au bonheur du matin
Section 8
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Seconde partie
Amour en Pévèle
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1
Notre village se remettait peu à peu des années de guerre et de réquisitions. Les pigeons des coulonneux volaient de nouveau, et les cloches de l'église avaient été remplacées. La première fois où nous les entendîmes sonner, nous comprîmes combien elles nous avaient manqué. Un monument aux morts, sur la place, portait le nom de ceux qui avaient été tués au combat. Les maisons détruites par les bombardements étaient en voie de reconstruction. À Orchies, presque toute la ville était dans ce cas, nous expliquait Marguerite, dont l'habitation se trouvait dans l'une des rares rues qui avaient été épargnées.
Le progrès, en même temps, s'installait partout. Il y avait le téléphone, le cinéma, l'électricité. Mon grand-père, obstinément, continuait à s'éclairer avec les lampes à pétrole habituelles. Césarine faisait de même. Mais Clarisse, la mère de mon amie Camille, affirmait que, dès qu'elle aurait l'argent suffisant, elle équiperait sa maison de ce nouvel éclairage dont on disait tant de bien.
De son côté. Désiré se passionnait pour les automobiles. A chacune de nos rencontres, il m'en parlait, me citant les habitants d'Orchies qui en possédaient une, concluant invariablement :
— Moi aussi, plus tard, j'en aurai une !
Je souriais, j'acquiesçais, et mon approbation lui faisait plaisir.
Camille et moi, nous devenions des jeunes filles. Mais nous n'avions pas l'occasion d'être coquettes. Clarisse comme Césarine nous enseignaient qu'il fallait toujours être sobrement vêtues. Seules les femmes légères, affirmaient-elles, s'habillaient de façon voyante et se mettaient de la poudre et du rouge. Il ne fallait surtout pas les imiter, de peur d'attirer les critiques et les médisances.
Nous connaissions les garçons du village et, s'il nous arrivait de répondre à leur bonjour lorsque nous les croisions, nous ne leur adressions jamais la parole. Une jeune fille sérieuse et bien élevée, nous répétait-on, n'aborde jamais un jeune homme. Eux, de leur côté, peut-être rebutés par notre réserve, ne cherchaient pas à nous parler. Pourtant, je les surprenais parfois en train de rire et de plaisanter avec Lucie et Ginette qui, elles, ne se montraient pas farouches.
En travaillant à notre couture, Camille et moi nous amusions à les comparer et à faire des suppositions quant au choix d'un fiancé éventuel. Je demandais :
— Que penses-tu de Philippe, le nouveau commis de la brasserie ?
— Oh, il ne me plaît pas ! Il a des gros yeux qui lui donnent un air continuellement ahuri.
— Et Aurélien ? Il sera cordonnier, comme son père. C'est un beau parti. Je crois qu'il a un faible pour toi, continuais-je pour la taquiner. N'as-tu pas remarqué ? Chaque dimanche, à la messe, c'est toujours toi qu'il regarde.
— Comment peux-tu en être sûre ? protestait-elle. Il berlousse ! On ne sait jamais s'il regarde à droite ou à gauche.
Nous riions de bon cœur. A chacun d'eux, nous trouvions davantage de défauts que de qualités.
— Il faudrait quand même bien que l'un d'eux nous plaise, remarquait parfois Camille, reprenant son sérieux. Sinon, avec qui allons-nous nous marier ?
Je faisais un geste d'insouciance. A mes quinze ans, le mariage paraissait encore lointain. Le seul garçon que je fréquentais était Désiré, que je rencontrais plusieurs fois par an, à la nouvelle année d'abord, puis à la ducasse de nos villages.
Nous nous retrouvions toujours avec le même plaisir. Lui, qui avouait être timide avec les filles, me confiait volontiers ses problèmes. Je faisais la même chose de mon côté. Mais, si nous nous entendions bien, je ne pensais pas à lui comme à un prétendant possible. J'éprouvais à son égard une affection toute fraternelle, et je supposais qu'il en était de même pour lui.
Mon grand-père prit sa retraite. D'un côté, il en fut soulagé, car le tinet qui supportait les rondelles était bien lourd pour ses épaules qui, elles, n'avaient plus la vigueur et la force de la jeunesse. D'un autre côté, le fait de se retrouver subitement sans travail régulier le laissa, au début, désorienté. Mais il se reprit bien vite. Comme il aimait jardiner, il offrit ses services aux femmes du village dont le mari n'était pas revenu de la guerre et qui ne parvenaient pas à entretenir seules leur jardin. Elles acceptèrent avec reconnaissance, et, en échange, elles lui donnaient un peu des légumes qu'il semait et récoltait pour elles.
De plus, avec son ami Théo, qui était lui aussi retraité, il se rendait au Café de la Place et il passait des heures à jouer aux cartes, aux dés, au billon. Un autre cabaretier du village, Amédée, que tout le monde surnommait « Ch 'tiot Médée » à cause de sa petite taille, avait baptisé son estaminet A mo ch'tiot Médée. On y jouait à la bourle. Mon grand-père se prit de passion pour ce jeu. Lorsqu'une partie avait eu lieu, il en discutait le soir avec Théo. De ma chambre, je les entendais. Je comprenais, d'après leurs propos, que chaque joueur possédait deux bourles - sortes de disques de bois durs et très épais - qu'il devait lancer le plus près possible de Yétaque, une rondelle de cuivre fixée dans le sol au bout de la piste. Faire jo signifiait marquer un point, et cette expression revenait souvent dans leurs propos. Parfois, j'entendais Théo reprocher à mon grand-père, lorsque celui-ci perdait, de faire partie des bertonneux.
Entre mon grand-père et moi, rien n'avait changé. Nous ne nous voyions pas davantage. Seuls les repas nous réunissaient, et aucune intimité ne se créait entre nous. Je grandissais, je devenais une jeune fille, et j'avais l'impression que mon grand-père observait cette transformation avec une réticence mêlée d'appréhension. Il surveillait mes rares et innocentes sorties -
aller à la messe le dimanche, faire les commissions dans le village, me rendre quelquefois au cimetière avec Césarine -, et il exigeait que je sois rentrée le plus rapidement possible. Cela, de toute façon, me convenait ; mon travail d'apiéceuse ne me permettait pas de perdre mon temps. Plus je cousais, et plus la somme que je gagnais à la fin de la semaine était importante.
Avec l'adolescence venait le temps des questions. Mon principal sujet de préoccupation était ma situation d'enfant
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illégitime. Je n'avais jamais connu mon père, je ne savais même pas qui il était. Ginette et Lucie m'avaient traitée de « sale bâtarde » et, au fond de moi, j'en souffrais toujours.
