissa retomber la natte et rentra à reculons dans son cachot. Toute consolation lui était enlevée, même la présence de l’ami pour lequel il se sacrifiait.
Il ne lui restait plus d’autres ressources que de réfléchir. Mais Jacques Aubry avait déjà réfléchi si longtemps, et ses réflexions avaient eu un si douloureux résultat, qu’il préféra dormir.
Il se jeta donc sur son lit, et comme il était fort en retard du côté du sommeil, il ne tarda point malgré la préoccupation d’esprit où il se trouvait, à s’endormir profondément.
Il rêva qu’il était condamné à mort et pendu ; mais, comme par un mauvais procédé du bourreau, la corde avait été mal graissée, la pendaison était demeurée incomplète : on ne l’en
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avait pas moins enterré bel et bien. Et dans son rêve Jacques Aubry commençait à se dévorer les bras comme cela se pratique, lorsque le greffier, qui tenait à ravoir son bout de corde, étant venu pour le prendre, avait rouvert le caveau dans lequel il était enfermé, et lui avait rendu à la fois la vie et la liberté.
Hélas ! ce n’était qu’un rêve, et lorsque l’écolier se réveilla, sa vie était fort compromise, et sa liberté tout à fait perdue.
La soirée, la nuit et la journée se passèrent sans que Jacques reçût d’autre visite que celle de son geôlier. Il essaya de lui faire quelques questions, mais il n’y eut pas moyen d’en tirer une parole.
Au milieu de la nuit, et comme Jacques Aubry était dans son premier sommeil, il entendit sa porte rouler sur ses gonds et se réveilla en sursaut. Si bien que dorment les prisonniers, le bruit d’une porte qui s’ouvre les réveille toujours.
L’écolier se dressa sur son séant.
– Levez-vous et habillez-vous, dit la voix rude
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du geôlier, tandis que derrière lui étincelaient, à la lueur de la torche qu’il portait, les hallebardes de deux gardes de la prévôté.
La seconde injonction était inutile ; comme le lit de Jacques Aubry n’était orné d’aucun drap et manquait complètement de couverture, il s’était couché tout vêtu.
– Où voulez-vous donc me mener ? demanda Jacques Aubry, dormant encore d’un œil.
– Vous êtes bien curieux, dit le geôlier.
– Cependant je voudrais savoir, reprit l’écolier.
– Allons, allons, pas de raisonnement, et suivez-moi.
Toute résistance était inutile, le prisonnier obéit.
Le geôlier marcha devant, puis Jacques Aubry vint après, puis les deux gardes fermèrent le cortège.
Jacques Aubry regardait autour de lui avec une inquiétude qu’il ne cherchait pas même à dissimuler : il craignait une exécution nocturne ;
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cependant une chose le rassurait : il ne voyait ni prêtre ni bourreau.
Au bout de dix minutes, Jacques Aubry se retrouva dans la première salle où on l’avait conduit à son entrée au Châtelet ; mais là, au lieu de le conduire au guichet, ce dont un instant il avait eu l’espérance, tant le malheur vous rend facile à l’illusion, son guide ouvrit une porte cachée dans un angle et s’engagea dans un corridor intérieur ; ce corridor donnait dans une cour.
Le premier sentiment du prisonnier en arrivant dans cette cour, en se retrouvant à l’air et en revoyant le ciel, fut de respirer à pleine poitrine. C’était autant de pris, il ne savait pas quand pareille aubaine se renouvellerait.
Puis, comme il aperçut de l’autre côté de la cour les fenêtres en ogives d’une chapelle du quatorzième siècle, il commença à deviner ce dont il était question.
Notre véracité de conteur nous contraint à dire qu’à cette pensée les forces faillirent lui manquer.
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Cependant le souvenir d’Ascanio et de Colombe se présenta à son esprit, et la grandeur de la belle action qu’il allait accomplir le soutint dans sa détresse.
Il s’avança donc d’un pas assez ferme vers l’église ; en arrivant sur le seuil, tout lui fut expliqué.
Le prêtre était à l’autel ; dans le chœur une femme l’attendait : cette femme, c’était Gervaise.
À moitié chemin du chœur, il trouva le gouverneur du Châtelet.
– Vous avez demandé à rendre, avant de mourir, l’honneur à la jeune fille à qui vous l’aviez ravi, dit le gouverneur : la demande était juste et l’on vous l’accorde.
Un nuage passa sur les yeux de l’écolier ; mais il porta la main à la lettre de madame d’Étampes et il reprit courage.
– Oh ! mon pauvre Jacques ! s’écria Gervaise en venant se jeter dans les bras de l’écolier ; oh ! qui m’aurait dit que cette heure que je désirais sonnerait dans une pareille circonstance !
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– Que veux-tu, ma chère Gervaise, s’écria l’écolier en la recevant sur sa poitrine ; Dieu sait ceux qu’il doit punir et ceux qu’il doit récompenser ; soumettons-nous à la volonté de Dieu.
Puis tout bas, et en lui glissant dans la main la lettre de madame d’Étampes :
– Pour Benvenuto, dit-il, et à lui seul !
– Hein ? murmura le gouverneur, s’approchant vivement des deux époux, qu’y a-t-il ?
– Rien : je dis à Gervaise que je l’aime.
– Comme elle n’aura, selon toute apparence, probablement pas le temps de s’apercevoir du contraire, les protestations sont inutiles : approchez de l’autel et faites vite.
Aubry et Gervaise s’avancèrent sans souffler le mot vers le prêtre, qui les attendait. Arrivés en face de lui, tous deux tombèrent à genoux. La messe commença.
Jacques aurait bien voulu échanger quelques paroles avec Gervaise, qui, de son côté, brûlait d’envie de peindre sa reconnaissance à Aubry ;
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mais deux gardes placés à leurs côtés surveillaient leurs gestes et épiaient leurs paroles. Il était bien heureux que, dans un moment de compassion sans doute, le gouverneur les eût laissés échanger l’accolade à l’aide de laquelle la lettre était passée des mains de Jacques dans celles de Gervaise. Ce moment perdu, la surveillance exercée sur les deux époux eût rendu le dévouement de Jacques inutile.
Sans doute le prêtre avait reçu ses instructions, car il abrégea fort son discours. Peut-être aussi pensait-il à part lui qu’il était inutile de faire de grandes recommandations conjugales et paternelles à un homme qui allait être pendu dans deux ou trois jours.
Le discours fini, la bénédiction donnée, la messe dite, Aubry et Gervaise crurent au moins qu’on allait leur accorder un moment de tête-à-tête, mais il n’en fut rien. Malgré les pleurs de Gervaise, qui fondait littéralement en eau, les gardes les séparèrent.
Cependant ils eurent le temps d’échanger un coup d’œil. Celui d’Aubry voulait dire : Songe à
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ma commission.
Celui de Gervaise répondait : Sois tranquille, elle sera faite cette nuit même ou demain au plus tard.
Puis on les entraîna chacun d’un côté opposé. Gervaise fut remise galamment à la porte de la rue. Jacques fut reconduit poliment à son cachot.
En y rentrant, l’écolier poussa un soupir plus profond qu’aucun de ceux qu’il eût poussés encore depuis son entrée dans la prison : il était marié !
Ce fut ainsi que, nouveau Curtius, Jacques Aubry, par dévouement, se précipita dans le gouffre de l’hyménée.
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XXXVII
La fonte
Maintenant, avec la permission de nos lecteurs, quittons un instant le Châtelet pour revenir à l’hôtel de Nesle.
Aux cris de Benvenuto, ses ouvriers étaient accourus et l’avaient suivi à la fonderie.
Tous le connaissaient à l’œuvre ; mais jamais ils ne lui avaient vu une pareille ardeur au visage, une pareille flamme dans les yeux ; quiconque eût pu le mouler lui-même en ce moment comme il allait mouler le Jupiter eût doté le monde de la plus belle statue qui se pût faire du génie de l’art.
Tout était prêt, le modèle en cire, revêtu de sa chape de terre, attendait, tout cerclé de fer et dans le fourneau à capsule qui l’entourait, l’heure de la vie. Le bois lui-même était tout disposé ;
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Benvenuto en approcha la flamme à quatre endroits différents, et comme le bois était du sapin que l’artiste prenait depuis longtemps soin de faire sécher, le feu gagna rapidement toutes les parties du fourneau, et le moule se trouva bientôt former le centre d’un immense foyer. Alors la cire commença à sortir par les évents, tandis que de son côté le moule cuisait ; en même temps les ouvriers creusaient une grande fosse près du fourneau où le métal devait entrer en fusion, car Benvenuto ne voulait pas qu’il y eût un instant perdu, et aussitôt le moule cuit, il voulait procéder à la fonte.
Pendant un jour et demi, la cire découla du moule ; pendant un jour et demi, tandis que les ouvriers se relevaient tour à tour, se reposant par quart, comme les matelots d’un bâtiment de guerre, Benvenuto veilla, tournant autour du fourneau, alimentant le foyer, encourageant les travailleurs. Enfin, il reconnut que toute la cire était écoulée et que le moule était parfaitement cuit ; c’était la seconde partie de son œuvre ; la dernière était la fonte du bronze et le coulage de la statue.
