au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 3 sur 5 · partie 1/3

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au bonheur du matin

Césarine choisissait le jeudi après-midi, jour sans…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Césarine choisissait le jeudi après-midi, jour sans école, pour lui donner son bain. Elle posait la cage sur la table de la cuisine, en ouvrait la porte et installait à l'intérieur un petit récipient rempli d'eau qu'elle avait fait tiédir. Camille était présente et assistait à cette grande opération. Nous regardions le petit volatile s'approcher de sa baignoire, et, après quelques hésitations et quelques hochements de tête, se décider à y entrer. Il plongeait son bec dans l'eau, il s'aspergeait, s'ébrouait, tout en gonflant ses plumes. Son visible plaisir nous amusait.

Ensuite, dans sa cage toute propre que Césarine avait nettoyée, il exprimait sa satisfaction en chantant.

— J'aimerais bien, moi aussi, avoir un petit animal, disait Camille avec une pointe d'envie.

En quittant sa maison pour venir se réfugier chez sa grand-mère, elle n'avait pas emmené les quelques jouets qu'elle possédait. Je lui prêtais ma poupée, et nous jouions ensemble avec mon petit moulin à vent, qui faisait son admiration. En soufflant de toutes nos forces, à tour de rôle, nous faisions tourner les ailes, essayant de rivaliser de vitesse.

Ces petites joies rendaient ma vie supportable, voire agréable. Je n'osais plus réclamer ma mère ; je devinais que la réponse serait toujours la même. Malgré mon jeune âge, je comprenais que la guerre continuait, et, en me rendant chaque jour à l'école, j'apercevais les soldats allemands qui occupaient le village. A mon grand soulagement, ils ne s'intéressaient pas à moi. Camille, elle aussi, avait entendu dire qu'ils coupaient les mains des enfants, et nous les regardions de loin avec crainte et circonspection. Mais ils ne montraient aucune velléité de ce genre, et nous étions un peu rassurées.

A cause du couvre-feu qui avait été instauré, Théo, l'ami de mon grand-père, ne venait plus passer la soirée avec lui.

Lorsque nous avions terminé notre souper, mon grand-père m'envoyait coucher et, peu de temps après, je l'entendais gagner son lit.

— Autant aller dormir, grommelait-il, puisque je ne peux même plus recevoir Théo.

Il se comportait toujours envers moi avec froideur, déposait matin et soir sur mon front le même petit baisé sec. Il vérifiait mon travail scolaire, ainsi que mes devoirs, que j'avais faits chez Césarine. Il observait mes lignes d'écriture et les appréciations de madame Flore, sans jamais prononcer un seul mot. Habituée aux félicitations de Césarine, je trouvais son silence décourageant. Parfois, lorsque j'avais obtenu une récompense, j'annonçais avec fierté :

— J'ai eu un bon point aujourd'hui.

Il jetait un coup d'œil sur le petit morceau de carton que je lui montrais, et disait d'une voix brève :

— C'est bien.

Je devais me contenter de ces deux mots, prononcés sans chaleur, presque sèchement. Alors je baissais la tête et je ne disais plus rien.

Si j'avais eu une nature plus exubérante, j'aurais peut-être réussi à forcer cette espèce de barrage qu'il maintenait entre nous deux, sans que j'en comprisse la raison. Mais j'étais trop réservée et timide pour franchir la distance qui nous séparait.

Un jour, en sortant de l'école, je l'aperçus devant le Café de la Place. Avec Marceau, son collègue de la brasserie, il déchargeait du hoquet plusieurs tonneaux de bière. Sa casquette sur la tête, vêtu de son long tablier à bavette, il ne m'aperçut pas. Ils avaient sur l'épaule le tinet, la barre en bois qu'ils utilisaient pour porter les rondelles à l'aide des chaînettes qui y étaient fixées. L'un derrière l'autre, séparé par le tonneau suspendu à ses chaînes, ils entrèrent dans le café. Je me tournai vers Camille :

— C'est grand-père, dis-je.

Elle l'avait reconnu et hocha la tête. Je m'aperçus alors que j'avais eu envie de l'appeler, mais que je n'avais pas osé le faire.

Je me rendis compte, ce soir-là, que sa froideur m'impressionnait et m'ôtait toute spontanéité. En conséquence, je me rapprochai encore plus de Césarine et de mon amie Camille, auprès desquelles je trouvais tendresse et affection. Et

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je me résignai à vivre avec mon grand-père comme si nous étions des étrangers.

Les ordres de la Kommandantur étaient affichés à la mairie, et tout le monde devait obéir. Sinon, une amende était prévue, et même, dans les cas les plus graves, quelques jours de prison.

L'une des exigences des Allemands était que chaque habitant balaie, le matin à huit heures, la chaussée devant chez lui, afin que les rues du village soient parfaitement propres. Il fallait même, par temps sec, arroser les trottoirs et les rues matin et soir, sous peine d'amende. Mon grand-père, Césarine, ainsi que nos autres voisins, se soumettaient à cette obligation en maugréant. Je me souvenais de mon petit balai et du plaisir que j'éprouvais à aider ma mère lorsque la cloche du beffroi nous appelait à cette tâche. Nous nous affairions alors joyeusement, et je voyais bien que la situation, maintenant, était différente. Les visages étaient renfrognés et mécontents, et les gens, à mi-voix, grommelaient contre ces Boches à qui il fallait obéir.

Ceux qui possédaient des armes reçurent l'ordre de les remettre à la Kommandantur. Même chose pour les pigeons, sous peine d'arrestation et de condamnation pour espionnage.

Théo, l'ami de mon grand-père, dut ainsi se séparer de ses coulons, qu'il ne revit jamais. Il en éprouva une grande peine, s'en plaignit longtemps, et ne pardonna pas aux Allemands de l'avoir privé de ses bêtes si amiteuses.

Us réquisitionnèrent les écoles pour loger leurs troupes et, ensuite, les blessés qui arrivaient du front. Il fallut trouver d'autres locaux pour pouvoir continuer à faire la classe.

