Au Hoggar
Chapitre I
ÉTUDES GÉOLOGIQUES
Pour parvenir au Massif Central Saharien, il faut traverser tout un pays de vastes plaines, le pays de la grande cuvette crétacico-tertiaire sud-constantinoise, dont le fond est occupé par l’oued Rhir et les chotts Melrir, Merouan et Djerid, dont une partie de la surface est couverte par les sables du Grand Erg Oriental et dont les bords sont constitués au N. par les monts de l’Aurès et de l’Atlas saharien, à l’E. par les monts de Matmata, au S. E. et au S. par la Hamada de Tinghert, au S. W. et à l’W. par les plateaux du Tademaït et du Mzab.
Nous avons effectué cette traversée par Touggourt, Ouargla, Hassi el Khollal, le Gassi Touil et Tanezrouft dans la Hamada de Tinghert.
Plusieurs problèmes se sont posés à nous dans ces régions. En voici un exposé en passant :
=De la mer saharienne plio-pléistocène.=
La mer n’a-t-elle pas occupé le fond de cette vaste cuvette crétacico-tertiaire sud-constantinoise dans les temps pliocènes et les premiers temps pléistocènes (quaternaires).
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J’entends la mer, sous la forme d’un golfe lagunaire méditerranéen, avec de vastes formations deltaïques et d’estuaires dont l’ampleur serait explicable par le peu de résistance des formations drainées crétacico-tertiaires.
Cette lagune aurait eu des relations variables avec la mer suivant le rythme des mouvements eustatiques[2] et finalement, séparée au Pléistocène d’une façon définitive de la Méditerranée, elle se serait mutée en lac saumâtre, elle se serait asséchée progressivement et se serait réduite à un certain nombre de lacs salés dont les derniers survivants, les Chotts, subsistent peut-être parce que l’action de l’évaporation est équilibrée par les venues considérables d’eaux artésiennes qui se produisent dans ces régions et par l’apport des eaux superficielles.
Les oueds sahariens, cherchant à suivre le niveau de base dans ses positions successives, en un nombre de cycles encore indéterminés, se seraient progressivement et par stades gravés plus profondément à l’amont et auraient essayé de s’individualiser des lits vers l’aval, de se creuser des chenaux, de faire drainage, en des chapelets de lacs, communiquant peut-être seulement de façon intermittente lors des grandes crues, et dans lesquels ces oueds étalaient largement leurs alluvions.
L’asséchement progressif de ce vaste golfe lagunaire, de ce grand lac saumâtre, puis de ces lacs salés, ainsi que celui analogue d’autres golfes lagunaires sahariens (par exemple les golfes de l’Océan Atlantique vers le Djouf et vers Tombouctou) aurait apporté des perturbations dans l’humidité de l’atmosphère, à une période humide aurait succédé une période sèche et ces oueds seraient « venus » de moins en moins souvent, de plus en plus rarement, pour finalement ne plus jamais « venir » d’un bout à l’autre, mais seulement sur des fractions de leur cours et par extraordinaire, suivant des lits compliqués de barrages, « limites de venues de l’oued », de barrages de dunes faites par le vent, de bassins d’épandage, etc., etc.
En même temps, le climat désertique s’accentuant, le vent aurait pris de plus en plus d’importance comme facteur dans l’évolution du modelé saharien, vannant d’un côté les plages détritiques, soit marines, soit fluvio-marines et fluvio-lacustres, soit fluviatiles, entassant de l’autre les sables ainsi triés en des endroits de prédilection, et joint aux crises de ruissellement, à l’insolation diurne, à la gelée nocturne, à la sécheresse, accentuant par creusement et surtout élargissant de vastes dépressions ailleurs.
Le vent aurait mis un dernier accent aux modelés antérieurs en leur donnant leur caractère essentiellement désertique.
*
On sait que, depuis les travaux de Pomel et de Flamand principalement, beaucoup d’auteurs ont rejeté l’hypothèse d’une mer saharienne existant à la fin du Pliocène et au début du Pléistocène.