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Lorsqu’on en fut là, les ouvriers, qui ne comprenaient rien à cette force surhumaine et à cette furieuse ardeur, voulurent obtenir de Benvenuto qu’il prît quelques heures de repos, mais c’étaient quelques heures ajoutées à la captivité d’Ascanio et aux persécutions de Colombe. Benvenuto refusa. Il semblait du même métal que ce bronze dont il allait faire un dieu.
Alors, la fosse creusée, il entoura le moule d’excellents cordages, et à l’aide de cabestans préparés à cet effet, il l’enleva avec tout le soin possible, le transporta au-dessus de la fosse et l’y descendit lentement jusqu’à ce qu’il fût à la hauteur du fourneau ; arrivé là, il le consolida en faisant rouler tout autour de lui la terre extraite de la fosse, en la foulant par couches et en plaçant, à mesure qu’elle s’élevait, les tuyaux de terre cuite destinés à servir d’évents. Tous ces préparatifs prirent le reste de la journée. La nuit vint ; il y avait quarante-huit heures que Benvenuto n’avait dormi, ne s’était couché, ne s’était assis. Les ouvriers le suppliaient, Scozzone le grondait, mais Benvenuto ne voulait entendre à rien ; une force magique semblait le soutenir et il ne
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répondait aux supplications et aux gronderies qu’en commandant à chaque ouvrier la besogne qu’il avait à faire avec la voix brève et dure dont un général d’armée commande la manœuvre à ses soldats.
Benvenuto voulait commencer la fonte à l’instant même ; l’énergique artiste, qui avait constamment vu tous les obstacles céder devant lui, essayait alors sa puissance impérative sur lui-même ; écrasé de fatigue, dévoré de soucis, brûlé de fièvre, il commandait à son corps d’agir, et ce corps de fer obéissait, tandis que ses compagnons étaient forcés de se retirer l’un après l’autre, comme dans une bataille on voit des soldats blessés quitter leur rang et regagner l’ambulance.
Le fourneau de fonte était prêt ; Benvenuto l’avait fait remplir de lingots de fonte et de cuivre, placés symétriquement les uns sur les autres, afin que la chaleur pût se faire jour entre eux, et que la fusion s’opérât plus rapidement et plus complètement. Il y mit le feu comme à la première fournaise, et bientôt, comme le bûcher était composé de sapin, la résine qui en découlait,
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jointe à la combustibilité du bois, fit une flamme telle que, s’élevant plus haut qu’on ne s’y attendait, elle alla lécher le toit de la fonderie, qui n’étant qu’un toit de bois, prit feu aussitôt. À la vue et surtout à la chaleur de cet incendie, tous les compagnons, à l’exception d’Hermann, s’éloignèrent ; mais Hermann et Benvenuto, c’était assez pour faire face à tout. Chacun d’eux prit une hache et se mit à abattre les piliers de bois qui soutenaient le hangar. Un instant après, le toit tout enflammé tomba. Alors avec des crocs Benvenuto et Hermann poussèrent les débris brûlants dans la fournaise, et l’ardeur du foyer s’en augmentant, le métal commença de fondre.
Mais arrivé à ce point, Benvenuto Cellini se trouva au bout de ses forces. Il y avait près de soixante heures qu’il n’avait dormi, il y en avait vingt-quatre qu’il n’avait mangé, et depuis ce temps il était l’âme de tout ce mouvement, l’axe de toute cette fatigue. Une fièvre terrible s’empara de lui : à la coloration de son teint succéda une pâleur mortelle. Dans une atmosphère tellement ardente que personne n’y pouvait demeurer près de lui, il sentait ses
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membres trembler et ses dents battre comme s’il se fût trouvé au milieu des neiges de la Laponie. Les compagnons s’aperçurent de son état, s’approchèrent de lui ; il voulut résister encore, nier sa défaite, car pour cet homme, céder même devant l’impossible était une honte ; mais enfin il lui fallut avouer qu’il se sentait défaillir. Heureusement la fusion arrivait à son terme ; le plus difficile était fait : le reste était une œuvre de mécanique facile à exécuter. Il appela Pagolo : Pagolo n’était point là. Cependant aux cris des compagnons qui répétaient son nom en chœur, Pagolo reparut ; il venait, disait-il, de prier pour l’heureuse issue de la fonte.
– Ce n’est pas le temps de prier ! s’écria Benvenuto, et le Seigneur a dit : Qui travaille prie. C’est l’heure de travailler, Pagolo. Écoute, je sens que je me meurs ; mais, que je meure ou non, il ne faut pas moins que mon Jupiter vive. Pagolo, mon ami, c’est à toi que j’abandonne la direction du moulage, certain que si tu le veux tu feras tout aussi bien que moi. Pagolo, tu comprends bien, le métal sera bientôt prêt ; tu ne peux te tromper à son degré de cuisson. Lorsqu’il
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sera rouge, tu feras prendre un pierrier à Hermann et un autre à Simon-le-Gaucher. Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que je dis donc ? oui. Puis, ils frapperont un coup sur les deux tampons des fourneaux. Alors le métal coulera, et si je suis mort vous direz au roi qu’il m’a promis une grâce et que vous venez la réclamer en mon nom, et que cette grâce... c’est... Oh ! mon Dieu ! je ne m’en souviens plus. Que voulais-je donc demander au roi ? Ah ! oui... Ascanio... seigneur de Nesle... Colombe, la fille du prévôt... d’Orbec... Madame d’Étampes... Ah ! je deviens fou !
Et Benvenuto chancelant tomba dans les bras d’Hermann, qui l’emporta comme un enfant dans sa chambre, tandis que Pagolo, chargé de la direction du moulage, donnait des ordres pour que l’œuvre se continuât.
Benvenuto avait raison, ou plutôt un délire terrible s’était emparé de lui. Scozzone, qui sans doute de son côté priait aussi, comme Pagolo, accourut pour lui porter secours ; mais Benvenuto ne cessait de crier : Je suis mort ! – Je vais
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mourir ! – Ascanio ! Ascanio ! que deviendra Ascanio !
C’est qu’en effet mille visions délirantes passaient dans sa tête : Ascanio, Colombe, Stéphana, tout cela grandissait à ses yeux comme des spectres, s’évanouissait comme des ombres. Puis, au milieu de tout cela, passaient tout sanglant Pompéio l’orfèvre, qu’il avait tué d’un coup de poignard, et le maître de poste de Sienne, qu’il avait tué d’un coup d’arquebuse. Passé et présent se confondaient dans sa tête. Tantôt c’était Clément VII qui retenait Ascanio en prison, tantôt c’était Cosme Ier qui voulait forcer Colombe à épouser d’Orbec. Puis, il s’adressait à la duchesse Éléonore, croyant s’adresser à madame d’Étampes ; il suppliait, il menaçait. Puis il riait au nez de la pauvre Scozzone pleurante : il lui disait de prendre garde que Pagolo ne se rompît le cou en courant sur les corniches comme un chat. Puis à ces moments d’agitation insensée succédaient des intervalles de prostration complète pendant lesquels on eût dit qu’il allait mourir.
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Cette agonie durait depuis trois heures : Benvenuto était dans un de ces moments de torpeur que nous avons dit, quand tout à coup Pagolo entra dans sa chambre, pâle, défait et s’écriant :
– Que Jésus et la Madone nous aident, maître ! car tout est perdu maintenant, et il ne peut plus nous arriver secours que du ciel.
Tout écrasé, tout mourant, tout évanoui qu’était Benvenuto, ces mots comme un stylet aigu pénétrèrent jusqu’au plus profond de son cœur. Le voile qui couvrait son intelligence se déchira, et comme Lazare se levant à la voix du Christ, il se souleva sur son lit en criant :
– Qui a dit ici que tout était perdu tant que Benvenuto vivait encore ?
– Hélas ! moi, maître, moi, dit Pagolo.
– Double infâme ! s’écria Benvenuto, il était donc dit que tu me trahiras sans cesse ! Mais sois tranquille, Jésus et la Madone que tu invoquais tout à l’heure sont là pour soutenir les hommes de bonne volonté et pour punir les traîtres...
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En ce moment on entendit les ouvriers qui se lamentaient en criant : Benvenuto ! Benvenuto !
– Le voilà ! le voilà ! répondit l’artiste en s’élançant hors de sa chambre, pâle, mais plein de force et de raison. Le voilà ! et malheur à ceux qui n’auront pas fait leur devoir !
En deux bonds Benvenuto fut à la fonderie ; il trouva tout ce monde d’ouvriers qu’il avait laissé si plein d’ardeur stupéfait et abattu. Hermann lui-même semblait mourant de fatigue ; le colosse chancelait sur ses jambes et était forcé de s’appuyer à l’un des piliers du hangar resté debout.
– Or çà, écoutez-moi, s’écria Benvenuto d’une voix terrible et en tombant au milieu d’eux comme la foudre, je ne sais pas encore ce qui est arrivé, mais sur mon âme ! je vous en réponds d’avance, il y a remède. Obéissez donc maintenant que je suis présent à la besogne ; mais obéissez passivement, sans dire un mot, sans faire un geste, car le premier qui hésite, je le tue.