J'entendais parfois dire que les jeunes gens hésitaient à épouser les filles comme moi, dont la mère était jugée peu sérieuse, puisqu'elle avait fauté avant le mariage, et dont le père était considéré comme un lâche, puisqu'il avait abandonné la jeune fille enceinte de ses œuvres. Cette dernière pensée me faisait mal. Je souffrais à l'idée que mon père s'était conduit en lâche. Je tentais de lui trouver des excuses : peut-être sa situation Pavait-elle empêché d'épouser ma mère, indépendamment de sa volonté ? J'ignorais ce qui s'était passé à l'époque, et, malgré mon désir de savoir, je n'osais pas interroger mon grand-père. Ce fut vers Césarine que je me tournai une fois de plus. Un jour où je me trouvais seule avec elle, je lui demandai de me parler de mon père.
Elle haussa les épaules en un geste désolé :
— Je ne sais pas grand-chose, Rosa. C'était un Belge, qui était venu faire la moisson. Il remplaçait un de ses cousins, et il n'est venu qu'une année. Hortense en est tombée amoureuse.
Sans doute a-t-il profité de sa naïveté. Quand elle a découvert son état, il était reparti en Belgique. Je sais qu'elle lui a écrit, plusieurs fois. Il n'a jamais répondu. Et lorsque ça a commencé à se voir et que Sosthène s'en est rendu compte, il l'a chassée.
Elle s'est réfugiée chez Gustine, et je ne l'ai jamais revue.
— Si elle lui a écrit, c'est qu'elle possédait son adresse.
Comment s'appelait-il ? Le savez-vous ?
— Je me souviens de son prénom : Jan. Et il avait un nom belge, mais je l'ai oublié.
— Ne pouvez-vous vous rappeler ? Essayez, je vous en prie !
Suppliai-je.
Elle eut un soupir de regret :
— Je ne sais vraiment plus, ma petite. Rosa. Hortense - l'a dit une fois ou deux, au début. Parfois, elle me parlait de lui, et elle citait toujours son prénom. Elle disait : « A la ducasse, Jan m'a acheté des nougats. » Ou bien : « Au bal, Jan n'a dansé qu'avec moi. » Un jour, je lui ai recommandé de le voir moins souvent, et même de se méfier de lui, car après tout on ne le connaissait pas. Elle a considéré mes paroles comme un reproche et ne m'a plus jamais rien dit. Et moi j'ai cru, comme un béart, qu'elle m'avait écoutée et qu'elle avait cessé de le voir.
Je réfléchis un instant. L'adresse que ma mère avait possédée devait se trouver dans ses papiers. Mais ils avaient tous été brûlés dans l'incendie d'Orchies, et je n'avais plus aucune indication pour retrouver mon père. Pourtant, une idée me vint :
— Si je demandais au fermier pour lequel il a travaillé, à l'époque ? Il a peut-être gardé son adresse.
Césarine hocha la tête avec doute :
— Je ne sais pas pour qui il travaillait. Hortense ne me l'a pas dit. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même. Tu ne peux pas commencer à faire le tour de toutes les fermes pour demander l'adresse de ton père...
Ce fut à mon tour de soupirer. Ma nature timide et réservée s'accommodait mal d'une enquête qui susciterait obligatoirement réflexions, bavardages et critiques. Je me sentais si contrariée que, le lendemain, je confiai cette conversation à Camille. Mon amie posa l'aiguille qu'elle tenait et me regarda bien en face :
— Je vais te dire franchement mon point de vue, Rosa.
Pourquoi chercherais-tu à retrouver cet homme qui n'a pas voulu de toi ? Il ne mérite aucune attention de ta part. Et puis, à mon avis, cela ne t'apporterait que des désillusions. Peut-être est-il marié, peut-être a-t-il d'autres enfants. Tu apporterais la perturbation dans sa vie, et il te repousserait une nouvelle fois.
S'il l'avait voulu, depuis tout ce temps, il aurait pu, lui, te retrouver. Il doit bien se souvenir du nom de ta mère et du village où elle habitait. S'il n'a rien fait, c'est qu'il ne le désirait pas.
Je n'avais pas envisagé cet aspect de la situation, et je demeurai muette. Camille reprit :
— Moi, à ta place, je n'y penserais plus... Et c'est ça que tu dois faire. Tu dois le rayer de ton esprit comme il t'a rayée de sa vie.
Ses paroles, énoncées avec détermination, m'apportèrent un certain apaisement. Peu de temps après, j'eus l'occasion de rencontrer Désiré, lors de la ducasse de notre village, et je lui confiai ce problème. Il eut la même réaction que Camille, et, lorsque je lui parlai de ma crainte de ne jamais trouver de mari à cause de ma situation, il oublia son indolence naturelle pour affirmer avec énergie :
— Les gens ont tendance à critiquer, et mère serait certainement de leur avis. Mais un garçon qui ne voudrait pas de toi pour cette raison serait vraiment stupide ! Tu n'es pour rien dans la façon dont ont agi tes parents, et il suffit de te voir pour comprendre que tu es quelqu'un de bien. Moi, en tout cas, je ne verrais aucun obstacle à...
Il s'arrêta subitement, rougit et baissa la tête, embarrassé.
J'étais si contente de sa réaction que je ne fis pas attention à sa gêne. Avec reconnaissance, je murmurai :
Merci, Désiré. Il se tourna vers moi, et son embarras disparut. Il me sourit, et je retrouvai avec plaisir la compréhension qui nous unissait.
Ma vie continua à s'écouler, laborieuse et monotone. Je remettais toujours à mon grand-père l'argent que je gagnais grâce à mon travail d'apiéceuse, mais il prélevait maintenant une pièce qu'il me donnait pour mes achats personnels. Ainsi, je pouvais de temps en temps m'offrir un petit plaisir et acheter quelques babioles au colporteur. C'était bien innocent, et je ne le faisais qu'avec l'approbation de Césarine.
Désiré, qui avait quelques années de plus que moi, m'annonça un jour qu'il allait partir faire son service militaire.
J'en fus consternée. Je pensai que je n'allais plus le voir pendant longtemps, et qu'il allait me manquer. Je le lui dis. Il hocha la tête :
— Toi aussi, tu vas me manquer, Rosalinde. Mais, si tu le veux, je t'écrirai. Et puis, mère dit que ce sera vite passé.