Quelques particuliers offrirent une pièce de leur maison, et les estaminets proposèrent leur arrière-salle. Avec madame Flore, nous nous retrouvâmes dans celle du Café de la Place. C'était beaucoup moins agréable que notre classe habituelle. Je regrettai les hautes fenêtres par lesquelles, auparavant, on apercevait le ciel, ainsi que la cour de récréation où nous pouvions courir et jouer. Maintenant, nous étions à l'étroit, et les tables étaient si serrées que nous pouvions tout juste passer entre elles.

Ainsi, peu à peu, la situation se dégrada. Faute de farine, le pain blanc vint à manquer. Nous eûmes du pain de seigle, que je trouvais beaucoup moins bon, et Césarine, en me préparant mon petit déjeuner, agitait la boîte métallique à l'effigie de la maison Leroux.

— Bientôt, il n'y aura plus de chicorée. Et plus de café non plus. Ah, quelle misère ! Il serait temps que cette guerre se termine.

Je mangeais mes tartines sans me plaindre, mais je songeais aux petits pains d'Orchies, frais, tendres, croustillants, que ma mère achetait au livreur et dont je me régalais.

— Les Allemands prennent la farine de froment pour eux, continuait Césarine, et ils surveillent les meuniers. Ils se méfient des signaux que les ailes de moulins peuvent transmettre par leur position. Us voient des espions partout.

Elle protesta également lorsque, en décembre, ils interdirent de sonner les cloches pour la messe. Les sonneries seraient dorénavant réservées à leur seul usage, notamment pour célébrer les victoires qu'ils remporteraient. Parfois, nous entendions le canon tonner. Clarisse, la mère de mon amie Camille, se signait à la manière de ma grand-tante, en murmurant :

— Ils se battent contre les nôtres, et je n'ai aucune nouvelle de Gustave. Comme c'est dur !

Les filles de ma classe étaient toutes dans le même cas : leur père était à la guerre. Je pensai un jour à Alphonse qui, lui aussi, était allé se battre contre les Allemands. J'avais pleuré le jour de son départ, mais il m'avait promis qu'il reviendrait. Je me souvins également d'une chose qu'il m'avait dite, juste avant de partir : il allait être mon papa. J'en déduisis que ma situation était identique à celle des autres filles et, en toute sincérité, j'affirmai que mon papa, lui aussi, était à la guerre.

Nous n'avions plus de journaux, sauf La Gazette des Ardennes, sous contrôle allemand. Mon grand-père fulminait :

— Il n'y a que des mintiries dans ce journal. A les entendre, les Boches ne remportent que des victoires !

— Comment savoir où est la vérité ? Soupirait Césarine. A cause d'eux, nous sommes coupés du reste du monde.

Noël approchait. Je me rappelais que, les années précédentes, le Père Noël m'avait apporté un petit Jésus en sucre. Alors, ma mère et ma grand-tante étaient près de moi. Le désir de retrouver leur présence me poussa à interroger Césarine :

— Maman va venir pour Noël ?

Elle eut cette même expression, à la fois douloureuse et déchirée, et elle secoua la tête :

— Non, mon enfant. A cause des Allemands, on ne peut aller nulle part. C'est d'ailleurs pour ça que Colette ne vient plus.

Je poussai un profond soupir. Néanmoins, je fis ce que j'avais toujours fait et, la veille de Noël, avant d'aller me coucher, je déposai près de la cheminée mes petites bottines.

— C'est pour le Père Noël, expliquai-je à mon grand-père qui me regardait en silence. Est-ce qu'il pourra venir, malgré les Allemands, et aller dans toutes les maisons porter un cadeau aux enfants sages ? Je suis sage, n'est-ce pas, grand-père ?

Césarine dit que le Père

Noël vient du Ciel, qu'il passe par les cheminées, et que les Allemands ne pourront pas l'arrêter. C'est vrai ?

Je me tus, étonnée moi-même d'avoir tant parlé.

Habituellement, avec mon grand-père, j'étais loin d'être aussi bavarde. Son visage s'adoucit un peu, et il ôta sa pipe de sa bouche pour me répondre :

— Oui, certainement. Mets toujours tes chaussures. Tu verras bien demain matin.

Cette nuit-là, je me réveillai plusieurs fois, et j'écoutai attentivement, guettant des bruits qui indiqueraient une présence venant de la cheminée. Mais je n'entendis que les soldats allemands fêtant Noël, des bruits de voix, de chants et de rires.

Le lendemain, lorsque je me réveillai, je sautai aussitôt de mon lit et courus à la cuisine. Mon grand-père tisonnait le feu.

Impatiente, je me précipitai vers mes chaussures, me penchai.

Pas de jésus en sucre, pas de jouet, rien. Incompréhensive, je relevai la tête, regardai autour de moi. Le Père Noël aurait-il déposé le cadeau ailleurs ? Je croisai le regard de mon grand-père, vis son sourire complice.

— Regarde mieux. Au fond de la bottine.

J'obéis. J'aperçus, dans une des chaussures, quelque chose de brillant. Je plongeai la main, ressortis une pièce d'argent, tellement astiquée qu'elle en paraissait neuve. C'était la première fois que je recevais un tel cadeau, et je demeurai un moment indécise.

— C'est une pièce de deux francs, dit mon grand-père.

— Mais... objectai-je, encore désorientée. Ce n'est pas un jouet, ni un bonbon...

— Avec ça, tu achèteras toi-même le jouet ou les bonbons que tu désires. Ou bien, tu garderas l'argent.

C'est à toi de choisir. Le Père Noël te considère comme une grande fille, et il te fait confiance pour la façon dont tu utiliseras cette pièce.

Je la regardai mieux. Une femme y était gravée ; elle marchait dans un champ et elle semait autour d'elle, d'un ample geste du bras. Je me sentis soudain importante, et j'eus l'impression d'être devenue riche. Je levai vers mon grand-père des yeux ravis. Il me sourit, ce qui arrivait rarement.

— Alors, tu es contente ? Et qu'est-ce qu'on dit à son grand-père ?

