Ascanio 2

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 7 · partie 1/3

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Ascanio 2

Chapitre XXIX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Deux rivales

 

Madame d’Étampes, qui depuis qu’elle avait entendu parler de Colombe désirait tant la voir, était enfin servie à souhait : la pauvre enfant était là devant elle évanouie.

Aussi, pendant toute la route, la jalouse duchesse ne cessa-t-elle de la regarder. Ses yeux, ardents de colère en la voyant si belle, détaillaient chacune de ses beautés, analysaient chacun de ses traits, comptaient une à une toutes les perfections de la pâle jeune fille maintenant en son pouvoir et sous sa main. Elles étaient donc en présence, ces deux femmes qui aspiraient à un même amour et qui se disputaient un même cœur. L’une haineuse et toute-puissante, l’autre faible mais aimée ; l’une avec son éclat, l’autre avec sa jeunesse ; l’une avec sa passion, l’autre avec son innocence.

 

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Toutes deux séparées par tant d’obstacles se rencontraient et se heurtaient à la fin, et la robe de velours de la duchesse pesait, en la froissant, sur la simple robe blanche de Colombe.

Tout évanouie qu’était Colombe, Anne n’était pas la moins pâle des deux. Sans doute cette muette contemplation désespérait son orgueil et détruisait ses espérances ; car tandis que comme malgré elle, elle murmurait : « On ne m’avait pas trompée ; elle est belle, très belle ! » sa main qui tenait la main de Colombe la serra si convulsivement que la jeune fille, tirée de son évanouissement par la douleur, revint à elle, et ouvrit ses grands yeux en disant :

– Ah ! madame, vous me faites mal.

Aussitôt que madame d’Étampes vit se rouvrir les yeux de Colombe, elle lâcha sa main.

Mais la perception de la douleur avait en quelque sorte précédé chez la jeune fille le retour de ses facultés intellectuelles. Après avoir poussé ce cri plutôt que prononcé ces paroles, elle resta donc quelques secondes encore regardant la duchesse avec étonnement, et ne pouvant

 

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parvenir à rassembler ses idées. Enfin, après un instant d’examen :

– Qui êtes-vous donc, madame, dit-elle, et où m’emmenez-vous ainsi ? Puis, tout à coup, se reculant : Ah ! s’écria-t-elle, vous êtes la duchesse d’Étampes ! je me souviens, je me souviens !

– Taisez-vous, reprit Anne impérieusement. Taisez-vous ; tout à l’heure nous serons seules, et vous pourrez vous étonner et vous écrier tout à votre aise.

Ces paroles furent accompagnées d’un regard dur et hautain ; mais ce fut le sentiment de sa propre dignité et non ce regard qui imposa silence à Colombe. Elle se renferma donc jusqu’à ce qu’on fût arrivé à l’hôtel d’Étampes dans un silence absolu, et arrivée là, sur un signe de la duchesse, elle la suivit dans son oratoire.

Quand les deux rivales se trouvèrent seules ainsi et face à face, elles se toisèrent mutuellement sans rien se dire pendant une ou deux minutes, mais avec deux expressions de visage bien différentes : Colombe était calme, car

 

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son espoir dans la Providence et sa confiance en Benvenuto la soutenaient ; Anne était furieuse de cette tranquillité, mais cette fureur, quoique exprimée par le bouleversement de ses traits, n’éclatait point encore, car elle comptait sur sa toute-puissante volonté et sur son pouvoir pour briser cette faible créature.

Ce fut elle qui rompit la première le silence.

– Eh bien ! ma jeune amie, lui dit-elle d’un ton qui, malgré la douceur des paroles, ne laissait pas de doute sur l’amertume de la pensée, vous voilà donc rendue enfin à l’autorité paternelle ! C’est bien, mais laissez-moi vous faire avant tout mes compliments sur votre bravoure : vous êtes... hardie pour votre âge, mon enfant.

– C’est que j’ai Dieu pour moi, madame, répondit Colombe avec simplicité.

– De quel dieu parlez-vous, mademoiselle ? Ah ! du dieu Mars, sans doute, répondit la duchesse d’Étampes avec un de ces clignements d’yeux impertinents dont elle avait si souvent occasion de faire usage à la cour.

 

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– Je ne connais qu’un seul Dieu, madame ; le Dieu bon, protecteur, éternel, le Dieu qui recommande la charité dans la fortune et l’humilité dans la grandeur. Malheur à ceux qui ne reconnaissent pas le Dieu dont je parle, car un jour lui à son tour ne les reconnaîtra pas.

– Bien, mademoiselle, bien ! dit la duchesse. – La situation est heureuse pour faire de la morale, et je vous féliciterais de l’à-propos si je n’aimais mieux croire que vous voulez faire excuser votre impudeur par votre impudence.

– En vérité, madame, répondit Colombe sans aucune aigreur, mais en haussant imperceptiblement les épaules, je ne cherche point à m’excuser devant vous, ignorant encore en vertu de quel droit vous m’accuseriez. Quand mon père m’interrogera, je lui répondrai avec respect et douleur. S’il me fait des reproches, je tâcherai de me justifier ; mais jusque-là, madame la duchesse, souffrez que je me taise.

– Je comprends, ma voix vous importune, et vous préféreriez, n’est-ce pas, rester seule avec votre pensée pour songer à l’aise à celui que vous

 

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aimez ?

– Aucun bruit, si importun qu’il soit, ne peut m’empêcher de songer à lui, madame, surtout lorsqu’il est malheureux.

– Vous osez donc avouer que vous l’aimez ?

– C’est la différence qu’il y a entre nous, madame : vous l’aimez, vous, sans oser l’avouer.

– L’imprudente, s’écria la duchesse d’Étampes, je crois qu’elle me brave !

– Hélas ! non, répondit avec douceur Colombe, je ne vous brave pas, je vous réponds seulement parce que vous me forcez de vous répondre. Laissez-moi seule avec ma pensée, et je vous laisserai seule avec vos projets.

– Eh bien ! puisque tu m’y contrains, enfant, puisque tu te crois assez forte pour lutter avec moi, puisque tu avoues ton amour, j’avouerai le mien ; mais en même temps que mon amour j’avouerai ma haine. Oui, j’aime Ascanio, et je te hais ! Après tout, pourquoi feindre avec toi, la seule avec qui je puisse tout dire, car tu es la seule, quelque chose que tu dises, que l’on ne

 

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croira pas : oui, j’aime Ascanio.

– Alors je vous plains, madame, répondit doucement Colombe, car Ascanio m’aime.