Et pourtant qu’y aurait-il d’invraisemblable à ce que la mer, ayant eu un niveau[3] très supérieur à celui qu’elle a aujourd’hui — plus élevé que le seuil de Gabès[4] — ait pénétré au Pliocène et occupé une partie de cette cuvette, pour en disparaître au Pléistocène suivant le processus indiqué, quand on constate sur les côtes d’Algérie (d’après le Général de Lamothe) des rivages marins anciens indiscutables de 60, 103, 148 et douteux de 204, 265 et 325 mètres d’altitude et qu’en Egypte on a fait des constatations de même ordre.
La région du seuil de Gabès échapperait donc seule à ce phénomène des variations du niveau de la Méditerranée[5].
Il n’est peut-être pas inopportun de rappeler :
1º Que le général de Lamothe a observé que les pouddingues fluviatiles de l’oued Biskra se terminent brusquement près de l’oasis, à 50 ou 60 mètres au-dessus de la plaine et à la cote 200 ;
2º Que Desor, Martin et Escher de la Linth ont trouvé dans le Souf, près d’Hassi Bou Chama, des coquilles marines, entre autres Nassa gibbosula L., vivant actuellement dans la Méditerranée ;
3º Que Pomel lui-même a comparé certaines formations pléistocènes du Sahara aux atterrissements de l’estuaire de la Macta ;
4º Que la présence de terrasses pliocènes, pléistocènes, signalées par Flamand, de dunes anciennes dans le Souf, est très compatible avec l’existence d’une lagune s’asséchant et faisant varier les niveaux de base des cours d’eau sahariens ;
5º Que Flamand indique que le Terrain des Gours (oligo (?) miocène) d’atterrissements continentaux est séparé des formations plus récentes de la région déprimée oued Rhir-Ouargla-oued Mya de la fin du Pliocène et du Pléistocène, par une falaise abrupte d’où se détachent de nombreux gours (gara Krima entre autres) ;
6º Que les idées de Flamand relatives à la « Carapace hamadienne » plio-pléistocène n’ont peut-être pas une grande valeur pour les formations diverses du Sud-Constantinois. Ces idées, fondées sur la seule découverte de deux exemplaires de Limnea Bouilleti Mich. dans la région de l’oued Gharbi sont peut-être excellentes pour la « Carapace hamadienne » des hauts pays de l’oued Gharbi, mais ne peuvent certainement être adoptées pour celle du Sahara sud-constantinois, qui, par ses très faibles altitudes, en dessous de 300 mètres, est très distincte, sans des observations qui les confirment.
(Les observations de Flamand ne sont d’ailleurs pas plus probantes pour réfuter l’hypothèse d’un golfe de l’Océan Atlantique à l’Ouest, car elles ne portent pas sur les régions basses de l’Ouest) ;
7º Enfin, que le Cardium edule L. est abondant dans certains dépôts pléistocènes.
On a déclaré que le Cardium edule L. n’apportait ici aucune certitude.
Evidemment, c’est un mollusque qui s’adapte à des milieux très variés.
Dans la dépression qui suit le bord Sud de la Hamada de Tinghert, près de Temassinin, dont il sera parlé plus loin, dépression qui échappe pour le moment, par sa situation géographique et son altitude (370 m.), à l’hypothèse d’avoir été, au Pléistocène, une dépression marine ou en étroit voisinage avec la mer, j’ai rencontré en abondance Corbicula saharica P. Fischer, Melania tuberculata Mâll., mais pas de Cardium edule.
D’autre part, Flamand dit lui-même qu’il ne connaît pas de gisements de Cardium edule dans le haut pays oranais. Il déclare que les dépôts à Cardium edule sont les termes ultimes à l’aval des dépôts des oueds pléistocènes vers les Chotts constantinois d’une part, et vers le Bas-Touat, le Djouf-Taoudenni, d’autre part.
