Au Hoggar

Conrad Kilian · Chapitre 5 sur 14

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Au Hoggar

Chapitre III

DE MON ITINÉRAIRE

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IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE

*

 

Mon itinéraire général à travers ces pays fut, à l’aller : Touggourt, Ouargla, Hassi el Khollal, le Gassi Touil, Tanezrouft et Temassinin.

Au retour : In Salah, Aïne Guettara, Inifel, Hassi Djemel, Ouargla et Touggourt.

Nous ne parlerons que de l’itinéraire d’aller, de Touggourt à Temassinin, cet itinéraire étant suffisant pour donner une idée de ces pays.

 

=De Touggourt à Temassinin.=

 

a) IMPRESSIONS DE ROUTE[23].

Le 8 janvier, à 9 heures du matin, je quitte Touggourt pour marcher « vers le Sud ».

Quelle joie ! quelle fièvre ! de s’élancer au pas souple de son méhari vers les espaces infinis du désert, vers le mystérieux et prestigieux Ahaggar, vers « le nouveau », vers « l’inconnu ».

Les oasis de Temacine, Blidet Amar et Ouargla successivement rencontrées sont tour à tour laissées en arrière, et tour à tour s’effacent dans le lointain comme s’évanouit un trop beau songe, la ligne verte de leurs palmeraies enchanteresses et les silhouettes élancées et songeuses de leurs minarets blancs.

Bientôt c’est le vrai désert et les jours succèdent aux jours dans l’immensité des sables moutonnants et des hamadas caillouteuses.

Notre solitude n’est plus guère rompue qu’aux puits ; là on trouve souvent quelque animation ; ce sont les lieux mondains et vivants du Sahara ; caravanes de passage, nomades au pâturage non loin de là, bêtes et gens se rencontrent au puits où la même nécessité les mène : boire.

Et il y a grand échange de nouvelles relatives aux dernières pluies, à l’état des pâturages, à celui des points d’eau, aux récents « rezzous », grandes conversations sur les prix des méharas, des moutons, des chèvres, des dattes, du thé, du sucre et de la toile, au milieu des cris des hommes tirant l’eau et des réclamations bruyantes des chameaux qui ont soif et attendent avec impatience leur tour pour se désaltérer ou qui ne sont pas contents parce qu’on ne les charge pas à leur convenance.

De nombreux oiseaux, apanage des points d’eau, amusent l’œil de leurs vols et sautillements gracieux et affairés.

Et quelle joie lorsque les nomades possèdent quelques bêtes laitières : chacun de se gorger et de remplir ensuite des outres du lait des chamelles ou des chèvres.

Bien souvent également on trouve quelque objet de marchandage ou d’échange et alors c’est une volupté très arabe de conduire pendant des heures, en buvant de nombreux thés, la négociation savante d’un de ces objets, si insignifiant soit-il, dont souvent d’ailleurs ils n’ont même pas l’intention d’entrer en possession ; ils parlent « douro » et « sourdi » et ils sont heureux.

Enfin, les nomades ont parfois des femmes.

Quel attrait prend alors le puits : surprendre une gracieuse fille voilée alors qu’elle est occupée à faire la provision d’eau de sa famille, apercevoir un œil charmant par la déchirure d’une tente, en voilà un bonheur !

Le point d’eau est pour ces pays sahariens comme un paradis et on s’aperçoit vite qu’il est inutile de tenter à son approche de conserver une allure modérée, tant l’impatience et la curiosité des hommes sont grandes ou, lorsqu’il faut en partir, de le quitter à l’heure fixée d’avance.

Il faut le quitter pourtant.

On arrive enfin à « décoller » ; l’on s’enfonce de nouveau dans la solitude et les longues étapes recommencent de la petite caravane perdue dans l’immensité saharienne, au bercement des psalmodies et des flûtes mélancoliques, avec les aboiements des chameliers pour pousser les chameaux ou les mieux grouper, qui brisent de temps en temps la rêverie.

Chaque jour après l’étape on établit son camp ; après de nombreux thés à la menthe bus religieusement, rituellement, à la mode arabe, autour des feux qui mettent de violents et chauds accents d’ombre et de lumière sur les figures et les amples vêtements de laine blanche, des jeunes gens dansent longuement dans le bruit scandé des derboucca ; puis les lueurs des feux meurent lentement, les hommes s’étendent roulés dans leurs burnous et bientôt, sous la clarté des étoiles, le silence infini du désert n’est plus troublé que par le bruit de mâchoires des chameaux qui ruminent étendus sur leurs genoux pliés et qui semblent ainsi un vol posé de grands cygnes noirs avec leurs cols longs et souples.