– Oui, c’est vrai, Ascanio t’aime ; mais par la séduction si je puis, par un mensonge s’il le faut, par un crime s’il est nécessaire, je te déroberai cet amour, entends-tu. Je suis Anne d’Heilly, duchesse d’Étampes.

– Ascanio aimera, madame, celle qui l’aimera le mieux.

– Oh ! mais écoutez-la donc ! s’écria la duchesse, exaspérée de tant de confiance. Ne croirait-on pas que son amour est unique au monde, et que nul autre ne peut lui être comparé !

– Je ne dis pas cela, madame. Puisque j’aime ainsi, un autre cœur peut aimer de même ; seulement, je doute que ce cœur soit le vôtre.

– Et que ferais-tu donc bien pour lui, voyons, toi qui te vantes de cet amour auquel le mien ne saurait atteindre ? que lui as-tu sacrifié jusqu’à présent ? l’obscurité de ta vie, l’ennui de la solitude ?

 

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– Non, madame, mais ma tranquillité.

– À quoi l’as-tu préféré ? au ridicule amour du comte d’Orbec ?

– Non, madame, mais à mon obéissance filiale.

– Qu’as-tu à lui donner, toi ? Peux-tu le faire riche, puissant, redouté ?

– Non, madame, mais j’espère le rendre heureux.

– Oh ! moi, dit la duchesse d’Étampes, moi, c’est bien autre chose, et je fais bien davantage ; moi, c’est la tendresse d’un roi que je lui immole ; ce sont des richesses, des titres, des honneurs, que je mets à ses pieds ; c’est un royaume à gouverner que je lui apporte.

– Oui, c’est vrai, dit Colombe en souriant, votre amour lui donne tout ce qui n’est pas l’amour.

– Assez, assez de cette injurieuse comparaison ! s’écria avec violence la duchesse, qui se sentait perdre pas à pas le terrain.

Alors il se fit un instant de silence que

 

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Colombe parut soutenir sans embarras, tandis que madame d’Étampes ne dissimulait le sien qu’à l’aide d’une colère visible. Cependant ses traits se détendirent peu à peu, une expression plus douce s’épanouit sur son visage, qu’un rayon de bienveillance vraie ou factice commença d’éclairer doucement et par degrés. Enfin elle revint la première à ce combat que son orgueil ne voulait clore à toute force que par un triomphe.

– Voyons, Colombe, dit-elle d’un ton presque affectueux, si l’on te disait : « Sacrifie ta vie pour lui », que ferais-tu ?

– Oh ! je la donnerais avec ivresse !

– Moi de même ! s’écria la duchesse avec un accent qui prouvait, sinon la sincérité du sacrifice, au moins la violence de l’amour. Mais votre honneur, continua-t-elle, le sacrifieriez-vous comme votre vie ?

– Si par mon honneur vous entendez ma réputation, oui ; si par mon honneur vous entendez ma vertu, non.

– Comment ! n’êtes-vous donc pas à lui ?

 

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n’est-il donc pas votre amant ?

– Il est mon fiancé, madame, voilà tout.

– Oh ! elle ne l’aime pas, reprit la duchesse, elle ne l’aime pas ! elle lui préfère l’honneur, un mot.

– Et si l’on vous disait, madame, reprit Colombe, irritée en dépit de sa douceur, si l’on vous disait à vous : « Renonce pour lui à tes titres, à ta grandeur ; immole-lui le roi, non pas en secret, la chose serait trop facile, mais publiquement » ; si l’on vous disait : « Anne d’Heilly, duchesse d’Étampes, quitte pour son obscur atelier de ciseleur ton palais, tes richesses, tes courtisans ? »

– Je refuserais dans son intérêt même, reprit la duchesse, comme s’il lui était impossible de mentir sous le regard pénétrant et profond dont la couvrait sa rivale.

– Vous refuseriez ?

– Oui.

– Ah ! elle ne l’aime pas ! s’écria Colombe : elle lui préfère les honneurs, des chimères !

 

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– Mais quand je vous dis que c’est pour lui que je veux garder mon rang ! reprit la duchesse, exaspérée du nouveau triomphe de sa rivale ; quand je vous dis que c’est pour les lui faire partager que je veux conserver mes honneurs ! Tous les hommes aiment cela tôt ou tard.

– Oui, répondit Colombe en souriant ; mais Ascanio n’est pas un de tous ces hommes.

– Taisez-vous ! s’écria pour la seconde fois Anne furieuse et frappant du pied.

Ainsi la rusée et puissante duchesse n’avait pu prendre le dessus sur cette fille qu’elle croyait terrifier rien qu’en élevant la voix. À ses interrogatoires courroucés ou ironiques, Colombe avait toujours répondu avec un calme et une modestie qui déconcertaient madame d’Étampes. La duchesse sentit bien que l’aveugle impulsion de sa haine lui avait fait faire fausse route. Elle changea donc de tactique : elle n’avait compté à vrai dire ni sur tant de beauté ni sur tant d’esprit, et ne pouvant faire plier sa rivale, elle résolut de la surprendre.

De son côté, Colombe, comme on l’a vu,

 

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n’avait point été autrement effrayée par la double explosion de colère échappée à madame d’Étampes ; seulement, elle s’était renfermée dans un silence froid et digne. Mais la duchesse, en vertu du nouveau plan qu’elle venait d’adopter, se rapprocha avec un sourire tout charmant, et lui prit affectueusement la main.

– Pardonnez-moi, mon enfant, lui dit-elle, mais je crois que je me suis emportée : il ne faut pas m’en vouloir ; vous avez tant d’avantages sur moi qu’il est bien naturel que j’en sois jalouse. Hélas ! vous me trouvez sans doute comme toutes les autres une méchante femme ! Mais, en vérité, c’est ma destinée qui est méchante et non pas moi. Pardonnez-moi donc ; ce n’est pas une raison, parce que nous nous sommes rencontrées toutes deux à aimer Ascanio, pour nous haïr l’une l’autre. Vous, d’ailleurs, qu’il aime uniquement, c’est votre devoir d’être indulgente. Soyons sœurs, voulez-vous ? causons ensemble à cœur ouvert, et je vais prendre à tâche d’effacer de votre esprit l’impression fâcheuse que ma colère insensée y a laissée peut-être.

 

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– Madame ! fit Colombe avec réserve et en retirant sa main par un mouvement de répulsion instinctive ; puis elle ajouta : Parlez, je vous écoute.

