au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 5 sur 5 · partie 1/3

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au bonheur du matin

— Au revoir, murmura-t-elle, la voix enrouée…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Au revoir, murmura-t-elle, la voix enrouée et les yeux humides. Tu me manqueras, min tiot mioche.

La gorge nouée, je la serrai contre moi :

— Vous aussi, vous allez me manquer. Mais nous viendrons souvent, Désiré et moi. Je ne vais pas habiter très loin.

Elle hocha la tête, retenant visiblement ses larmes, et son expression disait clairement : « Mais ce ne sera plus pareil... »

— Allez, en route ! cria Julien. Ma Princesse attend ses passagers !

Il ouvrit les portières, me fit monter à l'arrière avec Désiré, tandis que Marguerite prenait place à l'avant. Désiré se rapprocha de moi, regarda ma robe qui, dans l'obscurité, diffusait un halo de blancheur :

— Tu es un ange, Rosalinde. Un ange qui est devenu ma femme...

D'un bras tendre et possessif, il entoura mes épaules, se pencha, me soufflant dans le visage une haleine fortement alcoolisée. Il m'embrassa, et je dus refréner un mouvement de recul. Heureusement, la route devint bientôt si mauvaise, avec des secousses et des cahots, qu'il dut me lâcher. Il se contenta de me garder serrée contre lui, sans un mot, avec une expression béate et comblée.

Devant la maison, Julien réitéra ses vœux de bonheur et ne s'attarda pas :

— Je m'en vais dormir quelques heures. Demain matin je travaille !

Toujours serrée contre Désiré, dont le bras entourait maintenant ma taille, je franchis le seuil derrière Marguerite.

Elle actionna un interrupteur en cuivre, et la lumière jaillit aussitôt. Elle se tourna vers nous :

— J'espère que vous serez heureux dans ma maison, mes enfants. Maintenant, Rosalinde, tu es comme ma fille. Tu peux m'appeler « mère » si tu le veux.

— Oui, Marg... euh ! Oui, mère.

Pendant que Désiré s'excusait et sortait dans la cour, elle me conduisit jusqu'à notre chambre. Le lit était fait avec des draps brodés ; le papier peint et les rideaux étaient visiblement neufs.

— J'espère que la décoration te plaît, Rosalinde ? Tiens, j'installe ta valise ici. Ta blouse de nuit est à l'intérieur ?

Sur ma réponse affirmative, elle ouvrit la valise, en sortit ma blouse de nuit qu'elle étala sur le lit. Je vis qu'un pyjama était préparé pour Désiré. Au même instant, celui-ci revint en bâillant.

— Eh bien, je vous laisse, dit Marguerite en se retirant.

Bonne nuit, mes enfants.

Désiré, en bâillant de plus belle, ôta sa veste et s'assit sur le lit :

— J'ai toujours dormi de ce côté-ci. Ça ne te fait rien de prendre l'autre côté, Rosalinde ?

— Non, cela m'est égal.

J'éprouvai soudain le besoin de me rendre aux «

commodités », dans la cour, et Désiré hocha la tête lorsque je lui dis que je devais sortir :

— C'est ça. Pendant ce temps, je mettrai mon pyjama et je me coucherai en t'attendant.

Je connaissais les lieux, me rendis aux cabinets, y demeurai un certain temps. Lorsque je revins dans la maison, tout était silencieux. Marguerite avait dû regagner sa chambre. Je poussai la porte de la nôtre, et j'aperçus Désiré allongé dans le lit, revêtu de son pyjama. Il dormait. Je m'approchai de lui, à la fois surprise et amusée, et chuchotai :

— Tu dors, Désiré ?

Un léger ronflement me répondit. Je haussai les épaules et entrepris de me déshabiller. Sur la table de toilette, un broc contenait de l'eau. J'en versai un peu dans la cuvette et fis une toilette sommaire. Puis j'ôtai ma jolie robe blanche, que j'installai avec précaution sur le dossier d'une chaise. Dès le lendemain, je la rangerais dans un grand carton, enveloppée de papier de soie. Ensuite j'éteignis et, doucement pour ne pas le réveiller, je me couchai auprès de mon mari.

Contrairement à lui, je ne m'endormis pas tout de suite. Je pensai à Césarine, qui m'avait parlé de devoir conjugal.

Apparemment, elle s'était trompée. Je fermai les yeux, et derrière l'écran de mes paupières un visage apparut aussitôt : celui d'Aimé. Pendant toute la journée, j'avais repoussé son image. Mais maintenant elle revenait emplir mon esprit - et mon cœur. Je me demandai comment un simple échange de regards pouvait produire une telle impression. Même Martial, que j'avais pourtant trouvé si séduisant, ne m'avait pas attirée à ce point-là. Avec Aimé, c'était différent. J'avais éprouvé pour lui, de façon subite et inattendue, un sentiment très fort que je n'osais pas nommer, et j'avais l'étrange et absurde certitude que ce sentiment était partagé.

Troublée, je soupirai longuement. Et ce fut en pensant à un autre homme que je m'endormis auprès de mon mari.

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, j'étais seule dans le grand lit. Désiré était déjà parti au travail. Je me levai et trouvai Marguerite dans la cuisine. Assise à la table, ma belle-mère buvait une tasse de café :

— Bonjour, Rosalinde. Tu as bien dormi ? Viens déjeuner.

Ensuite, tu m'aideras à balayer les chambres et à refaire les lits.

Et puis nous irons faire les commissions. Je te présenterai aux commerçants. Il faut que j'achète du papier sulfurisé pour envelopper le beurre ; avec la chaleur, il fond. Et aussi du gras de bœuf Rieur. Désiré aime beaucoup les frites, tu t'en rendras vite compte. Il ne verrait pas d'inconvénient à ce que j'en fasse tous les jours !

Tout en l'écoutant bavarder- elle pouvait parfois se montrer intarissable -, je pris mon petit déjeuner. Puis elle lava les tasses, que j'essuyai, et ensuite je l'aidai à faire le ménage. Cela me semblait normal ; chez mon grand-père, je le faisais chaque jour. Elle aéra d'abord largement les lits et, en voyant les draps de celui où j'avais dormi avec Désiré, elle fronça les sourcils, puis m'observa avec suspicion :

— Rosalinde, tu es une honnête fille, n'est-ce pas ? Tu n'as pas déjà... Je veux dire... Je ne vois pas de traces de sang sur les draps.

Je la regardai, ahurie :

— Du sang ?

Elle s'aperçut de mon incompréhension, demanda plus posément :

— Césarine ne t'a pas parlé du devoir conjugal ?

— Euh ! Si.

— Eh bien, la première fois que ça se produit pour une femme, elle saigne. Un peu comme pour les règles, tu vois ?

Mais beaucoup moins, rassure-toi.

— Ah ? Dis-je, stupide. Je ne savais pas.

— C'est pour ça que je m'étonne de ne rien remarquer. Que s'est-il passé, Rosalinde ?

Je ne vis aucune raison de lui cacher la vérité :

— Hier soir, lorsque je suis revenue de la cour, Désiré était couché, et il s'était endormi en m'attendant. Et moi, je ne l'ai pas réveillé.

Elle hocha la tête, rassurée :

— Ah, c'est donc ça ! C'est vrai qu'il avait beaucoup bu. Il n'a jamais pu supporter l'alcool, mon Désiré. Il y en a que ça rend violents. Lui, ça l'endort.

Elle m'adressa un sourire amusé :

— Ce n'est que partie remise, alors !