Comment se fait-il, s’il est vrai que le Cardium edule a pu vivre dans des nappes d’eau n’ayant jamais eu aucun passé marin, aucune connexion avec la mer ou aucun étroit voisinage laguno-marin, comment se fait-il qu’il ne se trouve pas au Sahara, répandu d’une façon générale à l’état fossile, là justement où on peut être à peu près sûr que ce cas fut réalisé et qu’il se trouve constamment en abondance à l’état fossile là précisément où il peut y avoir discussion ?[6].
Quelle raison donner de cette absence en gros ?
Il est curieux d’autre part de constater, s’il est vrai que le Cardium edule vivait alors dans des espèces de chotts sans liaison avec la mer, que ce mollusque ne vit pas actuellement dans les chotts et nappes d’eau de l’intérieur.
Enfin, on ne doit pas oublier que dans les étangs du bord de la Méditerranée, en communication directe avec la mer, le Cardium edule vit souvent actuellement sans être associé à d’autres mollusques marins et qu’il vit généralement en nombre dans les seuls étangs en communication avec la mer.
En général, il semble donc que le Cardium edule ait nécessité, sinon toujours des eaux laguno-marines, du moins toujours un étroit voisinage laguno-marin qui n’est plus conservé dans certaines régions où on trouve actuellement le Cardium edule à l’état fossile[7].
Je conclus qu’on ne doit pas rejeter complètement pour le moment l’hypothèse d’un golfe lagunaire méditerranéen dans le Sahara sud-constantinois à la fin de l’époque pliocène et au début du Pléistocène, ni même également d’un golfe de l’Océan Atlantique vers le Bas-Touat, le Djouf et Taoudenni à la même époque[8].
La question est encore ouverte.
L’établissement d’une carte saharienne de répartition du Cardium edule arriverait peut-être à jeter un jour décisif sur cette question. En dressant cette carte, les Officiers du Sud rendraient un grand service.
=De l’origine de la dépression Sud-Tinghert.=
N’y aurait-il pas dans ces régions des dépressions pour le creusement desquelles on doit donner à l’action du vent un rôle essentiel ?
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Jusqu’à maintenant, on avait admis l’existence, dans le Sahara sud-constantinois, d’un immense oued, se formant dans les montagnes de l’Ahaggar pour finir dans l’Oued Rhir et le Chott Melrir après un cours de plus de 1.300 kilomètres : l’oued Igharghar.
Au cours de ma mission, j’ai fait au sujet de cet oued des observations troublantes :
D’une part :
a) A mon passage à Tanezrouft, j’ai constaté qu’en ce point où l’on fait traverser la Hamada de Tinghert par l’Igharghar, il y a bien un oued, mais qu’il coule du Nord vers le Sud, du Nord de la daia Tanezrouft à la daia Tanezrouft, au lieu de se diriger du Sud vers le Nord ;
b) Il m’a semblé que la Hamada n’était franchie nulle part par l’Igharghar. Des militaires qui avaient parcouru cette région m’ont déclaré avoir eu la même impression. Je n’ai encore pu trouver personne qui ait vu, autre part que sur la carte, l’Igharghar traverser la Hamada ;
c) Dans la dépression qui suit le Bâten (versant à falaises) de la Hamada au Sud, on rencontre en abondance Corbicula saharica P. Fischer et Melania tuberculata Mâll., faune sub-actuelle qui semble indiquer l’existence récente dans cette dépression d’une vaste « daia » ou d’une série de « daia » dans laquelle ou dans lesquelles les eaux venant du Sud se réunissaient.
Une partie de cette eau devait disparaître par évaporation, une autre partie pouvait être absorbée par les graviers, grès friables et autres formations crétacées perméables, s’enfoncer sous le plateau crétacé suivant le pendage si régulier de ces terrains vers le Nord et emprisonnées par les formations argileuses et marneuses intercalées dans ce Crétacé, alimenter le Nord en eaux artésiennes par une circulation sous pression en profondeur, dans le fond de la vaste cuvette crétacée comme cela continue à se produire actuellement.
