Ascanio 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 7 · partie 1/4

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Ascanio 2

Ascanio

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

II

 

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XXI

 

Quatre variétés de brigands

 

Benvenuto repassa la Seine en toute hâte, et prit chez lui non pas un sac, comme il avait dit au comte d’Orbec, mais un petit cabas que lui avait donné à Florence une de ses cousines qui était religieuse ; puis, comme il tenait à terminer cette affaire le jour même, et qu’il était déjà deux heures de l’après-midi, sans attendre Ascanio qu’il avait perdu de vue, ni ses ouvriers qui étaient allés dîner, il reprit le chemin de la rue Froid-Manteau, où demeurait le comte d’Orbec, et avec quelque attention qu’il regardât autour de lui, il ne vit rien en allant qui pût lui causer la moindre inquiétude.

Quand il arriva chez le comte d’Orbec, celui-ci lui dit qu’il ne pouvait toucher son or tout de suite, attendu qu’il y avait des formalités

 

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indispensables à remplir, un notaire à appeler, un contrat à rédiger ; le comte s’excusa d’ailleurs avec mille politesses, car il savait Cellini peu patient de sa nature, mais il enveloppa son refus de formes si prévenantes, qu’il n’y eut pas moyen de se fâcher, et que Benvenuto, qui croyait à la vérité de ces empêchements, se résigna à attendre.

Seulement Cellini voulut profiter de ce retard pour faire venir quelques-uns de ses ouvriers qui l’accompagneraient au retour et l’aideraient à porter son or. D’Orbec s’empressa d’envoyer à l’hôtel de Nesle un de ses domestiques pour les prévenir ; puis il entama la conversation sur les travaux de Cellini, sur la faveur que le roi lui témoignait, sur toutes choses enfin capables de faire prendre patience à Benvenuto, d’autant moins soupçonneux qu’il n’avait aucune raison d’en vouloir au comte, ni qu’il ne supposait pas que le comte eût des motifs d’être son ennemi. Il y avait bien son désir de le supplanter près de Colombe, mais personne ne connaissait ce désir qu’Ascanio et lui. Il répondit donc assez gracieusement aux avances du trésorier.

 

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Il fallut ensuite du temps pour choisir l’or au titre où le roi avait désiré qu’il fût donné. Le notaire fut très lent à venir. On ne dresse pas un contrat en une minute. Bref, lorsque, les dernières politesses échangées, Benvenuto se disposait à revenir à l’hôtel, la nuit commençait à tomber ; il s’informa du domestique qu’on avait envoyé pour chercher ses compagnons. Celui-ci répondit qu’ils n’avaient pu venir, mais qu’il porterait volontiers l’or du seigneur orfèvre. La défiance de Benvenuto se réveilla, et il refusa l’offre, si obligeante qu’elle fût.

Il mit l’or dans son petit cabas, puis il passa le bras dans les deux anses, et comme son bras n’y entrait qu’avec difficulté, l’or était bien enfermé, et il le portait beaucoup plus aisément que s’il eût été dans un sac. Il avait sous ses habits une bonne cotte de mailles à manches, une courte épée au côté, et un poignard dans sa ceinture ; il se mit donc en route d’un pas pressé, mais ferme. Cependant, avant de partir, il avait cru s’apercevoir que plusieurs valets parlaient bas entre eux et sortaient précipitamment, mais ils avaient affecté de ne pas prendre le même chemin

 

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que lui.

Aujourd’hui que l’on va du Louvre à l’Institut par le pont des Arts, le chemin qu’avait à faire Benvenuto ne serait plus qu’une enjambée, mais à cette époque c’était un voyage. En effet, il lui fallait, en partant de la rue Froid-Manteau, remonter le quai jusqu’au Châtelet, prendre le pont aux Meuniers, traverser la Cité par la rue Saint-Barthélemy, aborder sur la rive gauche par le pont Saint-Michel, et de là redescendre par le quai désert jusqu’à l’hôtel du Grand-Nesle. Qu’on ne s’étonne pas qu’à cette époque de larronneurs et de tire-laines, Benvenuto, malgré tout son courage, conçût quelques inquiétudes pour une somme aussi considérable que celle qu’il portait sous le bras. Au reste, si le lecteur veut précéder avec nous Benvenuto de quelques centaines de pas, il verra que ces inquiétudes n’étaient pas sans fondement.

Depuis une heure environ que l’ombre avait commencé à épaissir, quatre hommes d’assez mauvaise mine, enveloppés de grands manteaux, s’étaient postés sur le quai des Augustins à la

 

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hauteur de l’église. La grève était bordée seulement de murs à cet endroit, et absolument déserte en ce moment. Ces hommes, pendant leur station, ne virent passer que le prévôt, qui revenait de conduire Colombe au Petit-Nesle, et qu’ils saluèrent avec le respect qui est dû aux autorités.

Ils causaient à voix basse et le chapeau sur les yeux dans un renfoncement formé par l’église. Deux d’entre eux nous sont déjà connus : c’étaient les bravi employés par le vicomte de Marmagne dans l’expédition malheureuse contre le Grand-Nesle ; ils se nommaient Ferrante et Fracasso. Leurs deux compagnons, qui gagnaient leur vie au même honorable métier, s’appelaient Procope et Maledent. Afin que la postérité, comme elle fait depuis trois mille ans pour le vieil Homère, ne se dispute pas sur la patrie de ces quatre vaillants capitaines, nous ajouterons que Maledent était Picard, Procope Bohémien, et que Ferrante et Fracasso avaient vu le jour sous le beau ciel de l’Italie. Quant à leurs qualités distinctes en temps de paix, Procope était un juriste, Ferrante un pédant, Fracasso un rêveur, et

 

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Maledent un imbécile. On voit que notre qualité de Français ne nous aveugle pas sur le compte du seul de ces quatre industriels qui soit notre compatriote.

Au combat tous quatre étaient des démons.

Suivons maintenant la conversation édifiante et amicale qu’ils tenaient entre eux, écoutons-la. Nous pourrons y apprendre quels hommes ils étaient et quels dangers menaçaient au juste notre ami Benvenuto.

– Au moins, Fracasso, disait Ferrante, nous ne serons pas empêtrés aujourd’hui de ce grand rougeâtre de vicomte, et nos pauvres épées pourront sortir du fourreau sans qu’il nous crie : « En retraite ! le lâche, et sans qu’il nous force à nous enfuir. »

– Oui, mais, répondit Fracasso, puisqu’il nous laisse tout le péril du combat, ce dont je le remercie, il devrait nous laisser tout le profit. De quel droit ce diable roussi se réserve-t-il pour sa part cinq cents écus d’or ? Je sais bien que les cinq cents qui restent font une assez jolie prime. Cent vingt-cinq pour chacun de nous, c’est

 

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honorable, et dans les temps difficiles je me suis vu parfois dans la nécessité de tuer un homme pour deux écus.