Voilà pour les mauvais.
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Puis pour les bons, je ne dirai qu’un mot : la liberté, le bonheur d’Ascanio, votre compagnon que vous aimez tant, est au bout de la réussite. Allons !
À ces mots, Cellini s’approcha du fourneau pour juger lui-même de l’événement. Le bois avait manqué et le métal s’était refroidi, de sorte qu’il était, comme on dit en terme de métier, tourné en gâteau.
Benvenuto jugea aussitôt que tout était réparable ; sans doute Pagolo s’était relâché de sa surveillance, et pendant ce temps la chaleur du foyer avait diminué ; il fallait rendre à la flamme toute sa chaleur, il fallait rendre au métal toute sa liquéfaction.
– Du bois ! s’écria Benvenuto, du bois ! cherchez-en partout où il peut y en avoir ; courez chez les boulangers, et payez-le, s’il le faut, à la livre ; apportez jusqu’au dernier copeau qui se trouve dans la maison. Enfonce les portes du Petit-Nesle, Hermann, si dame Perrine ne veut pas te les ouvrir : tout est de bonne prise, de ce côté, nous sommes en pays ennemi. Du bois ! du
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bois !
Et pour donner l’exemple le premier, Benvenuto saisit une hache et attaqua à grands coups les deux poteaux qui restaient encore debout, et qui bientôt s’abattirent avec le reste de la toiture, que Benvenuto poussa aussitôt dans le foyer ; en même temps les compagnons revinrent de tous côtés chargés de bois.
– Ah çà ! maintenant, s’écria Benvenuto, êtes-vous disposés à m’obéir ?
– Oui ! oui ! crièrent toutes les voix ; oui ! dans tout ce que vous nous ordonnerez, et tant qu’il nous restera un souffle de vie.
– Alors triez le chêne, et ne jetez d’abord que du chêne dans le foyer ; le chêne fait un feu plus vif, et par conséquent le remède sera plus prompt.
Aussitôt le chêne plut par brassées dans la fournaise, et ce fut Benvenuto qui fut forcé de crier assez.
L’énergie de cette âme avait passé dans toutes les âmes ; ses ordres, ses gestes, tout était compris et exécuté à l’instant même. Il n’y avait
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que Pagolo qui de temps en temps murmurait entre ses dents :
– Vous voulez faire des choses impossibles, maître, et c’est tenter Dieu.
Ce à quoi Cellini répondait par un regard qui voulait dire : Sois tranquille, tout n’est pas fini entre nous.
Cependant, malgré les prédictions sinistres de Pagolo, le métal commençait à entrer de nouveau en fusion, et pour hâter cette fusion, Benvenuto jetait de temps en temps dans le fourneau quelques livres de plomb, remuant plomb, cuivre et bronze, avec une longue barre de fer, de sorte que, pour me servir de ses expressions à lui-même, ce cadavre de métal commençait à revenir à la vie. À la vue de ce progrès, Benvenuto, joyeux, ne sentait plus ni fièvre ni faiblesse : lui aussi ressuscitait.
Enfin on vit le métal bouillir et monter. Aussitôt Benvenuto ouvrit l’orifice du moule et ordonna de frapper sur les tampons du fourneau, ce qui fut exécuté à l’instant même ; mais comme si, jusqu’au bout, cette œuvre gigantesque devait
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être un combat de Titans, les tampons ôtés, Benvenuto s’aperçut, non seulement que le métal ne coulait pas avec une rapidité suffisante, mais encore qu’il n’y en aurait peut-être encore point assez. Alors, frappé d’une de ces idées suprêmes comme il en vient aux artistes seuls :
– Que la moitié de vous, dit-il, reste ici pour jeter du bois dans le foyer, et que l’autre me suive !
Et suivi de cinq compagnons, il s’élança vers l’hôtel de Nesle ; puis, un instant après, tous reparurent chargés de vaisselle d’argent et d’étain, de lingots, d’aiguières à moitié terminées. Benvenuto donna l’exemple, et chacun jeta son précieux fardeau dans le fourneau, qui dévora tout à l’instant même, bronze, plomb, argent, saumons bruts, ciselures merveilleuses, avec la même indifférence qu’il eût dévoré l’artiste lui-même si l’artiste à son tour s’y fût précipité.
Mais grâce à ce surcroît de matières fusibles, le bronze devint parfaitement liquide, et comme s’il se fût repenti de son hésitation d’un instant,
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se mit à couler à pleins canaux. Il y eut alors un moment d’anxieuse attente, qui devint presque de la terreur quand Benvenuto s’aperçut que tout le bronze écoulé n’arrivait pas jusqu’à l’orifice du moule : il sonda alors avec une longue perche, mais il sentit que sans arriver au bout du jet, le bronze avait dépassé la tête de Jupiter.
Alors, il tomba à genoux et remercia Dieu ; l’œuvre était terminée qui devait sauver Ascanio et Colombe ; maintenant Dieu permettrait-il qu’elle fût accomplie parfaitement ?
C’est ce que Benvenuto ne pouvait savoir que le lendemain.
La nuit, comme on le pense bien, fut une nuit d’angoisse ; et si fatigué que fût Benvenuto, à peine s’il eut quelques instants de sommeil. Encore ce sommeil était-il bien loin d’être le repos. À peine l’artiste avait-il les yeux fermés, que les objets réels faisaient place aux objets imaginaires. Il voyait son Jupiter, ce maître des cieux, ce roi de la beauté olympienne, tordu comme son fils Vulcain. Il ne comprenait plus rien dans son rêve. Était-ce la faute du moule ?
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était-ce la faute de la fonte ? était-ce lui qui s’était trompé dans l’œuvre ? était-ce le destin qui s’était raillé de l’ouvrier ? Puis à cette vue sa poitrine se gonflait, ses tempes battaient ardemment, et il se réveillait le cœur bondissant et la sueur sur le front. Pendant quelque temps il doutait encore, ne pouvant dans la confusion de son esprit séparer la vérité du mensonge. Puis enfin il songeait que son Jupiter était encore caché dans son moule comme l’enfant dans le sein de sa mère. Il se rappelait toutes les précautions qu’il avait prises. Il adjurait Dieu qu’il voulait faire non seulement une belle œuvre, mais encore une bonne action. Puis, plus calme et plus tranquille, il se rendormait sous le poids de cette fatigue incessante qui semblait ne plus devoir le quitter, pour tomber dans un second rêve aussi insensé et aussi terrifiant que le premier.
Le jour vint, et avec le jour Benvenuto secoua tous les restes du sommeil ; en un instant il fut debout et habillé : une seconde après, il était à la fonderie.
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Le bronze était encore évidemment plus chaud qu’il ne convenait pour le mettre à l’air ; mais Benvenuto était si pressé de voir ce qu’il avait désormais à craindre ou à espérer, qu’il n’y put tenir et qu’il commença à découvrir la tête. Lorsqu’il porta la main sur le moule, il était si pâle qu’on eût cru qu’il allait mourir.
– Fous engore malate, maîdre ? dit une voix que Benvenuto reconnut à son accent pour celle d’Hermann. Fous mieux faire rester tans fotre lit.
– Tu te trompes, Hermann mon ami, dit Benvenuto, tout étonné de voir Hermann levé de si bon matin, car c’est dans mon lit que je mourrais. Mais toi, comment es-tu levé à cette heure ?
– Che me bromenais, dit Hermann en rougissant jusqu’au blanc des yeux ; ch’aime à me bromener beaugoup. Foulez-vous que che fous aite, maîdre ?
– Non, non, s’écria Benvenuto ; que personne que moi ne touche à ce moule ! Attends, attends !
Et il commença à découvrir doucement le haut
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de la statue. Par un hasard miraculeux, il y avait eu juste le métal nécessaire. Si Benvenuto n’avait pas eu l’idée de jeter dans le fourneau son argenterie, ses plats et ses aiguières, la fonte manquait et la tête ne venait pas.
Heureusement la tête était venue, et merveilleusement belle.
Cette vue encouragea Benvenuto à découvrir successivement les autres parties du corps. Peu à peu le moule tomba comme une écorce, et enfin, le Jupiter, délivré des pieds à la tête de son entrave, apparut majestueux comme il convenait au roi de l’Olympe. En aucune partie le bronze n’avait fait défaut à l’artiste, et lorsque le dernier lambeau de glaise fut tombé, ce fut un cri d’admiration parmi tous les ouvriers, car ils étaient venus successivement et en silence se grouper devant Cellini, qui, trop préoccupé des pensées qu’une si heureuse réussite faisait naître dans son esprit, ne s’était pas même aperçu de leur présence.
Mais à ce cri qui le faisait dieu à son tour, Benvenuto releva la tête, et avec un sourire
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orgueilleux :
– Ah ! dit-il, nous verrons un peu si le roi de France osera refuser la première grâce que lui demandera l’homme qui a fait une pareille statue.
Puis, comme s’il se fût repenti de ce premier mouvement d’orgueil, qui était cependant tout entier dans sa nature, il tomba sur les deux genoux, et joignant les mains, il dit tout haut une action de grâces au Seigneur.