Certaines « reculées » dans la Hamada de Tinghert, qui ont d’ailleurs donné leur nom à la Hamada[9], semblent comme des « manches » et des « culs-de-sac » d’absorption.
Et il convient de signaler également la présence d’entonnoirs d’effondrements et d’absorptions dus aux formations de gypse dans la Hamada, qui favorisent la disparition des eaux superficielles et jouent un rôle important pour la compréhension de la circulation souterraine de l’eau dans ces régions.
D’autre part :
a) J’ai constaté, après d’autres observateurs, dans les gassis du Grand Erg Oriental, l’existence de galets d’origine vraisemblablement lointaine.
Si l’oued Igharghar ne traverse pas la Hamada de Tinghert actuellement, il semble donc, ainsi que d’autres oueds de cette région, qu’il l’ait traversée autrefois, avant d’être décapité peut-être par l’accentuation du creusement de la dépression Sud-Tinghert[10] ;
b) A quoi attribuer la constitution des masses considérables de sable du Grand Erg Oriental si l’oued Igharghar ne traverse pas la Hamada, cet erg étant considéré jusqu’à maintenant comme les alluvions de sa zone d’épandage remaniées et modelées par le vent.
On doit admettre que le vent a étalé et entassé, étale et entasse encore, en des endroits de prédilection, et suivant une manière qui lui est propre, le sable obtenu par une sorte de vannage, soit des plages détritiques marines, ou fluvio-marines, ou fluvio-lacustres (les plus dépourvues d’humidité), soit des formations d’atterrissements (les plus sèches) des nombreux oueds descendant des bords élevés de la cuvette crétacico-tertiaire (Zab, Gantra, Tademaït, Tinghert, Hamada El Homra, Hamada Neïla), oueds ayant alluvionné et alluvionnant beaucoup dans cette partie à pente faible de leur cours et en raison du peu de résistance des formations drainées crétacico-tertiaires ; oueds dont certains, parmi lesquels l’ancien Igharghar (dont on a peut-être exagéré l’importance quant à sa contribution à la formation des sables du Grand Erg Oriental) poussaient peut-être leur cours supérieur jusque dans le Massif Central Saharien avant que le fossé Sud-Tinghert ne se soit creusé profondément suivant le processus indiqué plus loin.
On doit admettre également une production importante de sable aux dépens des formations crétacico-tertiaires par travail combiné de la gelée, de l’insolation, des orages violents, de la sécheresse et du vent[11] ;
c) Enfin, à quoi attribuer le creusement ou l’achèvement et l’accentuation du creusement de la dépression Sud-Tinghert si l’Igharghar ne traverse pas, ou, plus exactement, ne traverse plus la Hamada, pour donner une pente à des affluents latéraux et une évacuation aux produits de leur travail.
Il y a lieu d’étudier cette dépression et de voir si c’est une dépression fermée :
1º Peut-être suit-elle le « Bâten » de Tinghert vers la Tripolitaine avec une légère pente vers l’Est plus ou moins cachée par les sables. Alors elle aurait une issue vers l’Est : c’est peu probable.
Un écoulement vers l’Ouest, vers In Salah, ne semble pas plus probable ;
2º Peut-être y a-t-il une issue vers El-Biodt où je n’ai pas passé et le lit de Tanezrouft serait un ancien lit abandonné par un de ces phénomènes de capture si fréquents au Sahara et dont j’ai observé des cas si typiques dans les Tassilis (par exemple le haut de l’oued Tassirt capté au profit du Tahihaout, et l’oued Tounourt, dont on voit un débouché abandonné sur la vallée de l’Irrarar près d’Amguid).