Avec confusion, je me rendis compte que je ne lui avais pas souhaité le bonjour, ce que je faisais chaque matin. Rougissante, j'allai à lui, l'embrassai sur la joue :

— Joyeux Noël, grand-père.

Pour la première fois, il ne me donna pas son habituel baiser sec et froid. Il me caressa les cheveux avec une sorte de tendresse :

— Merci, petite. Joyeux Noël à toi aussi.

La pièce d'argent dans la main, je retournai dans ma chambre. J'ouvris la petite table de nuit au-dessus de marbre, située près de mon lit. Là se trouvaient les deux seuls trésors que je possédais : ma poupée et mon moulin à vent. Avec précaution, je déposai près d'eux ma pièce d'argent.

Il y eut la nouvelle année, et les échanges de vœux. Cette fois, en plus d'une bonne santé, les gens souhaitaient tous la fin de la guerre. De leur côté, les soldats allemands fêtèrent la Saint-Sylvestre et le nouvel an par des réjouissances et, à minuit, je fus réveillée par de nombreux coups de feu qui me rappelèrent les campes dont j'avais si peur. Si j'avais été avec ma mère, ma grand-tante, ou même Colette, j'aurais couru jusqu'à leur lit pour m'y réfugier. Mais je n'osai pas agir de cette façon avec mon grand-père, et je demeurai solitaire, crispée, sursautant à chaque nouvelle salve.

Il y eut d'autres fêtes, allemandes celles-là. La semaine suivante, la mairie fut décorée de drapeaux bavarois - bleu et blanc - en l'honneur de l'anniversaire du roi de Bavière. Puis, vers la fin du mois, il y eut l'anniversaire de l'empereur Guillaume. Alors que nous nous rendions au Café de la Place, où nous avions toujours classe dans l'arrière-salle, Camille et moi aperçûmes des soldats en train de décorer l'école - notre école !, dont ils nous avaient expulsées pour en faire leur logement. Ils installaient des guirlandes de sapin autour des grilles, et ils paraissaient joyeux. Quelques-uns sifflotaient. Le soir, je racontai la scène à Césarine. Elle pinça les lèvres :

— Ils ont obligé les gens à déclarer leurs bouteilles de vin.

Un de ces jours, ils les confisqueront. Ils ont encore retiré hier aux cultivateurs des vaches et des génisses. S'ils continuent comme ça, on n'aura plus de lait.

Comme nous passions devant la mairie pour nous rendre en classe, Camille et moi remarquions presque chaque jour de nouvelles affiches. La plupart commençaient par le mot Befehl, et faisaient part d'une exigence supplémentaire des occupants.

Notre garde champêtre, muni de son tambour, passait dans les rues et s'arrêtait quelques instants pour annoncer, oralement, par un « avis à la population », le contenu de ces affiches.

D'autres proclamaient une victoire allemande et, à cette occasion, les cloches de l'église, muettes le reste du temps, sonnaient joyeusement.

— Si ce n'est pas malheureux ! Soupirait Césarine. Devoir entendre ça et ne rien pouvoir faire !

D'autres affiches, encore, firent savoir que l'Angleterre avait pris la décision d'empêcher toute importation à l'Allemagne, afin de la forcer à la paix par la faim. A ce sujet, les personnes qui désiraient se rendre en France non occupée étaient invitées à s'inscrire. Les volontaires furent très rares. J'entendis Césarine en discuter avec l'une de ses voisines.

— Bien sûr qu'on ne va pas s'en aller. Qui sait où on se retrouverait ? On ne peut faire aucune confiance aux Boches. Et puis, dès qu'on aurait le dos tourné, ils occuperaient notre maison, et ils nous prendraient tout.

Chaque soir, je regardais avant de me coucher mes petits trésors, et je pensais qu'ils pouvaient me prendre ma pièce d'argent. Je finis par la dissimuler entre la chemise et la robe de ma poupée, et je me sentis un peu rassurée.

Le printemps arriva et, dans le jardin de Césarine, les arbres fruitiers fleurirent. Elle les regardait avec satisfaction :

— Nous aurons des fruits. Enfin... corrigea-t-elle, à condition que les Boches ne nous les prennent pas.

Une nouvelle affiche obligea les gens qui possédaient un jardin à semer des légumes et à planter des pommes de terre, et les Allemands fournirent eux-mêmes les graines - à un prix élevé. Mon grand-père, comme les autres, dut obéir, et je l'entendis maugréer une fois de plus :

— Je parie que je me donne du travail pour rien. Ça servira à nourrir les Allemands, parce qu'ils vont tout réquisitionner.

Je commençais à connaître le mot « réquisition ». A cause du blocus décidé par l'Angleterre, l'Allemagne commençait à manquer de tout. Les autorités décidèrent donc de se servir parmi les habitants des territoires occupés.

Après avoir réquisitionné le bétail et le blé chez les agriculteurs, ils obligèrent ceux qui possédaient une bicyclette à la porter à la Kommandantur. Théo, qui en possédait une, confia à voix basse à mon grand-père qu'il l'avait démontée et qu'il en avait enterré les différentes pièces dans son jardin.

— Je ne sais pas comment je la retrouverai, conclut-il. Peut-

être sera-t-elle rouillée et hors d'usage. Mais, en tout cas, ils ne l'auront pas.

Ils visitèrent les maisons et prirent du linge, des ustensiles de cuisine, parfois même des meubles. Un jour, je rentrai de l'école et trouvai Césarine à la fois effondrée et furieuse :

— Ils m'ont pris mes draps ! Mes beaux draps brodés ! Et on n'a même pas le droit de protester !

Chez mon grand-père aussi, ils avaient emporté plusieurs choses, dont la grande glace qui ornait le dessus de la cheminée, dans sa chambre. Je courus jusqu'à la petite table de nuit, l'ouvris. Mes deux jouets n'avaient pas bougé. Je pris ma poupée, la palpai avec des doigts rendus fébriles par l'anxiété. Je poussai un soupir de soulagement : sous le tissu, ma pièce d'argent était toujours là.