– Oh ! répondit madame d’Étampes d’un air enjoué et comme si elle comprenait parfaitement cette réserve de la jeune fille, soyez tranquille, petite sauvage, je ne vous demande pas votre amitié sans vous offrir une garantie. Tenez, pour que vous sachiez bien qui je suis, pour que vous me connaissiez comme je me connais moi-même, je vais vous dire en deux mots ma vie. Mon cœur ne ressemble guère à mon histoire, allez ! et l’on nous calomnie souvent, nous autres pauvres femmes qu’on appelle de grandes dames. Ah ! l’envie a bien tort de médire de nous quand ce serait à la pitié de nous plaindre. Ainsi, vous, par exemple, mon enfant, comment me jugez-vous ? – soyez franche. – Comme une femme perdue, n’est-ce pas ?

Colombe fit un mouvement qui indiquait l’embarras qu’elle éprouvait à répondre à une pareille question.

 

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– Mais si l’on m’a perdue, continua madame d’Étampes, est-ce de ma faute, enfin ? Vous qui avez eu du bonheur, Colombe, ne méprisez pas trop celles qui ont souffert ; vous qui avez jusqu’ici vécu dans une chaste solitude, ne sachez jamais ce que c’est que d’être élevée pour l’ambition ; car à celles qu’on destine à cette torture, comme aux victimes qu’on parait de fleurs, on ne montre de la vie que le côté brillant. Il ne s’agit pas d’aimer, il s’agit de plaire. C’est ainsi, dès ma jeunesse, que mes pensées ne devaient tendre qu’à séduire le roi ; cette beauté que Dieu donne à la femme pour qu’elle l’échange contre un amour vrai, ils m’ont forcée de l’échanger contre un titre : d’un charme ils ont fait un piège. – Eh bien ! dites-moi, Colombe, que voulez-vous que devienne une pauvre enfant, prise à l’âge où elle ignore encore ce que c’est que le bien et le mal, et à qui l’on dit : le bien, c’est le mal ; le mal, c’est le bien ? Aussi, voyez-vous, quand les autres désespèrent de moi, moi je ne désespère pas. Dieu me pardonnera peut-être, car personne n’était à mes côtés pour m’avertir de lui. Que vouliez-vous que je fisse, ainsi isolée,

 

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faible, sans appui ? La ruse et la tromperie ont été dès lors toute mon existence. Cependant je n’étais pas faite pour ce rôle affreux, et la preuve, voyez-vous, c’est que j’ai aimé Ascanio ; et la preuve, c’est qu’en sentant que je l’aimais, je me suis trouvée heureuse et honteuse à la fois. Maintenant, dites-moi, chère et pure enfant, me comprenez-vous ?

– Oui, répondit naïvement Colombe, trompée par cette fausse bonne foi qui mentait avec l’apparence de la vérité.

– Alors vous aurez donc pitié de moi, s’écria la duchesse. Vous me laisserez aimer Ascanio de loin, toute seule, sans espoir ; et ainsi je ne serai pas votre rivale, puisqu’il ne m’aimera pas lui ; et alors en revanche, moi qui connais ce monde, ses ruses, ses pièges, ses tromperies, moi je remplacerai la mère que vous avez perdue, moi je vous guiderai, moi je vous sauverai. Maintenant, vous voyez bien que vous pouvez vous fier à moi, car maintenant vous savez ma vie. Une enfant au cœur de laquelle on fait germer des passions de femme, c’est là tout mon passé. Mon présent,

 

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vous le voyez : c’est la honte d’être publiquement la maîtresse d’un roi. Mon avenir, c’est mon amour pour Ascanio, non pas le sien, car vous l’avez dit vous-même, et je me l’étais déjà dit bien souvent, Ascanio ne m’aimera jamais ; mais justement parce que cet amour restera pur, il m’épurera. À présent c’est à votre tour de parler, d’être franche, de tout me dire. Racontez-moi votre histoire, chère enfant.

– Mon histoire, madame, est bien courte, et surtout bien simple, répondit Colombe ; elle se résume dans trois amours. J’ai aimé, j’aime et j’aimerai : Dieu, mon père, Ascanio. Seulement, dans le passé, mon amour pour Ascanio que je n’avais pas encore rencontré, c’était un rêve ; dans le présent, c’est une souffrance ; dans l’avenir, c’est un espoir.

– Fort bien, dit la duchesse, comprimant la jalousie dans son cœur et les larmes dans ses yeux ; mais ne soyez pas confiante à demi, Colombe. Qu’allez-vous faire maintenant ? Comment lutter, vous, pauvre enfant, contre deux volontés aussi puissantes que celles de votre père

 

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et du comte d’Orbec ? Sans compter que le roi vous a vue et vous aime.

– Oh ! mon Dieu ! murmura Colombe.

– Mais comme cette passion était l’ouvrage de la duchesse d’Étampes, votre rivale, Anne d’Heilly, votre amie, vous en délivrera ; ne nous occupons donc pas du roi ; mais reste votre père, reste le comte. Leur ambition n’est pas aussi facile à dérouter que la tendresse banale de François Ier.

– Oh ! ne soyez pas bonne à demi, s’écria Colombe ; sauvez-moi des autres comme vous me sauvez du roi.

– Je ne sais qu’un moyen, dit la duchesse d’Étampes, paraissant réfléchir.

– Lequel ? demanda Colombe.

– Mais vous vous effraierez, vous ne voudrez pas le suivre.

– Oh ! s’il ne faut que du courage, parlez.

– Venez là et écoutez-moi, dit la duchesse en attirant affectueusement Colombe sur un pliant près de son fauteuil, et en lui passant la main

 

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autour de la taille. Surtout, ne vous effrayez pas aux premiers mots que je vais vous dire.

– C’est donc bien effrayant ? demanda Colombe.