Des personnes ayant passé par El-Biodt, que j’ai consultées, n’ont pas eu cette impression ;
3º Peut-être doit-on voir là une sorte d’ancien lac, peut-être permanent, en lequel s’élargissait l’Igharghar dans les formations tendres de la base du Crétacé, avant de traverser les formations plus dures du haut de la série en défilé, peut-être avec légère contre-pente, dans lequel on doit expliquer, par cette légère contre-pente du thalweg, par des mouvements très récents, ou par des éboulements et des barrages limites de venues d’oued, le changement de sens de l’oued qui, n’ayant plus son cours régulier et actif d’autrefois, aurait été impuissant à rétablir son sens primitif ;
4º Peut-être enfin est-ce une véritable dépression fermée, c’est-à-dire qui n’a pas d’écoulement superficiel facile possible, pas d’issue.
Et alors le creusement de la dépression ou du système de dépressions qui se trouve le long du versant méridional de la Hamada de Tinghert se serait fait ou plus vraisemblablement achevé depuis l’accentuation du caractère désertique du climat saharien, et par suite de la mise à nu des couches tendres du Crétacé, par combinaison de l’action alternée des orages violents[12], de la sécheresse, de la gelée, de l’insolation et de la corrasion (pour attaquer et réduire en poudre ces formations particulièrement peu résistantes de la base du Crétacé supérieur) et de l’action continue du vent, balayant au fur et à mesure les produits du travail de ces agents.
Le capitaine Cortier a déjà signalé que l’oued Oahnet, dans la Hamada de Tinghert, finissait en daia fermée sans traverser le troisième kreb de la Hamada.
L’oued Igharghar s’arrêterait également à Tanezrouft sans traverser ce troisième kreb dit d’In-Eddi — et ne serait donc pas un cas unique.
Non loin de là, la dépression de l’oued El-Chiati également au bas de la Hamada El-Homra (le prolongement de la Hamada de Tinghert dans le Sud-Tripolitain) semble un cas analogue, car je n’en connais pas d’écoulement certain.
L’oued Ech Chergui, au Fezzan, semble également finir dans la sebkra de l’oasis Djedid sans écoulement superficiel.
Enfin, il y aurait là en l’espèce de la dépression ou du système de dépressions Sud-Tinghert un cas analogue comme formation à celui des dépressions d’Egypte dont on attribue le creusement aux mêmes agents. (La dépression de Beharieh en particulier présente un caractère de similitude très remarquable ; elle est creusée, suivant Beadnelle, par ces mêmes agents dans les mêmes formations tendres crétacées).
*
Mais, jusqu’à maintenant on niait qu’il y ait dans le Sahara français des dépressions pour la formation desquelles la part de l’action du vent soit si considérable.
Le cas de la « dépression Sud-Tinghert » me semble obliger à ne pas être affirmatif et à admettre la possibilité du rôle essentiel de l’action du vent combinée à celle alternée des orages violents, de la gelée, de la sécheresse, de l’insolation et de la corrasion, dans la formation de grandes dépressions dans les sédiments crétacés du Sahara français sud-constantinois, en attendant que de nouvelles observations sur cette dépression nous fixent définitivement sur son origine.
On doit admettre que l’action du vent, jointe à celle des autres agents énumérés plus haut, n’est pas négligeable et contribue au moins à donner de l’ampleur aux effets de l’action des oueds.
=Des troncs d’arbres silicifiés.=
Quelle est la date à laquelle il faut faire remonter la constitution des amas de bois et de troncs d’arbres, depuis silicifiés, que l’on rencontre au Sahara ?
Flamand les place dans l’Albien.
Je m’élève contre cette affirmation.
Certains au moins des bois silicifiés du Sahara sont de date postérieure. J’ai trouvé en effet au Nord de la Hamada de Tinghert, près de Hassi Pujat (que les Arabes appellent Hassi Bekbort), des formations considérables de bois silicifiés dont certains troncs avaient plus de 50 centimètres de diamètre et 1 ou 2 mètres de long. Ces superbes débris jonchaient le sol et témoignaient par leur abondance et la taille de certains d’entre eux, de la formation de ces amoncellements de bois flottés et de leur silicification en cet endroit même.
Or, ces dépôts reposent sur des formations post-crétacées, ce qui me fait admettre pour ces bois silicifiés l’âge tertiaire.