Cet avis n'était pas le mien, mais je ne le contestai pas. Je voyais que Désiré était désolé de partir, et je ne voulais pas ajouter à sa tristesse. Mon grand-père, lui, commenta énergiquement :
— Ça te fera du bien, mon garçon. Le service militaire, ça forme un homme. Et, à mon avis, il est temps que tu sortes un peu des jupes de ta mère.
Il soutint le regard furibond de Marguerite, qui pinça les lèvres et ne répliqua pas. Lorsque Désiré s'en alla, ce jour-là, il déposa sur ma joue son habituel baiser timide, en disant :
— Eh bien, à plus tard, Rosalinde... Je t'écrirai. Et toi, tu me répondras ?
J'acquiesçai d'un signe de tête et, le cœur gros, je le regardai partir, prenant conscience du fait que je l'aimais sincèrement et qu'il était pour moi comme un frère.
Sans nos rencontres, ma vie devint encore plus monotone.
Pourtant, alors que Désiré était parti depuis plus d'un an, un événement vint en bouleverser la tranquillité.
C'était au début de l'été. Comme chaque année à cette époque, un carrousel avait été organisé dans notre village. Ces fêtes, très prisées dans la région, attiraient toujours beaucoup de monde. Nous connaissions tous le principe du jeu : à tour de rôle, les candidats, montés sur leur cheval, arrivaient au petit galop et, munis d'une baguette, devaient décrocher des anneaux suspendus à des poteaux. Celui qui avait récolté le plus grand nombre d'anneaux avait gagné.
Dès le matin, une ambiance de fête régnait dans le village.
Je sortis ma belle robe des dimanches, ainsi que le costume de mon grand-père, que je dus brosser et aérer pour le débarrasser de l'odeur des « boules à mites ». Cette année, mon grand-père faisait partie du jury chargé de départager les concurrents, et il en était très fier. Après le repas, il se prépara soigneusement, n'oubliant pas son gilet et sa chaîne de montre, se coiffant de son chapeau noir, et me demandant ensuite de vérifier si sa tenue était correcte. Puis il s'en alla sans attendre car, déclara-t-il avec importance, le jury devait arriver à l'avance pour avoir le temps de s'installer.
Lorsqu'il fut parti et que j'eus remis de l'ordre dans la maison, je me préparai à mon tour. Ma jolie robe et mon nouveau chapeau me seyaient parfaitement et, pour la première fois, je pris conscience de mon apparence physique et je me trouvai jolie. J'allais sur mes dix-huit ans, et je commençais à penser au jeune homme que je,rencontrerais et que j'épouserais.
Je le parais de toutes les qualités : beau, aimable, gentil, et bien sûr amoureux. Qu'il fût riche ou pas m'importait peu. J'étais habituée à une vie modeste, et je souhaitais simplement que mon mari fût un honnête travailleur.
Césarine vint me chercher, approuva ma tenue, et nous nous mîmes en route vers la pâture où, à la sortie du village, était prévu le carrousel. En chemin, Camille et sa mère vinrent nous rejoindre. Mon amie me prit le bras et, laissant sa mère avec Césarine, m'entraîna en avant. Autour de nous, nombreuses étaient les personnes qui, elles aussi, se dirigeaient vers le lieu du concours. Tout le monde semblait aussi excité que les enfants qui couraient, impatients d'arriver plus vite.
Autour de la prairie, une foule de gens se pressait déjà contre les barrières. Nous parvînmes à trouver une place. Je plissai les yeux dans le soleil, regardant la piste circulaire autour de laquelle étaient installés les piquets supportant les anneaux.
Entre cette piste et les barrières se trouvaient, d'un côté, les musiciens de notre harmonie municipale, et, de l'autre, une tribune sur laquelle siégeait le jury. J'aperçus mon grand-père, assis à sa place, l'air toujours aussi important. Penché vers lui, son voisin lui parlait avec animation. Je reconnus Gustave, le forgeron, apprécié de tous les fermiers parce qu'il possédait un secret pour guérir les chevaux atteints du crapaud - une maladie qui décomposait les tissus du pied.
Bientôt, les musiciens entonnèrent une marche joyeuse.
L'un derrière l'autre, les candidats entrèrent dans la pâture et en firent le tour, applaudis par tous les spectateurs. Bien droits sur leur monture brossée et étrillée avec soin, tous caracolaient fièrement. Certains, de leur longue lance en bois, saluaient la foule en souriant. Les œillères des chevaux, qui avaient été frottées et même cirées, brillaient dans le soleil, et certains propriétaires avaient orné de fleurs les harnais. Avec Camille, je regardais les jeunes gens défiler. Je connaissais ceux du village, mais beaucoup d'autres, qui venaient de l'extérieur, m'étaient inconnus. Parmi ces derniers, l'un d'eux attira mon attention : grand, l'air fier et le sourire conquérant, il paraissait sûr de lui et de sa victoire. Je le trouvai très beau. Il évoqua, dans mon esprit, un des chevaliers du Moyen Âge dont nous avait parlé l'institutrice, à l'école. Je me surpris à souhaiter qu'il fût le vainqueur.
Après leur tour de piste, les concurrents se retirèrent et attendirent à l'entrée des barrières. Le maire les appela l'un après l'autre. Chacun d'eux arrivait, faisait d'abord un tour d'essai au petit galop, puis, pendant trois autres tours, la lance en avant, essayait de décrocher à chaque piquet le plus grand nombre d'anneaux. S'il y parvenait, les spectateurs applaudissaient, dans le cas contraire, ils poussaient une exclamation de déception. Ensuite, le joueur allait présenter au jury les anneaux enfilés sur sa lance. Ce dernier les comptait et en notait soigneusement le nombre.
Lorsque le maire appela le jeune homme que j'avais remarqué, je tendis l'oreille pour entendre son nom. Je ne compris que son prénom : Martial. Il arriva, le sourire aux lèvres. Le long des barrières, en face de nous, des jeunes gens qui étaient sans doute ses amis l'encouragèrent en criant :
— Vas-y, Martial ! C'est toi le meilleur !
Au trot rapide, il passa devant chacun des poteaux et, avec une habileté et une dextérité qui arrachèrent à la foule des cris d'admiration, il parvint à décrocher tant d'anneaux que, lorsqu'il eut terminé, les applaudissements crépitèrent. Au moment où il présentait sa lance au jury, ses amis manifestèrent leur approbation :
— Bravo, Martial !
Il leur adressa un sourire amical et, d'une allure victorieuse, il se retira pour laisser la place au suivant.