– Vous êtes d’une vertu rigide et sans tache, chère petite, mais nous vivons, hélas ! dans un temps et dans un monde où cette innocence charmante n’est qu’un danger de plus, car elle vous livre sans défense à vos ennemis, que vous ne pouvez combattre avec les armes dont ils se servent pour vous attaquer. Eh bien ! faites un effort sur vous-même, descendez des hauteurs de votre rêve, et abaissez-vous au niveau de la réalité. Vous disiez tout à l’heure que vous sacrifieriez à Ascanio votre réputation. Je ne vous en demande pas tant, immolez-lui seulement l’apparence de la fidélité à son amour. Essayer de lutter seule et faible contre votre destin ; rêver, vous, fille de gentilhomme, un mariage avec un apprenti orfèvre, c’est folie ! Tenez, croyez-en les conseils d’une amie sincère : ne leur résistez pas, laissez-vous conduire, restez dans votre cœur la fiancée pure, la femme d’Ascanio, et donnez

 

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votre main au comte d’Orbec. Que vous portiez son nom, c’est là ce qu’exigent ses projets ambitieux ; mais une fois la comtesse d’Orbec, vous déjouerez facilement ses projets infâmes, car vous n’aurez qu’à élever la voix et à vous plaindre. Tandis que maintenant, qui vous donnera raison dans votre lutte ? Personne ; moi-même je ne puis vous aider contre l’autorité légitime d’un père, tandis que s’il ne fallait que déjouer les calculs de votre mari, vous me verriez à l’œuvre. Réfléchissez à cela. Pour rester votre maîtresse, obéissez ; pour devenir indépendante, faites semblant d’abandonner votre liberté. Alors, forte de cette pensée qu’Ascanio est votre époux légitime, et qu’une union avec tout autre n’est qu’un sacrilège, vous ferez ce que vous dictera votre cœur, et votre conscience se taira, et le monde, aux yeux duquel les apparences seront sauvées, vous donnera raison.

– Madame ! madame ! murmura Colombe en se levant et en se raidissant contre le bras de la duchesse, qui essayait de la retenir ; je ne sais pas si je vous comprends bien, mais il me semble que vous me conseillez une infamie !

 

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– Vous dites ? s’écria la duchesse.

– Je dis que la vertu n’est pas si subtile, madame ; je dis que vos sophismes me font honte pour vous ; je dis que sous l’apparente amitié dont votre haine se couvre, je vois le piège que vous me tendez. Vous voulez me déshonorer aux yeux d’Ascanio, n’est-ce pas ? parce que vous savez qu’Ascanio n’aimera jamais ou cessera d’aimer la femme qu’il méprise ?

– Eh bien ! oui ! dit la duchesse en éclatant ; car je suis lasse à la fin de porter le masque ! Ah ! tu ne veux pas tomber dans le piège que je te tends, dis-tu ! eh bien ! tu tomberas dans l’abîme où je te pousse ! Écoute donc ceci : Que ta volonté y soit ou non, tu épouseras d’Orbec !

– En ce cas, la violence dont je serai victime m’excusera, et tout en cédant, si pourtant je cède, je n’aurai pas profané la religion de mon cœur.

– Ainsi, tu essaieras de lutter ?

– Par tous les moyens qui sont en la puissance d’une jeune fille. Je vous en avertis, je dirai Non jusqu’au bout. Vous mettrez ma main dans la

 

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main de cet homme, je dirai Non ! Vous me traînerez devant l’autel, je dirai Non ! Vous me forcerez de m’agenouiller en face du prêtre, et en face du prêtre je dirai Non !

– Qu’importe ! Ascanio croira que tu as accepté le mariage que tu auras subi.

– Aussi j’espère bien ne pas le subir, madame.

– Sur qui comptes-tu donc pour te secourir ?

– Sur Dieu là-haut, et sur un homme en ce monde.

– Mais puisque cet homme est prisonnier !

– Cet homme est libre, madame.

– Quel est donc cet homme alors ?

– Benvenuto Cellini.

La duchesse grinça des dents en entendant prononcer le nom de celui qu’elle tenait pour son plus mortel ennemi. Mais au moment où elle allait répéter ce nom en l’accompagnant de quelque imprécation terrible, un page souleva la portière et annonça le roi.

La duchesse d’Étampes s’élança hors de

 

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l’appartement, et, le sourire sur les lèvres, elle alla au-devant de François Ier, qu’elle entraîna dans sa chambre en faisant signe à ses valets de veiller sur Colombe.

 

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XXX

 

Benvenuto aux abois

 

Une heure après l’emprisonnement d’Ascanio et l’enlèvement de Colombe, Benvenuto Cellini cheminait au pas de son cheval le long du quai des Augustins : il quittait le roi et sa cour, qu’il avait fort amusés pendant tout le chemin par mille contes comme il savait les faire, entremêlés du récit de ses propres aventures ; mais une fois rendu à la solitude, il était retombé dans sa pensée : le causeur frivole avait fait place au songeur profond. Tandis que sa main laissait flotter la bride, son front penché méditait ; il rêvait à la fonte de Jupiter, d’où dépendait maintenant avec sa gloire d’artiste le bonheur de son cher Ascanio ; le bronze fermentait dans son cerveau avant de bouillir dans la fournaise. Au-dehors pourtant il était calme.

 

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Quand il arriva devant la porte de l’hôtel, il s’arrêta une minute, étonné de ne pas entendre le bruit des marteaux : le noir château était muet et morne, comme si nulle âme ne l’habitait ; puis le maître frappa deux fois sans qu’on répondît ; enfin au troisième coup Scozzone vint ouvrir.

– Ah ! vous voilà, maître ! s’écria-t-elle en apercevant Benvenuto Cellini. Hélas ! que n’êtes-vous pas revenu deux heures plus tôt !

– Qu’est-il donc arrivé ? demanda Cellini.

– Le prévôt, le comte d’Orbec et la duchesse d’Étampes, sont venus.

– Après ?

– Ils ont fait une perquisition.

– Eh bien ?

– Ils ont trouvé Colombe dans la tête du dieu Mars.

– Impossible !

– La duchesse d’Étampes a emmené Colombe chez elle, et le prévôt a fait conduire Ascanio au Châtelet.

 

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– Ah ! nous avons été trahis ! s’écria Benvenuto en frappant son front de la main et la terre de son pied. Puis, comme en toute chose le premier mouvement de cet homme était la vengeance, il laissa son cheval regagner seul l’écurie, et s’élançant dans l’atelier :

– Tous ici ! cria-t-il ; tous !

Un instant après, tous les ouvriers étaient réunis.

Alors chacun eut à subir un interrogatoire en règle, mais chacun ignorait complètement non seulement le lieu de la retraite de Colombe, mais encore le moyen par lequel les ennemis de la jeune fille avaient pu le découvrir : il n’y eut pas jusqu’à Pagolo, sur lequel les soupçons de Benvenuto avaient porté tout d’abord, qui ne se disculpât de façon à ne laisser aucun doute au maître. Il va sans dire que ces soupçons ne s’étaient pas un instant fixé sur l’honnête Hermann et n’avaient qu’effleuré Simon-le-Gaucher.

Voyant que de ce côté il n’avait rien à venger ni à apprendre, Benvenuto prit aussitôt son parti

 

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avec la rapidité de résolution qui lui était habituelle, et après s’être assuré que son épée tenait bien à son côté et que son poignard glissait facilement dans le fourreau, il ordonna à tout le monde de se tenir à son poste, afin qu’il pût retrouver chacun en cas de besoin. Il sortit de l’atelier, descendit rapidement le perron et s’élança dans la rue.