Je ne répondis pas. J'avais naïvement pensé que, peut-être, chaque soir, Désiré se contenterait de dormir dès qu'il serait couché.

J'aidai ensuite Marguerite à nettoyer la maison, et je dus reconnaître que, par rapport à celle de mon grand-père, il était plus facile de la rendre propre. D'abord, les peintures venaient d'être refaites, et un simple coup d'éponge suffisait. Et puis, le sol était recouvert d'un carrelage qui pouvait être lavé, et qui était plus joli et plus agréable que de la terre battue.

Je l'aidai aussi à préparer le repas. Elle décida de faire des frites. Lorsque je m'offris à les couper, elle me prévint :

— Pas trop petites, surtout. Désiré les aime plutôt grosses.

Regarde, je vais te montrer.

Je mis la table selon ses directives et, lorsque Désiré rentra, tout était prêt. Il embrassa d'abord sa mère, puis moi :

— Alors, mes deux femmes ? Comment allez-vous ? Vous vous entendez bien, ça va ?

— Mais oui, bien sûr, riposta Marguerite. Va te laver les mains et viens t'asseoir. Tout est prêt.

Elle lui servit une grosse part de la saucisse qu'elle avait fait cuire, accompagnée d'une bonne portion de frites, chaudes et croustillantes. Désiré se mit à manger avec une visible satisfaction. Marguerite lui proposa du pain, lui remplit son verre de bière. Puis elle lui servit de nouveau des frites, uniquement attentive à son bien-être. Ainsi, dès le premier jour, l'habitude fut prise. Marguerite continua à s'occuper de son fils comme elle l'avait toujours fait, et mon rôle d'épouse passa au second plan.

Je ne protestai pas. Qu'aurais-je pu dire ? Elle était chez elle, et, avec mon grand-père, j'avais été habituée à obéir dès mon plus jeune âge. De plus, Désiré semblait trouver cette situation tout à fait normale. Alors je l'acceptai, moi aussi.

Ce soir-là, lorsque nous fûmes dans notre chambre, il était beaucoup moins tard que la veille, et Désiré n'avait pas bu. Il me prit dans ses bras avec un air contrit :

— Je n'ai rien dit devant mère, mais je te demande pardon, Rosalinde. Hier soir, je me suis endormi. Je ne t'ai même pas entendue revenir. Mais aujourd'hui, j'ai bien l'intention de faire de toi ma femme. N'aie pas peur. J'irai doucement. Je ne veux pas t'effaroucher ni te faire mal.

Il m'embrassa, et en même temps se mit à me caresser les seins. Je reculai. Il me lâcha :

— Déshabille-toi, Rosalinde, et couche-toi.

En tremblant un peu, j'obéis, après avoir demandé à Désiré d'éteindre la lumière. Il se déshabilla de son côté, tandis que je me glissais dans le lit. Il vint m'y rejoindre et me reprit aussitôt dans ses bras. Il m'embrassa de nouveau, tout en remontant ma chemise de nuit. Ses mains s'emparèrent de mes seins. Je sursautai.

— Allons, n'aie pas peur, souffla-t-il. Laisse-moi faire. C'est normal, Rosalinde, tu es ma femme maintenant.

Je m'obligeai à subir caresses et baisers, mais je sentais mon corps se raidir et se contracter de plus en plus. Je me crispais dans une sorte de refus, luttant contre l'envie de dire à Désiré de s'arrêter. Subitement, il écarta mes genoux et tenta de me pénétrer. Cela me fit si mal que je poussai un cri. Il s'arrêta un instant, hésita, mais reprit ses assauts, me déchirant davantage à chaque fois. La douleur fut si vive que je criai de nouveau, et me mis à sangloter. Désiré continuait à s'agiter, tandis que mes larmes coulaient, de plus en plus abondantes. Enfin, il s'arrêta, se détacha de moi, roula sur le côté :

— Rosalinde... ne pleure pas. Je ne voulais pas te faire mal.

Il paraît que c'est douloureux la première fois. Par la suite, ça ira mieux. Viens, mon petit ange, ne pleure pas. Je t'aime, tu sais.

Il me prit dans ses bras avec tendresse, sortit de dessous son oreiller un mouchoir avec lequel il sécha mes larmes. Puis il parsema mon visage de baisers tendres et légers, tout en continuant à me murmurer des paroles de consolation et des mots d'amour.

Blottie contre lui, je retrouvai la sensation de sécurité et de confiance que j'avais toujours éprouvée en sa présence ; je savais qu'il m'aimait et qu'il avait promis de me rendre heureuse. Et ma dernière pensée, avant de m'endormir, fut que Marguerite serait satisfaite, le lendemain, en constatant la présence de sang sur les draps.

Mon grand-père, grâce à la carriole que lui avait prêtée un fermier du village, avait apporté chez Marguerite ma machine à coudre. Je repris mon travail d'apiéceuse. Chaque après-midi, je cousais, en compagnie de Marguerite et de voisines qui venaient parfois boire une tasse de café. Elles parlaient de gens que je ne connaissais pas, et je participais rarement à la conversation. Je me rendis compte que mon amie Camille me manquait. Non seulement nous faisions le même travail, ce qui nous rapprochait, mais en plus nous avions le même âge, et nous nous confiions nos petits secrets. Il m'était impossible de bavarder avec Marguerite comme je le faisais avec Camille.

Je m'aperçus très vite, au cours des jours qui suivirent, que ma belle-mère était une maniaque de l'ordre et de la propreté.

Rien ne devait perturber l'état impeccable de sa maison. Ainsi, lorsque je cousais, des fils ou des chutes de tissu jonchaient parfois le sol. Elle saisissait aussitôt un balai pour les enlever :

— Essaie de ne pas imblayer, Rosalinde. Emilienne va venir boire une tasse. Ça ne fait pas soigné.

J'essayais de protester :

— En cousant, je ne peux pas faire autrement. Je nettoierai après. Ce n'est pas un gros imblai, voyons.

Elle serrait les lèvres, mécontente :

— Il n'empêche ! Avant, mon carrelage était toujours impeccable !

Lorsque je faisais le ménage, elle n'était jamais satisfaite. À

l'entendre, elle seule était capable de nettoyer parfaitement.

J'aimais laver le carrelage au savon noir. Mais, à chaque fois, elle trouvait quelque chose à critiquer : je mettais trop de savon, ou bien je n'en mettais pas assez ; je ne tordais pas ma wassingue assez fort, et le sol restait humide trop longtemps.

Elle m'accusait aussi de faire du venez-à-moi dans les coins, ce qui signifiait que je ne les nettoyais pas correctement. Et elle m'empêchait de jeter quelques pincées de sel après avoir lavé les marches de la maison. Cette habitude, que je tenais de Césarine, m'était devenue indispensable, et j'essayai d'exposer mon point de vue. Marguerite renifla avec dédain :

— Des sorcières ? Pfft !... C'est des superstitions, tout ça. Je n'y crois pas, moi.

Mais je pensais au chien Merlin, au diable et aux histoires qui m'avaient effrayée dans mon enfance, et je demeurais contrariée. En désespoir de cause, un soir dans notre chambre, je soumis le problème à Désiré. Il ne me prit pas au sérieux :

— Mère ne changera pas ses habitudes, Rosalinde, surtout si elle est persuadée d'avoir raison. La meilleure façon d'avoir la paix, avec elle, c'est de la laisser faire ce qu'elle veut. D'autant plus que, si tu veux mon avis, Césarine a eu tort de te mettre de pareilles idées en tête. Je partage le point de vue de mère : tout ça, ce sont des histoires de bonne femme !