– Pour deux écus ! Sainte-Vierge ! s’écria Maledent ; oh ! fi donc ! c’est gâter le métier. Ne dites pas de pareilles choses quand je suis avec vous, car quelqu’un qui nous entendrait pourrait nous confondre l’un avec l’autre, mon cher.

– Que veux-tu, Maledent ! dit Fracasso avec mélancolie, la vie a des passes fâcheuses, et il y a des heures où l’on tuerait un homme pour un morceau de pain. Mais revenons à notre objet. Il me semble, mes bons amis, que deux cent cinquante écus valent de moitié mieux que cent vingt-cinq. Si, après avoir tué notre homme, nous refusions de rendre nos comptes à ce grand voleur de Marmagne ?

– Mon frère, reprit gravement Procope, vous oubliez que ce serait manquer à notre traité ; ce serait frustrer un client et il faut de la loyauté en tout. Nous remettrons au vicomte les cinq cents écus d’or convenus, jusqu’au dernier, c’est mon avis. Mais, distinguamus : quand il les aura

 

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empochés et qu’il nous aura reconnus pour honnêtes gens, je ne vois pas qui peut nous empêcher de tomber sur lui et de les lui reprendre.

– Bien trouvé ! dit doctoralement Ferrante, Procope a toujours eu beaucoup de probité jointe à beaucoup d’imagination.

– Mon Dieu ! cela tient à ce que j’ai un peu étudié le droit, fit modestement Procope.

– Mais, continua Ferrante avec le ton pédant qui lui était habituel, ne nous embrouillons pas dans nos desseins. Recte ad terminum eamus. Que le vicomte dorme tranquille sur les deux oreilles ! il aura son tour : il s’agit pour le moment de cet orfèvre florentin : on veut pour plus grande sécurité que nous soyons quatre à l’estafiler. À la rigueur un seul eût pu faire la besogne et empocher la somme, mais la capitalisation est une plaie sociale, et mieux vaut que le bénéfice soit partagé entre plusieurs amis. Seulement, dépêchons-le promptement et proprement, ce n’est pas un homme ordinaire, comme nous avons pu le voir, Fracasso et moi.

 

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Résignons-nous donc, pour plus de sûreté, à l’attaquer tous quatre à la fois, il ne peut maintenant tarder à venir. Attention ! du sang-froid, bon pied, bon œil, et prenez garde aux bottes à l’italienne qu’il ne manquera pas de vous pousser.

– On sait ce que c’est, Ferrante, dit Maledent d’un air dédaigneux, que de recevoir un coup d’épée, qu’il soit d’estoc ou de taille. Une fois j’avais pénétré de nuit, pour affaires personnelles, dans un château du Bourbonnais. Surpris par le matin avant de les avoir complètement terminées, je pris la résolution forcée de me cacher jusqu’à la nuit suivante ; rien ne me parut plus propre à cet effet que l’arsenal du château : il y avait là force panoplies et trophées, casques, cuirasses, brassards et cuissards, targes et écus. J’enlevai le pieu qui soutenait une de ces armures, je me glissai à sa place et je demeurai là debout, visière baissée, immobile sur mon piédestal.

– C’est fort intéressant, interrompit Ferrante ; continue, Maledent, à quoi peut-on mieux employer l’attente d’un exploit, qu’au récit de

 

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quelques autres faits de guerre ? Continue.

– Je ne savais pas, poursuivit Maledent, que cette maudite armure servait aux fils du château pour s’exercer à faire des armes. Mais bientôt deux grands gaillard de vingt ans entrèrent, détachèrent chacun une lance et une épée, et commencèrent à s’escrimer de tout leur cœur sur ma carapace. Eh bien ! mes amis, vous me croirez si vous voulez, sous tous leurs coups d’épée et de lance, je n’ai pas bougé, je suis resté droit et ferme comme si j’étais véritablement de bois et vissé à ma base. Par bonheur, les jeunes drôles n’étaient pas de première force. Le père survint, les exhortant bien à viser au défaut de ma cuirasse ; mais saint Maledent, mon patron, que j’invoquais tout bas, détournait les coups. Enfin, ce diable de père, pour montrer à ses petits comment on enlevait une visière, prit une lance, et du premier coup mit à découvert mon visage pâle et défait. Je me crus perdu.

– Pauvre ami ! dit mélancoliquement Fracasso, on le serait à moins.

– Bah ! figurez-vous que, comme je viens de

 

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vous le raconter, me voyant pâle et défait, ils eurent la bêtise de me prendre pour le fantôme de leur bisaïeul ; si bien que voilà le père et les fils qui s’enfuient à toutes jambes et comme si le diable les emportait. Ma foi ! que voulez-vous que je vous dise ? je leur ai tourné le dos et j’en ai fait autant de mon côté ; mais c’est égal, vous voyez que pour ma part je suis solide.

– Oui, mais l’essentiel dans notre état, l’ami Maledent, dit Procope, ce n’est pas seulement de bien recevoir les coups, c’est de les bien donner. Le beau, c’est que la victime tombe sans même pousser un cri. Tiens, dans une de mes tournées en Flandre, j’avais à débarrasser une de mes pratiques de quatre de ses amis intimes qui voyageaient en compagnie. Il voulut d’abord m’adjoindre trois camarades ; mais je dis que je me chargerais de la chose tout seul ou que je ne m’en chargerais pas du tout. Il fut donc convenu que j’agirais comme je l’entendais, et que pourvu que je livrasse quatre cadavres, j’aurais quatre parts. Je savais la route qu’ils suivaient : je les attendis donc dans une hôtellerie où ils devaient nécessairement passer.

 

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L’hôtelier avait été de la partie autrefois ; il l’avait quittée pour se faire aubergiste, ce qui était un moyen de continuer à détrousser les voyageurs sans rien craindre ; mais il avait encore quelques bons sentiments, de sorte que je n’eus pas grand-peine à le mettre dans mes intérêts moyennant un dixième de la prime. Ceci convenu, nous attendîmes nos quatre cavaliers, qui bientôt parurent au détour du chemin et mirent pied à terre devant l’auberge, s’apprêtant à y remplir leurs estomacs et à y panser leurs chevaux. L’hôtelier leur dit alors que son écurie était si petite qu’à moins d’y entrer l’un après l’autre ils ne pourraient s’y remuer et s’y gêneraient mutuellement. Le premier qui entra fut si lent à sortir que le second, impatienté, alla voir un peu ce qu’il faisait. Celui-ci ne tarda pas moins lui-même à reparaître. Sur ce, le troisième, fatigué d’attendre, s’introduisit à son tour, et au bout de quelque temps, comme le quatrième s’étonnait de leur lenteur à tous :

– Ah ! je vois ce que c’est, dit mon hôte, comme l’écurie est extrêmement petite, ils seront sortis par la porte de derrière. Ces mots

 

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encouragèrent mon dernier à rejoindre ses compagnons et moi, car vous devinez bien que j’étais dans l’écurie ; mais comme la chose ne pouvait plus avoir d’inconvénient, je laissai à celui-là la satisfaction de pousser un petit cri, pour dire adieu à ce monde. En droit romain, Ferrante, cela ne pourrait-il pas s’appeler trucidatio per divisionem necis ? Mais, ah çà ! ajouta Procope en s’interrompant, notre homme n’arrive toujours pas ! Pourvu qu’il ne lui soit rien advenu ! Il va faire nuit noire tout à l’heure.