Comme il achevait sa prière, Scozzone accourut disant à Benvenuto que madame Jacques Aubry demandait à lui parler en secret, ayant une lettre de son mari qu’elle ne voulait remettre qu’à Benvenuto.
Benvenuto fit redire deux fois le nom à Scozzone, car il ignorait que l’écolier fût en puissance de femme légitime.
Il ne se rendit pas moins à l’invitation qui lui était faite, laissant tous ses compagnons, orgueilleux et grandis de la gloire de leur maître.
Cependant, en y regardant de plus près, Pagolo s’aperçut qu’il y avait une incorrection
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dans le talon du dieu, un accident quelconque ayant empêché la fonte de couler jusqu’au fond du moule.
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XXXVIII
Jupiter et l’Olympe
Le jour même où Benvenuto avait découvert sa statue, il avait fait dire à François Ier que son Jupiter était fondu, lui demandant quel jour il lui plaisait que le roi de l’Olympe parût aux yeux du roi de France.
François Ier répondit à Benvenuto que son cousin l’empereur et lui devant aller chasser le jeudi suivant à Fontainebleau, il n’avait qu’à faire pour ce jour transporter sa statue dans la grande galerie du château.
La réponse était sèche. Il demeurait évident que madame d’Étampes avait fortement prévenu le roi contre son artiste favori.
Mais à cette réponse, soit orgueil humain, soit confiance en Dieu, Benvenuto se contenta de
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répondre en souriant :
– C’est bien.
On était arrivé au lundi. Benvenuto fit charger le Jupiter sur un chariot, et, montant à cheval, il l’accompagna lui-même sans le quitter d’un instant, de peur qu’il ne lui arrivât malheur. Le jeudi, à dix heures, l’œuvre et l’ouvrier étaient arrivés à Fontainebleau.
À voir Benvenuto, ne fût-ce qu’à le voir passer, il était visible qu’il avait dans l’âme je ne sais quel sentiment de noble fierté et de radieux espoir. Sa conscience d’artiste lui disait qu’il avait fait un chef-d’œuvre, et son cœur d’honnête homme qu’il allait faire une bonne action. Il était donc doublement joyeux et portait haut la tête, en homme qui, n’ayant pas de haine, n’a pas de crainte. Le roi allait voir le Jupiter et sans doute le trouver beau ; Montmorency et Poyet lui rappelleraient sa parole ; l’empereur et toute la cour seraient là ; François Ier ne pouvait donc faire autrement que d’acquitter la parole donnée.
Madame d’Étampes, avec moins de douce joie mais avec autant de passion ardente, ourdissait de
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son côté ses plans ; elle avait triomphé du premier choc que Benvenuto avait voulu lui porter en se présentant chez elle et chez le roi : c’était un premier danger passé, mais elle sentait qu’il en existait un second dans la promesse faite à Benvenuto, et elle voulait à tout prix détourner celui-là. Elle avait donc précédé d’un jour Cellini à Fontainebleau, et elle avait fait ses dispositions avec cette profonde habileté féminine qui chez elle équivalait presque à du génie.
Cellini ne devait point tarder à l’éprouver.
À peine eut-il franchi le seuil de la galerie où son Jupiter devait être exposé, qu’il vit à l’instant même le coup, reconnut la main qui l’avait frappé, et resta un instant anéanti.
Cette galerie, toute resplendissante des peintures du Rosso, déjà faites à elles seules pour distraire l’attention de quelque chef-d’œuvre que ce fût, avait été garnie, pendant les trois derniers jours qui venaient de s’écouler, des statues envoyées de Rome par le Primatice, c’est-à-dire que les merveilles de la sculpture antique, les types consacrés par l’admiration de vingt siècles,
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étaient là, défiant toute comparaison, écrasant toute rivalité. Ariane, Vénus, Hercule, Apollon, Jupiter même, le grand Jupiter olympien, figures idéales, rêves du génie, éternités de bronze, formaient comme un concile surhumain dont il était impie d’approcher, comme un tribunal sublime dont tout artiste devait redouter le jugement.
Un Jupiter nouveau se glissant à côté de l’autre dans cet Olympe, Benvenuto jetant le gant à ce Phidias, il y avait là une sorte de profanation et de blasphème qui, tout confiant qu’il fût dans son propre mérite, fit reculer de trois pas le religieux artiste.
Ajoutez que les immortelles statues avaient pris, comme c’était leur droit, les plus belles places : il ne restait donc pour le pauvre Jupiter de Cellini que des coins obscurs auxquels on n’arrivait qu’après avoir passé sous le regard fixe et imposant des anciens dieux.
Benvenuto, triste, la tête inclinée, debout sur le seuil de la galerie, l’embrassait d’un regard à la fois triste et charmé.
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– Messire Antoine Le Maçon, dit-il au secrétaire du roi qui l’accompagnait, je veux, je dois remporter sur-le-champ mon Jupiter ; le disciple ne tentera pas de le disputer aux maîtres ; l’enfant n’essaiera pas de lutter contre les aïeux : mon orgueil et ma modestie me le défendent.
– Benvenuto, répondit le secrétaire du roi, croyez-en un ami sincère ; si vous faites cela, vous vous perdez. Je vous le dis entre nous, on espère de vous ce découragement qui passera pour un aveu d’impuissance. J’aurai beau présenter vos excuses au roi, Sa Majesté, qui est impatiente de voir votre œuvre, ne voudra entendre à rien, et poussée comme elle l’est par madame d’Étampes, vous retirera sans retour ses bonnes grâces. On s’y attend, et je crains. Ce n’est pas avec les morts, Benvenuto, c’est avec les vivants que votre lutte est dangereuse.
– Vous avez raison, messire, reprit l’orfèvre, et je vous entends. Merci de m’avoir rappelé que je n’ai pas le droit d’avoir ici de l’amour-propre.
– À la bonne heure, Benvenuto. Mais écoutez un dernier avis : Madame d’Étampes est trop
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charmante aujourd’hui pour n’avoir pas quelque perfidie en tête ; elle a entraîné l’empereur et le roi à une promenade dans la forêt avec un enjouement et une grâce irrésistibles ; j’ai peur pour vous qu’elle ne trouve le secret de les y retenir jusqu’à la nuit.
– Le croyez-vous ? s’écria Benvenuto en pâlissant ; mais alors je serais perdu, car ma statue paraîtrait dans un faux jour qui lui ôterait la moitié de sa valeur.
– Espérons que je me suis trompé, reprit Antoine Le Maçon, et attendons l’événement.
Cellini commença à attendre en effet dans une anxiété pleine de frémissement. Il avait placé son Jupiter le moins mal possible, mais il ne se dissimulait pas qu’à la nuit tombante sa statue serait d’un effet médiocre, et qu’à la nuit elle paraîtrait tout à fait mauvaise. La haine de la duchesse avait calculé aussi juste que la science du sculpteur : elle devinait en 1541 un procédé de la critique du dix-neuvième siècle.
Benvenuto regardait avec désespoir le soleil descendre sur l’horizon et interrogeait avidement
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tous les bruits du dehors. À part les gens de service, le château était désert.
Trois heures sonnèrent : dès lors l’intention de madame d’Étampes était évidente, et son succès n’était plus douteux. Benvenuto tomba accablé sur un fauteuil.
Tout était perdu : sa gloire d’abord. Cette lutte fiévreuse dans laquelle il avait failli succomber, qu’il avait oubliée déjà parce qu’elle devait le conduire au triomphe, n’aurait pour résultat que sa honte. Il contemplait avec douleur sa statue autour de laquelle les teintes nocturnes flottaient déjà, et dont les lignes commençaient à paraître moins pures.
Tout à coup une idée du ciel lui vint, il se leva, appela le petit Jehan, qu’il avait amené avec lui, et sortit précipitamment. Nul bruit annonçant le retour du roi ne se faisait entendre encore. Benvenuto courut chez un menuisier de la ville, et avec l’aide de cet homme et de ses ouvriers il eut, en moins d’une heure, achevé un socle de bois de chêne peu apparent garni de quatre petites boules qui tournaient sur elles-mêmes comme des
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roulettes.
Il tremblait maintenant que la cour ne rentrât ; mais à cinq heures son travail était terminé, la nuit tombait, et le château n’avait pas revu ses hôtes couronnés. Madame d’Étampes, quelque part qu’elle fût, devait triompher.
Benvenuto eut bientôt fait de placer la statue avec le piédestal sur le socle presque invisible. Le Jupiter tenait dans sa main gauche le globe du monde, et dans sa droite, un peu élevée au-dessus de sa tête, la foudre, qu’il semblait vouloir lancer : au milieu des flammes de la foudre, l’orfèvre cacha une bougie.
Il terminait à peine ces apprêts quand les fanfares sonnèrent, annonçant le retour du roi et de l’empereur. Benvenuto alluma la bougie, plaça le petit Jehan derrière la statue, par laquelle il était entièrement masqué, et non sans un profond battement de cœur il attendit le roi.
Dix minutes après, les deux battants de la porte tournèrent, et François Ier parut donnant la main à Charles-Quint.
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Suivaient le dauphin, la dauphine, le roi de Navarre, toute la cour enfin ; le prévôt, sa fille et d’Orbec, venaient les derniers. Colombe était pâle et abattue ; mais du moment qu’elle aperçut Cellini, elle releva la tête et un sourire plein de sublime confiance parut sur ses lèvres et éclaira son visage.
