au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 1 sur 5

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au bonheur du matin

Prologue

Ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait donné le prénom d'Aimé parce que, même avant ma naissance, elle m'aimait déjà.

Je garde des années de ma petite enfance un souvenir ébloui de bonheur, de tendresse et d'amour. Ma mère avait un caractère gai, enjoué, et elle illuminait de sa présence notre modeste demeure. Elle m'appelait « mon Aimé à moi », « mon Aimé plus qu'aimé », « mon adoré », tout en me berçant et en me serrant contre elle. Parfois, mon père s'agaçait de ces paroles souvent répétées, mais elle ne cessait pas pour autant, comme si elle avait deviné qu'elle aurait peu de temps pour le faire.

Simplement, elle secouait la tête et protestait :

— Allons, Sigismond, tu ne vas quand même pas être jaloux de ton propre fils ?

En riant, elle lui posait sur la joue un baiser léger, et il se déridait.

Nous étions heureux et, dans mon esprit d'enfant, je pensais que ce bonheur familial, dans lequel j'étais confortablement installé, durerait toujours.

Mais il cessa brutalement, un matin de printemps, l'année de mes six ans. Je ne compris pas pourquoi ma mère, subitement, ne fût plus là. L'une de nos voisines, plus compréhensive que les autres, accepta de répondre à mes questions. Elle m'expliqua que ma mère était allée bien loin, bien loin, me chercher une petite sœur. Mais elle n'était pas revenue ; je n'aurais pas de petite sœur, et je n'avais plus de maman.

Je me mis à pleurer. La petite sœur m'indifférait totalement, mais je voulais ma mère. Il me paraissait impossible qu'elle parte et me laisse ainsi, en m'aimant comme elle m'aimait.

Je ne cherchai pas à me rapprocher de mon père.

Contrairement à ma mère, il me donnait très peu de marques de tendresse. Il ne m'embrassait jamais. Parfois, il m'appelait « fiston » en posant une main sur le dessus de ma tête, ce qui pouvait passer pour une caresse amicale. Mais c'était tout.

Nous n'étions plus que deux, et la maison devint beaucoup trop calme et trop silencieuse. Il y manquait le pas léger de ma mère, son rire perlé et musical, sa gaieté, et surtout sa voix douce, cette voix qui me murmurait des mots de tendresse et qui m'appelait son Aimé bien-aimé. Plus personne, maintenant, ne m'appelait ainsi.

J'étais malheureux. Mélanie, la voisine compatissante, s'occupait de moi pendant que mon père était au travail. Mais, prise par ses nombreux enfants, elle n'avait pas le temps de se pencher sur mes états d'âme. Et, lorsque je me retrouvais seul avec mon père, il me parlait à peine. Je dus apprendre à me laver et à m'habiller seul, ce que je n'avais jamais fait lorsque ma mère était là. Je devins un petit garçon triste et esseulé. Je n'avais pas d'amis ; je n'aimais pas les jeux brutaux des garçons de mon âge, et je demeurais volontairement à l'écart.

Une autre de nos voisines, dont la chienne avait mis bas, me sauva de cet état de solitude en m'offrant un chiot.

— C'est le plus fort de la portée, me dit-elle. Regarde comme il est beau.

Elle me mit dans les mains un petit animal dont je vis immédiatement les yeux doux et bons. Je le caressai, et d'une langue rose et râpeuse il se mit à me lécher la main. Cette petite marque de tendresse, qui remplaçait un peu les baisers maternels dont j'étais sevré, me fit venir les larmes aux yeux. Je serai le chiot contre mon cœur, et nous devînmes tout de suite de grands amis.

Je l'appelai Médor. Mon père s'y intéressa à peine. Ce fut moi qui fus chargé de le nourrir, de le rendre propre, de lui apprendre à obéir. Je le fis avec joie, et ce petit chien m'apporta l'affection qui manquait dans ma vie. La nuit, il dormait au pied de mon lit, sur un tapis. Dans la journée, il était là pour m'attendre lorsque je rentrais de l'école, il m'accueillait avec des jappements de plaisir, il frétillait autour de moi. Je le prenais dans mes bras, je le caressais, je l'embrassais. Grâce à lui, je n'étais plus seul au monde. Il était un compagnon de jeux incomparable. Dans le petit jardin que nous possédions, je lui appris à rapporter le bâton que je lui lançais, à jouer à la balle et même à cache-cache. Parfois, je le prenais sur mes genoux et, tout en le caressant, je lui parlais. Il m'observait de ses yeux attentifs et bons, et une grande compréhension nous unissait. Je lui répétais qu'il était mon Médor, mon chien, mon ami, et l'expression de son regard me disait en retour, sans aucun doute possible, que j'étais son Aimé bien-aimé.