Cette fois son visage, sa marche et tous ses mouvements portaient l’empreinte de la plus vive agitation. En effet, mille pensées, mille projets, mille douleurs se heurtaient et se mêlaient dans sa tête. Ascanio lui manquait au moment où il lui était le plus nécessaire, car pour la fonte de son Jupiter ce n’était pas trop que tous ses apprentis, et à leur tête le plus intelligent de tous. Colombe était enlevée ; et au milieu de tous ses ennemis, Colombe pouvait perdre courage. Cette sereine et sublime confiance, qui faisait à la pauvre enfant comme un rempart contre les mauvaises pensées et les desseins pervers, allait peut-être s’altérer et l’abandonner parmi tant d’embûches et de menaces.

 

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Puis, au milieu de tout cela, un souvenir bouillait au fond de sa pensée. Il se souvenait qu’un jour il avait fait entrevoir à Ascanio la possibilité de quelque cruelle vengeance de la part de la duchesse d’Étampes ; Ascanio avait répondu en souriant : « Elle n’osera me perdre, car d’un mot je la perdrais. » Benvenuto alors avait voulu connaître ce secret ; mais le jeune homme avait répondu : « Aujourd’hui, maître, ce serait une trahison. Attendez le jour où ce ne sera qu’une défense. »

Benvenuto avait compris cette délicatesse et avait attendu. Maintenant il fallait qu’il revit Ascanio. C’était donc vers ce résultat qu’il devait tendre d’abord.

Chez Benvenuto la résolution suivit immédiatement le désir. Il s’était à peine dit qu’il lui fallait voir Ascanio, qu’il frappait à la porte du Châtelet. Le guichet s’ouvrit, et l’un des sergents du prévôt demanda à Cellini qui il était. Un autre homme se tenait derrière lui dans l’ombre.

– Je m’appelle Benvenuto Cellini, répondit l’orfèvre.

 

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– Que désirez-vous ? reprit le sergent.

– Je désire voir un prisonnier enfermé dans cette prison.

– Comment se nomme-t-il ?

– Ascanio.

– Ascanio est au secret et ne peut voir personne.

– Et pourquoi Ascanio est-il au secret ?

– Parce qu’il est accusé d’un crime qui entraîne peine de mort.

– Alors, raison de plus pour que je le voie, s’écria Benvenuto.

– Vous avez une singulière logique, seigneur Cellini, dit d’un ton goguenard la voix de l’homme caché dans l’ombre, et qui n’est pas de mise au Châtelet.

– Qui rit quand je demande ? qui raille quand je prie ? s’écria Benvenuto.

– Moi, dit la voix ; moi, Robert d’Estourville, prévôt de Paris. Chacun son tour, seigneur Cellini. Toute lutte se compose de partie et

 

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revanche. Vous avez gagné la première manche, à moi la seconde. Vous m’avez pris illégalement mon hôtel, je vous ai pris légalement votre apprenti. Vous n’avez pas voulu me rendre l’un, soyez tranquille, je ne vous rendrai pas l’autre. Maintenant, vous êtes brave et entreprenant, vous avez une armée de compagnons dévoués ; allons, mon preneur de citadelles ! allons, mon escaladeur de murailles ! allons, mon enfonceur de portes ! venez prendre le Châtelet ! je vous attends !

À ces mots, le guichet se referma.

Benvenuto poussa un rugissement et s’élança vers la porte massive, mais malgré l’effort réuni de ses pieds et de ses mains, la porte ne remua pas même sous ses efforts.

– Allez, mon ami, allez, frappez, frappez, cria le prévôt de l’autre côté de la porte, vous n’arriverez qu’à faire du bruit, et si vous en faites trop, gare le guet ! gare les archers ! Ah ! c’est que le Châtelet n’est pas comme l’hôtel de Nesle, voyez-vous ; c’est à notre sire le roi qu’il appartient, et nous verrons si vous serez en

 

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France plus maître que le roi.

Benvenuto chercha des yeux autour de lui, et vit sur le quai une borne déracinée que deux hommes de force ordinaire auraient pu soulever à peine. Il alla droit à cette borne, et la chargea sur son épaule avec la même facilité qu’un enfant eût fait d’un pavé ordinaire.

Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu’il réfléchit que, la porte enfoncée, il trouverait la garde intérieure, et que cette voie de fait pourrait à son tour le conduire en prison lui-même ; en prison, au moment où la liberté d’Ascanio dépendait de la sienne. Il laissa donc retomber la borne, qui, par l’effet de son propre poids, entra de quelques pouces en terre.

Sans doute le prévôt le regardait par quelque judas invisible, car il entendit un second éclat de rire.

Benvenuto s’éloigna à toutes jambes pour ne pas céder à l’envie d’aller se briser la tête contre cette porte maudite.

Il alla droit à l’hôtel d’Étampes.

 

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Tout n’était pas perdu encore si, ne pouvant voir Ascanio, il voyait du moins Colombe. Peut-être Ascanio, dans un épanchement d’amour, avait-il confié à sa fiancée le secret qu’il avait refusé d’apprendre à son maître.

Tout alla bien d’abord ; la porte de l’hôtel était ouverte, il franchit la cour et entra dans l’antichambre, où se tenait un grand laquais galonné sur toutes les coutures, espèce de colosse de quatre pieds de large et de six pieds de haut.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il à l’orfèvre en le toisant des pieds à la tête.

En toute autre circonstance, Benvenuto eût répondu à ce regard insolent par quelqu’une des violences qui lui étaient habituelles, mais il s’agissait de voir Colombe, il s’agissait de sauver Ascanio ; il se contint.

– Je suis Benvenuto Cellini, l’orfèvre florentin, répondit-il.

– Que désirez-vous ?

– Voir mademoiselle Colombe.

– Mademoiselle Colombe n’est pas visible.

 

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– Et pourquoi n’est-elle pas visible ?

– Parce que son père, messire d’Estourville, prévôt de Paris, l’a remise en garde à madame la duchesse d’Étampes en lui recommandant de veiller sur elle.

– Mais, moi, je suis un ami.

– Raison de plus pour que vous soyez suspect.

– Je vous dis qu’il faut pourtant que je la voie, dit Benvenuto, qui commençait à s’échauffer.

– Et moi, je vous dis que vous ne la verrez pas, répondit le laquais.