Je finis par agir en cachette. Je profitais d'un des rares moments où je me trouvais seule dans la cuisine, et je glissais subrepticement un peu de sel dans le fond de l'une des poches de mon tablier. Et, lorsque je lavais les marches, j'en prenais une minuscule pincée, que je lançais discrètement. Ainsi, je me sentais rassurée.

Je devais néanmoins reconnaître qu'il y avait aussi des avantages à vivre avec Marguerite. Elle m'aidait pour le ménage, et elle préparait les repas -arguant qu'elle connaissait les goûts de Désiré mieux que moi -, ce qui me donnait moins de travail qu'à l'époque où je vivais chez mon grand-père. De plus, sa maison, entièrement remise à neuf en mon honneur, offrait un cadre agréable. J'appréciais particulièrement l'électricité, ainsi que le poste de T.S.F.

Marguerite le faisait marcher pratiquement toute la journée, et, comme elle, je ne pus bientôt plus m'en passer. Elle était satisfaite de voir que je partageais son point de vue.

— Ce poste m'a coûté cher, je l'ai payé bientôt mille francs, m'avoua-t-elle. Mais je ne regrette pas de l'avoir acheté. Il vient de la maison Jean Verloop, tu sais, place de la Gare ? Je trouve que Sosthène devrait s'en offrir un, surtout maintenant qu'il se retrouve seul.

Lorsque nous faisions le ménage ou que je cousais, l'après-midi, nous travaillions en musique. Jusqu'alors, nous connaissions les airs à la mode grâce aux chanteurs des rues, qui vendaient des partitions. Ces dernières ne nous aidaient pas toujours, car nous ne savions pas lire les notes. Tandis que, maintenant, avec le poste de T.S.F., c'était la musique qui venait chez nous. J'entendais, près de moi, la voix de Mistinguett, Maurice Chevalier ou Joséphine Baker, et je me surprenais souvent à fredonner Les Roses blanches ou Les Gars de Ménilmontant.

Désiré, de son côté, appréciait le « journal parlé ».

— Avec ça, disait-il, on est au courant de tout, tout de suite.

Ce n'est plus la peine d'acheter les journaux le lendemain.

Ce n'était pas tout à fait vrai, car L'Echo populaire, auquel était abonné mon grand-père, offrait des informations locales que le poste de T.S.F. ne donnait pas. Il y figurait aussi un feuilleton, que je suivais de semaine en semaine, ainsi qu'un poème en patois de Victor Olivier, dans la rubrique La Muse de la Pévèle, souvent lié à l'actualité. «A l'Sainte Cécile, des musiciens ch'est lfête», écrivait-il par exemple ; ou encore, pour la nouvelle année : « La bonne et heureuse à tertous»

Je retrouvais avec plaisir ces lectures lorsque nous allions chez mon grand-père le dimanche. S'il faisait beau, nous faisions le chemin à pied, et, si Julien était libre, il nous y conduisait avec sa Princesse. Césarine nous préparait un bon repas et était toujours ravie de me revoir. Elle m'embrassait, m'interrogeait :

— Alors, min tiot mioche, ça va ? Tu es heureuse avec Désiré

?

Puis elle admirait ma tenue :

— Que tu es belle ! Et comme te voilà élégante ! Ce nouveau chapeau est superbe ! Et cette nouvelle veste te va très bien.

— Le chapeau est neuf, c'est vrai, expliquait Marguerite.

Nous sommes allés l'acheter rue de l'Église, chez Jane Renau.

Mais la veste est toujours la même. Elle a simplement changé de couleur. J'ai fait découvrir à Rosalinde « Express Teinture ».

Moi-même je l'utilise depuis longtemps. Vous devriez l'essayer, Césarine. Le même paquet teint tout, que ce soit de la laine ou du coton, et en plus le produit ne tache pas les mains ni les autres vêtements.

En aparté, Césarine me soufflait :

— Ça va ? Tu t'entends bien avec ta belle-mère ? Je souriais — Oui, ça va. Désiré m'a donné un conseil : pour avoir la paix, il faut la laisser faire ce qu'elle veut.

Quant à mon grand-père, paradoxalement, il me montrait maintenant la tendresse qu'il éprouvait pour moi et qu'il m'avait cachée si longtemps. Son visage s'éclairait d'un large sourire lorsqu'il me voyait, et il m'embrassait avec une affection que je n'avais jamais connue. Lorsque nous venions avec l'automobile de Julien, il en profitait pour nous donner des légumes de son jardin, prétextant qu'il en avait trop pour lui seul, et nous repartions avec des pommes de terre, des navets, des carottes, des salades, des haricots verts, des petits pois, des tomates, des poireaux et du persil. Julien profitait lui aussi de ces largesses.

Marguerite remerciait mon grand-père avec chaleur :

— Je ferai des bons petits plats à mon Désiré avec tout ça.

Quelquefois, l'après-midi, après le repas, nous allions jusqu'à un village des environs, dont c'était la ducasse annuelle.

Avec la Princesse de Julien, nous pouvions aller aussi loin que nous le désirions. Fidèle à sa promesse, Désiré m'emmenait ainsi chaque dimanche à une fête, quelquefois à un bal, quelquefois encore au cinéma. Au Cinéma Palace d'Orchies, je fis la connaissance des films d'aventure, des documentaires, des comédies et des drames sentimentaux. Tout me plaisait. Nous suivions Les Exploits de Diabolos, d'épisode en épisode, ainsi que les aventures de Tom Mix et de son cheval Tony. Les films dramatiques m'attristaient, et je pleurais parfois à chaudes larmes, comme le jour où j'assistai à la projection de Petite Maman. Marguerite, assise près de moi, me gourmandait tout bas :

— Voyons, Rosalinde, ne pleure pas ainsi ! Ce n'est que du cinéma !

Mais cela me paraissait tellement vrai que je ne pouvais pas m'en empêcher. Désiré me prenait la main, m'attirait à lui, gentiment attendri :

— Comme tu es sensible, ma Rosalinde ! Allons, calme-toi, mère a raison : ce n'est que du cinéma.

Il se montrait toujours envers moi patient et bon. Notre entente ne posait aucun problème, sauf la nuit, lorsque nous nous retrouvions dans notre chambre et qu'il fallait s'acquitter du « devoir conjugal ». J'avais fini par appréhender ces moments. Car, contrairement à la prévision de Désiré, j'avais eu aussi mal la deuxième fois, ainsi que la troisième et les suivantes. Raidie, tendue comme un ressort, je me crispais contre la douleur qui finissait par m'arracher des larmes. En désespoir de cause, ne sachant que faire, malheureux et désolé de me faire mal, Désiré avait fini par espacer les nuits où il exerçait ses droits de mari. J'en éprouvais un soulagement mêlé de gratitude. Nous nous endormions côte à côte, comme deux amis unis par une tendresse paisible, et cette situation me convenait tout à fait.

Mon amie Camille, qui venait me voir de temps en temps, me regardait avec envie :

— Comme tu as de la chance, Rosalinde ! J'ai hâte d'être mariée, moi aussi. Nous avons fixé la date, ce sera en juin prochain. Comme cela me semble loin ! Je suis si impatiente !

Tu es heureuse, n'est-ce pas, Rosa ? Désiré t'aime, c'est visible.