Le pain devenait de plus en plus .mauvais. Noir et gluant, il avait un goût infect. Grâce aux confitures de Césarine, qui en étalait une couche sur chaque tartine, je parvenais à le manger, mais je devais me forcer pour l'avaler. De plus, il était difficile à digérer, et mon grand-père se plaignait de maux d'estomac.

Césarine n'osait plus en donner à Cui-Cui. Elle disait que, s'il essayait de le picorer, il demeurerait collé sur son bec.

A l'épicerie du village, les denrées de première nécessité manquaient, comme le sucre, le café, la chicorée, l'huile, le sel.

Césarine devait économiser ce dernier et ne lançait plus sur le seuil de sa maison qu'une infime pincée pour se protéger des sorcières. Notre situation commençait à devenir critique lorsque nous apprîmes qu'un Comité américain enverrait dorénavant de la nourriture pour les civils. Il fournirait également aux boulangers de la farine, que les Allemands, cette fois, n'auraient pas le droit de prendre.

Le pain redevint mangeable. Il y eut des distributions de vivres chaque mois, et nous recevions, selon le cas, du riz, des lentilles, du sucre, de la Torréaline, qui était un succédané de café, et du « lard d'Amérique », censé remplacer la viande qui était devenue rarissime. C'étaient d'épaisses tranches de gras, entre lesquelles on trouvait parfois une mince couche de viande maigre et rance. Quelques personnes téméraires allaient, la nuit, jusqu'en Belgique chercher ce qui leur manquait - au péril de leur vie, car les Allemands n'hésitaient pas à tirer s'ils apercevaient quelqu'un en dehors des heures permises.

De son côté, La Gazette des Ardennes commença à publier la liste des soldats français prisonniers en Allemagne. Nous fûmes ainsi avertis qu'il y en avait plus de 250 000. Je pris l'habitude de voir Clarisse, la mère de mon amie Camille, penchée sur les listes, recherchant le nom de son mari. Elle ne le trouvait pas, recommençait, soupirait :

— Non, il n'y est pas cette fois-ci. Ça me soulagerait de savoir qu'il est prisonnier. Au moins, il ne risquerait plus d'être tué au combat.

Nous nous acheminions vers les vacances scolaires. Je savais maintenant lire et écrire, et j'en étais très fière. Clarisse avait retrouvé, au fond d'une armoire, un livre de contes qui lui avait appartenu dans son enfance, elle le donna à Camille. Cette dernière, après l'avoir lu, me le prêta. J'y retrouvai avec ravissement les histoires que m'avait racontées Colette, et je pris un grand plaisir à regarder les illustrations. Je me souvins que Colette avait promis de m'en offrir un, lorsque je saurais lire.

Mais, à cause de la guerre, je compris qu'il valait mieux oublier cette promesse.

Un jour du mois de juillet, mon grand-père revint de son travail et annonça à Césarine, l'air sombre :

— La brasserie va fermer. Il n'y a plus de malt.

Elle le regarda, ne fit aucun commentaire. Il continua, contrarié :

— Je vais perdre mon travail. Qu'est-ce que je vais devenir ?

La réponse lui fut donnée par les Allemands. Ils le «

réquisitionnèrent », comme ils le faisaient pour les hommes du village qui, encore valide, n'étaient pas à la guerre. Sous la surveillance de Feldgendarmes, munis d'un brassard, ils étaient enrôlés pour les travaux des champs, pour couper du bois, ou même pour aller, dans les environs, aménager des fortifications ou des aérodromes. Mon grand-père devint bougon, répétant sans cesse combien il était désagréable de « travailler pour eux

».

Cela ne contribua pas à nous rapprocher. A vrai dire, le peu de tendresse qu'il m'avait montré le jour de Noël ne s'était pas renouvelé. Il demeurait toujours froid et distant, et, de mon côté, je donnais toute mon affection à Césarine, qui se comportait envers moi comme si j'avais été sa petite-fille.

Le 14 Juillet, il fut interdit de porter les couleurs nationales.

Peu de temps après, les Allemands instaurèrent une taxe sur les chiens. Beaucoup se séparèrent de leur fidèle compagnon pour n'avoir pas à la payer. D'autres se plièrent à ce nouvel ordre, en se demandant ce que serait le prochain. Puis une affiche obligea les habitants masculins, en signe de respect envers l'armée allemande, à saluer les officiers et les sous-officiers dans la rue.

— Ça me ferait mal d'ôter ma casquette pour saluer un de ces Boches, commenta mon grand-père, de plus en plus bougon.

Dorénavant, je ne la mettrai plus.

Beaucoup d'hommes l'imitèrent. Ou bien, s'ils apercevaient un Allemand dans la rue, ils s'arrangeaient pour traverser ou pour faire demi-tour afin d'échapper à cette nouvelle exigence.

Il y eut la période des foins, puis celle de la moisson. Outre les ouvriers agricoles, tous les hommes valides durent y participer, et mon grand-père fut de nouveau enrôlé. Ensuite, les Allemands réquisitionnèrent les récoltes pour eux, ne laissant rien aux cultivateurs. Ils vérifiaient tout, allant jusqu'à perquisitionner dans les maisons lorsqu'ils avaient un doute. En ce qui concernait les jardins, c'était la même chose. Les habitants étaient tenus de déclarer les légumes qu'ils récoltaient, et les Allemands s'en emparaient. Les propriétaires n'avaient même pas le droit de cueillir les fruits de leurs arbres.

Mon grand-père se rendait dans son jardin la nuit, enlevait quelques pommes de terre et quelques carottes, avec lesquelles Césarine faisait un fricot, agrémenté du lard d'Amérique, ou de la soupe s'il y avait des poireaux. Mon grand-père disait avec amertume :

— Quelle misère, quand même ! Être obligé de me cacher pour aller voler mes propres légumes ! Quand donc tout cela finira-t-il ?

Avec les groseilles de son jardin et le sucre fourni par le Comité américain, Césarine parvint à faire quelques pots de confiture, qu'elle dissimula soigneusement dans le fond de son armoire.

Je grandissais. Mes chaussures devenaient trop petites, ma robe trop courte. Mon grand-père, qui avait gardé tous les effets ayant appartenu à ma mère, retrouva une paire de bottines.