– Et la duchesse d’Étampes, au moins, est-elle visible ?

– Pas plus que mademoiselle Colombe.

– Pas même pour moi, qui suis son orfèvre ?

– Pour vous moins encore que pour tout autre.

– Alors, je suis consigné ! s’écria Benvenuto.

– Justement, répondit le valet, et vous avez mis le doigt dessus.

– Sais-tu que je suis un singulier homme,

 

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l’ami, dit à son tour Benvenuto Cellini avec ce rire terrible qui précédait ordinairement ses explosions de colère, et que c’est où l’on ne veut pas me laisser entrer que j’entre !

– Et comment faites-vous, dites-moi cela, hein ? vous me ferez plaisir.

– Quand il y a une porte et un drôle comme toi devant, par exemple...

– Eh bien ? dit le laquais.

– Eh bien ! dit Benvenuto en joignant l’effet à la parole, je culbute le drôle et j’enfonce la porte.

En même temps, d’un coup de poing, Benvenuto envoyait le laquais rouler à quatre pas de là, et d’un coup de pied il enfonçait la porte.

– À l’aide ! cria le laquais, à l’aide !

Mais ce cri de détresse du pauvre diable était inutile ; en passant du vestibule dans l’antichambre, Benvenuto s’était trouvé en face de six valets qui semblaient placés là pour l’attendre.

Il devina que la duchesse d’Étampes avait appris son retour, et que toutes ses précautions

 

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avaient été prises en conséquence.

Dans toute autre circonstance, et armé comme il l’était de son poignard et de son épée, Benvenuto serait tombé sur toute cette valetaille, et en eût eu probablement bon marché, mais cet acte de violence dans l’hôtel de la maîtresse du roi pouvait avoir des suites terribles. Pour la seconde fois, contre son habitude, la raison prit donc le dessus sur la colère, et sûr au moins de pouvoir parvenir jusqu’au roi, près duquel, comme on le sait, il avait ses entrées à toute heure, il remit au fourreau son épée déjà à moitié tirée, revint sur ses pas, et en s’arrêtant à chaque mouvement, comme un lion qui bat en retraite, traversa lentement le vestibule, puis après le vestibule la cour, et s’achemina vers le Louvre.

Cette fois, Benvenuto avait repris son air tranquille et sa marche mesurée, mais ce calme n’était qu’apparent : de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et une sombre colère s’amassait en lui, qui le faisait d’autant plus souffrir qu’il essayait plus énergiquement de la maîtriser. Rien n’était, en effet, plus antipathique

 

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à cette violente nature que le délai inerte, que l’obstacle misérable d’une porte fermée, que le refus grossier d’un laquais insolent. Ces hommes forts auxquels la pensée obéit n’ont pas de plus grands désespoirs que lorsqu’ils se heurtent inutilement à une résistance matérielle. Benvenuto eût donné dix ans de sa vie pour qu’un homme le coudoyât, et tout en marchant il levait de temps en temps la tête, et fixant son regard terrible sur ceux qui passaient près de lui, il semblait leur dire : « Voyons, y a-t-il parmi vous un malheureux qui soit las de vivre ? En ce cas, qu’il s’adresse à moi, je suis son homme ! »

Un quart d’heure après, Benvenuto entrait au Louvre et s’arrêtait dans la salle des pages, demandant à parler à Sa Majesté sur l’heure. Il voulait tout raconter à François Ier, faire appel à sa loyauté, et s’il n’obtenait point la permission de délivrer Ascanio, solliciter au moins celle de le voir ; il avait tout le long du chemin songé à ce qu’il devait dire au roi, et comme Benvenuto ne manquait pas de prétentions à l’éloquence, il était d’avance fort content du petit discours qu’il avait préparé. En effet, tout ce mouvement, ces

 

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terribles nouvelles subitement apprises, ces outrages essuyés, ces obstacles qu’il n’avait pu vaincre, tout cela avait allumé le sang dans les veines de l’irascible artiste : ses tempes bourdonnaient, son cœur battait avec force, ses mains tremblaient. Il ne savait lui-même quelle excitation ardente doublait l’énergie de son corps et de son âme ; une journée de vie se concentre parfois en une minute.

Ce fut dans ces dispositions que Benvenuto, s’adressant à un page, demanda la faveur d’entrer chez le roi.

– Le roi n’est pas visible, répondit le jeune homme.

– Ne me reconnaissez-vous pas ? répondit Benvenuto étonné.

– Si fait, parfaitement, au contraire.

– Je m’appelle Benvenuto Cellini, et Sa Majesté est toujours visible pour moi.

– C’est justement parce que vous vous appelez Benvenuto Cellini, répondit le page, que vous ne pouvez entrer.

 

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Benvenuto demeura stupéfait.

– Ah ! c’est vous, continua le jeune homme en s’adressant à un courtisan qui était arrivé en même temps que l’orfèvre, c’est vous, M. de Termes ? entrez, entrez, comte de la Faye ; entrez, marquis des Prés.

– Et moi ? et moi donc ? s’écria Benvenuto pâlissant de colère.

– Vous ? le roi en rentrant, il y a dix minutes, a dit : Si cet insolent Florentin se présente, qu’il sache que je ne veux pas le voir, et qu’on lui conseille d’être docile, s’il ne veut pas avoir à faire la comparaison entre le Châtelet et le fort Saint-Ange.

– À mon aide, ô patience ! à mon aide ! murmura Benvenuto Cellini d’une voix sourde ; car, vrai Dieu ! je ne suis pas habitué à ce que les rois me fassent attendre ! Le Vatican valait bien le Louvre, et Léon X François Ier, et cependant je n’attendais pas à la porte du Vatican, je n’attendais pas à la porte de Léon X ; mais je comprends : c’est cela ; oui, le roi était chez madame d’Étampes, le roi sort de chez sa

 

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maîtresse, il est prévenu par elle contre moi. Oui, c’est cela ; patience pour Ascanio ! patience pour Colombe !

Mais, malgré cette belle résolution d’être patient, Benvenuto fut obligé de s’appuyer contre une colonne : son cœur se gonflait, ses jambes se dérobaient sous lui. Ce dernier affront ne le froissait pas seulement dans son orgueil, il le blessait dans son amitié. Son âme était toute pleine d’amertume et de désespoir, et ses lèvres serrées, son regard morne, ses mains crispées, témoignaient de la violence de sa douleur.

Cependant, au bout d’une minute, il revint à lui, chassa par un mouvement de tête ses cheveux, qui retombaient sur son front, et sortit d’un pas ferme et décidé. Tous ceux qui étaient là le regardaient s’éloigner avec une sorte de respect.