– Suadentque cadentia sidera somnos, ajouta Fracasso. Et à ce propos, mes amis, prenez garde que dans l’obscurité ce Benvenuto ne s’avise d’un tour que j’ai une fois pratiqué moi-même : c’était dans mes promenades sur les bords du Rhin. J’ai toujours aimé les bords du Rhin, le paysage y est à la fois pittoresque et mélancolique. Le Rhin, c’est le fleuve des rêveurs. Je rêvais donc sur les bords du Rhin, et voici quel était le sujet de mes rêveries :

Il s’agissait d’envoyer de vie à trépas un seigneur nommé Schreckenstein, si j’ai bonne

 

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mémoire. Or, la chose n’était pas aisée, car il ne sortait jamais que bien accompagné. Voilà le plan auquel je m’arrêtai :

Je m’habillai de la même façon que lui, et par une soirée sombre je l’attendis de pied ferme, lui et sa troupe. Quand je vis leur masse noire se détacher dans la nuit solitaire et obscure, obscuri sub nocte, je me jetai en désespéré sur Schreckenstein, qui marchait un peu en avant ; mais j’eus l’habileté d’abord d’enlever de sa tête son chapeau à plumes, et puis de changer de position avec lui et de me tourner du côté où il aurait dû se trouver lui-même. Là-dessus je l’étourdis d’un grand coup du pommeau de mon épée, et je me mis à crier au milieu du tumulte, du bruit des lames et des cris des autres : « À moi ! à moi ! Sus aux brigands ! » Si bien que les hommes de Schreckenstein tombèrent furieux sur leur maître et le laissèrent mort sur la place, tandis que je me glissais dans le taillis. L’honnête seigneur put se dire du moins qu’il avait été tué par des amis.

– Le coup était hardi, reprit Ferrante, mais si je

 

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jetais un regard en arrière sur ma jeunesse évanouie, je pourrais trouver un exploit encore plus audacieux. J’avais affaire comme toi, Fracasso, à un chef de partisans toujours bien monté et escorté. C’était dans une forêt des Abruzzes : j’allai me poster sur le passage de l’individu, et grimpant sur un chêne énorme, je me couchai sur une grosse branche qui traversait le chemin, et j’attendis en rêvant. Le soleil se levait, et ses premiers rayons tombaient en longs filets de pâle lumière à travers les rameaux moussus ; l’air du matin circulait frais et vif et sillonné de chansons d’oiseaux ; tout à coup...

– Chut ! interrompit Procope, j’entends des pas : attention ! c’est notre homme.

– Bon ! murmura Maledent, en jetant autour de lui un regard furtif ; tout est désert et silencieux aux alentours ; la chance est pour nous.

Ils redevinrent immobiles et muets : on ne distinguait pas leurs brunes et terribles figures dans l’ombre crépusculaire, mais on voyait leurs yeux brillants, leurs mains frémissantes sur les

 

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rapières, leur pose d’attente effarée : ils formaient dans ces demi-ténèbres un groupe saisissant et fièrement campé, que le pinceau de Salvator Rosa seul pourrait reproduire heureusement.

C’était en effet Benvenuto qui s’avançait d’un pas rapide, Benvenuto, qui, ainsi que nous l’avons dit, avait conçu quelque soupçon, et qui de son regard perçant sondait prudemment l’obscurité devant lui. D’ailleurs, habitué à l’obscurité, il put voir à vingt pas les quatre bandits sortir de leur embuscade, et avant qu’ils fussent sur lui il eut le temps de couvrir son cabas de sa cape, et de mettre l’épée à la main. En outre, avec le sang-froid qui ne l’abandonnait jamais, il prit le soin de s’adosser contre le mur de l’église, et vit ainsi de face tous ses assaillants.

Ils l’attaquèrent vivement ; pas moyen de s’enfuir, inutile de crier, le château était à plus de cinq cents pas ; mais Benvenuto n’en était pas à son apprentissage en fait d’ardeur ; il reçut les bandits avec vigueur.

Tout en estocadant, comme sa pensée restait parfaitement libre, une idée lui traversa l’esprit

 

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comme un éclair : évidemment ce guet-apens n’était dirigé que contre lui, Benvenuto. S’il pouvait parvenir à donner le change à ses assassins, il était sauvé. Il se mit donc, sous le fer de leurs épées, à les railler de leur prétendue méprise.

– Ah ! que vous prend-il donc, mes braves ? Êtes-vous fous ? que prétendez-vous gagner avec un pauvre militaire comme moi ? Est-ce à ma cape que vous en voulez ? Est-ce mon épée qui vous tente ? Attends, attends, toi ! gare à tes oreilles, sang-dieu ! Si vous en voulez à ma brave lame, il faut la gagner ; mais, pour des voleurs qui n’en paraissent pas à leur coup d’essai, vous n’avez pas bon nez, mes enfants.

Et ce disant, il les pressait lui-même au lieu de reculer devant eux, mais ne quittant son mur que d’un ou deux pas pour revenir s’y adosser aussitôt, frappant continuellement d’estoc et de taille, et ayant soin de se découvrir plusieurs fois, afin que s’ils avaient été prévenus par les domestiques du comte d’Orbec, qu’il avait vu s’éloigner, et qui l’avaient vu compter l’or, ils

 

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s’imaginassent qu’il n’avait point cet or sur lui. En effet, l’assurance de ses paroles et son aisance à manier l’épée avec mille écus d’or sous le bras, jetèrent des doutes dans l’esprit des bravi.

– Ah çà ! est-ce que réellement nous nous tromperions, Ferrante ? dit Fracasso.

– J’en ai peur. L’homme me semblait moins grand, ou si c’est lui, il n’a pas l’or et ce damné vicomte nous a dupés.

– Moi, de l’or ? s’écriait Benvenuto, tout en s’escrimant de la meilleure grâce. Je n’ai d’or qu’une poignée en cuivre dédoré, mais si vous l’ambitionnez, mes enfants, vous la paierez plus cher que si elle était d’or et qu’elle appartint à un autre, je vous en préviens.