Dans la pose pleine de majesté, de calme, de pensée et de mystère de leurs têtes aux yeux doux et profonds dominant leurs corps allongés, ils évoquent également, tandis qu’ils ruminent longuement et gravement près du camp endormi, quelques sphynx songeant sur le désert.

Je traverse ainsi le Grand Erg Oriental par Hassi-el-Khollal et le Gassi Touil.

Je fais connaissance dans les dunes du Grand Erg avec la tempête de sable ; spectacle impressionnant[24] :

Quand le vent commence à se faire violent, les crêtes des dunes fument sous les rafales, le sable court sur le sol vite, très vite, en longues traînées qui semblent des courants de vapeur, monte à l’assaut des pentes et bientôt tout semble argenté par une brume blanche qui glisse follement au ras du sol.

Ce n’est que le début : peu à peu le sable s’élève et tout disparaît dans un brouillard pulvérulent qui empêche de distinguer quoi que ce soit à quelques mètres devant soi ; on ne voit plus le soleil ; on est perdu dans une obscurité jaune.

Alors on doit s’arrêter et attendre que le calme soit revenu, roulé dans son burnous, le capuchon rabattu sur la figure pour se protéger du bombardement serré du sable qui vous assiège.

Le Gassi Touil, entre les deux régions de dunes du Grand Erg Oriental, est un passage absolument plat au sol de cailloutis, large par endroits d’une cinquantaine de kilomètres.

Je le longe pendant une dizaine de jours.

Quel spectacle d’une infinie singularité que celui de cette immensité plate et noire, d’une désolation inouïe, sans rien, rien jusqu’à l’horizon ; c’est le pays le plus nu du monde peut-être ; l’on n’y trouve pas la moindre végétation, le moindre point d’eau (250 km. sans puits) ; les Arabes l’appellent le « pays de la peur ».

O magie incroyable de la lumière saharienne sous les baisers ardents du soleil, cette terre hostile anime sa nudité de teintes et de mirages merveilleux ! Le Gassi Touil est par excellence le pays du mirage.

Les hauteurs sont élastiques ; une touffe d’herbe au loin prend parfois les dimensions d’un arbre ; un méhariste amplifié par le mirage peut apparaître un instant d’une taille fantastique et terrifiante, ou, absorbé par ce même mirage, disparaître tout d’un coup comme par enchantement ; les distances ne peuvent s’estimer ; on croit marcher dans un songe.

[Illustration : PLANCHE III.

Pays crétacico-tertiaires. Dans le Gassi Touil, un îlot de dunes.]

A l’horizon paraissent des dunes de l’autre rivage du Gassi Touil teintées du bleu le plus tendre au rose le plus délicat ; par le mirage elles sont déformées en falaises, en villes fortifiées ; dans le mirage elles se noient, elles se reflètent comme dans des nappes d’eau calmes et miroitantes, ainsi que des lacs d’argent ; parfois il semble que l’on voit les ports lointains d’une paisible mer d’azur.

Constamment le mirage change à l’horizon ; on n’a pas le temps de s’en lasser qu’il s’est évanoui en une vision nouvelle et qu’il a pris ce charme de plus d’avoir été trop éphémère.

Il semble que ce soit comme une consolation et que les pays les plus déshérités matériellement soient ceux des plus beaux mirages, ceux qui nous charment et nous envoûtent le plus de rêves insaisissables et merveilleux.

Enfin, voilà la porte par laquelle je pénètre dans les marches de guerre du pays targui : Tanezrouft dans la Hamada de Tinghert.

C’est un enchantement : je vois des arbres, des fleurs, de l’eau et ce n’est pas un décevant mirage !…

Je n’ai rien vu de pareil depuis Ouargla et ce premier coin verdoyant m’enivre d’enthousiasme.

Charmant salut targui :

De véritables prairies, d’innombrables fleurs, sont un tapis grisant à mes pas ravis entre les bouquets ombreux d’étels étoilés de pourpre et les massifs de r’tems aux blancs papillons follement odorants.

Il a plu et c’est une abondance stupéfiante de végétation qui a couvert en quelques jours le fond de cette vallée de Tanezrouft, sans doute moins attrayante en temps ordinaire.