Si Benvenuto paraissait calme, c’était grâce à la puissance inouïe qu’il possédait sur lui-même, car en réalité il était plus égaré et plus troublé qu’un cerf aux abois. Il alla quelque temps dans la rue sans savoir où il allait, sans voir autre

 

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chose qu’un nuage, sans rien entendre que le bourdonnement de son sang dans ses oreilles, se demandant vaguement à lui-même, comme on le fait dans l’ivresse, s’il dormait ou s’il veillait. C’était la troisième fois qu’on le chassait depuis une heure. À lui, Benvenuto, ce favori des princes, des papes et des rois, c’était la troisième fois qu’on lui jetait la porte au visage, à lui, Benvenuto, devant lequel les portes s’ouvraient à deux battants quand on entendait venir le bruit de ses pas. Et cependant, malgré ce triple affront, il n’avait pas le droit de laisser faire sa colère : il fallait qu’il cachât sa rougeur et qu’il dissimulât sa honte jusqu’à ce qu’il eût sauvé Colombe et Ascanio. La foule qui passait près de lui, insouciante, paisible ou affairée, lui paraissait lire sur son front la triple injure qu’il venait de supporter. Ce fut peut-être le seul moment de sa vie où cette grande âme humiliée douta d’elle-même. Cependant, au bout d’un quart d’heure à peu près de cette fuite aveugle, errante, désordonnée, il descendit en lui-même et releva la tête : son abattement le quitta et sa fièvre le reprit.

 

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– Allons, s’écria-t-il tout haut, tant il était dominé par sa pensée, tant l’âme dévorait le corps, allons, ils ont beau fouler l’homme, ils ne terrasseront pas l’artiste. Allons, sculpteur, qu’ils se repentent de leur action en admirant ton œuvre ; allons, Jupiter, prouve que tu es encore, non seulement le roi des dieux, mais le maître des hommes.

Et en achevant ces paroles, Benvenuto, entraîné pour ainsi dire par une impulsion plus forte que lui, prit sa course vers les Tournelles, cette ancienne résidence royale qu’habitait encore le vieux connétable Anne de Montmorency.

Il fallut que le bouillant Benvenuto attendît son tour pendant une heure avant de pénétrer jusqu’au ministre-soldat de François er I , qu’assiégeait une foule de courtisans et de solliciteurs ; enfin on l’introduisit près du connétable.

Anne de Montmorency était un homme de haute taille, à peine courbé par l’âge, froid, raide et sec, au regard vif, à la parole brève ; il grondait éternellement, et jamais on ne l’avait vu de bonne

 

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humeur. Il eût regardé comme une humiliation d’être surpris riant. Comment ce vieillard morose avait-il plu à l’aimable et gracieux prince qui gouvernait alors la France ? c’est ce que l’on ne peut s’expliquer que par la loi des contrastes : François Ier avait le secret de renvoyer contents ceux qu’il refusait ; le connétable, au contraire, s’arrangeait de façon à renvoyer furieux ceux qu’il contentait. D’un génie assez médiocre d’ailleurs, il inspirait de la confiance au roi par son inflexibilité militaire et sa gravité dictatoriale.

Quand Benvenuto entra, il se promenait, selon sa coutume, de long en large dans la chambre. Il répondit par un signe de tête au salut de Cellini ; puis s’arrêtant tout à coup et fixant sur lui son regard perçant :

– Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il.

– Benvenuto Cellini.

– Votre profession ?

– Orfèvre du roi, répondit l’artiste, étonné que sa première réponse ne lui eût pas épargné la

 

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seconde question.

– Ah ! oui, c’est vrai, grommela le connétable. Je vous reconnais ; eh bien ! que voulez-vous, que demandez-vous, mon cher ? Que je vous fasse une commande ? Si vous avez compté là-dessus, vous avez perdu votre temps, je vous en préviens. Ma parole d’honneur ! je ne comprends rien à cette manie des arts qui se répand partout aujourd’hui. On dirait d’une épidémie dont chacun serait atteint, moi excepté. Non, la sculpture n’est pas mon fait le moins du monde, maître orfèvre, entendez-vous cela ? Ainsi donc adressez-vous à d’autres, et bonsoir. Benvenuto fit un mouvement. Eh ! mon Dieu ! continua le connétable, que cela ne vous désespère pas ; vous ne manquerez pas de courtisans qui viendront singer le roi, et d’ignorants qui se poseront en connaisseurs. Quant à moi, écoutez bien ceci : je m’en tiens à mon métier, qui est de mener la guerre, et j’aime cent fois mieux, je vous le dis, une bonne paysanne qui me fait tous les dix mois un enfant, c’est-à-dire un soldat, qu’un méchant statuaire qui perd son temps à me composer un tas de bons hommes de bronze qui ne sont bons

 

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qu’à faire renchérir les canons.

– Monseigneur, dit Benvenuto, qui avait écouté toute cette longue hérésie avec une patience qui l’étonnait lui-même ; monseigneur, je ne viens pas vous parler de choses d’art, mais de choses d’honneur.

– Ah ! dans ce cas, c’est autre chose. Que désirez-vous de moi ? dites vite.

– Vous souvenez-vous, monseigneur, qu’une fois Sa Majesté m’a dit devant vous que le jour où je lui apporterais la statue de Jupiter fondue en bronze, elle m’accorderait la grâce que je lui demanderais, et qu’elle vous chargerait, monseigneur, vous et le chancelier Poyet, de lui rappeler cette royale promesse, dans le cas où elle l’aurait oubliée.

– Je m’en souviens. Après ?

– Eh bien ! monseigneur, le moment approche où je vous adjurerai d’avoir de la mémoire pour le roi. En aurez-vous ?

– C’est cela que vous venez me demander, monsieur ! s’écria le connétable ; c’est pour me

 

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prier de faire ce que je dois que vous me dérangez !

– Monseigneur !

– Vous êtes un impertinent, monsieur l’orfèvre. Apprenez que le connétable Anne de Montmorency n’a pas besoin qu’on l’avertisse d’être honnête homme. Le roi m’a dit d’avoir de la mémoire pour lui, et c’est une précaution qu’il devrait prendre plus souvent, soit dit sans lui faire tort ; eh bien ! j’en aurai, dût cette mémoire lui être importune. Adieu, maître Cellini, et passons à d’autres.

Sur ce, le connétable tourna le dos à Benvenuto, et fit signe qu’on pouvait faire entrer un autre solliciteur.