– Au diable ! dit Procope, c’est véritablement un militaire. Est-ce qu’un orfèvre ferait des armes de cette force ? Essoufflez-vous si cela vous convient, vous autres ; moi je ne me bats pas pour la gloire.

Et Procope commença de se retirer en grondant, tandis que l’attaque des autres se

 

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ralentissait à la fois de leur doute et de son absence. Benvenuto, plus mollement harcelé, en profita pour se dégager et pour se diriger vers l’hôtel, en rompant devant ses ennemis, mais sans cesser de se battre et de leur tenir tête. Le rude sanglier traînait avec lui les chiens vers son bouge.

– Allons, allons, venez avec moi, mes braves, disait Benvenuto ; accompagnez-moi jusqu’à l’entrée du Pré-aux-Clercs, à la Maison-Rouge, chez mon infante qui m’attend ce soir, et dont le père vend du vin. La route n’est pas sûre, à ce que l’on dit, et je ne serai point fâché d’avoir une escorte.

Sur cette plaisanterie, Fracasso renonça aussi à la poursuite et alla rejoindre Procope.

– Nous sommes des fous, Ferrante ! dit Maledent ; ce n’est point là ton Benvenuto ! va !

– Si ! si ! au contraire, c’est lui-même, s’écria Ferrante, qui venait enfin d’apercevoir le cabas enflé d’argent sous le bras de Benvenuto, dont un mouvement trop brusque avait dérangé le manteau.

 

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Mais il était trop tard. L’hôtel n’était plus qu’à une cinquantaine de pas, et Benvenuto, de sa voix puissante, s’était mis à crier dans le silence et dans la nuit : « À moi, de l’hôtel de Nesle ! au secours ! à moi ! » Fracasso eut à peine le temps de revenir sur ses pas, Procope d’accourir de loin, Ferrante de redoubler d’efforts avec Maledent ; les ouvriers qui attendaient leur maître étaient sur le qui-vive. La porte du château s’ouvrit donc au premier cri, et l’énorme Hermann, le petit Jehan, Simon-le-Gaucher et Jacques Aubry, s’élancèrent armés de piques.

À cette vue les bravi s’enfuirent.

– Attendez donc, mes chers petits ! criait Benvenuto aux fuyards ; ne voulez-vous donc pas m’escorter encore un peu ? Oh ! les maladroits ! qui n’ont pu prendre à un homme seul mille écus d’or qui lui fatiguaient le bras !

En effet, les brigands n’avaient réussi qu’à faire à leur ennemi une légère égratignure à la main, et ils se sauvaient tout penauds, tandis que de son côté Fracasso se sauvait hurlant. Le pauvre Fracasso, dans les derniers coups, avait eu

 

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l’œil droit emporté, accident dont il resta borgne le reste de ses jours, ce qui rembrunit encore la teinte de mélancolie qui ornait le caractère saillant de sa physionomie pensive.

– Or çà, mes enfants, dit Benvenuto à ses compagnons, quand le bruit des pas des bravi se fut perdu dans le lointain, il s’agit d’aller souper après ce bel exploit. Venez tous boire à ma délivrance, mes chers sauveurs ! Mais, vrai Dieu ! je ne vois pas Ascanio parmi vous. Où donc est Ascanio ?

En effet, on se rappelle qu’Ascanio avait quitté le maître en sortant du Louvre.

– Moi, je sais où il est, dit le petit Jehan.

– Et où est-il, mon enfant ? demanda Benvenuto.

– Au fond du jardin du Grand-Nesle, où il se promène depuis une demi-heure ; nous avons été, l’écolier et moi, pour causer avec lui, mais il nous a priés de le laisser seul.

– C’est étrange ! se dit Benvenuto. Comment n’a-t-il pas entendu mon cri ? Comment n’est-il

 

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pas accouru avec les autres ? Ne m’attendez pas et soupez sans moi, enfants, dit Benvenuto à ses compagnons. Ah ! te voilà, Scozzone.

– Oh ! mon Dieu ! que me dit-on ? que l’on a voulu vous assassiner, maître.

– Oui, oui, il y a eu quelque chose comme cela.

– Jésus ! s’écria Scozzone.

– Ce n’est rien, ma bonne fille, ce n’est rien, répéta Benvenuto pour rassurer la pauvre Catherine qui était devenue pâle comme la mort. Maintenant il s’agit de monter du vin et du meilleur pour ces braves garçons. Prends les clefs de la cave à dame Ruperte, Scozzone, et choisis-le de ta main.

– Mais vous n’allez pas sortir de nouveau ? dit Scozzone.

– Non, sois tranquille, je vais retrouver Ascanio qui est dans le jardin du Grand-Nesle ; j’ai à causer avec lui d’affaires graves.

Les compagnons de Scozzone rentrèrent dans l’atelier, et Benvenuto s’achemina vers la porte

 

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du jardin.

La lune se levait en ce moment, et le maître vit bien distinctement Ascanio : mais, au lieu de se promener, le jeune homme grimpait à une échelle adossée contre le mur du Petit-Nesle. Arrivé au faîte, il enjamba la muraille, tira l’échelle à lui, la fit passer de l’autre côté, et disparut.

Benvenuto passa la main devant ses yeux comme fait un homme qui ne peut croire à ce qu’il voit ; puis, prenant une résolution subite, il alla droit à sa fonderie, monta dans sa cellule, enjamba la croisée, et d’un saut calculé se trouva sur le mur du Petit-Nesle ; alors, s’aidant d’une vigne qui étendait là ses branches noueuses, il se laissa tomber sans bruit dans le jardin de Colombe ; il avait plu le matin, et l’humidité de la terre amortissait le bruit des pas de Benvenuto.

Il colla alors son oreille contre le sol et interrogea le silence sans résultat pendant quelques minutes. Enfin quelques chuchotements qu’il entendit dans le lointain le guidèrent ; il se releva aussitôt et se mit à s’avancer avec précaution en tâtonnant et en s’arrêtant à chaque

 

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pas. Bientôt le bruit des voix devint plus distinct. Benvenuto se dirigea du côté d’où venait le bruit ; enfin, arrivé à la seconde allée qui traversait le jardin, il reconnut ou plutôt devina dans les ténèbres Colombe vêtue d’une robe blanche et assise près d’Ascanio sur le banc que nous connaissons déjà. Les deux enfants parlaient d’une voix basse, mais animée et distincte.

Caché par un massif d’arbres, Benvenuto s’approcha d’eux et écouta.