Mon méhari s’en donne à cœur joie. Toutes ces délicates et gracieuses fleurs sont happées goulûment par sa lèvre prenante, et son ventre prend vite des dimensions considérables : il gardera sans doute comme moi un souvenir ému de Tanezrouft.

La végétation n’est pas seule à donner à Tanezrouft un caractère inoubliable : la sortie du défilé qui traverse la Hamada est commandée par une gara en forme de coupole dont la silhouette mystérieuse fait planer sur ce pays un charme secret et tout puissant.

Son sommet est couvert de caractères tifinar, cette écriture très particulière des Touareg que le roman de l’Atlantide a rendue célèbre ; c’est la première inscription de tifinar que je rencontre ; nous sommes bien dans les marches extérieures du pays targui et ces inscriptions ont sans doute été gravées pendant les longues heures de veille par les sentinelles qui se sont succédé sur cet observatoire traditionnel.

Car ce fut un point stratégique important : quand les Arabes Chamba menaçaient les Touareg, ce défilé de Tanezrouft était la première défense qu’ils rencontraient au sortir du Grand Erg et un point d’eau ardemment souhaité.

Depuis, nous y avons soutenu également des combats ; entre autres des tirailleurs y furent surpris et assiégés dans leur camp pendant quatre jours, en 1918, par les pillards ; dix tombes témoignent encore du caractère sérieux de ce combat.

C’est également un endroit où il ne fait pas bon être surpris par un orage : l’oued y vient avec une rapidité foudroyante, une violence considérable, et anéantit toute caravane se trouvant alors sur son passage ; d’innombrables carcasses de chameaux noyés dans ces désastres achèvent de donner une note tragique à ces lieux aimables.

Les Sahariens vivent dans une perpétuelle terreur de la noyade : à la vue de tous ces os blanchis qui jonchent le sol, on comprend combien cette terreur est loin d’être puérile ; terreur cocasse en vérité et ironique — oh combien ! — quand on souffre cruellement de la soif, ce qui est courant dans ces pays.

Puis c’est Temassinin et la Zaouia de Sidi-Moussa, célèbre centre musulman des Touareg.

[Illustration : PLANCHE IV.

Pays crétacico-tertiaires. Dans la Hamada de Tinghert, descente du kreb du Djoua, dans les Argiles à Gypse cénomaniennes.]

Elle fut commencée sous El Hadj-el-Foki, un marabout targui et achevée par son fils Sidi-Moussa dont la tombe est un objet de grande vénération.

Il est peu de musulmans, surtout de la Confrérie des Tidjania, de passage dans ces régions, qui ne se rendent pieusement en pèlerinage à la petite « kouba » de « timchent » de Sidi-Moussa, dont la simple blancheur reposant dans l’ombre des palmiers est une charmante apparition, source de désirs de douceur et de paix comme la vue d’une colombe sommeillant, menue et confiante, dans l’obscure clarté d’une cathédrale.

Pendant que j’échange les salutations d’usage avec le caïd de ces lieux, Mohammed-ag-Abdenneby, de la tribu des Forassi, la tribu maraboutique très respectée de Sidi-Moussa, mes hommes se partagent de petits bouts d’étoffes que le gardien du sanctuaire leur a fait la faveur de leur accorder et qui viennent, paraît-il, du lieu sacré. Ils les attachent à une lanière de cuir passée autour du cou : nous n’avons désormais plus rien à craindre, nous voilà sous la haute protection de Sidi-Moussa.

Le caïd m’offre des œufs et un poulet : aimable attention ! Je n’en devais plus manger de longtemps, car les Touareg considèrent cet animal comme impur et n’en mangent généralement pas. Si Mohammed-ag-Abdenneby en mange quoique targui, c’est sans doute qu’il a pris de mauvaises habitudes au voisinage des Français de Fort Flatters.

Puis les jardins et les palmiers de Temassinin ne sont bientôt plus qu’un souvenir et nous voilà de nouveau seuls dans les sables, ceux de l’Erg d’Isaouan-n-Tifernin.

 

b) NOTES DE ROUTE[25].

Touggourt est le point terminus de la voie ferrée, le point le plus avant dans le Sahara où vous mène le rail.