Elles étaient usagées, mais je fus heureuse de penser que ma mère les avait portées, et je les mis avec plaisir. Césarine ajouta au bas de ma robe une bande de tissu. Personne ne songea à se moquer de moi. Nous étions tous dans le même cas, et les autres filles, elles aussi, portaient des vêtements ainsi « rallonges ».

La rentrée scolaire arriva. J'eus une nouvelle maîtresse, plus jeune que madame Flore, qui me plut tout de suite beaucoup.

Elle nous faisait la classe dans une salle du presbytère, qui était plus vaste et mieux éclairée que l'arrière-salle du Café de la Place. Nous pouvions y travailler dans de meilleures conditions.

De plus, j'étais toujours assise auprès de mon amie Camille, et j'en étais très satisfaite.

Les Allemands étaient nombreux dans notre village, et certains - surtout les officiers et les sous-officiers -logeaient chez l'habitant. Si une ou plusieurs chambres s'étaient trouvées vacantes à la suite du départ à la guerre d'un mari, d'un fils ou d'un frère, elles avaient été tout de suite occupées par un Allemand. Mon grand-père et Césarine avaient échappé à cette désagréable exigence, grâce à leur maison qui, trop petite, ne possédait pas de chambre disponible. Mais, un peu plus loin dans notre rue, une femme nommée Aglaé, dont le mari avait été mobilisé, s'était vue dans l'obligation de loger un sous-officier.

Un bruit se mit bientôt à courir, selon lequel Aglaé se conduisait mal avec ce Hans, qu'elle appelait d'ailleurs par son prénom. Emilie, la plus bavarde de nos voisines, venait chez Césarine, et elles en parlaient toutes les deux à mi-voix.

Occupée à faire mes devoirs, penchée sur ma page d'écriture, j'entendais le prénom d'Aglaé revenir souvent dans la conversation, mais je ne comprenais pas la raison de leurs exclamations indignées, et, à vrai dire, cela n'intéressait pas mon esprit d'enfant.

Le jeudi suivant, alors que j'accompagnais Césarine jusqu'au cimetière, où elle voulait fleurir la tombe de son mari avec les dernières roses de son jardin, nous croisâmes Aglaé.

Comme toutes les personnes de la rue, je la connaissais, et je la saluais toujours lorsque je la rencontrais. Elle nous souhaita le bonjour, et je dis poliment :

— Bonjour, Aglaé.

Mais Césarine détourna la tête sans répondre. J'en fus surprise, car elle était exigeante en ce qui concernait la politesse. Après avoir marché quelques instants en silence, elle m'ordonna :

— Ne dis plus bonjour à Aglaé. Ne lui parle plus. Surprise, je levai les yeux vers Césarine. Elle fronçait les sourcils, et son visage habituellement avenant arborait une expression désapprobatrice et contrariée. Je demandai : — Mais... pourquoi ? Ça serait malhonnête !

Ce mot, dans notre langage habituel, signifiait « impoli », et Césarine comprit mon objection. Elle hocha la tête et répondit :

— Non, ce ne sera pas malhonnête. Elle ne mérite plus qu'on lui dise bonjour. Elle se conduit mal, et toutes les femmes ont décidé de ne plus lui adresser la parole.

Ces mots m'intriguèrent sans apporter de réponse à ma question. J'insistai.

— Qu'est-ce qu'elle a fait ?

— Il y a un Allemand qui loge chez elle, et elle ne se conduit pas bien avec lui. Voilà ce qu'il y a.

Ces phrases, dites d'un ton sans réplique, étaient censées m'imposer le silence. Je ne dis plus rien, mais je cherchai ce que pouvait signifier l'expression « elle ne se conduit pas bien avec lui ». Refusait-elle de lui obéir ? De lui parler? Mais, dans ce cas, Césarine aurait au contraire approuvé cette attitude. Je ne trouvai pas, et ma curiosité demeura insatisfaite.

Le lendemain matin, alors que je me rendais à l'école avec Camille, nous croisâmes de nouveau Aglaé en traversant la place. Me rappelant les paroles de Césarine, je détournai la tête comme elle l'avait fait la veille. Du coin de l'œil, je vis qu'Aglaé nous regardait, avant de passer sans nous adresser la parole. Je fus rassurée. Ainsi, je n'aurais pas à lui répondre. Je m'aperçus alors que Camille, elle non plus, n'avait pas dit bonjour. Elle avait baissé la tête, et elle marchait en regardant ses pieds. Je supposai qu'elle avait reçu les mêmes recommandations, et je l'interrogeai :

— Est-ce que tu sais pourquoi on ne doit plus parler à Aglaé

?

Elle haussa les épaules en signe d'ignorance et avoua :

— Je n'ai pas bien compris. J'ai entendu mère qui en discutait avec mémère Edwige, et elles disaient que c'est une honte, une femme française qui couche avec un Allemand pendant que son mari est au front.

Je ne mesurai pas en quoi cela constituait une faute et, dès mon retour de l'école, je racontai cette conversation à Césarine.

Elle déclara d'abord que ce n'était pas un sujet pour les enfants, mais, sur mon insistance, elle admit que ce que m'avait rapporté Camille était vrai.

J'avais compris qu'ils dormaient ensemble dans le même lit, et je me souvins que, chez Achille, j'avais dormi avec Colette. Je demandai naïvement :

— C'est mal ?

Césarine eut un hoquet d'indignation :

— Bien sûr que c'est mal ! Il ne faut rien faire avec les Allemands, même pas leur parler. Ce sont des ennemis. Ils sont venus en France pour se battre contre nos hommes, comme le père de Camille, par exemple, et peut-être les tuer.

— Ou comme Alphonse ?

Je lui avais parlé du frère de Colette, qui sans la guerre serait devenu mon papa. Césarine hocha affirmativement la tête

— Oui, comme Alphonse. Et comme tant d'autres. Je ne posai plus de question et, par la suite, lorsqu'il m'arriva de rencontrer Aglaé, je ne la saluai plus. Je remarquai toutefois qu'elle avait pris l'habitude de regarder droit devant elle, choisissant d'ignorer les personnes qu'elle croisait.