Cette situation dura un an, jusqu'au jour où mon père décida de se remarier. Lorsque je vis la femme qu'il avait choisie pour remplacer ma mère, je la détestai. Elle aussi me détesta dès le premier regard ; notre antipathie fut immédiate et réciproque. Elle était tout le contraire de ma mère, qui mettait tant de soleil dans la maison. Rigide, le visage sévère, le regard implacable, cette femme donnait l'impression de refroidir l'atmosphère. Avec un frisson d'appréhension, je la vis s'approcher de moi.

— Je serai bientôt la maîtresse de cette maison, m'annonça-t-elle. A partir de ce moment, il faudra m'obéir en tout. Tu as bien compris ?

Son air menaçant m'obligea à répondre oui. Elle ajouta que tout se passerait bien si je ne causais pas de difficultés. Au cours de cet entretien, mon père n'avait pas prononcé une seule parole.

Dès qu'elle vint vivre avec nous, elle se mit à tout régenter.

Elle me déclara froidement que, puisqu'elle n'était pas ma mère, je ne devais pas l'appeler « maman », mais simplement Marguerite, qui était son prénom. Puis elle se tourna vers mon père :

— Cet enfant a été trop gâté, à mon avis, puis trop laissé à lui-même. Il a besoin d'être pris en main.

Elle exigea de moi une obéissance immédiate au moindre de ses ordres. De plus, elle décréta qu'elle ne voulait pas d'un chien dans la maison, et elle relégua Médor dans le petit cabanon du jardin. Très vite, elle se rendit compte combien j'aimais mon chien, et elle le détesta aussi.

Nous ne nous retrouvions, Médor et moi, pour jouer ensemble, que le jeudi et le dimanche, lorsque Marguerite m'en donnait la permission. Car il lui arrivait parfois, pour me punir de n'avoir pas obéi assez vite à l'un de ses ordres, de m'empêcher d'aller retrouver mon ami.

Ces moments où nous étions ensemble nous devenaient encore plus précieux. Nous jouions dans le jardin, et j'appréhendais l'ordre qui arrivait toujours beaucoup trop tôt à mon goût :

— Aimé ! Va enfermer Médor dans le cabanon et rentre à la maison !

Je savais qu'il fallait obéir immédiatement, pour ne pas être puni. Je poussais un long soupir, je disais tristement :

— Viens, Médor.

Et je le conduisais jusqu'au cabanon. Il y entrait docilement, mais l'expression de ses yeux, lorsque je refermais la porte, me déchirait le cœur. Elle contenait à la fois de l'incompréhension, de la tristesse, et un espoir toujours déçu, celui de venir avec moi, comme avant.

Un jeudi de juin, la pluie qui tombait depuis le matin m'empêcha de jouer dans le jardin ; je demeurai donc avec Médor dans le cabanon. Avec lui, je ne m'ennuyais jamais. Je lui parlais, je lui racontais que je n'aimais pas Marguerite, qui était méchante et autoritaire. Il me léchait la main pour me consoler, il me disait à sa façon que, lui non plus, il ne l'aimait pas. Ainsi, j'avais l'impression d'être soutenu, et je me sentais moins malheureux.

Ce jeudi-là, après avoir parlé longuement, nous nous mîmes à jouer à la balle à l'intérieur du cabanon. Je lançais la balle à Médor, qui devait l'attraper au vol. Lorsqu'il n'y parvenait pas, il aboyait en guise de protestation. Ce furent ses aboiements qui m'empêchèrent d'entendre l'appel de Marguerite, qui m'ordonnait de rentrer à la maison.

La porte s'ouvrit brutalement, et Marguerite apparut, le visage furieux et courroucé. Elle tenait à la main le martinet avec lequel elle me corrigeait lorsque j'avais désobéi.

— Aimé ! cria-t-elle. Ça fait plusieurs fois que je t'appelle !

Viens ici tout de suite, vilain garnement !

Elle m'attrapa par l'épaule, et les lanières du martinet cinglèrent brutalement mes jambes nues. Je poussai un cri de douleur. C'était la première fois qu'elle me frappait devant Médor, et celui-ci réagit aussitôt. Avec un grondement mécontent, il se précipita sur Marguerite et lui mordit la cheville.

Ce fut à son tour de crier. Elle donna un coup de pied au chien, et se mit à le flageller sur la tête avec le martinet, de toutes ses forces.

— Espèce de sale bête !

Elle y mettait une telle violence que mon pauvre chien, fermant les yeux, se recroquevilla sur lui-même en gémissant. A la fin, essoufflée et toujours aussi furieuse, Marguerite se releva, m'attrapa de nouveau par l'épaule :

— Allez, viens, toi ! A la maison, et plus vite que ça ! Elle me punit en m'enfermant dans ma chambre et en me privant de souper. Le lendemain, lorsque je me levai, je remarquai que sa cheville était bandée. Elle m'obligea, selon son habitude, à lui demander pardon d'avoir désobéi, et à promettre de ne pas recommencer. Je le fis sans lui montrer la colère et l'inquiétude que je ressentais. Je savais qu'elle n'aimait pas Médor, et j'appréhendais sa vengeance.