J'abondais dans son sens. Et, si l'image d'Aimé n'avait pas été sans cesse au fond de mon cœur, m'apportant un regret lancinant dont je refusais de déterminer la cause, j'aurais pu effectivement me satisfaire de mon sort.

Je me liai d'amitié avec la jeune femme qui habitait la maison voisine. Vive et délurée, âgée d'une trentaine d'années, elle avait une petite fille de neuf ans, Rose, qu'elle surnommait affectueusement Rosette. Elle m'invita chez elle, m'emmena dans la pièce de devant, celle qui ne servait qu'en de rares occasions. Elle me montra les beaux meubles cirés, qu'elle avait hérités de sa belle-mère ; sur l'un d'eux était exposée, dans un cadre, la photographie de son mariage :

— Regardez : c'est Fernand Draux qui a tiré ce portrait. Il est photographe, ici à Orchies, et aussi professeur de musique.

Avec ses élèves et ses enfants, il va jouer dans les mariages. Il est très demandé. Il est venu pour le nôtre, à Vincent et à moi.

Nous avons dansé toute la journée et toute la nuit !

Elle m'expliqua que Vincent, son mari, travaillait à la faïencerie de la ville. Elle me fit admirer son beau service de table et ses assiettes finement décorées, dont elle ne se servait que pour les repas de fête.

— Vincent pourrait vous expliquer comment elles sont fabriquées. Si vous voulez un cours sur les matériaux qui sont utilisés, vous n'avez qu'à le lui demander. Il vous parlera de kaolin, d'argile blanche, du feldspath des Pyrénées et du sable blanc de Nemours... et j'en passe !

Quant à elle, elle était employée chez Leroux et travaillait au conditionnement.

— C'est une tradition dans notre famille, me dit-elle. Nous sommes chez Leroux de mère en fille. Leur maison existe depuis 1858, et ma grand-mère était déjà au conditionnement. Elle racontait toujours qu'elle avait été parmi les premières à utiliser la machine à empaqueter qu'Alphonse Leroux a inventée en 1862, et qui confectionnait dix paquets en trois minutes. Nous, maintenant, nous avons des machines Hesser ; les paquets sont parfaitement réguliers. Notre travail est de les remplir, de tasser la chicorée et de les fermer. Nous sommes assises à des longues tables, vêtues d'une blouse et coiffées d'un grand mouchoir pour nous protéger les cheveux et les oreilles. Car la poudre de chicorée, ça vole et ça tache ! Elle prenait un air mystérieux :

— Oh ! Après tout, je peux bien vous le dire. Pour donner des reflets roux à ma chevelure, je la rince avec une décoction de chicorée. Si vous voulez, je vous expliquerai comment il faut faire. C'est facile, et le résultat est joli. Qu'en pensez-vous ?

Elle était coquette, rieuse, légère, et cela déplaisait à ma belle-mère, qui multipliait ses recommandations :

— Ne fréquente pas trop cette Valentine, Rosalinde. Elle ne m'a jamais paru fort sérieuse. Rien qu'à voir comment elle se met de la poudre et du rouge, on a tout de suite compris. Et en plus, elle roule à bicyclette !

En effet, notre voisine possédait une bicyclette, ce qui était assez rare pour une femme. Un jour, elle me proposa de m'apprendre, et, ravie, j'acceptai. Lorsque j'en parlai, le soir, au cours du repas, Marguerite eut une sorte de hoquet :

— Quoi ! Rouler à bicyclette, toi, Rosalinde ? Quand je disais que cette Valentine a sur toi une influence déplorable !

Une femme sérieuse ne se sert pas d'un vélo ! Mon père n'a jamais voulu que j'apprenne. J'espère que tu vas vite abandonner cette idée.

Sans oser tenir tête à Marguerite directement, je me tournai vers Désiré. Il comprit mon appel à l'aide :

— Voyons, mère ! protesta-t-il. Ce raisonnement était peut-

être valable avant. Mais maintenant, ce n'est plus comme ça.

Depuis la guerre, les mentalités ont changé. Rosalinde peut apprendre si elle le désire, je n'y vois pas d'inconvénient. Bien au contraire. Si Valentine accepte de lui prêter sa bicyclette de temps en temps, nous pourrons aller nous promener tous les deux. Qu'en dis-tu, Rosalinde ?

Je lui adressai un signe affirmatif et un sourire reconnaissant, tandis que Marguerite pinçait les lèvres avec réprobation.

Forte de l'appui de Désiré, je suivis les leçons de Valentine et, bientôt, je fus capable de me déplacer à bicyclette. Dans un élan de gratitude, j'embrassai ma charmante voisine. Elle se mit à rire :

— Comme tu es jeune, Rosalinde ! Je suis ravie que nous soyons amies. Ne crois-tu pas qu'il serait temps de nous tutoyer

?

J'acceptai sans hésiter. Notre amitié s'en trouva renforcée, et je continuai à faire la sourde oreille aux reproches de Marguerite, qui affirmait avec obstination que Valentine n'était pas une fréquentation pour moi.

Julien n'était pas toujours disponible pour nous promener dans sa Princesse, et, lorsque Valentine me prêtait sa bicyclette, Désiré et moi nous servions de ce mode de locomotion. La

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première fois que nous arrivâmes ainsi chez mon grand-père, il eut la même réaction que Marguerite. Mais, là aussi, Désiré tenta de le raisonner, et Césarine prit mon parti :

— Ils sont jeunes, Sosthène. Ils vivent avec leur temps, c'est normal.

Un dimanche où Marguerite ne nous avait pas accompagnés, en quittant la maison de mon grand-père, Désiré me proposa soudain :

— Si nous allions chez Aimé ? Depuis notre mariage, je ne l'ai pas revu. Ça me ferait plaisir. Qu'en penses-tu, Rosalinde ?

Mon cœur fit un grand bond dans ma poitrine, de surprise, d'affolement et de joie mêlés. Je ne trouvai aucune raison valable pour refuser, et même, au fond de moi, j'étais secrètement ravie à l'idée de le revoir. Depuis notre première et unique rencontre, son image ne m'avait pas quittée.

— C'est à quelques kilomètres, reprit Désiré. Il a loué une petite maison et il y vit seul. Le village possède une tannerie, c'est là qu'il travaille. Il va être bien content de nous voir !

Je pédalais avec ardeur, trouvant soudain la lumière du soleil plus éclatante, le chant des oiseaux plus gai. Le village où vivait Aimé me parut charmant, avec sa place ombragée de platanes et ses maisons avenantes. Dans une petite rue, Désiré s'arrêta devant l'une d'elles :

— C'est ici.

Je mis pied à terre et, avec une coquetterie inconsciente, je portai une main à ma chevelure, afin de lisser les mèches dérangées par le vent. Je ne voulais pas me montrer à Aimé décoiffée. Désiré passa le petit pont, entra dans le jardin en actionnant la sonnette de son vélo, tandis que je le suivais, le cœur battant.

— Aimé, où es-tu ? cria-t-il. Nous voilà !

La porte de la maison était ouverte et, dans l'encadrement, Aimé apparut. Nos regards se croisèrent et, en une seconde, je compris que rien n'était changé. L'attirance que je ressentais pour lui était de nouveau là, intacte et irrésistible. Je lus dans ses yeux qu'elle était partagée, et je serai avec force les poignées de mon vélo, résistant à l'élan fou qui me poussait à aller me jeter dans ses bras.