— Comme il est adroit ! Dis-je avec admiration. C'est lui qui va gagner, sûrement !
— Attends, protesta Camille, il y a encore d'autres concurrents.
— Aucun d'eux ne le battra, affirmai-je avec certitude.
Et, voulant faire partager mon enthousiasme, je ne pus m'empêcher de demander :
— Ne trouves-tu pas qu'il est bien ? Mon amie fit la moue :
— Peut-être. Mais il ne me plaît pas. Il a un air beaucoup trop vaniteux.
Je n'étais pas d'accord avec ce jugement et, surprise et déçue, je ne répliquai pas. Je regardai les autres candidats, satisfaite de voir la maladresse de certains d'entre eux, qui rataient les anneaux et qui, ainsi, laisseraient la victoire à Martial. Lorsqu'ils furent tous passés, les musiciens jouèrent un air entraînant, tandis que le jury comptait les points et faisait le classement.
Mes regards se portaient vers Martial ; de l'autre côté des barrières, au milieu des autres candidats, il souriait, toujours aussi sûr de lui. Je l'admirais secrètement, le trouvant de plus en plus beau. Aucun des jeunes gens que je connaissais n'avait cette allure superbe et virile, ce visage séduisant et ce sourire charmeur. J'étais complètement sous le charme de ce garçon que je ne connaissais pas l'instant précédent.
Le maire se leva et s'éclaircit la gorge. Dans le silence revenu, il annonça les résultats. Le gagnant était, bien entendu, Martial, qui n'en doutait pas. Avec assurance, un sourire triomphant aux lèvres, il s'avança pour recevoir le prix : une plaquette de bois sur laquelle étaient fixées des pièces d'argent, ainsi qu'un bouquet de fleurs. Les applaudissements crépitèrent, de nouveau les « Bravo, Martial ! » retentirent. Les musiciens se remirent à jouer et le vainqueur, en bombant le torse, remercia et salua la foule.
Tout en applaudissant, je le suivis des yeux. Il se dirigea vers ses amis pour leur montrer son prix, et il fut happé par de nombreuses personnes désirant le féliciter. Il fut bientôt si entouré que je ne le vis plus. Ravie, je me tournai vers Camille :
— Je suis bien contente qu'il ait gagné !
Elle me regarda, légèrement désapprobatrice :
— Qu'est-ce que cela peut te faire ? On ne le connaît même pas.
Je voulus défendre mon point de vue, et j'insistai :
— On n'est pas obligé de le connaître pour voir qu'il est adroit et qu'il méritait de gagner.
Les candidats suivants, à leur tour, vinrent retirer leur prix, mais ils ne m'intéressaient pas. Lorsque tout fut terminé, Camille, tournant la tête de côté et d'autre, remarqua :
— Dans tout ce monde, je ne vois plus mère et Césarine. Où sont-elles ?... Ah ! Elles sont là-bas. Viens, allons les rejoindre.
Un peu plus loin, elles bavardaient avec d'autres femmes du village. En nous dirigeant vers elles, nous passâmes près de l'entrée des barrières, et il y eut soudain un mouvement de foule. Devant nous, entouré de sa cour d'admirateurs, apparut Martial. Mon cœur se mit à battre plus vite. De près, je le trouvai encore plus beau. Tout en avançant, je ne pus m'empêcher de le fixer et, peut-être attiré par mon regard, il se tourna vers moi. Nos yeux se croisèrent, et il lut dans mes yeux l'admiration que je ne cherchais pas à dissimuler. Son sourire se fit encore plus charmeur et, arrivé à notre hauteur, il s'exclama :
— Avec d'aussi charmantes spectatrices, c'est une obligation de gagner. Je ne pourrais pas supporter de les décevoir. Tenez, mademoiselle, pour vous remercier de m'avoir applaudi.
Il s'inclina et, d'un geste que je trouvai chevaleresque et qui me charma totalement, il me tendit le bouquet de fleurs qu'il avait gagné. Un jeune homme, près de lui, s'écria :
— Sacré Martial ! Il s'arrange toujours pour trouver partout la plus jolie fille !
Je ne retins que les derniers mots, réalisant qu'ils s'adressaient à moi. Abasourdie, je pris machinalement les fleurs, tandis que Martial s'inclinait de nouveau et me disait, dans un sourire :
— Pour le bal, tout à l'heure, je retiens vos trois premières danses.
Puis il s'éloigna avec les autres tandis que, hébétée de surprise, je demeurai là, le bouquet dans les mains. Camille me fit revenir à la réalité :
— Eh bien, vas-tu rester plantée là encore longtemps ? Je secouai la tête.
— C'est que... je... il m'a...
— Il t'a donné son bouquet de fleurs, et alors ? Il aurait pu aussi bien me le donner.
Je retrouvai un peu de présence d'esprit :
— Serais-tu jalouse, Camille ?
Elle haussa les épaules avec dédain :
— Même pas. Je t'ai dit qu'il ne me plaisait pas.
« Tant mieux », pensai-je égoïstement. Je ne voulais pas de mon amie comme rivale. Je regardai avec regret Martial s'éloigner au milieu de sa bruyante cour d'amis. J'aperçus Ginette et Lucie qui, se tenant par le bras, se rapprochaient d'eux. Un sentiment de jalousie me pinça le cœur.
Chercheraient-elles à l'aborder ? Elles en étaient bien capables.
— D'où viennent ces fleurs ?
Césarine, les sourcils froncés, m'interrogeait. J'eus un instant d'hésitation. Camille vint à mon aide :
— C'est le gagnant du carrousel qui nous les a données en passant devant nous.
— Il vous les a données ? Pourquoi donc ? Mon amie haussa les épaules :
— Apparemment, il ne savait pas quoi en faire. Césarine me regarda :
— Tu connais ce jeune homme, Rosa ?
— Non, dis-je sincèrement. Je ne l'avais jamais vu avant aujourd'hui.
— Alors, pourquoi t'a-t-il donné ce bouquet ? De nouveau, mon amie intervint :
— C'est parce que nous nous sommes trouvées là lorsqu'il est passé. C'aurait été la même chose avec d'autres jeunes filles.
Je ne répliquai rien, mais une protestation muette, au fond de moi, me chuchota que ce n'était pas vrai.
— En tout cas, trancha Césarine, si tu ne veux pas d'histoires avec Sosthène, tu as intérêt à ne pas garder ces fleurs. Allons plutôt les déposer au cimetière.
Dans mon euphorie, j'avais oublié mon grand-père. Il m'interrogerait, et serait furieux d'apprendre que j'avais accepté des fleurs d'un inconnu. Je ne récolterais que des réprimandes.