Avec l'hiver, un autre problème vint se poser pour l'éclairage. Il n'y avait plus de pétrole, et nous ne pouvions plus nous servir de nos quinquets habituels. Césarine soulevait la platine - le grand couvercle circulaire - de son feu, afin de s'éclairer à la lueur mouvante des flammes. Mon grand-père alla rechercher son crachet, la petite lampe à huile dont il se servait autrefois. Mais, comme il n'y avait plus d'huile non plus, il en faisait tremper la mèche dans le saindoux fourni avec le lard d'Amérique.

Il manquait également de tabac, ce qui n'améliorait pas son caractère. Un neveu de Théo, qui allait de temps en temps en Belgique chercher du ravitaillement, rapportait parfois quelques paquets de ce toubaque devenu si rare. Théo en faisait profiter mon grand-père et, dans ces cas-là, son humeur s'améliorait un peu.

En plus de la carte que la Kommandantur leur avait remise, sur laquelle il était spécifié qu'ils travaillaient dans l'intérêt de l'armée allemande, les hommes du village, à partir de quatorze ans, furent obligés de porter constamment sur eux une carte d'identité. Une fois de plus, ils obéirent en protestant.

Ainsi, les jours passèrent, et la vie devint de plus en plus difficile. Les Allemands étaient insatiables, et les réquisitions se succédaient : bouteilles de vin pour les fêtes de Noël et de nouvel an, puis les bouteilles d'alcool, puis les appareils photographiques, puis les articles de ménage, les objets en métal - cuivre et étain. Une affiche ordonna de porter ces derniers à la Kommandantur. Mon grand-père enveloppa ceux qu'il possédait dans de la toile, et les enterra dans son jardin. La plupart des habitants ayant agi de la même façon, les Allemands reçurent bien peu de choses. Ils décidèrent alors de perquisitionner directement dans les maisons. Je rentrai un soir de l'école et m'aperçus que, chez Césarine comme chez mon grand-père, ils avaient pris le chaudron à lessive, la bouilloire, la bassine à confiture, les casseroles, les boutons de porte, les tringles des rideaux, les poids et les plateaux des balances. Mon grand-père nous rapporta qu'ils avaient démonté les chaudières en cuivre de la brasserie.

— Tout, ils vont tout nous prendre, commenta Césarine, effondrée. Si seulement ils pouvaient partir avant de nous piller complètement !

Elle affirmait qu'elle priait en ce sens, et elle assistait à toutes les messes. J'entendais parfois mon grand-père lui dire :

— Tes prières ne font pas beaucoup d'effet, ma pauvre Césarine. A croire que ton Dieu est sourd.

Elle se signait, protestait :

— Ne blasphème pas, Sosthène. Au lieu de toudis bertonner, tu ferais mieux de prier, toi aussi.

Mon grand-père haussait les épaules et ne prenait pas la peine de répondre. A part moi, je constatais qu'il n'avait pas tort. La guerre ne semblait pas vouloir s'arrêter, les combats continuaient, et le canon tonnait sans cesse. Quant à mon grand-père, toujours sous surveillance allemande, il s'en allait, avec d'autres hommes, consolider des fortifications dans les environs ou aménager des terrains d'aviation pour les avions allemands. Ils installaient des « saucisses », des ballons captifs de forme oblongue pour surveiller la ligne du front. Il rentrait chaque jour gelé et épuisé.

— Je suis réhu, constatait-il amèrement. Je ne suis plus d'un âge à faire tout ça. Mais avec eux, pas moyen de leur faire comprendre. C'est « Marche ou crève » ! Et puis, comment travailler correctement quand on est aussi mal nourri ?

Il y avait sans cesse de nouvelles réquisitions sur le ravitaillement. Ainsi, chaque semaine, les fermiers furent tenus de fournir un kilogramme de beurre par vache, et les propriétaires de poules reçurent l'ordre de porter à la Kommandantur trois œufs par pondeuse. Comme il restait très peu de vaches dans le village - ils en avaient emmené la plupart

- nous n'eûmes plus de beurre. Et les œufs que Césarine parvenait à acheter devinrent rarissimes.

Un nouveau succédané de café était apparu, fourni par le Comité américain : la « mokaline », à base de maïs. Césarine affirmait qu'il était pratiquement imbuvable. Pour mon petit déjeuner, je n'avais plus le lait mousseux de la ferme qui, lorsque Césarine le versait dans mon bol, formait à la surface une légère pellicule, que j'appelais « peau » et que je récupérais avec ma cuillère. Dorénavant, je ne connaissais plus que le lait condensé du Comité américain, qui me paraissait beaucoup moins bon.

Néanmoins, je parvenais à m'adapter à tous ces inconvénients. L'insouciance de mon jeune âge m'aidait beaucoup. À l'école, Camille et moi avions fini par nous intégrer, et nous avions des compagnes de jeux, avec lesquelles nous jouions à la marelle, à la balle, à la corde. Nous étions toutes dans la même situation : des enfants sans père.

Mais cette insouciance fut perturbée par un événement qui me toucha particulièrement. Il y eut, un jour, une nouvelle affiche : les personnes qui possédaient un canari devaient le déclarer à la Kommandantur.

Césarine s'affola :

Vont-ils s'emparer également des canariens ? Mon Dieu !

Pourvu qu'ils ne me prennent pas mon Cui-Cui !

Elle pensa bien à le cacher, mais lors des perquisitions ils allaient partout, même dans les dépendances, et ils finiraient par le trouver. Par crainte des représailles amende ou prison -, elle obéit à cette injonction, et demeura sans cesse inquiète.

Quelque temps après, au début de l'été, deux Allemands arrivèrent chez elle alors que, dans sa cuisine, je faisais mes devoirs. Pendant que l'un demeurait dehors, l'autre entra.

Paralysée de peur, je me figeai. Il tendit un papier et ordonna :

— Réquisition pour l'armée allemande. Vous devez nous donner votre canari.

Césarine poussa un cri et porta ses mains à sa bouche.

Effarée et suppliante, elle fixa l'Allemand, qui demeura impassible.