Cellini échangea un regard qui voulait dire : Soyez tranquille ; quelque chose qu’il arrive, ne désespérez pas, je veille sur vous.
Au moment où la porte s’ouvrit, le petit Jehan, sur un signe de son maître, imprima une légère impulsion à la statue, qui roula doucement sur son socle mobile, et, laissant les antiques en arrière, vint pour ainsi dire au-devant du roi, mobile et comme animée. Tous les yeux se portèrent sur-le-champ de son côté. La douce lueur de la bougie tombant de haut en bas produisait un effet beaucoup plus agréable que le jour.
Madame d’Étampes se mordit les lèvres.
– Il me semble, sire, dit-elle, que la flatterie est un peu forte, et que c’était au roi de la terre à
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aller au-devant du roi du ciel.
Le roi sourit, mais on vit que cette flatterie ne lui déplaisait pas : selon son habitude, il oublia l’ouvrier pour l’œuvre, et, épargnant la moitié du chemin à la statue, il marcha droit à elle et l’examina longtemps en silence. Charles-Quint, qui, de sa nature et quoiqu’il eût un jour, dans un moment de bonne humeur, ramassé le pinceau du Titien, Charles-Quint, disons-le, qui était plus profond politique que grand artiste, et les courtisans, qui n’avaient pas le droit d’avoir une opinion, attendaient scrupuleusement l’avis de François Ier pour se prononcer.
Il y eut un moment d’anxieux silence, pendant lequel Benvenuto et la duchesse échangèrent un regard de haine profonde. Puis tout à coup le roi s’écria :
– C’est beau ! c’est très beau ! et j’avoue que mon attente est dépassée.
Tous alors se répandirent en compliments et en éloges, et l’empereur tout le premier.
– Si l’on gagnait les artistes comme les villes,
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dit-il au roi, je vous déclarerais à l’instant même la guerre pour conquérir celui-ci, mon cousin.
– Mais avec tout cela, interrompit madame d’Étampes furieuse, nous ne voyons seulement pas ces belles statues antiques qui sont plus loin ; elles valent peut-être un peu mieux pourtant que tous nos colifichets modernes.
Le roi s’approcha alors des sculptures antiques, éclairées de bas en haut par la lueur des torches qui laissait toute leur partie supérieure dans l’obscurité ; elles étaient certes d’un moins bel effet que le Jupiter.
– Phidias est sublime, dit le roi, mais il peut y avoir un Phidias au siècle de François Ier et de Charles-Quint, comme il y en eut un au siècle de Périclès.
– Oh ! il faudrait voir cela au jour, dit Anne avec amertume ; paraître n’est pas être ; un artifice de lumière n’est pas l’art. Qu’est-ce que ce voile d’ailleurs ? nous cacherait-il quelque défaut, dites franchement, maître Cellini ?
C’était une draperie très légère jetée sur le
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Jupiter pour lui donner plus de majesté.
Benvenuto était resté jusque-là près de sa statue, immobile, silencieux et en apparence froid comme elle ; mais aux paroles de la duchesse, il sourit dédaigneusement, jeta de ses yeux noirs un double éclair, et avec la sainte audace d’un artiste païen, il arracha le voile d’une main vigoureuse.
Benvenuto s’attendait à voir éclater la duchesse.
Mais tout à coup, par une puissance incroyable de volonté, elle se mit à sourire avec une aménité terrible, et tendant gracieusement la main à Cellini, stupéfait de ce revirement :
– Allons, j’avais tort, dit-elle tout haut d’un ton d’enfant gâté : vous êtes un grand sculpteur, Cellini ; pardonnez-moi mes critiques, donnez-moi votre main et soyons désormais amis : voulez-vous ?
Puis elle ajouta tout bas et avec une volubilité extrême :
– Songez à ce que vous allez demander, Cellini. Que ce ne soit pas le mariage de
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Colombe et d’Ascanio, ou, je vous le jure, Ascanio, Colombe et vous, vous êtes tous perdus !
– Et si je demande autre chose, dit Benvenuto du même ton, me seconderez-vous, madame ?
– Oui, fit-elle vivement, et je vous le jure, quelle que soit la chose que vous réclamerez, le roi l’accordera.
– Je n’ai pas besoin de demander le mariage d’Ascanio et de Colombe, dit alors Benvenuto, car c’est vous qui le demanderez, madame.
La duchesse sourit dédaigneusement.
– Que dites-vous donc ainsi tout bas ? dit François Ier.
– Madame la duchesse d’Étampes avait la bonté de me rappeler, répondit Benvenuto, que Votre Majesté m’avait promis une grâce dans le cas où elle serait satisfaite.
– Et cette promesse a été faite devant moi, sire, dit le connétable en s’avançant ; devant moi et devant le chancelier Poyet. Vous nous avez même chargés, mon collègue et moi, de vous
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rappeler...
– Oui, connétable, interrompit le roi d’un air de bonne humeur ; oui, si je ne me rappelais pas ; mais je me rappelle à merveille, foi de gentilhomme ! Ainsi, comme vous le voyez, votre intervention, tout en me demeurant agréable, me devient inutile. J’ai promis à Benvenuto de lui accorder ce qu’il me demanderait lorsque son Jupiter serait fondu. Est-ce cela, connétable ? ai-je bonne mémoire, chancelier ? À vous de parler, maître Cellini, je suis à votre disposition, vous priant toutefois de penser moins à votre mérite, qui est immense, qu’à notre pouvoir, qui est borné, ne faisant de réserve que pour notre couronne et notre maîtresse.
– Eh bien ! sire, dit Cellini, puisque Votre Majesté est en si bonne disposition pour votre indigne serviteur, je lui demanderai purement et simplement la grâce d’un pauvre écolier qui s’est pris de querelle sur le quai du Châtelet avec le vicomte de Marmagne, et qui, en se défendant, lui a passé son épée à travers le corps.
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Chacun fut étonné de la médiocrité de la demande, et madame d’Étampes toute la première : elle regarda Benvenuto d’un air stupéfait, et croyant avoir mal entendu.
– Ventre-Mahom ! dit François I er, vous me demandez bel et bien d’user de mon droit de grâce, car j’ai entendu dire hier au chancelier lui-même que c’était un cas de pendaison.
– Oh ! s’écria la duchesse, je comptais, sire, vous parler moi-même de ce jeune homme. J’ai eu des nouvelles de Marmagne, qui va mieux, et qui m’a fait dire que c’était lui qui avait cherché la querelle, et que l’écolier... Comment appelez-vous l’écolier, maître Benvenuto ?
– Jacques Aubry, madame la duchesse.
– Et que l’écolier, continua vivement madame d’Étampes, n’était aucunement dans son tort aussi, au lieu de reprendre ou de chicaner Benvenuto, sire, accordez-lui donc, croyez-moi, promptement cette demande, de peur qu’il ne se repente de vous avoir demandé si peu de chose.
– Eh bien ! maître, dit François I er, que ce que
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vous désirez soit donc fait, et comme qui donne vite donne deux fois, dit le proverbe, que l’ordre de mettre ce jeune homme en liberté soit expédié ce soir même. Vous entendez, mon cher chancelier ?
– Oui, sire, et Votre Majesté sera obéie.
– Quant à vous, maître Benvenuto, dit François Ier, venez me voir lundi au Louvre, et nous nous occuperons de certains détails qui depuis quelque temps ont été trop négligés par mon trésorier vis-à-vis de vous.
– Mais, sire, Votre Majesté sait que l’entrée du Louvre...
– C’est bien ! c’est bien ! la personne qui avait donné la consigne la lèvera. C’était une mesure de guerre, et comme vous n’avez plus autour de moi que des amis, tout sera rétabli sur le pied de paix.
– Eh bien ! sire, dit la duchesse, puisque Votre Majesté est en train d’accorder, accordez-moi aussi, à moi, une toute petite demande, quoique je n’aie pas fait le Jupiter.
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– Non, dit Benvenuto à demi-voix, mais vous avez souvent fait la Danaé.
– Et quelle est cette demande ? interrompit François Ier, qui n’avait pas entendu l’épigramme de Cellini. Parlez, madame la duchesse, et croyez que la solennité de l’occasion n’ajoutera rien au désir que j’ai de vous être agréable.
– Eh bien ! sire, Votre Majesté devrait bien faire à messire d’Estourville cette grâce de signer lundi prochain au contrat de mariage de ma jeune amie mademoiselle d’Estourville avec le comte d’Orbec.
– Eh ! ce n’est pas une grâce que je vous ferai là, reprit François Ier : c’est un plaisir que je me prépare à moi-même, et je resterai encore votre débiteur, je le jure.
– Ainsi donc, sire, c’est convenu, à lundi ? demanda la duchesse.
– À lundi, dit le roi.
– Madame la duchesse, reprit Benvenuto à demi-voix, madame la duchesse ne regrette-t-elle pas que pour une pareille solennité ce beau lis
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qu’elle avait commandé à Ascanio ne soit pas fini ?