 

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XXII

 

Le songe d’une nuit d’automne

 

C’était par une belle soirée d’automne, calme et transparente. La lune avait chassé presque tous les nuages, et ceux qui restaient encore au ciel glissaient éloignés les uns des autres sur un fond bleu semé d’étoiles. Autour du groupe qui causait et écoutait dans le jardin du Petit-Nesle, tout était calme et silencieux, mais en eux tout était troublé et frémissant.

– Ma bien-aimée Colombe, disait Ascanio, tandis que Benvenuto, debout derrière lui, froid et pâle, ne croyait pas entendre ces paroles avec son oreille mais avec son cœur, ma fiancée chérie, que suis-je venu faire, hélas ! dans votre destinée ? Quand vous saurez tout ce que je vous apporte de malheur et d’épouvante, vous allez me maudire de m’être fait le messager de pareilles

 

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nouvelles.

– Vous vous trompez, mon ami, répondit Colombe, quoi que vous puissiez me dire, je vous bénirai, car je vous regarde comme venant de la part de Dieu. Je n’ai jamais entendu la voix de ma mère, mais je sens que je l’eusse écoutée comme je vous écoute. Parlez donc, Ascanio, et si vous avez des choses terribles à m’apprendre, eh bien ! votre voix me consolera déjà un peu de ce que vous me direz.

– Appelez donc à votre aide tout votre courage et toutes vos forces, dit Ascanio.

Et il lui raconta ce qui s’était passé, lui présent, entre madame d’Étampes et le comte d’Orbec ; il exposa tout ce complot, mélange de trahison contre l’intérêt d’un royaume et de projets contre l’honneur d’un enfant ; il endura le supplice d’expliquer à cette âme ingénue et tout étonnée du mal le traité infâme du trésorier ; il dut faire comprendre à cette jeune fille, pure au point de ne pas même rougir à ses paroles, les cruels raffinements de haine et d’ignominie que l’amour blessé avait inspirés à la favorite. Tout ce

 

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que Colombe put nettement concevoir, c’est que son amant était pénétré de dégoût et de terreur, et, pauvre lierre qui n’avait d’autre appui que l’arbrisseau auquel elle s’était attachée, elle trembla et frissonna comme lui.

– Ami, lui dit-elle, il faut révéler à mon père tout cet affreux dessein contre mon honneur. Mon père ne se doute pas de notre amour, mon père vous doit la vie, mon père vous écoutera. Oh ! soyez tranquille, il arrachera ma destinée aux mains du comte d’Orbec.

– Hélas ! fit pour toute réponse Ascanio.

– Oh ! mon ami ! s’écria Colombe, qui comprit tout ce que contenait de doute l’exclamation de son amant ; oh ! soupçonneriez-vous mon père d’une si odieuse complicité ? Ce serait mal, Ascanio. Non, mon père ne sait rien, ne se doute de rien, j’en suis sûre, et bien qu’il ne m’ait jamais témoigné une grande tendresse, il ne voudrait pas me tremper de sa propre main dans la honte et dans le malheur.

– Pardon, Colombe, reprit Ascanio, mais c’est que votre père n’est point habitué à voir le

 

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malheur dans la fortune, c’est qu’un titre lui cacherait une honte, c’est que son orgueil de courtisan vous croirait plus heureuse maîtresse d’un roi que femme d’un artiste. Je ne dois rien vous cacher, Colombe : le comte d’Orbec disait à madame la duchesse d’Étampes qu’il répondait de votre père.

– Est-il possible, Dieu juste ! s’écria la jeune fille. Est-ce que cela s’est jamais vu, Ascanio, des pères qui ont vendu leur enfant ?

– Cela s’est vu dans tous les pays et dans tous les temps, mon pauvre ange, et surtout dans ce temps et dans ce pays. Ne vous faites pas le monde à l’image de votre âme et la société à celle de votre vertu. Oui, oui, Colombe, les plus nobles noms de la France ont affermé sans pudeur au libertinage royal la jeunesse et la beauté de leurs femmes et de leurs filles ; c’est chose toute simple à la cour, et votre père, s’il veut se donner la peine de se justifier, ne manquera pas d’illustres exemples. Je te demande pardon, mon aimée, de froisser si brusquement ton âme chaste et sainte au contact de la hideuse réalité ; mais

 

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c’est nécessaire, enfin, et il faut bien te montrer l’abîme où l’on te pousse.

– Ascanio, Ascanio ! s’écria Colombe en cachant sa tête sur l’épaule du jeune homme, quoi, mon père se tourne aussi contre moi. Oh ! rien que de le répéter j’ai honte ! Où donc me réfugier, alors ? Oh ! dans vos bras, Ascanio ! Oui, c’est à vous de me sauver ! Avez-vous parlé à votre maître, à ce Benvenuto si fort, si bon et si grand, à ce que vous m’avez dit, et que j’aime parce que vous l’aimez ?

– Ne l’aime pas, ne l’aime pas, Colombe ! s’écria Ascanio.

– Et pourquoi cela ? murmura la jeune fille.

– Parce qu’il vous aime, vous, parce qu’au lieu d’un ami sur lequel nous avions cru pouvoir compter, c’est un ennemi que nous allons avoir à combattre ; un ennemi, entendez-vous, et le plus terrible de nos ennemis. Écoutez.

Alors Ascanio raconta à Colombe comment, au moment où il allait tout confier à Benvenuto, celui-ci lui avait révélé son amour idéal, et

 

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comment le ciseleur chéri de François Ier, grâce à cette foi de gentilhomme à laquelle le roi n’avait jamais manqué, pouvait obtenir tout ce qu’il demanderait après la fonte du Jupiter. Or, comme on le sait, ce que comptait demander Benvenuto Cellini, c’était la main de Colombe.

– Mon Dieu ! il ne nous reste donc plus que vous, dit Colombe en levant ses beaux yeux et ses blanches mains vers le ciel. Tout allié nous devient ennemi, tout port se change pour nous en écueil. Êtes-vous bien certain que nous soyons abandonnés à ce point ?

– Oh ! que trop certain, dit le jeune homme. Mon maître est aussi dangereux pour nous que votre père, Colombe. Oui, lui, lui, s’écria Ascanio en joignant les mains ; lui Benvenuto, mon ami, mon maître, mon protecteur, mon père, mon Dieu ! me voilà presque forcé de le haïr. Et cependant pourquoi lui en voudrais-je, je vous le demande, Colombe ? Parce qu’il a subi l’ascendant auquel doit céder tout esprit élevé qui vous rencontrera ; parce qu’il vous aime comme je vous aime. Son crime est le mien, après tout.