Je hochai la tête pour approuver la décision de Césarine.
Nous prîmes le chemin du cimetière et, tout en déposant le bouquet sur la tombe de ma grand-mère, j'éprouvai un amer regret de ne pouvoir le conserver. Puis nous revînmes chez nous. Par la porte ouverte des cabarets, des flots de musique et de conversations joyeuses nous parvenaient. Martial était certainement dans l'un d'eux, en train de fêter sa victoire avec ses amis. Je cherchai à l'apercevoir, mais je ne le vis nulle part.
De retour à la maison, je me sentis soudain très triste. Mon grand-père, lui aussi, se trouvait au cabaret ; il rentrerait certainement tard dans la soirée. Avec Césarine, je préparai un repas froid. Elle soupa avec moi, puis me tint compagnie en attendant le retour de mon grand-père. Lorsqu'il revint, accompagné de son ami Théo, elle repartit chez elle. Le soir commençait à tomber. Je dis bonsoir à mon grand-père et me retirai dans ma chambre.
Je pensai que le bal était commencé, réunissant les jeunes gens et les jeunes filles du village et des environs. Martial s'y trouvait. Je n'oubliais pas qu'il avait retenu mes trois premières danses. Me cherchait-il parmi les jeunes filles présentes ? Mon grand-père ne me permettait pas d'aller au bal. Jusqu'alors, cette interdiction m'avait laissée indifférente. Je ne tenais pas particulièrement à cette distraction, d'autant plus que je ne savais pas danser. Mais, ce soir, tout était changé.
Une sensation de révolte et de frustration me prit soudain.
Pourquoi ne pouvais-je pas être au bal, et danser avec Martial ?
Je l'imaginai avec Lucie ou Ginette, ou n'importe quelle autre fille, et une flambée de jalousie me consuma. Malheureuse, esseulée, incomprise, je laissai des larmes brûlantes me piquer les yeux et, silencieusement pour ne pas attirer l'attention de mon grand-père et de Théo, je me mis à pleurer.
Le lendemain, je fis part de mes états d'âme à Camille. Elle me regarda avec reproche :
— Ce garçon t'a tourné la tête, Rosalinde. Je ne te reconnais plus. Comment toi, si raisonnable, peux-tu te laisser séduire par quelqu'un d'aussi superficiel ?
— C'est toi qui le juges ainsi, protestai-je.
— Il l'est, tu peux me croire.
Je haussai les épaules avec impatience. Je n'admettais aucune critique envers ce jeune homme agréable et séduisant qui m'avait plu, qui m'avait souri et qui m'avait offert des fleurs.
Camille eut un hochement de tête désolé :
— Mais tu ne me crois pas, je le vois bien. Il me reste à espérer que tu t'en rendras compte par toi-même.
— Comment le pourrais-je ? Répliquai-je avec humeur. Je ne le verrai plus, maintenant. Je ne sais même pas où il habite.
— Mais lui, il sait que tu vis ici. Et s'il veut te revoir, il le fera. Dans quinze jours, c'est la ducasse. Il y sera peut-être.
Ces paroles firent naître dans mon cœur un nouvel espoir.
Je me mis à décompter les jours jusqu'au dimanche de la ducasse. Je chassais la crainte qui, parfois, s'insinuait dans mon esprit et me disait : Et s'il ne venait pas ?...
Je nettoyai la maison de fond en comble, frottai les vitres jusqu'à ce qu'elles fussent étincelantes, lavai et amidonnai les rideaux. Je préparai, pour le repas, une poule au pot, et, avec l'aide de Césarine, je fis plusieurs tartes à la crème. Mais, au moment de les cuire, je les laissai trop longtemps dans le four, et le dessus fut légèrement brûlé. Césarine me gronda :
— Mais où as-tu la tête, ma fille ? Une pareille étourderie ne te ressemble pas. Garde les pieds sur terre, voyons !
Je ne répondis pas, consciente de la justesse de ses reproches. Je ne pensais qu'à Martial, et mon désir de le revoir était si fort que tout le reste passait à l'arrière-plan.
Le dimanche matin, je fis ma toilette, m'habillai et me coiffai avec soin, et même avec coquetterie. Accompagnée de Césarine, je me rendis à la grand-messe, où je retrouvai Camille et sa mère. De retour chez nous, je mis le couvert. Marguerite allait venir partager notre repas, sans Désiré qui effectuait toujours son service militaire. L'absence de mon ami me désolait, mais, d'un autre côté, il valait mieux qu'il ne soit pas là si je rencontrais de nouveau Martial. Je me rendis compte que je ne pensais plus qu'à lui.
Marguerite se plaignit d'abord de la rareté des lettres de son fils, dont la dernière datait du mois précédent. Puis elle critiqua ma nouvelle robe - trop courte à son goût -, ainsi que ma tarte brûlée. À la première réflexion, Césarine répondit qu'il fallait bien suivre la mode et, à la seconde, mon grand-père répliqua qu'il préférait une crème un peu brûlée à une tarte à gros bords
- la spécialité de Marguerite - blanche et pâteuse.
Moi, je ne disais rien. Les remarques de Marguerite ne m'atteignaient pas. Je pensais que Martial était peut-être déjà arrivé sur la place. Chercherait-il à me retrouver ?...
Après le café et la goutte, le repas se termina, et nous sortîmes enfin. Autour de nous, beaucoup de monde se dirigeait vers le centre du village. Mon grand-père nous quitta pour se rendre A mo ch'tiot Médée, où un concours de bourle était organisé. En nous approchant de la place, nous fûmes accueillies par la musique des chevaux de bois, les tirs de carabine et les boniments des forains. Sur cette atmosphère de fête planait une odeur de frites et de gaufres. J'aperçus Camille et sa mère. Je les appelai. Elles vinrent vers nous. Je pris le bras de mon amie, laissant les trois femmes nous devancer. Camille ne fut pas dupe :
— Tu espères le rencontrer, n'est-ce pas ?
Je ne niai pas. Excitée, je regardais de tous les côtés, espérant l'apercevoir aux stands de tir ou parmi les groupes de jeunes gens que, parfois, nous croisions. Mais je ne le vis pas, et, la foule se faisant de plus en plus dense, je commençai à me décourager.
Un remous se fit soudain près de nous. Un gamin passa en courant.
— La course en sac a commencé ! cria-t-il.
— Viens, me dit Camille. Allons voir.