– Sans doute je le regretterai, dit la duchesse ; mais c’est chose impossible, Ascanio est en prison.
– Oui, mais je suis libre, moi, dit Benvenuto ; je le finirai et je le porterai à madame la duchesse.
– Oh ! sur mon honneur ! si vous faites cela, je dirai...
– Vous direz quoi, madame ?
– Je dirai que vous êtes un homme charmant.
Et elle tendit la main à Benvenuto, qui de l’air le plus galant du monde, et après avoir d’un coup d’œil demandé la permission au roi, y déposa un baiser.
En ce moment un léger cri se fit entendre.
– Qu’y a-t-il ? demanda le roi.
– Sire, j’en demande pardon à Votre Majesté, dit le prévôt ; mais c’est ma fille qui se trouve mal.
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– Pauvre enfant ! murmura Benvenuto, elle croit que je l’ai trahie !
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XXXIX
Mariage de raison
Benvenuto voulait partir le soir même, mais le roi insista tellement qu’il ne put se dispenser de rester au château jusqu’au lendemain matin.
D’ailleurs, avec cette rapidité de conception et cette promptitude de décision qui lui étaient propres, il venait d’arrêter pour le lendemain le dénouement d’une intrigue commencée depuis longtemps. C’était une affaire à part dont il voulait se débarrasser tout à fait avant que de se donner tout entier à Ascanio et à Colombe.
Il resta donc à souper le soir et même à déjeuner le lendemain, et ce ne fut que vers le midi qu’ayant pris congé du roi et de madame d’Étampes, il se mit en route accompagné du petit Jehan.
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Tous deux étaient bien montés, mais cependant, contre son habitude, Cellini ne pressa point son cheval. Il était évident qu’il ne voulait rentrer à Paris qu’à une heure donnée. En effet, à sept heures du soir seulement il descendait rue de la Harpe.
Bien plus, au lieu de se rendre directement à l’hôtel de Nesle, il alla frapper à la porte d’un de ses amis nommé Guido, médecin de Florence ; puis, lorsqu’il se fut assuré que ce médecin était chez lui et pouvait lui donner à souper, il ordonna au petit Jehan de rentrer seul, de dire que le maître était resté à Fontainebleau et ne reviendrait que le lendemain, et de se tenir prêt à ouvrir quand il frapperait. Le petit Jehan partit aussitôt en promettant à Cellini de se conformer à ses instructions.
Le souper était servi, mais avant de se mettre à table Cellini demanda à son hôte s’il ne connaissait pas quelque notaire honnête et habile qu’il pût faire venir pour lui dresser un contrat inattaquable. Celui-ci lui nomma son gendre. On l’envoya chercher aussitôt.
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Une demi-heure après, et comme on achevait de souper, il arriva. Benvenuto se leva aussitôt de table, s’enferma avec lui et lui fit dresser un contrat de mariage dont les noms seuls étaient en blanc. Puis, lorsqu’ils eurent lu et relu ensemble le contrat pour s’assurer qu’il ne renfermait aucune nullité, Benvenuto lui paya largement ses honoraires, mit le contrat dans sa poche, emprunta à son ami une seconde épée, juste de la longueur de la sienne, la mit sous son manteau, et, comme la nuit était tout à fait venue, il s’achemina vers l’hôtel de Nesle.
En arrivant à la porte, il frappa un seul coup. Mais si léger que fût ce coup, la porte s’ouvrit aussitôt. Le petit Jehan était à son poste.
Cellini l’interrogea : les ouvriers soupaient et n’attendaient le maître que le lendemain. Cellini ordonna à l’enfant de garder le silence le plus absolu sur son arrivée, s’achemina vers la chambre de Catherine, dont il avait conservé une clef, y entra doucement, referma la porte, se cacha derrière une tapisserie, et attendit.
Un quart d’heure après, des pas légers se firent
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entendre sur l’escalier. La porte se rouvrit une seconde fois, et Scozzone entra à son tour, une lampe à la main ; puis elle retira la clef du dehors, referma la porte en dedans, posa la lampe sur la cheminée, et vint s’asseoir sur un grand fauteuil, tournée de manière que Benvenuto pouvait voir son visage.
Au grand étonnement de Benvenuto, ce visage autrefois si ouvert, si joyeux, si éclairé, était devenu triste et pensif.
C’est que la pauvre Scozzone éprouvait quelque chose comme du remords.
Nous l’avons vue heureuse et insouciante : c’est qu’alors Benvenuto l’aimait. Tant qu’elle avait senti cet amour ou plutôt ce sentiment de bienveillance dans le cœur de son amant, tant que dans ses rêves avait flotté comme un nuage doré l’espérance d’être un jour la femme du sculpteur, elle avait maintenu son cœur à la hauteur de son attente, elle s’était purifiée de son passé par l’amour ; mais du moment qu’elle s’était aperçue que, trompée aux apparences, ce qu’elle avait cru de la part de Cellini une passion n’était tout au
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plus qu’un caprice, elle avait redescendu degré par degré toutes ses espérances ; le sourire de Benvenuto, qui avait fait refleurir cette âme fanée, s’était éloignée d’elle, et cette âme avait perdu une seconde fois sa fraîcheur.
Avec sa gaieté d’enfant, sa pureté d’enfant s’était en allée peu à peu ; l’ancienne nature, l’ennui aidant, reprenait tout doucement le dessus. Une muraille récemment peinte garde ses couleurs au soleil et les perd à la pluie : Scozzone, abandonnée par Cellini pour quelque maîtresse inconnue, n’avait plus tenu à Cellini que par un reste d’orgueil. Pagolo lui faisait la cour depuis longtemps ; elle parla à Cellini de cet amour, croyant que cet amour éveillerait sa jalousie. Cette dernière attente fut trompée ; Cellini, au lieu de se fâcher, se mit à rire ; Cellini, au lieu de lui défendre de voir Pagolo, lui ordonna de le recevoir. Dès lors, elle se sentit entièrement perdue ; dès lors, elle abandonna sa vie au hasard avec son ancienne indifférence, et elle la laissa, comme une pauvre feuille tombée et flétrie, aller au souffle des événements.
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C’était alors que Pagolo avait triomphé de son indifférence. Au bout du compte, Pagolo était jeune ; Pagolo, à part son air hypocrite, était joli garçon, Pagolo était amoureux et répétait sans cesse à Scozzone qu’il l’aimait, tandis que Benvenuto avait complètement cessé de le lui dire. Ces deux mots « je t’aime » sont la langue du cœur, et plus ou moins ardemment il faut toujours que le cœur parle cette langue avec quelqu’un.
Aussi, dans une heure de désœuvrement, de dépit, d’illusion peut-être, Scozzone avait dit à Pagolo qu’elle l’aimait ; elle le lui avait dit sans l’aimer véritablement ; elle le lui avait dit, l’image de Cellini au cœur et son nom sur ses lèvres.
Puis aussitôt elle songea qu’un jour peut-être, lassée de cette passion inconnue et infructueuse, le maître serait revenu à elle, et la retrouvant constante, malgré ses ordres mêmes, l’aurait récompensée de son dévouement, non point par le mariage, la pauvre fille avait à cet endroit perdu jusqu’à sa dernière illusion, mais par quelque
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reste d’estime et de pitié qu’elle aurait pu prendre pour une résurrection de son ancien amour.
C’étaient toutes ces pensées qui faisaient Scozzone triste, qui la rendaient pensive, qui lui donnaient des remords.
Cependant au milieu de son silence et de sa rêverie, elle tressaillit tout à coup et releva la tête : un léger bruit s’était fait entendre sur l’escalier, et presque aussitôt une clef introduite dans la serrure tourna rapidement, et la porte s’ouvrit.
– Comment êtes-vous entré et qui vous a donné cette clef, Pagolo ? s’écria Scozzone en se levant. Il n’y a que deux clefs de cette porte : l’une est en dedans, et Cellini possède l’autre.
– Ah ! ma chère Catherine, dit Pagolo en riant, vous avez des caprices. Tantôt vous ouvrez votre porte aux gens, et tantôt vous la refermez ; puis, quand pour entrer ici on veut user de sa force, dont au bout du compte vous avez fait un droit, vous menacez de crier et d’appeler au secours. Eh bien ! alors, il faut user de ruse.
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– Oh ! oui, dites-moi que vous avez soustrait cette clef à Cellini sans qu’il s’en aperçût ; dites-moi qu’il ne sait pas que vous l’avez, car si vous la teniez de lui-même, j’en mourrais de honte et de chagrin.
– Tranquillisez-vous, ma belle Catherine, dit Pagolo en refermant la porte à double tour et en venant s’asseoir près de la jeune fille, qu’il força de s’asseoir elle-même. Non, Benvenuto ne vous aime plus, c’est vrai ; mais Benvenuto est comme ces avares qui ont un trésor dont ils ne font rien, mais dont ils ne veulent pas néanmoins que les autres approchent. Non, cette clef, je l’ai confectionnée moi-même. Qui peut le plus peut le moins ; l’orfèvre s’est fait serrurier. Voyez si je vous aime, Catherine, puisque mes mains, habituées à faire fleurir des perles et des diamants sur des tiges d’or, ont consenti à manier un ignoble morceau de fer. Il est vrai, méchante, que cet ignoble morceau de fer était une clef, et cette clef celle du paradis.