Je fus fixé le soir même, dès mon retour de l'école. Mon ami n'était pas dans le cabanon. Je l'appelai, croyant qu'il se trouvait peut-être dans le jardin. Il ne me répondit pas. Affolé, je courus jusqu'à la maison :

— Marguerite ! Criai-je. Où est Médor ?

Elle me regarda avant de répondre, et je vis la satisfaction mauvaise qu'exprimait son visage :

— Il n'est plus ici. C'est un chien dangereux. Il m'a mordue.

Je demeurai un instant hébété. Je bégayai :

— Mais... mais... il est où ?

— Il n'est plus là, c'est tout. Tu ne le reverras plus.

Je suffoquai d'indignation. Je me mis à pleurer, à trépigner, à réclamer mon chien. Marguerite m'ordonna de me taire, et comme je ne lui obéissais pas, elle prit le martinet et me frappa.

Puis elle m'enferma de nouveau dans ma chambre, où je m'écroulai sur mon lit, en larmes et désespéré.

Je ne revis jamais mon seul ami, et je ne sut pas ce qu'il était devenu.

Depuis que Marguerite vivait chez nous, mon père et moi nous étions encore éloignés l'un de l'autre. Nous ne nous parlions presque jamais, mais, cette fois, j'osai l'interroger.

Profitant d'une absence de Marguerite, je demandai :

— Père... Où est Médor ?

Le visage de mon père s'assombrit. Comme il ne répondait pas, j'insistai :

— Il va revenir ?

— Non, dit mon père d'un ton définitif. Il ne reviendra pas.

Un chien qui mord est dangereux, et il faut s'en séparer.

Je protestai avec désespoir :

— C'est parce qu'il a voulu me défendre, père. Marguerite me frappait avec le martinet.

— Si elle te frappait, c'est que tu l'avais mérité. Commence par devenir raisonnable, ça ira beaucoup mieux.

Accablé, je compris qu'il était inutile d'insister. Je retins mes larmes, et j'adressai un adieu silencieux à mon petit chien perdu.

Privé de Médor, je redevins esseulé et malheureux. En même temps, mon cœur d'enfant s'emplit de rancune et de détestation. Marguerite m'avait enlevé mon seul et unique ami, et je me mis à la haïr. Un désir de vengeance s'empara de moi, féroce, impossible à dominer.

Je cherchais des grenouilles dans le jardin, et je les cachais dans ses vêtements. Elle poussait des hurlements affolés. Elle me punissait, mais je recommençais, car chaque punition intensifiait mon désir de me venger. Une fois, je parvins à capturer une souris et la lâchai dans la maison. Je n'ai jamais compris pourquoi ces petits rongeurs inoffensifs la terrorisaient.

Elle devint hystérique, exigeant de mon père qu'il retrouvât la souris au plus vite. Elle prit le martinet et me battit jusqu'à ce que, essoufflée et le bras douloureux, elle dût s'arrêter. Ma peau demeura rouge et boursouflée pendant plusieurs jours, mais je serai les dents et je ne versai pas une seule larme.

— Cet enfant est un véritable diable ! répétait-elle. Et mon père la croyait.

La situation se détériora encore plus après la naissance de mon petit frère. J'avais un peu plus de huit ans lorsque Marguerite mit au monde un fils qu'elle prénomma Désiré.

J'étais trop jeune pour comprendre le choix de ce prénom, mais je me dis par la suite qu'il était une autre façon de me repousser, en me montrant qu'elle n'avait voulu que son fils.

Elle se mit à le dorloter, à le gâter, à le couver. En grandissant, il devint un petit garçon docile, de caractère faible, sans volonté. Elle le menait à sa guise, et elle ne se privait pas de me le citer en exemple :

— Regarde Désiré, il ne désobéit jamais.

— Prends modèle sur Désiré, il ne salit jamais ses vêtements.

Lui seul avait droit aux sucres d'orge et aux bonbons que Marguerite achetait à l'épicerie, mais, derrière le dos de sa mère, il partageait volontiers avec moi. Dès qu'il fut assez grand pour se rendre compte de l'injustice dont j'étais victime, il essaya de réparer à sa façon. Il y eut plusieurs fois où il s'accusa, à ma place, d'une bêtise que j'avais faite, afin de m'éviter des représailles. Lui, il n'était jamais puni. Bien qu'il fût le fils d'une femme que je haïssais, sa nature bonne et son caractère incapable de méchanceté faisaient que je parvenais à l'aimer.

Poussé par Marguerite, mon père ne s'occupait que de Désiré et me délaissait de plus en plus. À l'école, j'étais un bon élève et, lorsque j'obtins mon certificat d'études, je ne reçus aucune parole de félicitations. De Marguerite, je n'en attendais pas ; mais le silence de mon père me blessa et me peina.

Ce fut ce jour-là que je me fis un serment : dès que je le pourrais, je quitterais cette maison où j'étais malheureux. Je m'en irais loin de cette femme que je détestais et qui, depuis son entrée chez nous, avait fait de moi Aimé le mal-aimé.

Première partie

Une enfance en Pévèle

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