Sur le côté de la place, une dizaine de concurrents, les jambes emprisonnées dans un sac noué autour de leur taille, faisaient la course en procédant par bonds ou par sauts.
Certains essayaient de courir quand même, se prenaient les pieds dans la toile de leur sac et tombaient, provoquant l'hilarité et les quolibets des spectateurs. Soudain, une voix murmura à mon oreille :
— Vous êtes encore plus belle lorsque vous riez. Le savez-vous ?
Le cœur me sauta à la gorge. Je me retournai. Martial, penché vers moi, me souriait. Prise de nouveau sous son charme, je ne pus que le regarder sans répondre. Il se pencha davantage, dit sur un ton de reproche :
— Je vous ai attendue au bal, l'autre soir. Pourquoi n'êtes-vous pas venue ?
Je tentai de me reprendre, balbutiai :
— Je... je ne vais jamais au bal.
Il haussa les sourcils, d'une façon qui rendit son visage encore plus séduisant.
— Pourquoi ? demanda-t-il avec surprise. Vous n'aimez pas danser ?
Je ne cherchai pas à déguiser la vérité :
— Mon grand-père ne me permet pas d'y aller, avouai-je.
— Alors, vous n'y serez pas non plus ce soir ?
Avec regret, je hochai négativement la tête. Les sourcils, cette fois, se froncèrent. L'air contrarié, il constata :
— Ah ! Mais je voulais vous inviter, moi ! Êtes-vous sûre que vous ne pourrez pas venir ?
— Oui, affirmai-je. Malheureusement.
Ce commentaire, que j'avais prononcé avec sincérité, l'enhardit. Il demanda :
— Où pourrait-on se voir, alors ?
— Je ne sais pas, murmurai-je, prise au dépourvu. Des cris, à ce moment, retentirent :
— Martial ! Que fais-tu là-bas ? On se demandait où tu étais passé !
J'aperçus un groupe de jeunes gens, à qui Martial fit un signe avant de se tourner de nouveau vers moi :
— Écoutez, chuchota-t-il d'une voix pressante. Je veux vous revoir. Je reviendrai dimanche prochain. Je serai dans l'après-midi à la Croix de Pierre, vers quatre heures. Vous pourrez venir?...
— Je... balbutiai-je, aussitôt interrompue par ses amis qui l'appelaient :
— Viens, Martial ! On a décidé de tirer à la carabine. Tu nous as dit que tu étais le meilleur ! Viens le prouver !
Au même moment, la course en sac se termina, et les spectateurs poussèrent des « Hourrah ! » et des « Bravo ! »
pour applaudir le gagnant. Martial fit un geste de la main, m'adressa son sourire charmeur et s'en alla, me laissant éblouie et sans forces.
Camille, tout en applaudissant, se tourna vers moi en riant :
— C'était amusant, n'est-ce pas, Rosa ?
Puis elle vit mon expression, suivit la direction de mon regard, aperçut Martial qui s'éloignait au milieu de ses amis.
— Tiens, il est là ? Il t'a vue ?
— Oui, dis-je comme dans un rêve. Il vient de me parler.
— Je regardais la course, je n'ai rien remarqué. Que t'a-t-il dit ?
— Il m'a... Il m'a attendue l'autre jour au bal, dis-je sur un ton émerveillé. Et il veut me revoir. Il reviendra dimanche prochain. Rien que pour moi.
— Dimanche prochain ?
— Oui. Il m'attendra à la Croix de Pierre.
— Et... tu as l'intention d'y aller ?
Je hochai la tête avec un sourire ravi :
— Bien entendu. Ce qui arrive est trop merveilleux pour que je le refuse.
— Hmm hmm... toussota Camille. Si j'étais toi, je réfléchirais avant d'agir, Rosa. Méfie-toi. Ce garçon ne m'inspire pas confiance. Je haussai les épaules, imperméable à ses critiques :
— Ne sois pas jalouse, Camille.
— Je ne suis pas jalouse, protesta-t-elle. J'essaie de te mettre en garde.
— Tout ce que tu pourras dire n'y changera rien. Elle soupira. Tout en marchant, nous avions retrouvé Césarine, Clarisse et Marguerite. Nous fîmes ensemble le tour de la place. Marguerite acheta du pain d'épices et des nougats, afin de les envoyer à Désiré.
— Il se plaint de la mauvaise nourriture, expliqua-t-elle.
C'est que mon Désiré, il aime bien manger.
Je ne disais rien. J'avais l'impression de flotter sur un nuage enchanté. Nous revînmes chez nous. Camille et sa mère nous quittèrent, puis Marguerite s'en alla. Mon grand-père revint, sifflotant et satisfait parce que son équipe avait gagné. Théo arriva, et Césarine repartit chez elle. Et moi, je planais toujours dans mon euphorie, en dehors de la réalité.
Lorsque je fus couchée, je fermai les yeux et revécus la scène où Martial m'avait parlé. Je n'étais même plus triste de ne pas aller au bal. Nous y serions entourés de monde, avec ses amis qui m'avaient semblé assez accapareurs. Je préférais le revoir seul et, ainsi, l'avoir tout à moi. Je connaissais l'endroit où il m'avait donné rendez-vous ; tout le monde le connaissait dans la région. Il s'agissait d'un carrefour où se dressait une croix de pierre, situé à l'extérieur du village, dans les champs. Césarine m'avait souvent raconté qu'elle avait été plantée à cet endroit à l'époque où il y avait des sorcières, afin de les empêcher de s'y retrouver pour leur sabbat.
Je n'avais pas besoin de réfléchir, comme me le conseillait Camille, pour savoir ce que j'avais à faire. Je mourais d'envie d'aller rejoindre ce jeune homme qui, dès le premier regard, m'avait attirée, et qui voulait me revoir.
J'évoluai toute la semaine dans le même ravissement.
Comprenant que ses exhortations étaient inutiles, Camille avait cessé de me raisonner. Par contre, elle essaya de me décourager par des détails pratiques.
— Comment feras-tu pour te rendre à ce rendez-vous ? Ton grand-père ne te le permettra pas.
— Je le sais bien, dis-je, contrariée. Je n'ai pas l'intention de lui en parler. De toute façon, le dimanche après-midi, il est au Café de la Place avec Théo. Ils jouent aux cartes et aux dés jusqu'au soir. Si je sors, il ne le verra pas.
— Mais Césarine ? Elle est souvent avec toi.
— Je sais. J'y ai pensé. Si je lui parle de Martial, elle m'empêchera certainement d'y aller.
— Alors ?...