À ces mots, Pagolo voulut prendre la main de Catherine, mais, au grand étonnement de Cellini,
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qui ne perdait pas une parole, pas un geste de cette scène, Catherine le repoussa.
– Eh bien ! dit Pagolo, est-ce que ce caprice-là va durer longtemps, voyons ?
– Tenez, Pagolo, dit Catherine avec un accent de tristesse si profond qu’il pénétra jusqu’au fond du cœur de Cellini ; tenez, je sais bien que lorsqu’une fois une femme a cédé, elle n’a plus le droit de se démentir ; mais si celui pour qui elle a eu cette faiblesse est un homme généreux, et si elle dit à cet homme qu’elle était de bonne foi, car elle avait perdu la raison, mais qu’elle s’est trompée, il est du devoir de cet homme, croyez-moi, de ne point abuser de ce moment d’erreur. Eh bien ! je vous dis cela, Pagolo : je vous ai cédé, et cependant je ne vous aimais pas, j’en aimais un autre, j’aimais Cellini. Méprisez-moi, vous le pouvez, vous le devez même ; mais, tenez, Pagolo, ne me tourmentez plus.
– Bon ! dit Pagolo, bon ! vous arrangez cela à merveille vous ; après le temps que vous m’avez fait attendre cette faveur que vous me reprochez, vous croyez que je vous rendrai un engagement
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qu’en définitive vous avez pris envers moi en parfaite liberté ? Non. Et quand je pense que tout ce que vous faites là, vous le faites pour Benvenuto, pour un homme qui a le double de votre âge et du mien, pour un homme qui ne vous aime pas, pour un homme qui vous méprise, pour un homme qui vous traite en courtisane !
– Arrêtez ! Pagolo, arrêtez ! s’écria Scozzone, la rougeur de la honte, de la jalousie et de la colère, lui montant ensemble au front. Benvenuto, c’est vrai, ne m’aime plus aujourd’hui, mais il m’a aimée autrefois, et il m’estime toujours.
– Eh bien ! pourquoi ne vous a-t-il pas épousée, puisqu’il vous l’avait promis ?
– Promis ? Jamais. Non, jamais Benvenuto n’a promis que je serais sa femme ; car s’il eût promis, lui, il eût tenu. J’ai eu le désir de monter jusque-là ; à force d’en avoir le désir, l’espoir m’en est venu : puis cet espoir une fois dans mon cœur, je n’ai pu le contenir, il s’est répandu au-dehors, je me suis vantée d’une espérance comme on se vante d’une réalité. Non, Pagolo, non,
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continua Catherine en laissant retomber sa main dans les mains de l’apprenti avec un triste sourire, non, Benvenuto n’a jamais rien promis.
– Eh bien ! voyez comme vous êtes ingrate, Scozzone ! s’écria Pagolo, saisissant la main de la jeune fille et prenant pour un retour à lui ce qui n’était qu’un signe d’abattement ; voyez, moi qui vous promets, moi qui vous offre tout ce que Benvenuto, de votre propre aveu, ne vous a jamais promis, ne vous a jamais offert, moi qui vous suis dévoué, qui vous aime, vous me repoussez, tandis que lui qui vous a trahie, je suis certain que s’il était là, vous lui répéteriez cet aveu que vous regrettez tant de m’avoir fait, à moi qui vous aime.
– Oh ! s’il était là, s’écria Scozzone, s’il était là, Pagolo, vous vous souviendriez que vous l’avez trahi par haine, tandis que moi, je l’ai trahi par amour, et vous rentreriez sous terre.
– Et pourquoi cela ? dit Pagolo, que la distance où il croyait Benvenuto de lui rassurait ; pourquoi cela, s’il vous plaît ? Tout homme n’a-t-il pas le droit de se faire aimer d’une femme,
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lorsque cette femme n’appartient pas à un autre ? S’il était là, je lui dirais : Vous avez abandonné, trahi Catherine, cette pauvre Catherine qui vous aimait tant. Elle en a été au désespoir d’abord, puis elle a trouvé sur son chemin un bon et brave garçon qui l’a appréciée à sa valeur, qui l’a aimée, qui lui a promis ce que vous n’aviez jamais voulu lui promettre, vous, c’est-à-dire de la prendre pour femme. C’est lui maintenant qui a hérité de vos droits, c’est à lui que cette femme appartient. Eh bien ! voyons, Catherine, qu’aurait-il à répondre, ton Cellini ?
– Rien, dit derrière l’enthousiaste Pagolo une voix rude et mâle ; absolument rien.
Et une main vigoureuse lui tombant à l’instant même sur l’épaule glaça tout à coup son éloquence, et le jeta en arrière sur le sol, aussi pâle et aussi tremblant qu’il était téméraire l’instant auparavant.
Le tableau était singulier : Pagolo, à genoux, plié en deux, blême et effaré ; Scozzone, à demi soulevée sur les bras de son fauteuil, immobile, muette et pareille à la statue de l’Étonnement ;
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enfin Benvenuto, debout, les bras croisés, une épée dans le fourreau d’une main, une épée nue dans l’autre, moitié ironique, moitié menaçant.
Il y eut un instant de silence terrible, Pagolo et Scozzone demeurant interdits tous deux sous le sourcil froncé du maître.
– Trahison ! murmura Pagolo humilié, trahison !
– Oui, trahison de ta part, misérable ! répondit Cellini.
– Eh bien ! dit Scozzone, vous le demandiez, Pagolo, le voilà.
– Oui, le voilà ! dit l’apprenti, honteux d’être ainsi traité devant la femme à qui il voulait plaire ; mais il est armé, lui et je n’ai pas d’arme, moi.
– Je t’en apporte une, dit Cellini en reculant d’un pas et en laissant tomber l’épée qu’il tenait de la main gauche aux pieds de Pagolo.
Pagolo regarda l’épée, mais sans faire un mouvement.
– Voyons, dit Cellini, ramasse cette épée et
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relève-toi. J’attends.
– Un duel ? murmura l’apprenti, dont les dents claquaient de terreur ; suis-je de votre force pour me battre en duel avec vous ?
– Eh bien ! dit Cellini en passant son arme d’un bras à l’autre, je me battrai de la main gauche, et cela rétablira l’équilibre.
– Me battre contre vous, mon bienfaiteur ! contre vous à qui je dois tout ! jamais, jamais ! s’écria Pagolo.
Un sourire de profond mépris se dessina sur les traits de Benvenuto, tandis que Scozzone s’éloignait d’un pas à son tour, sans essayer de cacher l’expression de dégoût qui lui montait au visage.
– Il fallait te souvenir de mes bienfaits avant de m’enlever la femme que j’avais confiée à ton honneur et à celui d’Ascanio, dit Benvenuto. Maintenant, la mémoire te revient trop tard. En garde, Pagolo ! en garde !
– Non ! non ! murmura le lâche en se reculant sur ses genoux.
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– Alors, puisque tu refuses de te battre comme un brave, dit Benvenuto, je vais te punir comme un coupable.
Et il remit son épée au fourreau, tira son poignard, et sans que son visage impassible fût altéré par un sentiment de colère ou de pitié, il s’avança d’un pas lent mais direct vers l’apprenti.
Scozzone se précipita entre eux avec un cri ; mais Benvenuto, sans violence, avec un seul geste, un geste irrésistible comme le serait celui d’une statue de bronze qui étendrait le bras, éloigna la pauvre fille, qui alla retomber demi-morte sur le fauteuil. Benvenuto continua son chemin vers Pagolo, qui recula jusqu’à la muraille. Alors le maître le joignit, et lui appuyant le poignard sur la gorge :
– Recommande ton âme à Dieu, dit-il ; tu as cinq minutes à vivre.
– Grâce ! s’écria Pagolo d’une voix étranglée ; ne me tuez pas ! grâce ! grâce !
– Quoi ! dit Cellini, tu me connais, et me connaissant, tu as séduit la femme qui était à
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moi ; je sais tout, j’ai tout découvert, et tu espères que je te ferai grâce ! Tu ris, Pagolo, tu ris.
Et Benvenuto lui-même éclata de rire à ces mots ; mais d’un rire strident et terrible qui fit frissonner l’apprenti jusque dans la moelle des os.
– Maître, maître ! s’écria Pagolo, sentant la pointe du poignard qui commençait à lui piquer la gorge ; ce n’est pas moi, c’est elle ; oui, c’est elle qui m’a entraîné.
– Trahison, lâcheté et calomnie ! Je ferai un jour un groupe de ces trois monstres, dit Benvenuto, et ce sera hideux à voir. C’est elle qui t’a entraîné, misérable ! oublies-tu donc que j’étais là et que j’ai tout entendu !
– Oh ! Benvenuto, murmura Catherine en joignant les mains ; oh ! n’est-ce pas que vous savez qu’il ment en disant cela ?
– Oui, dit Benvenuto, oui, je sais qu’il ment en disant cela comme il mentait en disant qu’il était prêt à t’épouser ; mais sois tranquille, il va être puni de ce double mensonge.