De son côté, Benvenuto salua le connétable, dont la brusque franchise ne lui déplaisait pas, et toujours animé par la même fièvre, toujours poussé par la même pensée ardente, il se présenta chez le chancelier Poyet, qui demeurait non loin de là, à la porte Saint-Antoine.

Le chancelier Poyet formait avec Anne de

 

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Montmorency toujours maussade, toujours cuirassé des pieds à la tête, l’opposition morale et physique la plus complète. Il était poli, fin, cauteleux, enfoncé dans des fourrures, perdu en quelque sorte dans l’hermine ; on ne voyait de lui qu’un crâne chauve et grisonnant, des yeux spirituels et inquiets, des lèvres minces et une main blanche. Il avait autant d’honnêteté peut-être que le connétable, mais moins de droiture.

Là encore il attendit une demi-heure. Mais Benvenuto n’était plus reconnaissable : il s’habituait à attendre.

– Monseigneur, dit-il quand enfin on l’introduisit, je viens vous rappeler une parole que le roi m’a donnée en votre présence, et dont il vous a fait non seulement le témoin mais encore le garant.

– Je sais ce que vous voulez dire, messire Benvenuto, interrompit Poyet, et je suis prêt, si vous le désirez, à remettre à Sa Majesté sa promesse devant les yeux ; mais je dois vous prévenir que, judiciairement parlant, vous n’avez aucun droit, attendu qu’un engagement pris en

 

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l’air et laissé à votre discrétion n’est nullement valable devant les tribunaux et n’équivaudra jamais à un titre ; il en résulte que si le roi satisfait à votre demande, ce sera par pure bonne grâce et par loyauté de gentilhomme.

– C’est ainsi que je l’entends, monseigneur, dit Benvenuto, et je vous prie seulement de remplir en temps et lieu la commission dont le roi vous a chargé, laissant le reste à la bienveillance de Sa Majesté.

– À la bonne heure, dit Poyet, et dans ces limites, mon cher monsieur, croyez bien que je suis tout à vous.

Benvenuto quitta donc le chancelier l’esprit plus tranquille, mais le sang toujours allumé, les mains toujours fiévreuses. Sa pensée, exaltée par tant d’impatiences, d’injures et de colères, obligée de se contenir si longtemps, débordait enfin en liberté ; l’espace et le temps n’existaient plus pour l’esprit qu’elle inondait, et tandis que Benvenuto revenait chez lui à grands pas, il revoyait dans une sorte de délire lumineux Stéphana, la maison de del Moro, le château

 

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Saint-Ange, et le jardin de Colombe. Il sentait en même temps en lui des forces plus qu’humaines, il lui semblait qu’il vivait en dehors de ce monde.

Ce fut en proie à cette exaltation étrange qu’il rentra à l’hôtel de Nesle.

Tous les apprentis l’attendaient comme il l’avait ordonné.

– À la fonte du Jupiter, mes enfants ! à la fonte ! cria-t-il du seuil de la porte, et il s’élança vers l’atelier.

– Bonjour, maître, dit Jacques Aubry, qui était entré en chantant joyeusement derrière Benvenuto Cellini. Vous ne m’aviez donc ni vu ni entendu ? Il y a cinq minutes que je vous poursuis sur le quai en vous appelant ; vous marchiez si vite que j’en suis tout essoufflé. Mais qu’avez-vous donc tous ici, vous êtes tristes comme des juges.

– À la fonte ! continua Benvenuto sans répondre à Jacques Aubry, qu’il avait cependant vu du coin de l’œil et entendu d’une oreille. À la fonte ; tout est là ! Réussirons-nous, Dieu

 

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clément ? Ah ! mon ami, continua-t-il en phrases saccadées, s’adressant tantôt à Aubry, tantôt à ses compagnons, ah ! mon cher Jacques, quelle triste nouvelle m’attendait au retour et comme ils ont profité de mon absence !

– Qu’avez-vous donc, maître ? s’écria Aubry véritablement inquiet de l’agitation de Cellini et de la profonde tristesse des apprentis.

– Surtout, enfants, apportez du bois de sapin bien sec. – Vous savez que depuis six mois j’en fais provision. – Ce que j’ai, mon brave Jacques, j’ai que mon Ascanio est en prison au Châtelet ; j’ai que Colombe, la fille du prévôt, qu’il aimait, vous savez bien, cette charmante jeune fille, est aux mains de la duchesse d’Étampes, son ennemie ; ils l’ont trouvée dans la statue de Mars, où je l’avais cachée. Mais nous les sauverons. – Eh bien ! eh bien ! où vas-tu, Hermann ? Ce n’est pas à la cave qu’est le bois, c’est dans le chantier.

– Ascanio arrêté ! s’écria Aubry, Colombe enlevée !

– Oui, oui, quelque infâme espion les aura guettés, les pauvres enfants, et il aura livré un

 

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secret que je vous ai caché à vous-même, mon cher Jacques. Mais si je le découvre, celui-là !... – À la fonte, mes enfants ! à la fonte ! – Ce n’est pas le tout. Le roi ne veut plus me voir, moi qu’il appelait son ami. Croyez donc à l’amitié des hommes ! il est vrai que les rois ne sont pas des hommes : ce sont des rois. De sorte que je me suis inutilement présenté au Louvre, je n’ai pu parvenir jusqu’à lui, je n’ai pu lui dire un mot. Ah ! ma statue lui parlera pour moi. Disposez le moule, mes amis, et ne perdons pas une minute. Cette femme qui insulte la pauvre Colombe ! cet infâme prévôt qui me raille ! ce geôlier qui torture Ascanio ! Oh ! les terribles visions que j’ai eues aujourd’hui, mon cher Jacques. Voyez-vous, dix années de ma vie, je les donnerais à celui qui pourrait pénétrer jusqu’au prisonnier, lui parler et me rapporter le secret au moyen duquel je dompterai cette superbe duchesse ; car Ascanio sait un secret qui a cette puissance, entendez-vous, Jacques, et il a refusé de me le confier, le noble cœur ! Mais, va, c’est égal, ne crains rien, Stéphana, ne crains rien pour ton enfant, je le défendrai jusqu’au dernier souffle de ma vie, et je

 

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le sauverai ! Oui, je le sauverai ! Ah ! le traître qui nous a vendus, où est-il, que je l’étouffe de mes propres mains ! Que je vive seulement trois jours encore, Stéphana, car il me semble que le feu qui me brûle va dévorer ma vie. Oh ! si j’allais mourir sans pouvoir achever mon Jupiter ! À la fonte, enfants ! à la fonte !

Continuer : partie 2 sur 3