— C'est là que j'ai besoin de toi, Camille. Je dirai à Césarine que tu es en retard dans ton travail, et que je me rends chez toi pour t'aider. Elle me croira sans problème, et moi, j'irai rejoindre Martial.
Mon amie posa la doublure qu'elle faufilait et m'observa avec reproche :
— Te rends-tu compte de ce que tu vas faire, Rosa ? Mentir ainsi, et tromper Césarine qui a confiance en toi ! N'as-tu pas honte ?
— Non, je n'ai pas honte, rétorquai-je avec insouciance.
C'est le seul moyen de mener à bien mon projet. Si je dis la vérité, je ne le pourrai pas.
Le visage fermé et réprobateur, Camille ne répondit pas.
Prise d'une soudaine inquiétude, je demandai :
— Tu es d'accord, n'est-ce pas ? Tu ne refuses pas de m'aider
?
Elle me regarda un instant, puis soupira longuement :
— Non, je ne refuse pas. Mais je le ferai à contrecœur, parce que je ne t'approuve pas.
Sans m'arrêter à cette dernière phrase, je la remerciai avec soulagement :
— Tu es une véritable amie, Camille. Je savais que je pouvais compter sur toi.
— Et moi, je suis désolée de voir que tu peux devenir menteuse et calculatrice, pour un garçon qui...
Elle se mordit les lèvres en secouant la tête et ne dit plus rien. J'ignorai sa remarque. Son approbation m'importait peu.
L'essentiel était qu'elle acceptât de m'aider.
Par moments, je m'étonnais pourtant de ne ressentir aucun sentiment de culpabilité car, comme me l'avait fait remarquer Camille, j'allais tromper la confiance de Césanne. Et je gardais suffisamment de lucidité pour reconnaître que c'était mal. Mais j'avais décidé d'aller au rendez-vous de Martial, et rien n'aurait pu m'en empêcher.
Lorsque le dimanche arriva, je me sentais fébrile et tellement impatiente que les aiguilles de l'horloge ne m'avaient jamais semblé aussi lentes. Le repas de midi, que Césarine vint partager avec nous comme d'habitude, parut durer une éternité.
Ensuite, mon grand-père partit rejoindre Théo au Café de la Place, et je fis la vaisselle avec Césarine. Ma nervosité croissait de minute en minute. Lorsque nous eûmes tout rangé, je m'efforçai de prendre un air naturel pour annoncer :
— J'ai promis à Camille d'aller l'aider à terminer son dernier paletot. Elle est très en retard.
En disant ces paroles, je n'osai pas regarder la brave femme à qui je mentais pour la première fois de ma vie. Elle me crut immédiatement :
— C'est bien, ma petite Rosa. Moi, pendant ce temps, j'irai voir Emilie. Ne reviens pas trop tard.
Je promis et, soulagée, me préparai pour sortir. A cause de la présence de Césarine, je n'osai pas mettre ma jolie robe, ce qui aurait certainement éveillé ses soupçons. Je sortis de la maison, le cœur battant, le rouge aux joues. Il était encore trop tôt pour me rendre à la Croix de Pierre, et je me dirigeai vers la maison de mon amie. C'était de toute façon plus prudent, au cas où j'aurais croisé l'une ou l'autre de nos voisines. Je marchais vite et j'arrivai chez Camille tout essoufflée.
— Comme tu es rouge ! s'exclama mon amie. Voyons, calme-toi !
Je cherchai des yeux Clarisse. Camille m'apprit qu'elle était allée chez une amie qui l'avait invitée à boire une tasse de café.
Soulagée, je m'assis et tentai de me calmer. Mais je sentais mes nerfs vibrer d'excitation sous ma peau, et je ne tenais pas en place. Je me remis debout, demandai à Camille une brosse et un peigne, refis entièrement ma coiffure et m'examinai longuement dans le miroir. Etais-je assez jolie pour Martial ? Je remarquai que les ailes de mon nez brillaient, et je les essuyai avec mon mouchoir.
— N'as-tu pas un peu de poudre ? Demandai-je à Camille.
Elle me regarda, offusquée :
— Bien sûr que non ! Mère ne me permet pas de mettre de la poudre ni du rouge. Elle dit que...
— Oui, je sais ce qu'elle dit, coupai-je avec impatience.
Césarine dit la même chose. Mais ça n'empêche pas que Ginette et Lucie, avec de la poudre et du rouge, sont plus attirantes que nous.
Mon amie ouvrit des yeux ronds :
— Rosa ! C'est toi qui parles ainsi ? Ce garçon t'a vraiment tourné la tête. Je ne te reconnais pas.
Je haussai les épaules, mécontente :
— Est-ce mal de vouloir être jolie ?
— Tu l'es naturellement, rétorqua Camille. Tu n'as pas besoin d'artifices pour ça.
Ses paroles me rassurèrent, et je m'approchai d'elle pour déposer un baiser sur sa joue :
— Merci, Camille. Tu es gentille.
Puis je jetai un coup d'œil au gros réveil posé sur la cheminée :
— Il est bientôt quatre heures. J'y vais. A plus tard. Je te raconterai.
Je me dirigeai vers la porte, écoutant distraitement les recommandations de Camille :
— Sois prudente, Rosalinde. Ne laisse pas ce jeune homme t'embrasser, ni rien d'autre. Il faut qu'il comprenne que tu es une jeune fille sérieuse. Tu m'entends ?
— Mais oui, mais oui, ne t'inquiète pas. Au revoir, Camille.
Et merci pour ton aide.
Je sortis et, dehors, réfléchis rapidement. Je ne voulais pas être vue. Je fis semblant de me rendre au cimetière, pour le cas où je croiserais des personnes de ma connaissance. Mais, au lieu d'y entrer, je pris le chemin qui le longeait et qui se perdait dans les champs. J'étais déjà assez éloignée lorsque j'aperçus, à la grille du cimetière, Lucie et Ginette. Elles me virent, et je me rendis compte qu'elles échangeaient des commentaires à mon sujet. Pendant un instant d'appréhension, je crus qu'elles allaient me suivre. Mais, à mon grand soulagement, elles n'en firent rien et reprirent la direction du village. Tout en avançant, je me retournai à plusieurs reprises.
Elles n'étaient plus là. J'étais seule dans les champs, et libre de me rendre à mon premier rendez-vous.
Pourtant, malgré mon impatience, je m'obligeai à marcher et à respirer posément, afin de ne pas arriver devant Martial échevelée et haletante. Le temps était superbe. De légers nuages floconneux paressaient dans le ciel bleu. Dans les champs, le blé commençait à prendre cette teinte blonde que j'aimais tant et qui, disait Camille, rappelait la couleur de mes cheveux. Je souris. Martial me ferait-il des compliments, lui aussi ?