C’est de là que je pars à chameau, le 8 janvier, vers le Sud, après avoir reçu le très aimable accueil et les précieux conseils des officiers des Affaires Indigènes (le Cmdt Béraud, le Cmdt Fournier et le Cne Lhoilier), qui, ainsi que tous les officiers du Sud, suivant la tradition saharienne, voient toujours d’un œil sympathique les voyageurs qui viennent étudier leur cher Sahara.

L’oued Rhir est une traînée de palmeraies[26] qui se sont admirablement développées, sous la direction française, par le travail de la sonde artésienne ; on est heureux de voir là une belle œuvre de la civilisation qui ainsi a créé de merveilleuses palmeraies là où souvent il n’y avait rien, en faisant jaillir des eaux abondantes.

A cette œuvre, le nom de Rolland et du Cmdt Pujat est attaché.

Je passe à Temacine, une oasis pittoresque dont le village est établi sur un socle bâti avec des troncs de palmiers, et qui jouit de la présence d’un lac ravissant.

Son caïd, Abd-el-Kader, me montre aimablement la curiosité de l’endroit : les « retass » ; ce sont des plongeurs qui curent les puits artésiens arabes de la région ; c’est un spectacle étonnant que celui de ces hommes qui peuvent supporter de plonger trois à quatre minutes à une profondeur de 30 à 40 mètres, pour remplir au fond du puits une corbeille de sable ; comment peuvent-ils supporter cette pression et aussi longtemps ? C’est un problème ; il paraît que c’est par suite d’un entraînement poursuivi de génération en génération : ils sont « retass » de père en fils et forment une corporation à part, d’ailleurs très respectée des autres indigènes. Ils disparaissent ; on n’en compte plus que quelques-uns : leur métier ne rapporte plus, c’est l’introduction de la sonde artésienne dans le pays qui en est la cause.

Après Temacine, c’est la Zaouia de Tamelet, de la Confrérie des Tidjania, avec ses rues voûtées et fraîches, sa mosquée dotée d’une belle coupole, ouvragée délicatement, et les tombes des marabouts célèbres que cette coupole abrite.

Enfin, à Blidet Amar, je dis adieu aux oasis de l’Oued Rhir.

C’est maintenant un paysage de sables moutonnants à végétation de damran.

Nous passons à Hassi Ma’mar, puis nous suivons la ligne des poteaux télégraphiques jusqu’aux environs d’Ouargla ; c’est là un bonheur de civilisés que cette vue d’alignements de poteaux télégraphiques ; nous ne l’aurons plus après Ouargla.

Végétation de Zita, de R’tem et de Damran.

Voilà Ouargla, la célèbre oasis où réside le Commandant du Territoire des Oasis. J’y reçois l’accueil dont les Sahariens ont le secret. Chacun me fait des recommandations, me donne des conseils et des renseignements expérimentés dont je reconnaîtrai dans la suite toute la valeur.

C’est toujours un brillant centre d’Officiers du Sud, de ces « Chevaliers du Désert », comme on les a appelés, que Ouargla. J’y trouve le Cne de Saint-Martin, le Dr Chéneby, le Lt Giraudy ; au retour, j’y trouverai le Lt Brunet, etc. ; tous ces noms sont bien connus des Sahariens.

Puis c’est le désert, le vrai désert, cette fois.

 

Départ par la brume, le 15 janvier.

Les palmiers s’espacent et adieu l’oasis.

Je ne verrai plus de vraies oasis de plusieurs mois.

La gara Krima est au loin devant nous qui émerge fièrement de la brume ; c’est la célèbre gara chère aux Chamba d’Ouargla, qu’ils salueront de mille démonstrations de joie dès qu’ils la verront poindre à l’horizon au retour.

Au bas de la gara Krima se trouvent les ruines de Sedrata, ancienne ville des Berbères (?) devenus les Mzabites par la suite, que ceux-ci, éternels persécutés à cause de leur richesse et de leur hérésie, durent fuir comme ils avaient abandonné Tiaret, pour se réfugier finalement dans les plateaux inhospitaliers du Mzab, où ils ont créé, à force de persévérance et d’efforts, les nombreuses villes dans lesquelles vivent leurs femmes, où se trouvent leurs foyers qu’ils visitent quand leur vie de commerçants le permet, et que gouverne une oligarchie religieuse de prêtres : les Tolbas.

La gara Krima est un plateau escarpé d’accès difficile et de défense facile. C’était sans doute autrefois un refuge en cas de danger.

Un puits fut creusé sur ce plateau ; ainsi les populations qui s’y réfugiaient étaient sûres de n’y pas mourir de soif.