— Obéissez. C'est un ordre.

Je vis les yeux de la pauvre femme se remplir de larmes.

Sous le regard imperturbable de l'Allemand, elle grimpa sur une chaise et, les mains tremblantes, décrocha la cage de Cui-Cui. Le petit oiseau, affolé par cette présence inconnue dans la pièce, s'agitait et sautait d'un perchoir à l'autre. Le Feldwebel tendit le bras :

— Allons. Donnez-moi ça.

Dans un sursaut de protestation, Césarine osa demander :

— Mais... pourquoi ?

Avec un geste agacé, l'homme daigna expliquer :

— Nous avons besoin de ces oiseaux pour déceler les gaz au fond des sapes. Consolez-vous en pensant qu'il va servir l'armée allemande.

Il prit la cage, claqua des talons, sortit. Tout s'était passé si vite que nous restâmes interdites. Césarine, hagarde, murmura, dans une plainte :

— Mon canarien...

Ses larmes se mirent à couler et, affolée de la voir pleurer, je me précipitai vers elle. Elle tenta de se reprendre, renifla, prit son mouchoir, essuya ses joues :

— C'était ma petite compagnie... Il m'a aidée à me sentir moins seule, lorsque mon Raoul est mort... Je l'aimais bien, et ils me l'ont pris...

A mon tour, je me mis à pleurer. Cui-Cui était aussi mon ami. Chaque jour, lorsque je rentrais de l'école, il m'accueillait par son chant joyeux. Je partageais la peine de Césarine, et, le soir, alors que nous finissions de souper, je pleurai de nouveau.

Mon grand-père me rabroua :

— Ne brais pas pour une petite bête comme celle-là alors que nos hommes meurent à la guerre. Quand les Boches seront partis, Césarine en achètera un autre, de canarien !

Je ne répondis pas. Un autre ne serait pas notre Cui-Cui. Et puis, je m'étais attachée à lui, et je savais qu'il allait me manquer.

Le lendemain, la première chose que je racontai à Camille fut l'enlèvement du serin. Elle fut consternée. Elle aussi, elle l'aimait bien, et le bain du petit oiseau constituait toujours pour nous un moment agréable et amusant. A partir de ce jour, j'éprouvai une rancune tenace envers les Allemands, et j'étais soulagée de ne pas avoir à les saluer lorsque je les croisais.

Heureusement, cet ordre ne concernait pas les petites filles comme Camille et moi.

En avril 1917, après l'entrée des États-Unis dans le conflit, le Comité américain fut remplacé par un Comité hollandais. Ce fut une période, jusqu'à la fin de la guerre, où je connus la faim.

Nous eûmes moins de ravitaillement, les rations de pain diminuèrent. Césarine rêvait tout haut à une bonne tasse de café. Quant à moi, je me souvenais du beurre frais présenté sur les étals du marché, à Orchies, et du plaisir que j'éprouvais à le goûter après en avoir prélevé un peu avec l'ongle de mon pouce.

Quant à mon grand-père, c'était la privation de toubaque qui le rendait amer et frustré.

En dépit de l'affiche interdisant le braconnage, Théo prenait le risque d'aller poser des collets afin d'attraper un lièvre, qui fournirait un peu de viande. Lorsqu'il y parvenait, il nous en apportait un morceau, heureux et fier d'avoir pu « rouler les Boches sous leur nez ». Mon grand-père essayait de le raisonner

— C'est dangereux de mettre des lâches, Théo. Un de ces jours, tu te feras prendre. Sur l'affiche, il était écrit qu'ils n'hésiteraient pas à tirer.

Mais Théo refusait de l'écouter :

— N'y pense plus et régale-toi avec ça. Regarde ta petite.

Elle a les yeux qui lui mangent la figure. C'est pitié de la voir aussi maiguerlotte. Pense à elle, aussi.

Mon grand-père ne disait plus rien, et Césarine nous cuisinait un plat qui ressemblait à un repas de fête.

En plus de la faim, nous souffrions du froid. L'hiver s'éternisait. Des bourrasques de neige, de grêle et de pluie glacée nous assaillaient, Camille et moi, à la sortie de l'école, et nous revenions chez nous complètement trempées. De plus, le charbon était rare, et il fallait l'économiser. Les Allemands ayant pris également la laine des couvertures et des matelas, ainsi que les briques réfractaires avec lesquelles nous chauffions notre lit, nous nous recroquevillions la nuit en grelottant.

Les objets de première nécessité manquaient. Nous n'avions plus rien. Je fis un jour un accroc à ma jupe, et, faute de fil et d'aiguille, Césarine ne put recoudre la déchirure. Je dus aller à l'école avec le tissu qui pendait, car nous n'avions même plus une épingle pour le retenir.

Au début de l'été, les Allemands obligèrent les enfants des écoles à aller cueillir les chardons et les orties dans les champs, sous la surveillance de leurs maîtres et de sentinelles allemandes, afin de récupérer les fibres des tiges. Ce furent surtout les garçons qui furent concernés, à partir de dix ans.

Camille et moi n'en avions que neuf, et nous fûmes soulagées de ne pas être enrôlées pour une telle corvée. Je craignais beaucoup les piqûres d'orties, et je m'en éloignais autant que je le pouvais.

Comme si les cartes d'identité ne suffisaient pas, les habitants durent appliquer, sur le devant de leur maison, une pancarte indiquant le nombre de personnes qui y vivaient, ainsi que leur âge.

Bientôt, les Allemands s'emparèrent des arbres, principalement les noyers dont le bois servait à fabriquer des fusils. Théo en possédait un, dans le fond de son jardin. Ils vinrent le scier et ils l'emmenèrent. Le brave homme répéta à mon grand-père, outré et malheureux :

Mon gauquier ! Ils m'ont pris mon gauquier !

Césarine, qui était présente, commenta sans surprise, comme une évidence : — Quand je vous dis qu'ils vont tout nous prendre !