 

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Seulement, vous, Colombe, vous m’aimez, et je suis absous. Que faire ? mon Dieu ! Ah ! depuis deux jours je m’interroge, et je ne sais si je commence à le détester ou si je le chéris toujours. Il vous aime, c’est vrai ; mais il m’a tant aimé, moi aussi ! ma pauvre âme vacille et tremble au milieu de ce trouble comme un roseau dans la tempête. Que fera-t-il, lui ? Oh ! je vais d’abord l’informer des desseins du comte d’Orbec, et j’espère qu’il nous en délivrera. Mais après cela, quand nous nous trouverons face à face en ennemis, quand je lui dirai que son élève est son rival, Colombe, sa volonté toute-puissante comme le destin est peut-être aveugle comme lui : il oubliera Ascanio pour ne plus penser qu’à Colombe, il détournera les yeux de l’homme qu’il aima pour ne plus voir que la femme qu’il aime, car je sens aussi qu’entre lui et vous, moi je n’hésiterais pas. Je sens que je sacrifierais sans remords le passé de mon cœur à son avenir, la terre au ciel ! Pourquoi agirait-il autrement ? il est homme, et sacrifier son amour serait un acte au-dessus de l’humanité. Nous lutterons donc l’un contre l’autre, mais comment lui résisterai-

 

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je, moi, faible et isolé que je suis ? Oh ! n’importe, Colombe, quand j’en arriverai un jour à haïr celui que j’ai tant et si longtemps aimé, non, je vous le dis, non, je ne voudrais pas pour tout au monde lui faire endurer le supplice dont il m’a torturé l’autre matin en me déclarant son amour pour vous.

Cependant Benvenuto, immobile comme une statue derrière l’arbre, sentait des gouttes de sueur glacée perler sur son front, et sa main se crisper convulsivement sur son cœur.

– Pauvre Ascanio ! cher ami ! reprit Colombe, vous avez beaucoup souffert déjà et beaucoup à souffrir encore. Pourtant, mon ami, attendons l’avenir avec calme. Ne nous exagérons pas nos douleurs, tout n’est pas désespéré. Pour résister au malheur, pour conjurer notre destinée, nous sommes trois, en comptant Dieu. Vous aimeriez mieux me voir à Benvenuto qu’à Orbec, n’est-ce pas ? Mais vous aimeriez encore mieux me voir au Seigneur qu’à Benvenuto ? Eh bien ! si je ne suis pas à vous, je ne serai qu’au Seigneur, dites-vous-le bien, Ascanio. Votre femme en ce monde

 

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ou votre fiancée pour l’autre. Voilà la promesse que je vous ai faite et que je tiendrai, Ascanio ; soyez tranquille.

– Merci, ange du ciel, merci ! dit Ascanio. Oublions donc ce vaste monde qui s’étend à l’entour de nous, et concentrons notre vie dans ce petit bosquet où nous sommes. Colombe, vous ne m’avez pas dit encore que vous m’aimez. Hélas ! il semblerait que vous êtes à moi parce que vous ne pouvez faire autrement.

– Tais-toi, Ascanio, tais-toi donc, dit Colombe, tu vois bien que je cherche à sanctifier mon bonheur en en faisant un devoir. Je t’aime, Ascanio, je t’aime !

Benvenuto n’eut plus la force de rester debout ; il tomba sur ses genoux, appuya sa tête contre l’arbre ; ses yeux hagards se fixaient vaguement dans l’espace, tandis que l’oreille tournée vers les deux jeunes gens, il écoutait avec toute son âme.

– Ma Colombe, répétait Ascanio, je t’aime, et quelque chose me dit que nous serons heureux, et que le Seigneur n’abandonnera pas son plus bel

 

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ange. Oh ! mon Dieu, je ne me rappelle plus, au milieu de cette atmosphère de joie qui t’entoure, ce cercle de douleur où je vais rentrer en te quittant.

– Il faut cependant songer à demain, dit Colombe ; aidons-nous, Ascanio, aidons-nous pour que Dieu nous aide. Il ne serait pas loyal, je crois, de laisser ignorer à votre maître Benvenuto notre amour, il s’exposerait peut-être à de graves dangers en luttant contre madame la duchesse d’Étampes et le comte d’Orbec. Cela ne serait pas juste ; il faut l’avertir de tout, Ascanio.

– Je vous obéirai, chère Colombe, car une parole de vous, vous le sentez bien, c’est un ordre. Puis, mon cœur aussi me dit que vous avez raison, raison toujours. Mais le coup que je lui porterai sera terrible. Hélas ! j’en juge d’après mon cœur. Il est possible que son amour pour moi se tourne en haine, il est possible qu’il me chasse. Comment résisterai-je alors, moi étranger, sans appui, sans asile, à d’aussi puissants ennemis que la duchesse d’Étampes et le trésorier du roi ? Qui m’aidera à déjouer les projets de ce

 

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couple terrible ? qui voudra s’engager avec moi dans cette guerre inégale ? qui me tendra la main ?

– Moi ! dit derrière les deux jeunes gens une voix profonde et grave.

– Benvenuto ! s’écria l’apprenti, sans même avoir besoin de se retourner.

Colombe jeta un cri et se leva précipitamment. Ascanio regardait le maître indécis entre sa colère et son amitié.

– Oui, c’est moi, moi, Benvenuto Cellini, reprit l’orfèvre ; moi que vous n’aimez point, mademoiselle, moi que tu n’aimes plus, Ascanio, et qui viens vous sauver pourtant tous deux.

– Que dites-vous là ? s’écria Ascanio.

– Je dis qu’il faut revenir vous asseoir auprès de moi, car il faut nous entendre. Vous n’avez à m’informer de rien. Je n’ai pas perdu un mot de votre conversation. Pardonnez-moi de l’avoir surprise par hasard, mais vous comprenez : mieux vaut que je sache tout. Vous avez dit des choses tristes et terribles pour moi, mais des choses

 

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bonnes aussi. Ascanio a eu quelquefois raison et quelquefois tort. Il est bien vrai, mademoiselle, que je vous aurais disputée à lui. Mais, puisque vous l’aimez, tout est dit, soyez heureux ; il vous a défendu de m’aimer, mais je vous y forcerai bien en vous donnant à lui.

– Cher maître ! s’écria Ascanio.

– Vous souffrez beaucoup, monsieur, dit Colombe en joignant les mains.

– Oh ! merci ! dit Benvenuto, dont les yeux se mouillèrent et qui se contint cependant. Vous voyez cela, vous, que je souffre. Ce n’est pas lui qui s’en serait aperçu, l’ingrat ! Mais rien n’échappe aux femmes. Oui, je ne veux pas vous mentir, je souffre ! C’est tout simple, je vous perds ; mais en même temps je suis heureux de pouvoir vous servir : vous me devrez tout ; cela me console un peu. Tu te trompais, Ascanio : ma Béatrix est jalouse et ne voulait pas de rivale ; c’est toi, Ascanio, qui achèveras la statue d’Hébé. Adieu mon plus beau rêve ! le dernier !