Cette date ne semble pas exceptionnelle : Beadnelle, donne à certains bois silicifiés de Beharieh, en Egypte, qui semblent tout à fait comparables, l’âge post-éocène.
Quant aux bois silicifiés déclarés albiens ou crétacés, je crois qu’une sévère révision de leurs conditions de gisement pourrait bien amener un changement dans l’âge attribué à certains d’entre eux.
Il est intéressant de noter que la silicification des bois semble à certains auteurs avoir toujours été liée à l’existence d’un climat désertique.
La démonstration de la présence de bois silicifiés dans plusieurs niveaux du complexe crétacico-tertiaire sud-constantinois pourrait donc être considérée, en admettant que la silicification n’ait pas été opérée partout à la même date, comme un argument en faveur de l’hypothèse de l’antiquité récurrente du climat désertique dans ces régions, de l’existence de plusieurs époques de ce climat au Crétacé et au Tertiaire avant l’époque actuelle.
=Du Crétacé de Tinghert et du Djoua.=
Ainsi donc, au Sud, au voisinage du Massif Central Saharien primaire, les bords relevés (peut-être par des mouvements alpins) de la cuvette crétacico-tertiaire constituent la Hamada de Tinghert.
Les formations crétacées y forment des plateaux doucement inclinés vers le Nord et terminés en falaises ou krebs au Sud.
On distingue trois gradins principaux dont les krebs ont été désignés par Cortier sous les noms de kreb d’In-Eddi, kreb de Tefist et kreb du Djoua. (Le kreb du Djoua étant le plus méridional et correspondant aux formations les plus basses de la série crétacée.)
Les étages représentés d’une façon certaine sont le Cénomanien, le Turonien et le Sénonien, à facies en général marno-calcaire (les argiles multicolores à gypse sont très développées à la base du kreb du Djoua où elles sont, semble-t-il, cénomaniennes et du kreb d’In-Eddi où elles paraissent sénoniennes).
Une étude de cette série crétacée de Tinghert avec la distinction de ses niveaux fossilifères paraîtra ultérieurement.
Quant à l’existence de l’Albien marin à la base de la série, elle n’est pas certaine (pas plus qu’en Tripolitaine d’ailleurs).
Le kreb du Djoua nous a fourni en abondance à sa partie supérieure des fossiles marins cénomaniens.
Ces formations fossilifères sont supportées par des argiles multicolores à gypse et à niveaux gréseux — formations lagunaires — d’âge indéterminé.
Ce sont ces argiles avec leurs formations de sables et grès tendres qui constituent le fond de la dépression du Djoua, qui longe le kreb du Djoua au Sud.
Dans ce fond, Foureau a recueilli des fossiles[13] ; ils ont été étudiés par M. Haug. Parmi eux, il n’est aucune espèce caractéristique de l’Albien qui permette d’attribuer avec certitude à l’Albien ces argiles, plutôt qu’au Cénomanien.
Plus au Sud, la dépression du Djoua est limitée par les sables de l’Erg d’Isaouan.
Il semble que vers ce contact les argiles multicolores, à niveaux sableux de plus en plus abondants passent à un complexe argilo-sableux et argilo-gréseux, d’âge indéterminé également, qui représente pour une part peut-être des formations continentales constituées au cours de la période d’émersion post-carbonifère, ante-cénomanienne, sans qu’il soit possible de préciser davantage.
Ainsi, il n’est pas prouvé, pour le moment, que la transgression méso-crétacée ait atteint la région de Tinghert dès l’Albien.
On ne connaît pas d’Albien marin certain à la base du Crétacé. Les formations crétacées marines les plus basses datées d’une façon incontestable sont cénomaniennes.
La transgression crétacée marine n’est certaine que pour l’époque cénomanienne.
A partir de l’Erg d’Isaouan vers le Sud on ne trouve plus de formations crétacées ou secondaires avant le Soudan où le Crétacé affleure au Sud du Massif Central Saharien ancien, suivant une bande continue, entre le 16e et le 18e degrés de latitude, allant de la région d’Agadès à Tabanckort, dans laquelle l’on retrouve le pendant des krebs de Tinghert dans ceux de Tamaïa.