Je l'aperçus de loin, et le battement de mon cœur s'accéléra.
Appuyé contre la croix de pierre, il attendait. Il me vit arriver, et il vint au-devant de moi. Je retrouvai son sourire charmeur, son regard caressant. Frémissante, je m'arrêtai en face de lui.
Toujours en souriant, il me tendit une main :
— Bonjour ! dit-il avec un enthousiasme contagieux. Je suis content de vous voir. Pour vous avouer la vérité, je craignais que vous ne veniez pas. Votre grand-père vous a laissée sortir ?
Il serra longuement ma main dans la sienne, puis la lâcha avec regret. J'avouai ingénument :
— Je ne lui ai rien dit. Il ne sait pas que je suis ici. Il est allé jouer aux cartes au Café de la Place.
Il se mit à rire :
— Bravo ! C'est le meilleur moyen pour ne pas récolter un refus ! Mais, dites-moi... C'est votre grand-père qui décide ? Et vos parents ?
— Je n'ai plus mes parents, dis-je brièvement. Ils sont morts.
— Oh ! Je suis désolé... Alors, vous vivez seule avec votre grand-père ?
— Oui.
Nous nous étions mis à marcher, et tout en avançant dans le chemin nous bavardions. Ou plutôt, Martial m'interrogeait et je répondais. Je lui parlai de la sévérité de mon grand-père, de Césarine qui m'avait élevée, de mon amie Camille et de mon travail d'apiéceuse. Il hocha la tête avec approbation :
— Ma mère et ma sœur sont apiéceuses, elles aussi.
Timidement, j'osai demander :
— Et vous, que faites-vous ?
— Je suis caneton. Je travaille chez un fermier de Mons-en-Pévèle.
— C'est pourquoi vous êtes si adroit, commentai-je avec admiration. Le jour du carrousel, vous avez été le meilleur, loin devant les autres !
Il eut un sourire satisfait :
— Sans me vanter, c'est vrai que je ne suis pas maladroit. Et puis, je participe à tous les concours qui sont organisés. À
Mons-en-Pévèle, par exemple, au Pas Roland, et dans les villages des environs. Et j'ai toujours avec moi le cheval de mon patron. Nous travaillons ensemble tous les jours, et nous nous entendons parfaitement. Lorsque je gagne, c'est aussi grâce à lui.
Il se tourna vers moi :
— Savez-vous qu'un bon caneton ne frappe jamais son cheval ? Il suffit de faire claquer le fouet sur le sol, et c'est ce claquement qui fait avancer l'animal.
Je fis un signe d'assentiment. Mon grand-père le disait souvent : « Un bon caneton n'a pas besoin de sa cachoire pour se faire obéir. » Je répétai ces paroles, et Martial approuva :
— C'est vrai. C'est tout à fait vrai.
Il continua à me parler de lui, et je l'écoutai avec ravissement. Il se nommait Martial Dubois, habitait Mons-en-Pévèle, avait vingt-cinq ans et était célibataire. En marchant à ses côtés, j'éprouvais par moments un sentiment d'irréalité
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grisant. Je ne parvenais pas à croire que moi, qui me jugeais si insignifiante, j'avais pu retenir l'attention d'un jeune homme pourvu de tant de séduction.
En sa compagnie, je ne vis pas le temps passer. Nous nous mîmes à l'ombre d'un bouquet d'arbres, dont les feuilles frémissaient dans le vent. Il me sembla que l'air fraîchissait un peu. J'apercevais le clocher du village, et j'entendis, bien qu'assourdis par la distance, sonner six coups. Je redescendis brutalement sur terre :
— Mon Dieu ! Déjà six heures ! Il faut que je m'en aille !
—Vous n'allez pas partir déjà, protesta Martial, contrarié.
Restez encore un peu.
— Je ne peux pas, dis-je avec regret. Je suis déjà restée trop longtemps.
— Alors, promettez-moi de revenir dimanche prochain.
Même endroit, même heure. D'accord ?
Je levai les yeux vers lui et, troublée par l'expression de son regard, incapable de refuser, je soufflai :
— Oui, c'est d'accord.
Il m'adressa son sourire charmeur :
— Merci, Rosalinde. Je vous attendrai. Vous voyez, je suis raisonnable, j'accepte de vous laisser partir. Me donnerez-vous un baiser en récompense ?
Il n'attendit pas ma réponse et se pencha pour m'embrasser.
Sans l'avoir prévu, dans un geste instinctif je détournai mon visage. Les lèvres de Martial se posèrent sur ma joue. Il se mit à rire :
— Vous ne voulez pas m'embrasser ? Qu'à cela ne tienne !
Ce sera pour une autre fois. Le jeu n'en sera que plus intéressant. Je n'aime pas les conquêtes faciles.
Ces paroles, dans lesquelles il semblait considérer notre relation comme un jeu, ne me plurent pas. Elles étaient une note discordante dans la symphonie de mon bonheur. Je fronçai les sourcils. Martial vit mon mécontentement et reprit :
— Allons, ne soyez pas vexée. Je ne pensais pas vous déplaire. Je me montre sans doute impatient mais... vous êtes si belle que vous me faites perdre la tête.
Troublée par ce compliment, je le regardai et lui souris. Il poussa une exclamation de soulagement :
— Ah, ça va mieux ! Vous reviendrez dimanche prochain, n'est-ce pas ?
— Oui, promis-je à nouveau. Mais maintenant, je dois partir.
— Eh bien, alors, au revoir, dit-il en serrant une de mes mains dans les siennes. Je vais penser à vous toute la semaine, savez-vous ?
Je retins le « moi aussi » qui me venait aux lèvres.
— Au revoir, dis-je simplement, désolée de devoir le quitter.
Je me détournai et repris le chemin du village, marchant de plus en plus vite à mesure que j'avançais, inquiète à l'idée de devoir affronter les questions de Césarine. J'espérais que mon grand-père ne serait pas rentré, mais il allait bientôt être l'heure du souper, et il faudrait que je prépare le repas. Ces contingences matérielles me paraissaient dures après les moments enchanteurs que j'avais passés avec Martial. Je me retournai pour le voir une dernière fois. Immobile au milieu du chemin, il me regardait partir. Il m'adressa son séduisant sourire et me fit un grand geste du bras, auquel je répondis par un signe de tête. Puis le chemin tourna et je ne le vis plus.