Benvenuto parlait ainsi avec effort, d’une voix brève et saccadée. Colombe se pencha vers lui

 

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avec grâce, et mettant sa main dans les siennes, lui dit doucement :

– Pleurez, mon ami, pleurez.

– Oui, vous avez raison, dit Cellini, éclatant en sanglots.

Il resta quelque temps ainsi, debout, pleurant sans rien dire, et tout secoué de tremblements intérieurs ; sa forte nature se soulageait par ses larmes comprimées. Ascanio et Colombe regardaient avec respect cette profonde douleur.

– Excepté le jour où je t’ai blessé, Ascanio, excepté le moment où j’ai vu couler ton sang, voilà vingt ans que je n’ai pleuré, dit-il en se remettant ; mais aussi le coup a été affreux ! Tenez, je souffrais tant tout à l’heure derrière ces arbres, que j’ai eu un moment la tentation de me poignarder tout de suite. Ce qui m’a retenu, c’est que vous aviez besoin de moi. Ainsi vous m’avez sauvé la vie. Tout est dans l’ordre, après tout. Ascanio a vingt ans de bonheur à vous donner de plus que moi, Colombe. Et puis il est mon enfant ; vous serez bien heureux ensemble, et cela me réjouira comme un père. Benvenuto

 

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saura triompher de Benvenuto comme de vos ennemis. C’est notre lot de souffrir, à nous autres créateurs, et de chacune de mes larmes éclora peut-être quelque belle statue, comme de chacune des larmes de Dante a éclaté un sublime chant. Vous le voyez, Colombe, j’en reviens déjà à mon ancien amour, ma sculpture chérie : elle ne m’abandonnera jamais, celle-là. Vous avez bien fait de me faire pleurer ; toute l’amertume de mon cœur s’en est allée avec mes larmes. Je reste triste, mais je suis redevenu bon, et je me distrairai de ma peine en vous sauvant.

Ascanio prit une main du maître et la serra dans les siennes. Colombe prit l’autre et la porta à ses lèvres. Benvenuto respira plus largement qu’il n’avait encore fait, et relevant et secouant la tête :

– Voyons, dit-il, en souriant, ne m’affaiblissez pas, ménagez-moi, mes enfants. Le mieux est de ne jamais reparler de tout ceci. Désormais, Colombe, je serai votre ami, rien de plus : je serai votre père. Le reste est un songe. Maintenant causons de ce que nous devons faire et des dangers qui vous menacent. Je vous entendais

 

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tout à l’heure faire vos projets et dresser vos plans. Vous êtes bien jeunes, mon Dieu ! et vous ne savez guère l’un et l’autre ce que c’est que la vie. Vous vous offrez candidement désarmés aux coups du sort, et vous espérez vaincre la méchanceté, la cupidité, toutes les passions hurlantes avec votre bonté et vos sourires ! chers fous ! allons, je serai fort, rusé, implacable à votre place. J’y suis habitué, moi ; mais vous, Dieu vous a créés pour le bonheur et le calme, mes beaux anges, je veillerai à ce que vous remplissiez votre destination.

Ascanio, la colère ne ridera pas ton front blanc ; la douleur, Colombe, ne dérangera pas les lignes pures de ton visage. Je vous prendrai dans mes bras, charmant couple aux doux yeux ; je vous ferai traverser ainsi toutes les fanges et toutes les misères de la vie, et je ne vous déposerai sains et saufs que dans la joie ; et puis je vous regarderai et je serai joyeux en vous. Seulement, il faut que vous ayez en moi une confiance aveugle ; j’ai mes façons d’agir, brusques, étranges, et qui vous effaroucheront peut-être, Colombe. Je me comporte un peu à la

 

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manière de l’artillerie, et vais droit au but sans me soucier de ce que je rencontre en chemin. Oui, je regarde plus à la pureté de mes intentions, je le sais, qu’à la moralité de mes moyens. Quand je veux modeler une belle nature, je ne m’inquiète guère si l’argile me salit les doigts. La statue achevée, je me lave les mains, voilà tout. Que votre âme délicate et timorée me laisse donc, mademoiselle, la responsabilité de mes actes devant Dieu ; nous nous comprenons, lui et moi. J’aurai affaire ici à forte partie. Le comte est ambitieux, le prévôt avare, la duchesse adroite. Ils sont tous trois tout-puissants. Vous êtes en leur pouvoir et sous leurs mains, et deux d’entre eux ont sur vous des droits : il faudra peut-être employer l’astuce et la violence. Mais je ferai en sorte que vous restiez aussi bien qu’Ascanio en dehors d’une lutte indigne de vous. Voyons, Colombe, êtes-vous prête à fermer les yeux et à vous laisser mener ? Quand je vous dirai : « Faites cela », le ferez-vous ? « Restez-là », y resterez-vous ? « Allez », irez-vous ?

– Que dit Ascanio ? demanda Colombe.

 

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– Colombe, répondit l’apprenti, Benvenuto est bon et grand ; il nous aime et nous pardonne le mal que nous lui avons fait. Obéissons-lui, je vous en conjure.

– Ordonnez, maître, dit Colombe, et je vous obéirai comme si vous étiez l’envoyé de Dieu.

– Bien, mon enfant. Je n’ai plus à vous demander qu’une chose qui vous coûtera peut-être, mais à laquelle il faut vous décider, après quoi votre rôle se bornera à attendre et à laisser faire les événements et moi. Et pour que vous ayez en moi encore plus de foi tous deux, pour que vous n’hésitiez pas à vous confier à un homme dont la vie peut-être fut souillée, mais dont le cœur est demeuré pur, je vais vous dire l’histoire de ma jeunesse. Hélas ! toutes les histoires se ressemblent, et au fond de chacune siège la douleur. Ascanio, je vais te dire comment ma Béatrix, l’ange dont je t’ai parlé, s’est mêlée à mon existence ; tu sauras qui elle fut, et tu t’étonneras moins sans doute de ma résignation à t’abandonner Colombe quand tu verras que par ce sacrifice je commence seulement à payer à

 

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l’enfant la dette de larmes contractée envers la mère. Ta mère ! une sainte du paradis, Ascanio ! Béatrix veut dire bienheureuse ; Stéphana veut dire couronnée.

– Vous m’avez toujours dit, maître, qu’un jour vous m’apprendriez toute cette histoire.

– Oui reprit Cellini, et le moment est venu de vous la faire connaître. Cela vous donnera plus de confiance encore en moi, Colombe, quand vous saurez toutes les raisons que j’ai d’aimer notre Ascanio.

Alors Benvenuto, prenant dans ses mains les mains de ses deux enfants, se mit à raconter ce qui suit de sa voix grave et harmonieuse, sous les étoiles qui scintillaient au ciel, et dans le calme et le silence de cette nuit embaumée.