Désiré, tout en appuyant sa bicyclette contre le mur, expliquait gaiement :

— Comme il fait beau, j'ai dit à Rosalinde : « Si nous allions chez Aimé ? » Il faut bien que je vienne te voir, grand frère, puisque toi tu ne viens jamais.

Il se retourna, me vit immobile, ma bicyclette à la main :

— Eh bien, que fais-tu là, Rosalinde ? Avance, voyons ! Aimé ne va pas te manger, il est gentil, tu sais ?

Il rit de sa boutade, me prit le vélo, l'appuya contre le sien.

Je m'avançai, tandis que Désiré embrassait son frère en lui donnant de grandes tapes dans le dos. Puis il s'écarta, et je me retrouvai en face d'Aimé.

J'osai à peine le regarder. Avec jovialité, Désiré me poussa vers lui :

— Allons, embrassez-vous. C'est comme si vous étiez frère et sœur, maintenant.

Aimé posa un baiser sur ma joue gauche. Elle s'embrasa, le feu se propagea à tout mon corps, éveillant le désir que j'avais déjà ressenti le jour de mon mariage. En évitant le regard d'Aimé, je me rapprochai de mon mari. Celui-ci, inconscient de ce qui se passait, entrait dans la maison en remarquant :

— Tout est toujours propre et bien rangé, chez toi. Pour un célibataire, tu ne te débrouilles pas mal du tout.

Aimé nous fit asseoir. Je remarquai sur la table L'Écho populaire, le journal auquel était abonné mon grand-père, et, puérilement, ce détail me rassura.

Avec un sans-gêne familier, Désiré constata :

— La route nous a donné soif. As-tu une bonne bière à nous offrir ?

Aimé acquiesça en souriant, et je l'observai tandis qu'il versait de la bière dans nos verres. C'était lui, maintenant, qui évitait mon regard. J'admirais sa haute taille, ses larges épaules, ses bras musclés. Je les imaginai autour de moi, et j'en éprouvai une telle envie qu'elle devint une souffrance. Je respirai profondément et m'obligeai à regarder autour de moi...

Comme l'avait remarqué Désiré, la pièce était propre et bien tenue. Le dessus du poêle brillait, les carreaux qui recouvraient le sol avaient été fraîchement lavés, et il n'y avait aucune trace de poussière sur le buffet. Désiré bavardait, et Aimé lui donnait la réplique. Ils parlaient de rallyes automobiles, et en les écoutants je parvins à me détendre.

Désiré termina sa bière, demanda à Aimé de nous montrer le jardin. Je pris la précaution de ne jamais m'approcher de lui, de ne jamais le regarder tandis qu'il expliquait qu'il avait semé pour la première fois du pourpier et qu'il allait bientôt récolter ses pommes de terre les plus précoces. Mais j'avais une conscience aiguë de sa présence et je sentais que, même s'il m'ignorait, il en était de même pour lui.

Je fus soulagée quand Désiré, enfin, prit congé. Aimé nous raccompagna jusqu'à la rue, et, cette fois, Désiré ne lui dit pas de m'embrasser. Il ne le fit pas mais, au moment de lui dire au revoir, nos regards se croisèrent une nouvelle fois. Et la même sensation revint, nous unissant dans un même désir.

Sur la route du retour, je mis un moment avant de retrouver mon état normal. Je ne comprenais pas. Que m'arrivait-il ?

Pourquoi Aimé produisait-il cet effet sur moi ? J'écoutais Désiré rappeler certains souvenirs d'enfance qui lui revenaient en mémoire. Il racontait les brimades que Marguerite faisait subir à Aimé, et mon cœur fondait en pensant à ce petit garçon maltraité.

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— Je ne sais pas pourquoi mère ne la jamais aimé, remarqua pensivement Désiré. Elle était dure avec lui, et bien souvent injuste. Cette injustice révoltait Aimé. Quelquefois, il se vengeait, à la manière des enfants. Par exemple, il cachait des hannetons dans son lit. Cela, bien sûr, n'améliorait rien. Mère était furieuse, affirmant qu'il avait le diable dans le ventre. Je me souviens d'un Saint-Nicolas où il n'y avait rien pour lui. La veille, nous avions mis, devant la cheminée, la catoire, dans laquelle nous avions disposé quelques carottes pour l'âne, et, sur le coin de la cheminée, un bol de lait pour le bon saint. Le lendemain, les carottes et le lait avaient disparu, remplacés par une figurine en pain d'épices à mon intention. Rien d'autre.

— Pauvre Aimé ! Dis-je avec un apitoiement sincère. Qu'a-t-il fait ?

— Il n'a rien dit, n'a pas protesté, mais la souffrance que j'ai lue dans ses yeux m'a fait mal. Approuvée par le silence de notre père, mère a expliqué que le bon saint n'apportait rien aux petits garçons méchants et insupportables. En cachette, j'ai partagé avec lui mon pain d'épices. Parce que moi, je ne le trouvais ni méchant ni insupportable.

Il tourna vers moi un visage interrogateur :

— Tu le trouves comme ça, toi, Rosalinde ?

— Oh non ! Répondis-je sans réfléchir. Au contraire. Il me paraît être quelqu'un de bien.

Sans prendre garde à mon ton ardent et déterminé, Désiré hocha la tête avec satisfaction :

— C'est vrai. Merci de partager mon avis, Rosalinde. Ce soir-là, dans notre lit, mon mari voulut exercer ses droits conjugaux.

L'image d'Aimé emplissait mon cœur et mes pensées, et j'aurais souhaité que Désiré me laissât tranquille, comme il le faisait depuis de nombreux jours.

Je me crispai davantage encore que d'habitude, et il me fit si mal que je ne pus m'empêcher de crier et de pleurer. Désolé, il me demanda de l'excuser, et sa gentillesse fit redoubler mes sanglots. Il ne possédait pas plus d'expérience que moi, et nous n'osions pas en parler autour de nous. C'était un problème trop intime et trop personnel. Même à Valentine, pourtant large d'esprit, je n'osais pas me confier.

En désespoir de cause, Désiré me promit d'espacer le plus possible ces séances de devoir conjugal que j'appréhendais, sans toutefois les supprimer complètement, car il désirait des enfants. Il termina avec un sourire contrit :

— C'est, à ma connaissance, le seul moyen d'en avoir. Et j'aimerais bien avoir une petite fille qui te ressemble, Rosalinde.

Je ne pouvais que m'incliner. Mais, les rares fois où il essaya ensuite, je me mis à prétexter une indisposition, un mal de tête, une fatigue subite. Ou bien, je disais que je devais me rendre aux commodités, et j'y demeurais si longtemps que, à mon retour, Désiré, dont je connaissais le sommeil profond, s'était endormi. Faute de ne pouvoir résoudre le problème, je devais me contenter de ces faux-fuyants pour essayer de l'atténuer.

Il y eut d'autres occasions où je revis Aimé. En toute innocence, Désiré m'emmenait chez lui, et, partagée entre souffrance et ravissement, je le suivais sans hésiter. A chacune de ces rencontres, le sentiment que nous éprouvions l'un pour l'autre, Aimé et moi, grandissait. Je baissais les yeux pour ne pas croiser son regard, mais je le sentais peser sur moi, s'attacher à chacun de mes gestes, et me brûler la peau. De son côté, Désiré, sans se douter qu'il nous mettait au supplice, cherchait toujours à nous rapprocher. Il poussait Aimé vers moi

— Embrasse ta belle-sœur, voyons.