Ils réquisitionnèrent de nouveau les métaux, prenant ceux qu'ils avaient laissés la fois précédente, comme les boutons de sonnette en cuivre ou les boîtes aux lettres, ainsi que les grilles en fer des jardins et les gouttières en zinc. Ensuite, à l'automne, ils décidèrent d'enlever les réverbères et les deux cloches de l'église afin de les emmener en Allemagne pour les refondre.

L'opposition de monsieur le curé et l'indignation des habitants demeurèrent bien entendu inutiles.

— Nos cloches transformées en canons pour tuer nos propres soldats ! Tempêta Césarine. Si ce n'est pas malheureux, quand même ! Et on ne peut rien faire pour empêcher ça !

— Au moins, répliqua mon grand-père avec philosophie, on ne les entendra plus sonner pour annoncer les victoires allemandes. Elles ne servaient plus qu'à ça.

Nous n'avions toujours pas de nouvelles des mobilisés, toute correspondance restant strictement interdite avec la France libre. Seules étaient autorisées les cartes destinées aux soldats prisonniers en Allemagne, qui écrivaient à leur famille.

N'ayant jamais reçu de nouvelles de son mari, et n'ayant jamais vu son nom dans les listes publiées par La Gazette des Ardennes, Clarisse supposait qu'il était toujours au combat, en priant pour qu'il ne fût pas tué.

— Le plus dur, disait-elle souvent, c'est quand j'entends le canon tonner, et que je ne sais pas si Gustave est mort ou vivant.

De mon côté, je grandissais, et le manque de nourriture me donnait parfois une impression de faiblesse et de fatigue.

J'éprouvais moins de goût à la lecture, à l'étude, et même aux jeux que je partageais avec Camille et mes compagnes d'école.

Quand arriva l'hiver, j'eus un gros rhume et j'attrapai une toux qui me déchirait la gorge. Césarine, inquiète, me soigna comme elle le put, sans sirop, sans cataplasmes, sans rien. Elle mit dans une chaussette les quelques cendres qu'elle pouvait récupérer lorsqu'elle faisait du feu, et m'en entoura le cou. Après plusieurs jours, la brûlure de ma gorge s'atténua, et je pus avaler sans douleur. Mais la toux demeura et m'accompagna tout au long de l'hiver.

A cause de nos organismes affaiblis, nous ne pouvions pas nous défendre correctement contre les agressions du froid. Les gens craignaient la tuberculose, ce fléau qui faisait tant de mal.

Des vieilles personnes mouraient, ainsi que de jeunes enfants.

Comme le constatait avec tristesse Césarine, c'étaient les plus faibles qui étaient les premières victimes.

A la faim, au froid, vint s'ajouter la peur. Bientôt, les attaques aériennes se firent fréquentes, surtout lorsque la nuit était claire. Çà et là, dans le village, les Allemands s'étaient approprié des pâtures dans lesquelles ils avaient construit des baraquements pour installer leurs troupes. Ceux-ci étaient particulièrement visés et, plus d'une fois, je fus réveillée par le bruit des avions et le tir des canons aériens. Mon grand-père m'appelait :

— Habile, habile, Rosa ! A la cave !

En tremblant, je sortais de mon lit. Mon grand-père m'attrapait vivement par la main et, dans l'obscurité, il m'entraînait à la cave. Sur le sol humide, il avait installé mu'

vieille couverture pliée en quatre, sur laquelle il me faisait asseoir. Lui-même demeurait debout, près de moi, et dans le noir ma frayeur augmentait. J'aurais voulu que mon grand-père me prît contre lui, ou, au moins, me rassurât. Mais il demeurait immobile, silencieux, et ne s'occupait pas de moi.

Une fois, des obus éclatèrent, si près que le sol trembla. Je plaquai mes mains sur mes oreilles, me mordant les lèvres et essayant de surmonter la panique qui me donnait envie de hurler. Lorsque je pus parler, je gémis :

— Grand-père... J'ai peur !

La voix de mon grand-père me parvint, proche et pourtant terriblement lointaine :

— La peur n'évite pas le danger.

Ces paroles, prononcées avec sévérité, ne me rassurèrent pas ; au contraire, je me sentis humiliée. Le lendemain, alors que j'étais seule avec Césarine, je lui racontai la scène. Elle soupira et me regarda avec commisération :

— Min pauv'tiot mioche ! Sosthène pourrait comprendre, quand même ! Qu'est-ce qu'il croit ? Moi aussi, j'ai peur dans des cas pareils. Pour ne pas entendre les bruits, je prie tout haut, mais je les entends quand même. Comment faire autrement ? Si seulement tu étais avec moi, min tiot mioche !

Je savais que, contrairement à mon grand-père, elle me prendrait dans ses bras et tenterait de me rassurer. Une idée me vint. Comme je passais mes journées chez elle, je lui demandai si je pouvais également y passer la nuit. Je dormirais avec elle, et, lors des attaques aériennes, elle serait près de moi.

Elle soupira avec regret :

— Je le voudrais bien, ma petite fille. Mais tu sais bien qu'avec les Allemands ce n'est pas possible.

Je compris ce qu'elle voulait dire. Depuis que les occupants avaient obligé les habitants à afficher le nombre de personnes vivant dans leur maison, ils avaient également interdit à ceux-ci de passer la nuit ailleurs que chez eux. J'entendais trop souvent parler des amendes ou des jours de prison infligés à ceux qui contrevenaient aux ordres pour oser, moi aussi, désobéir. Je poussai également un profond soupir, et je continuai de vivre avec ma peur. Cet été-là, j'eus dix ans. J'étais trop maigre et trop petite pour mon âge, et Césarine accusait la guerre :

— Ça fait quatre ans qu'elle dure, répétait-elle avec humeur, et on n'en voit pas la fin !

Son caractère naturellement aimable et chaleureux changeait. Elle se plaignait sans cesse, et elle ne manquait pas de raisons. Elle n'avait plus, pour faire la cuisine, qu'une seule et unique casserole ; les Allemands lui avaient pris toutes les autres. Elle se laissait influencer par sa voisine Emilie, qui critiquait tout le monde. Lorsqu'elle répétait ses médisances à mon grand-père, celui-ci la mettait en garde :

Continuer : partie 2 sur 3