 

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XXIII

 

Stéphana

 

Il y a vingt ans, j’avais vingt ans comme toi, Ascanio, et je travaillais chez un orfèvre de Florence appelé Raphaël del Moro. C’était un bon ouvrier qui ne manquait pas de goût, mais il aimait mieux le repos que l’ouvrage, se laissant entraîner aux parties de plaisir avec une facilité désespérante, et pour peu qu’il eût d’argent, débauchant lui-même ceux de l’atelier. Bien souvent je restais seul à la maison à terminer en chantant quelque travail commencé. Je chantais dans ce temps-là comme Scozzone. Tous les fainéants de la ville venaient naturellement demander chez maître Raphaël de l’occupation ou plutôt des plaisirs, car il avait la réputation d’être trop faible pour jamais quereller. Avec ces façons d’agir, on ne s’enrichit guère ; aussi était-

 

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il toujours à court, et devint-il bientôt l’orfèvre le plus discrédité de Florence.

Je me trompe. Il avait un confrère encore moins achalandé que lui, et qui cependant était d’une noble maison d’artiste. Mais ce n’était pas pour l’inexactitude des paiements que Gismondo Gaddi était décrié, c’était pour son insigne inhabileté et surtout pour son avarice sordide. Comme tout ce qu’on lui confiait sortait manqué ou gâté de ses mains, et que pas un chaland, à moins qu’il ne fût étranger, ne se hasardait dans sa boutique, ce Gismondo se mit pour vivre à faire l’usure et à prêter à des intérêts énormes aux fils de famille qui escomptaient leur avenir. Ce commerce-là réussit mieux que l’autre, vu que le Gaddi exigeait toujours de bons gages et ne s’engageait dans aucune affaire sans de sûres garanties. À cela près, il était, comme il le disait lui-même, très sage et très tolérant : il prêtait à tout le monde, aux compatriotes et aux étrangers, aux juifs et aux chrétiens. Il eût prêté à saint Pierre sur les clefs du Paradis ; il eût prêté à Satan sur ses propriétés en enfer.

 

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Ai-je besoin de dire qu’il prêtait à mon pauvre Raphaël del Moro, qui mangeait chaque jour son lendemain, et dont l’intègre probité ne s’était jamais démentie. Les relations continuelles d’affaires, l’espèce d’interdiction dont on les frappait, leur voisinage enfin, rapprochèrent les deux orfèvres. Del Moro était pénétré de reconnaissance pour l’obligeance inépuisable de son compère à lui avancer de l’argent. Gaddi estimait profondément un débiteur honnête et commode. Ils étaient, en un mot, les meilleurs amis du monde, et Gismondo n’eût pas manqué pour un empire une des parties dont Raphaël Moro le régalait.

Del Moro était veuf, mais il avait une fille de seize ans appelée Stéphana.

Stéphana, à l’étudier en sculpteur, n’était pas belle, et cependant son premier aspect vous saisissait. Sous son front trop haut et trop peu uni pour celui d’une femme, on voyait pour ainsi dire sourdre la pensée. Ses grands yeux humides et d’un noir velouté vous pénétraient de respect et d’attendrissement en se fixant sur vous. Une

 

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pâleur d’ambre voilait toute sa figure d’un nuage qu’éclairait, comme le faible rayon d’une matinée d’automne, un regard triste et charmant. J’oublie une couronne d’abondants cheveux noirs et des mains de reine.

Stéphana se tenait d’ordinaire penchée comme un lis ployé par un vent d’orage. On eût dit d’une statue de la Mélancolie. Lorsqu’elle se relevait, lorsque ses beaux yeux s’animaient, que ses narines se dilataient, que son bras étendu donnait un ordre, on l’eût adorée comme l’archange Gabriel. Elle te ressemblait, Ascanio, mais tu as de moins qu’elle sa faiblesse et sa souffrance. Jamais l’âme immortelle ne s’est plus clairement révélée à mes yeux que dans ce corps frêle, élégant et souple. Del Moro, qui redoutait sa fille presque autant qu’il l’aimait, avait coutume de dire qu’il n’avait mis au tombeau que le corps de sa femme, et que Stéphana était l’esprit de la morte.

J’étais dans ce temps-là un jeune homme aventureux, étourdi, ardent. J’aimais avant tout la liberté ; la sève débordait en moi, et je dépensais

 

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cette fougue en querelles folles et en folles amours. Je travaillais néanmoins comme je m’amusais, avec passion, et malgré mes boutades j’étais encore le meilleur ouvrier de Raphaël et le seul qui gagnât quelque argent à la maison. Mais ce que je faisais de bien, je le faisais d’instinct et comme par hasard. J’avais assidûment étudié les antiques. Pendant des jours entiers, j’étais resté penché sur les bas-reliefs et les statues d’Athènes et de Rome, les commentant avec le crayon et le ciseau, et la continuelle fréquentation de ces sublimes sculpteurs anciens m’avait donné la pureté et la sûreté de la forme : mais j’imitais avec bonheur, je ne créais pas. Toutefois, je vous le répète, j’étais sans conteste et sans peine le plus habile et le plus laborieux parmi les compagnons de del Moro. Aussi le secret désir du cher maître était-il, je l’ai su depuis, de me faire épouser sa fille.

Mais je me souciais bien du ménage, ma foi ! j’avais soif d’indépendance, d’oubli et de grand air ; je restais des jours entiers absent de la maison ; je rentrais écrasé de fatigue, et pourtant en quelques heures j’avais rattrapé et dépassé les

 

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autres ouvriers de Raphaël ; je me battais pour un mot, je m’amourachais pour un coup d’œil. Le beau mari que j’aurais fait !

D’ailleurs, l’émotion que je ressentais auprès de Stéphana ne ressemblait en rien à celle que me faisaient éprouver les jolies femmes de Porta del Prato ou de Borgo Pinti. Elle m’intimidait presque ; on m’eût dit que je l’aimais autrement qu’une sœur aînée, j’aurais ri. Quand je revenais de quelqu’une de mes escapades, je n’osais pas lever les yeux sur Stéphana. Elle était plus que sévère, elle était triste. Lorsqu’au contraire la fatigue ou un beau mouvement de zèle m’avait retenu à la maison, je recherchais Stéphana, son doux regard et sa douce voix : l’affection que je lui portais avait quelque chose de sérieux et de sacré dont je ne me rendais pas bien compte, mais qui me charmait. Bien souvent, au milieu de mes joies bruyantes, la pensée de Stéphana traversait mon esprit, et l’on me demandait pourquoi j’étais devenu soucieux ; parfois quand je tirais l’épée ou le poignard, je prononçais son nom comme celui de ma sainte, et je remarquais que chaque fois que cela m’était arrivé, je m’étais retiré du

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