Si nous allions au cinéma ensemble, il disait a Aimé :

— Mets-toi à côté de Rosalinde.

Et je me retrouvais assise entre les deux frères. Les fois où cela se produisit, la proximité du corps d'Aimé m'empêcha de comprendre le film que nous regardions.

Un jour, Désiré s'aperçut qu'Aimé, en s'adressant à moi, me vouvoyait. Aussitôt, il protesta :

— Vous vous parlez comme si vous étiez deux étrangers.

C'est ridicule. Tutoyez-vous, voyons.

Nous obéîmes à cette injonction, et le fait de nous tutoyer créa entre nous une intimité qui accentua le trouble que je ressentais toujours en sa présence.

Une autre fois, alors que nous étions chez lui, Désiré demanda subitement :

— Tu vis seul, ici. Pourtant, tu es plus âgé que moi.

Pourquoi n'es-tu pas encore marié ?

Inattendue, la réponse fusa et me brûla le cœur :

— Parce que je n'ai pas trouvé de femme comme la tienne.

Désiré s'esclaffa, puis admit bien volontiers :

— C'est vrai que Rosalinde est unique. Et si tu en veux une comme elle, tu peux chercher longtemps !

Le regard qu'Aimé me lança me dit, aussi clairement que des paroles, que ce n'était pas une autre qu'il voulait, mais moi seule.

Ainsi, chacune de nos rencontres ravivait mes sentiments.

Je me persuadais que, si je ne le revoyais plus, je pourrais, à la longue, l'oublier. Mais je n'en avais pas le courage.

A la fin de l'été, il y eut la ducasse de son village. Désiré m'y emmena dans l'après-midi. Nous fîmes le tour des attractions foraines, et puis, le soir, nous nous rendîmes au bal. Depuis que nous étions mariés, Désiré m'emmenait souvent danser. Mais, jusqu'alors, Aimé n'était pas avec nous.

Ce que je craignais et souhaitais à la fois ne tarda pas à se produire. Désiré dansa une série de javas avec moi, puis l'orchestre attaqua un tango. Tout en s'épongeant le front, Désiré regarda son frère :

— Si tu invitais ta belle-sœur à danser ?

Aimé s'inclina devant moi. Je le suivis jusqu'à la piste, et je me retrouvai dans ses bras.

Ce fut une révélation. Tout de suite, je compris, avec une certitude inébranlable, que là était ma place. Sans réfléchir, instinctivement, je me blottis contre lui, et il referma ses bras sur moi. J'eus un léger soupir, heureux et comblé.

Nous dansâmes quelques instants sans parler. Puis, très doucement, Aimé posa une simple question :

— Que va-t-on faire ?

Je compris ce qu'il voulait dire, et je ne cherchai pas à biaiser.

— Je ne sais pas, avouai-je avec sincérité.

— Tu es la femme de mon frère, et je ne devrais pas... reprit-il d'une voix rauque. Mais, Rosalinde, je ne pense qu'à toi. C'est une situation impossible.

Tout contre son épaule, je fis un signe d'assentiment. C'était vrai, j'en étais consciente. Mais que faire ?

Aimé se tut, et je fermai les yeux. Le tango, langoureux, m'emportait loin de tout, et j'oubliais le monde extérieur. Mais la voix d'Aimé, tout contre mon oreille, reprit :

— Ah ! Si seulement je t'avais rencontrée plus tôt !...

Rosalinde, pourquoi as-tu épousé mon frère ?

Par ces paroles, il n'exprimait qu'un regret, mais je les pris comme un reproche. Je me sentis soudain très malheureuse. Au même instant, le tango se termina. Je me redressai :

— Ce qui est fait est fait, dis-je avec un sombre fatalisme.

Tandis que je me dirigeais vers Désiré, les lumières, les conversations et les rires me devinrent insupportables. Je m'approchai de mon mari, portai une main à mon front :

— Désiré... soufflai-je. Je voudrais partir. J'ai mal à la tête.

Il me regarda avec attention :

— C'est vrai que tu n'as pas l'air bien. Dans ce cas, il vaut mieux ne pas rester.

Il se tourna vers Aimé, lui expliqua que nous partions.

Celui-ci n'émit aucune protestation. Il me regarda sans un mot, et je crus de nouveau lire un reproche dans ses yeux.

Malheureuse, je me détournai.

Jusqu'alors, quand je quittais Aimé, mon cœur me criait de rester avec lui. Mais, ce soir-là, je fus soulagée de m'éloigner et de ne plus le voir. Pour la première fois, j'avais pris conscience de notre situation, et je me rendais compte qu'elle était sans issue.

Lorsque nous fûmes rentrés, Désiré se coucha et s'endormit aussitôt. Allongée près de lui, je demeurai éveillée, et je réfléchis longuement. Il était un bon mari, et je n'avais pas le droit de le faire souffrir, ni d'aimer un autre que lui - surtout son propre frère. Le jour de notre mariage, je lui avais promis amour et fidélité. Et je n'avais pas l'intention de renier ma promesse.

Je pris une résolution qui me parut sage : celle de ne plus revoir Aimé. Loin de lui, de sa présence, de ses regards, je parviendrais à retrouver équilibre et tranquillité. Du moins voulais-je m'en persuader. Ce serait dur, pensai-je, mais j'y arriverais.

Pour m'occuper, pour me changer les idées, je me rapprochai de Rosette, la petite fille de Valentine.

C'était la rentrée scolaire, et je les accompagnai toutes les deux à la librairie Legrand, sur la place, afin d'acheter un cartable, une trousse, des cahiers, des crayons. A neuf ans.

Rosette était une bonne élève, appliquée et studieuse. Elle était en avance, m'apprit sa mère, car elle avait « sauté une classe ».

— Elle aime bien l'école, mais il y a un petit problème.

Comme je travaille, elle va chez Augusta jusqu'à ce que je revienne. Tu vois qui ? La vieille dame qui habite au bout de notre rue.

Je hochai la tête. C'était une femme âgée et sévère, au menton orné de poils, qui semblait ne jamais sourire. Je ne fus pas surprise lorsque Valentine me confia qu'elle ne plaisait pas à Rosette. Et elle me demanda si l'enfant pouvait venir chez moi.

Lorsque je posai la question à Marguerite, celle-ci poussa les hauts cris :

— Rien à faire ! Voilà maintenant qu'elle veut nous imposer sa fille ! Je ne veux pas d'elle ici. Elle va mettre de Yimblai et tout salir. Et puis, mon avis n'a pas changé : tu sais ce que je pense de cette femme, Rosalinde.

Je fis part de son refus - auquel je m'attendais - à Valentine.

Elle eut une moue de déception :

— Tant pis. Ma Rosette continuera à aller chez Augusta.

Puis, subitement, son visage s'éclaira, et elle s'exclama :

— J'ai une idée ! Accepterais-tu, Rosalinde, de venir garder Rosette ici ? Tu prendrais de la couture à faire, pour ne pas perdre de temps dans ton travail, et tu la surveillerais pendant qu'elle fait ses devoirs et apprend ses leçons.

Je trouvai la solution excellente et, à la grande joie de l'enfant, j'acceptai. Le soir même, lorsque j'annonçai cette décision, je me heurtai à la désapprobation de Marguerite.

Désiré essaya de tempérer le mécontentement de sa mère :

— Puisque vous ne voulez pas que cette petite vienne ici, Rosalinde a trouvé une solution qui ne vous apportera aucun désagrément. Je ne vois pas pourquoi vous protestez.