Au Sud de l’Erg d’Isaouan s’étendent donc les pays primaires du Massif Central Saharien.
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[Note 2 : Ou des mouvements épirogéniques.]
[Note 3 : Ou, si l’on préfère, « que l’Afrique du Nord ayant été moins émergée au Pliocène qu’aujourd’hui la mer ait occupé alors par le seuil de Gabès une partie de cette cuvette pour en disparaître, etc. »]
[Note 4 : Altitude du seuil : 47 mètres ; le seuil rocheux a été trouvé par les sondages de la mission Roudeyre à 15 mètres seulement d’altitude. Ce seuil rocheux aurait provoqué la formation d’une barre. Cette barre aurait contribué à l’établissement d’un milieu de salure et de faune spéciale.]
[Note 5 : Ou, si l’on préfère, des mouvements épirogéniques de la région méditerranéenne.]
[Note 6 : Il est vrai que dans les dépressions de l’oued Mzezem et du Houd-ech-Cheb sur les bords sud-tunisiens du Grand Erg Oriental, au Nord de Rhadamès et sur la frontière tripolitaine, Pervinquière a signalé la présence en abondance du Cardium edule et que ces cuvettes par leurs dépôts ne semblent pas pouvoir être considérées comme ayant été nettement marines (absence de NaCl dans les dépôts). Mais ces cuvettes peuvent avoir eu un étroit voisinage marin ou des connexions éphémères avec la mer ; par leur altitude (280 m.), elles ne pouvaient être très loin du golfe méditerranéen ; enfin il a pu se produire une sorte de lessive ou autre opération chimique dans ces dépôts qui expliquerait cette absence de NaCl.]
[Note 7 : Je rappelle également la découverte d’une proue de galère dans la région des Chotts.
Les Chotts, actuellement, ne se prêteraient guère à la vie active d’une galère ; cette trouvaille peut faire penser ainsi que le desséchement des résidus des golfes sahariens plio-pléistocènes s’est parachevé pendant la période historique ; et l’on ne saurait ne pas évoquer ici le souvenir du lac Triton des écrivains latins.]
[Note 8 : Car la question de ce golfe se pose non moins sérieusement ; mais j’ai traité plus particulièrement dans ce paragraphe du golfe méditerranéen sud-constantinois qui rentre seul dans le cadre de ce chapitre intitulé : « du Sahara arabe sud-constantinois ».]
[Note 9 : Tinrert en Tamahak est un diminutif de inrer qui veut dire ravin.]
[Note 10 : Ou que cette présence soit due à l’influence de la mer dont il est parlé plus haut ; mais cette hypothèse est peu probable. Le golfe lagunaire ne semble pas avoir eu une si vaste extension, et son caractère lagunaire ne permet peut-être pas d’imaginer de pareils transports de galets qui paraissent d’ailleurs originaires de l’Ahaggar.]
[Note 11 : Cette formation de sable aux dépens du sous-sol s’impose particulièrement à l’esprit dans des régions voisines : les régions d’affleurement des formations sableuses de la base de la série crétacée.]
[Note 12 : L’action des orages violents se traduit en particulier par l’action dissolvante des eaux de ruissellement pour dissoudre les éléments solubles si abondants dans les formations crétacées de cette région et jouer un rôle important dans leur désagrégation.]
[Note 13 : Il convient de remarquer que cette faune du Djoua peut être constituée par des éléments de dates diverses réunis par les hasards de l’inondation, et qu’on ne sait pas bien ce qu’il convient de considérer comme réellement originaire des argiles et lentilles sableuses ou gréseuses du fond du Djoua. M. Haug a cru pouvoir admettre que la Desertella Foureaui avait été apportée par les eaux. Cela ne donne pas grande confiance en l’homogénéité réelle de cette faune.]