– Oui, punissez-moi, s’écria Pagolo, mais
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miséricordieusement ; punissez moi, mais ne me tuez pas !
– Tu mentais quand tu disais qu’elle t’avait entraîné ?
– Oui je mentais ; oui, c’est moi qui suis le coupable. Je l’aimais comme un fou, et vous savez, maître, à quelles fautes peut entraîner l’amour.
– Tu mentais quand tu disais que tu étais prêt à l’épouser ?
– Non, non, maître, cette fois je ne mentais pas.
– Tu aimes donc véritablement Scozzone ?
– Oh ! oui, je l’aime ! reprit Pagolo, qui comprit que le seul moyen de paraître moins coupable aux yeux de Cellini, c’était de rejeter son crime sur la violence de sa passion, oui, je l’aime.
– Et tu répètes que tu ne mentais pas quand tu proposais de l’épouser ?
– Je ne mentais pas, maître.
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– Tu en aurais fait ta femme ?
– Si elle n’eût point été à vous, oui.
– Eh bien, alors, prends-la, je te la donne.
– Que dites-vous ? vous raillez, n’est-ce pas ?
– Non, je n’ai jamais parlé plus sérieusement, et regarde-moi, si tu en doutes.
Pagolo jeta à la dérobée un coup d’œil sur Cellini, et il vit dans chacun de ses traits que d’un moment à l’autre le juge pouvait faire place au bourreau ; il baissa donc la tête en gémissant.
– Ôte cet anneau de ton doigt, Pagolo, dit-il, et passe-le au doigt de Catherine.
Pagolo suivit passivement la première partie de l’injonction faite par le maître. Benvenuto fit signe à Scozzone d’approcher. Scozzone approcha.
– Étends la main, Scozzone, reprit Benvenuto.
Scozzone obéit.
– Achève, dit Cellini.
Pagolo passa l’anneau au doigt de Scozzone.
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– Maintenant, dit Benvenuto, que les fiançailles sont terminées, passons au mariage.
– Au mariage ! murmura Pagolo ; on ne se marie pas comme cela : il faut des notaires, il faut un prêtre.
– Il faut un contrat, reprit Benvenuto en tirant celui qu’il avait fait dresser. En voici un tout préparé, et auquel il n’y a que les noms à mettre.
Il posa le contrat sur une table, prit une plume et l’étendant vers Pagolo :
– Signe, Pagolo, dit-il, signe.
– Ah ! je suis tombé dans un piège, murmura l’apprenti.
– Hein ! qu’est-ce à dire, reprit Benvenuto sans hausser le diapason de sa voix, mais en lui donnant un accent terrible : un piège ? Et où y a-t-il un piège là-dedans ? Est-ce moi qui t’ai poussé à venir dans la chambre de Scozzone ? est-ce moi qui t’ai donné le conseil de lui dire que tu en voulais faire ta femme ? Eh bien ! fais-en ta femme, Pagolo, et lorsque tu seras son mari, les rôles seront changés : si je viens chez elle, ce sera
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à toi de menacer et à moi d’avoir peur.
– Oh ! s’écria Catherine, en passant de l’extrême terreur à une gaieté folle, et en riant aux éclats à cette seule idée que le maître venait d’éveiller dans son esprit. Oh ! que ce serait drôle !
Pagolo, un peu remis de sa terreur par la tournure qu’avait prise la menace de Cellini et par les éclats de rire de Scozzone, commençait à envisager un peu plus sainement les choses. Il devint alors évident pour lui qu’on avait voulu l’amener par la peur à un mariage dont il se souciait médiocrement ; il lui parut donc que ce serait finir trop tragiquement la comédie, et il commença de croire qu’avec un peu de fermeté il pourrait s’en tirer à meilleur marché peut-être.
– Oui, murmura-t-il, traduisant en paroles la gaieté de Scozzone ; oui, j’en conviens, ce serait très plaisant ; mais par malheur cela ne sera pas.
– Comment ! cela ne sera pas ! s’écria Benvenuto aussi étonné que le serait un lion de voir se révolter contre lui un renard.
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– Non, cela ne sera pas, reprit Pagolo ; j’aime mieux mourir ; tuez-moi.
À peine avait-il prononcé ces mots que d’un bond Cellini se retrouva près de lui. Pagolo vit briller le poignard, se jeta de côté, et cela avec tant de rapidité et de bonheur que le coup qui lui était destiné lui effleura seulement l’épaule, et que le fer poussé par la main vigoureuse de l’orfèvre, s’enfonça de deux pouces dans la boiserie.
– J’y consens, s’écria Pagolo. Grâce ! Cellini, j’y consens. Je suis prêt à tout ; et tandis que le maître arrachait avec peine le poignard, qui au-delà de la boiserie avait rencontré le mur, il courut à la table où était déposé le contrat, saisit vivement la plume et signa. Toute cette scène s’était passée d’une façon si rapide que Scozzone n’avait pas eu le temps de s’y mêler.
– Merci, Pagolo, dit-elle en essuyant les larmes que la frayeur lui avait mises aux yeux, et en réprimant en même temps un léger sourire ; merci, mon cher Pagolo, de l’honneur que vous consentez à me faire ; mais puisque c’est pour
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tout de bon maintenant que nous nous expliquons, écoutez-moi : Vous ne vouliez pas de moi tout à l’heure, maintenant c’est moi qui ne veux plus de vous. Je ne dis pas cela pour vous mortifier, Pagolo, mais je ne vous aime pas, et je désire rester comme je suis.
– Alors, dit Benvenuto avec le plus grand sang-froid, si tu ne veux pas de lui, Scozzone, il va mourir.
– Mais, s’écria Catherine, mais puisque c’est moi qui refuse.
– Il va mourir, reprit Benvenuto ; il ne sera pas dit qu’un homme m’aura outragé et que cet homme restera impuni. Es-tu prêt, Pagolo ?
– Catherine, s’écria l’apprenti, Catherine, au nom du ciel, ayez pitié de moi ! Catherine, je vous aime ! Catherine, je vous aimerai toujours ! Catherine, signez ! Catherine, soyez ma femme, je vous en supplie à genoux !
– Allons, Scozzone, décide-toi vite, dit Cellini.
– Oh ! fit en boudant Catherine, oh ! pour moi-même, maître, pour moi, qui vous ai tant
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aimé, pour moi qui avais d’autres rêves enfin, n’êtes-vous pas bien sévère, dites ? Mais, mon Dieu ! s’écria tout à coup la folle enfant, en passant de nouveau de la tristesse au rire, voyez donc, Cellini, quelle mine piteuse fait ce pauvre Pagolo. Oh ! quittez donc cet air lugubre, Pagolo, ou je ne consentirai jamais à vous prendre pour mari. Oh ! vraiment, vous êtes trop drôle comme cela !
– Sauvez-moi d’abord, Catherine, dit Pagolo, puis après nous rirons si vous voulez.
– Eh bien !... mon pauvre garçon, puisque vous le voulez absolument...
– Oui, je le veux ! s’écria Pagolo.
– Vous savez ce que j’ai été, vous savez ce que je suis ?
– Oui, je le sais.
– Je ne vous trompe pas ?
– Non.
– Vous n’avez pas trop de regrets ?
– Non ! non !
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– Touchez là alors. C’est bien bizarre, et je ne m’y attendais guère ; mais tant pis, je suis votre femme !
Et elle prit la plume et signa à son tour, en femme respectueuse, comme cela doit être, au-dessous de la signature de son mari.
– Merci, ma petite Catherine, merci, s’écria Pagolo, tu verras comme je te rendrai heureuse.
– Et s’il manque à ce serment, dit Benvenuto, partout où je serai, écris-moi, Scozzone, et je viendrai en personne le lui rappeler.
À ces mots, Cellini repoussa lentement et les yeux fixés sur l’apprenti son poignard au fourreau ; puis, prenant le contrat revêtu des deux signatures, il le plia proprement en quatre, le mit dans sa poche ; et, s’adressant à Pagolo avec cette ironie puissante qui le caractérisait :
– Et maintenant, ami Pagolo, dit-il, quoique Scozzone et vous soyez bien et dûment mariés selon les hommes, vous ne l’êtes pas encore devant Dieu, et ce n’est que demain que l’Église sanctifiera votre union. Jusque-là votre présence
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ici serait contraire à toutes les lois divines et humaines. Bonsoir, Pagolo.
Pagolo devint pâle comme la mort ; mais comme Benvenuto d’un geste impératif lui montrait la porte, il s’éloigna à reculons.
– Il n’y a que vous, Cellini, pour avoir de ces idées-là, dit Catherine en riant comme une folle. Écoutez pourtant, mon pauvre Pagolo, lui cria-t-elle au moment où il ouvrait la porte, je vous laisse sortir parce que c’est justice ; mais rassurez-vous, Pagolo, je vous jure sur la sainte Vierge que dès que vous serez mon époux, tout homme, fût-ce Benvenuto lui-même, ne trouvera en moi qu’une digne épouse.
Puis, lorsque la porte fut refermée :
– Oh ! Cellini, dit-elle gaiement, tu me donnes un mari, mais tu me délivres de sa présence aujourd’hui. C’est toujours cela de gagné : tu me devais bien ce dédommagement.
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