Elle tenta d'exposer son point de vue - toujours le même : je ne devais pas fréquenter Valentine -, mais il était l'heure du journal parlé, et Désiré ne l'écouta plus. Elle se tut, mais je vis bien qu'elle demeurait butée et persuadée d'avoir raison.

Ainsi, chaque après-midi, dès la sortie de l'école, je laissais ma belle-mère avec l'une ou l'autre de nos voisines, et je rejoignais la petite Rosette. J'y gagnais au change : sa compagnie était plus agréable que celle de Marguerite qui, avec ses amies, passait son temps à cancaner et à dire du mal des autres. Tandis que j'étais occupée aux finitions du paletot que je cousais, Rosette faisait son travail scolaire. Si cela s'avérait nécessaire, je l'aidais à conjuguer un verbe ou à résoudre un problème. Elle me racontait les petits événements qui avaient jalonné sa journée, et nous devînmes très vite d'excellentes amies. .

Elle me montrait les appréciations de la maîtresse et les bons points qu'elle avait obtenus. Je la félicitais. Elle me faisait admirer les protège-cahiers et les buvards qu'elle possédait, offerts par la chicorée Leroux, et ornés de feuilles de lierre.

— Avec maman, m'expliqua-t-elle, je découpe et je collectionne les vignettes. Nous avons déjà eu des torchons, des serviettes de table, des taies d'oreiller.

Mais on peut gagner beaucoup d'autres choses. Une montre, par exemple. J'aimerais bien en avoir une. Mais il faut beaucoup de vignettes ! Trois cents, m'a dit maman. Elle l'a vu dans le catalogue .des primes, chez l'épicier.

Je promis de lui donner les miennes, et elle m'embrassa avec une gratitude sincère.

Si elle avait terminé ses devoirs avant le retour de sa mère, nous lisions ensemble les livres d'images qu'elle possédait. Elle me posait des questions :

— Pourquoi les parents du Petit Poucet voulaient-ils abandonner leurs enfants dans la forêt ? Là aussi, ils auraient pu mourir de faim !

— Si, à minuit, tout ce que possède Cendrillon disparaît, pourquoi sa chaussure de vair ne disparaît pas, elle aussi ?

Je lui répondais de mon mieux. Cette enfant mettait de l'animation dans ma vie et, en m'intéressant à ses petits problèmes, je tentais de repousser les miens à l'arrière-plan. Et surtout, j'essayais de ne plus penser à Aimé.

Les contes que je lisais à Rosette me rappelaient ma propre enfance, à l'époque où je vivais avec ma mère. Alors, c'était Colette qui me les racontait. Je pensais à elle de plus en plus souvent, et je me disais que j'aimerais la revoir.

Un dimanche où le temps se montrait doux et ensoleillé, Désiré me proposa d'aller chez Aimé. Fidèle à ma résolution, je refusai en suggérant l'idée qui m'était venue :

— Je préférerais que nous allions voir Colette. Tu sais bien, je t'ai déjà parlé d'elle. Depuis la fin de la guerre, je n'ai plus de ses nouvelles. Je me demande ce qu'elle est devenue.

— Tu sais où elle habite ?

— Elle demeurait chez son beau-père, à Pont-A-Marcq. Je n'avais que six ans lorsque j'y suis allée, mais je crois que je saurais retrouver la maison. Essayons toujours. Tu veux bien ?

Toujours prêt à céder à mes souhaits, il me sourit :

— Bien sûr. Cela nous fera une promenade.

Nous partîmes à bicyclette. Autour de nous, dans la lumière dorée de l'automne, la campagne semblait se reposer après la moisson. C'était la période d'arrachage de la chicorée, et les champs où elle avait été cultivée attendaient les labours d'hiver qui permettraient les prochains semis d'avril et de mai. En arrivant à Pont-A-Marcq, je demeurai un instant désorientée.

Par où fallait-il me diriger ? Devant l'église, je m'arrêtai et hésitai longuement. Mes souvenirs étaient flous, et je n'avais jamais su le nom de la rue où habitait Achille. Je savais simplement que sa maison se situait à la sortie du village, pas loin des champs.

Nous sillonnâmes les rues, dans un sens, puis dans l'autre, et, dans l'une d'elles, subitement ma mémoire se réveilla. Je reconnaissais les maisons, surtout l'une d'elles, avec sa petite grille et la haie qui séparait le jardin du fossé. Je me revis, tenant la main d'Achille et partant avec lui chercher de l'herbe pour ses lapins.

— C'est là ! M'écriai-je.

Nous nous approchâmes. Désiré appuya nos bicyclettes contre la haie, et j'allai jusqu'à la maison. Une émotion montait en moi, me nouait la gorge. Malgré les circonstances dramatiques de l'époque, je gardais un bon souvenir des quelques jours où j'avais été choyée par Achille et Colette.

Heureuse à l'idée de les revoir, je frappai à la porte.

Elle s'ouvrit, et une jeune femme apparut. Je ne la connaissais pas, et il y eut un instant de flottement. Dans la pièce, derrière elle, un bébé se mit à pleurer.

— Bonjour, me dit-elle. Que désirez-vous ?

— Je... euh ! Je voudrais voir Achille. Et Colette.

Le sourire de la jeune femme disparut. Elle demanda :

— Vous n'êtes pas au courant ?

— Au courant de quoi ? Dis-je stupidement.

— Eh bien... au sujet d'Achille.

— Non, balbutiai-je, saisie d'une crainte soudaine. Qu'y a-t-il ?

Elle ouvrit tout grand la porte :

— Ne restez pas là. Entrez.

La pièce n'avait pas changé. Je revis la table où je m'asseyais pour manger, la cuisinière sur laquelle Colette préparait les repas. Mais, outre la jeune femme et son bébé, il n'y avait personne.

— Asseyez-vous, nous dit-elle. Vous boirez bien une tasse ?

Tout en préparant le café, elle expliqua :

— Nous habitons cette maison depuis que nous sommes mariés. Elle était à louer, parce que Colette...

Elle s'interrompit, nous regarda l'un après l'autre :

— Vous ne savez rien de ce qui s'est passé ?

— Non, répétai-je. Rien du tout. Elle soupira :

— Eh bien, voilà... Ce n'est pas facile à raconter.

J'aimais bien Achille, je le connaissais depuis toujours.

Lorsque la guerre est arrivée, sa belle-fille est venue vivre avec lui. Et puis, après l'armistice, son fils, Pierre, est revenu. Il avait été blessé, mais ce n'était pas ça le plus grave. Il avait aussi été gazé. Il a fini par mourir en crachant du sang et en souffrant terriblement. Et le pauvre Achille... eh bien... il ne lui a pas survécu longtemps. Il s'est laissé dépérir, miné par le chagrin.

— Mon Dieu ! Soufflai-je, les larmes aux yeux. Je ne m'attendais pas à ça...

Je déglutis péniblement, me rappelant le brave homme, ses yeux malicieux, son sourire chaleureux. Désiré, comprenant ma peine, posa une main sur les miennes, et ce geste me réconforta.

— Et Colette ? Demandai-je. Où est-elle ?

— Elle n'habite plus ici. Elle s'est remariée avec un habitant de Camphin, et elle est partie vivre là-bas.

Elle eut un soupir triste :

— La guerre a perturbé bien des existences. Pour beaucoup de personnes, cela n'a pas été facile.

Elle servit le café, qui était fort et qui me revigora un peu. Je pensai soudain à Alphonse.

— Colette avait un frère. Qu'est-il devenu ? Il avait été prisonnier pendant la guerre.

— C'est ça. Il a été libéré après l'armistice. J'ai entendu dire qu'il a épousé, par la suite, une fermière de Marchiennes, une veuve de guerre.

Le bébé se remit à pleurer, et la jeune femme le sortit de son berceau.

— C'est l'heure de la tétée, constata-t-elle. Il a faim. Je me levai, imitée par Désiré :

— Nous allons vous laisser. Merci de votre gentillesse. Elle eut un geste désolé :

— J'aurais préféré vous annoncer de meilleures nouvelles.

— Je n'ai vécu chez Achille que quelques jours, au début de la guerre. Mais je ne l'ai jamais oublié.

— C'était un brave homme.

Nous sortîmes, nous reprîmes nos bicyclettes et, avant de nous éloigner, je me retournai. Debout sur le seuil de la maison, son bébé dans les bras, la jeune femme nous regardait partir. Je lui fis un geste d'adieu, auquel elle répondit par un signe de tête.

— Tu es triste, ma Rosalinde ?

Désiré, le visage tourné vers moi, m'observait avec une tendre sollicitude. Je soupirai :

— Oui. J'aurais bien aimé revoir Achille et Colette. Je comprends maintenant pourquoi elle n'a plus donné de ses nouvelles.

— Elle a choisi de tourner le dos au passé et de regarder vers l'avenir. La vie continue, de toute façon. Une nouvelle famille habite dans la maison d'Achille et va la faire revivre.

— Oui, tu as raison.

Malgré tout, je demeurai triste pendant plusieurs jours. Ce fut la compagnie de Rosette qui m'aida à chasser la mélancolie qui m'assombrissait.

De son côté, Désiré chercha à me divertir. Il m'emmena au cinéma, ainsi qu'au théâtre, voir l'opérette Bécassine nouvelle riche avec Line Dariel, la célèbre Bécassine lilloise dont j'avais déjà entendu parler mais que je n'avais jamais vue sur scène. La diversion me fut salutaire, et je revins totalement enchantée.

Le jour de la Toussaint, pour la première fois depuis sa mort je pus aller fleurir la tombe de ma mère. Mon grand-père continuait à la bannir de toute conversation et à refuser toute allusion à son égard. En disposant le bouquet de fleurs, j'eus un soupir plein de regrets. Comme elle me manquait ! A elle, sans doute aurais-je pu confier mes problèmes...

Invité par Marguerite, mon grand-père vint dîner avec nous le 11 Novembre. Elle prépara un excellent repas et, à son habitude, incita Désiré à reprendre de chaque plat. Ce qu'il fit sans se faire prier. Après le dessert, lorsqu'il eut mangé deux parts de la tarte à gros bords, il dut desserrer son pantalon.

— Tu ne devrais pas gaver ton garçon autant, Marguerite, constata mon grand-père. Regarde-moi le ventre qu'il attrape !

Il grossit trop, si tu veux mon avis. Je te l'ai déjà dit. Quand il est revenu de son service, il était bien.

Marguerite pinça les lèvres, mécontente :

— Vous pouvez garder votre avis pour vous. Mon Désiré a bon appétit, c'est tout.

Mon grand-père remarqua le visage fermé de ma belle-mère et se fit conciliant :

— Allons, ne rassaque pas tin nez, Marguerite. Ce que je dis là, c'est pour lui. Désiré, tu peux comprendre, toi. Regarde, tu as dû desserrer ta ceinture.

Désiré eut un hochement de tête dubitatif et ne répondit pas. Ce fut ma belle-mère qui, une fois de plus, défendit son fils

— Et alors ? Vous savez ce qu'on dit : « Plus le pantalon est large, plus l'homme est fort. » On ne peut pas en dire autant de vous.

Mon grand-père, qui était effectivement grand et maigre, ne répliqua plus. Désiré, conciliant, se tourna vers moi :

— Je mangerai moins si Rosalinde me le demande. Qu'en penses-tu, Rosalinde ?

Je secouai la tête en souriant :

— Tu peux manger tout ce que tu veux, voyons. J'étais sincère. Que Désiré fût plus ou moins gros n'avait pour moi aucune importance. Je l'aimais pour ses qualités et sa gentillesse, et non pour son apparence physique. Et puis, j'avais remarqué que, les soirs où il faisait un abondant repas, il s'endormait à peine couché. Et cela me convenait tout à fait.

Quant à Aimé, je ne le voyais plus. Si Désiré me proposait d'aller chez lui, je trouvais autre chose : assister à un jeu de balle, ou aller au cinéma voir Tom Mix et son cheval Tony, dont j'aimais bien les aventures, en matinée -à trois heures et demie

- plutôt qu'en soirée à huit heures et demie. Désiré, dans sa candeur, ne devinait rien et cherchait toujours à me faire plaisir.

Pourtant, même si je ne voyais plus Aimé, je pensais toujours à lui. Lorsque son image venait s'imposer à moi, je la chassais impitoyablement. Je me disais qu'à la longue je parviendrais à l'oublier totalement.

Mais il y eut les vœux de nouvelle année.

« La bonne et heureuse à tertouss » disait Victor Olivier dans L'Écho populaire. C'était une tradition que tout le monde respectait : on « étrennait » les parents proches d'abord, puis les plus éloignés, et enfin les amis. Notre première visite fut pour mon grand-père et Césarine, qui nous régala d'un excellent repas. Désiré mangea et but beaucoup, et cette fois mon grand-père ne fit pas de réflexion.

Ma petite amie Rosette vint me présenter ses vœux, et je prélevai deux francs sur mon salaire d'apiéceuse pour ses étrennes. Elle m'embrassa et, sagement, remarqua :

— Je vais les mettre dans ma tirelire. Merci, Rosalinde.

Quant à mon amie Camille, elle me serra dans ses bras avec enthousiasme :

— Bonne année à toi aussi, Rosa. Pour moi, elle sera sans aucun doute magnifique : en juin, je serai la femme de Lucas !

Elle me regarda avec un sourire complice :

— Quant à toi, je te souhaite un beau bébé dans l'année. J'en serai la marraine, ne l'oublie pas.

— Oui, je sais, dis-je sans commentaire.

Et je parlai d'autre chose. Ce sujet me gênait. Un bébé ?

Chaque mois, ma belle-mère m'observait lorsque je prenais, dans l'armoire, les bandes de coton qui servaient à me protéger.

Quelquefois, elle faisait une remarque :

— Ce n'est pas encore pour cette fois-ci, on dirait. Je savais ce qu'elle attendait : que je lui annonce la prochaine venue d'un enfant. Mais, toujours à cause du même problème, Désiré exerçait ses droits de mari de loin en loin. Pourtant, une de ces fois pouvait suffire, je le savais. Et, sincèrement, je le souhaitais.

Le deuxième dimanche de janvier, Désiré me dit :

— Nous devons étrenner Aimé. Je suis le plus jeune, c'est à moi de le faire. Allons-y cet après-midi.

J'eus un instant d'affolement et ne sus que répondre. J'eus envie de prétexter un mal de tête ou un rhume qui couvait, mais, en même temps, un soudain et impérieux désir de revoir Aimé arrêta mes paroles. Je me rendis compte que, loin de lui, mon cœur s'étiolait, et je me préparai avec fébrilité.

Continuer : partie 2 sur 3