Les nombreux instruments de pierre taillée qu’on y trouve montrent l’antique importance, au point de vue humain, de la gara Krima.

Dans le fond salé que domine la gara Krima, on trouve une végétation d’arbustes Zita.

Nous quittons ce fond à Zita pour monter sur un plateau, en laissant la gara Krima à gauche et la gara Teho à droite.

La surface du plateau est tachée de touffes de Bel-Bel.

 

Le 16 janvier. — Le matin, au départ, il y a un épais brouillard, et c’est un spectacle curieux que les chameaux se dessinant brusquement dans ce voile quand ils approchent de vous : on dirait une apparition apocalyptique.

Nous cheminons dans la plaine de Tarfaia.

Nous trouvons Bel-Bel et Alenda, Sfar, Damran et R’tem, du Drinn quand il y a suffisamment de sable.

Le brouillard se lève lentement et bientôt disparaît ; il n’y a plus que de gros cumulus.

Nous laissons à gauche la gara Mkhadma, la gara Tarfaia, Hassi Tarfaia et la gara Smelteneckis ; nous laissons à droite la gara Komfelhem et la gara et le Hassi Berouba.

Nous traversons quelques dunes, une plaine et arrivons sur un plateau, où nous campons, avec Sfar, Damran et Alenda.

 

Le 17 janvier. — De bonne heure, avec vent debout, nous apercevons des gazelles qui broutent gracieusement du Sfar dans la rosée du matin. Elles se laissent approcher, puis fuient, légères, dans une course admirablement souple et rapide. C’est une vitesse folle qu’elles paraissent fournir sans effort, comme si c’était un jeu. Dans leur fuite, elles ont la coquetterie délicieuse de cueillir quelques touffes à droite et à gauche, comme si elles nous narguaient.

Nous laissons la pittoresque gara Ksekis s’mehari à gauche, ainsi que la gara Smiri.

Sur le sable nous trouvons des buissons d’Azelle.

Nous laissons à gauche l’Erg en Nos.

Pâturage de Damran et Agerem.

Le soir se produit une ondée.

 

Le 18 janvier. — Près de Hassi Madjeira, nous subissons une violente tempête de sable.

 

Le 19 janvier. — Je passe près d’une gara, la gara Beckri, où une inscription arabe est gravée, disant : « Là est mort Ali ben Mohammed ».

Nous laissons Hassi Madjeira à notre gauche.

Dans cette région, on observe la présence de vallons sinueux qui manifestent nettement d’un passé humide avec des rivières actives.

Les pâturages sont de Sfar, Agerem et Azelle, accompagnés d’Alenda.

Nous laissons à droite l’erg Tomiet et l’erg et Hassi-Bou-Maza.

Dans les dépressions sableuses, nous trouvons Azelle et Alenda et sur les plateaux Sfar et Agerem.

 

Le 20 janvier. — Départ avec ciel couvert. Temps gris.

Végétation de Sfar, Damran et Agerem.

Nous laissons à droite l’erg Goret Naga, Goret Retmaia, Goret Zotti ; à gauche, Goret Faouar et Hassi el Kezal.

Nous pénétrons dans des dunes avec Drinn, Azelle et Had.

Nous trouvons de nombreux débris d’œufs d’autruche, dont de grands, tous au même endroit, comme si l’œuf venait de se casser.

 

Le 21 janvier. — Le plateau rocheux apparaît de temps en temps, avec Damran et Agerem, Damran et Sfar.

Dans la dune il y a toujours Drinn, Azelle et Had.

 

Le 22 janvier. — Arrivée à Hassi-el-Khollal, creusé au fond d’une dépression du plateau rocheux.

Dans la dune, au voisinage, se trouvent Had, Drinn, Bel-Bel.

 

Le 23 janvier. — Les chameaux sont passés au goudron à cause de la gale.

Il a certainement plu ici il y a quelque temps car quelques fleurs d’Acheb poussent çà et là.

 

Le 24 janvier. — Pays d’erg. Pâturages de Had, Drinn, Damran et un peu d’Acheb : Hennê et Lehema.

 

Le 25 janvier. — Temps gris et menaçant.

Nous suivons un gassi.

Dans la dune il y a Damran, Had et Drinn.

Nous campons au confluent de deux gassis.

 

Le 26 janvier. — Temps très menaçant.

Nous suivons un gassi. La végétation de Damran disparaît. Il n’y a aucune végétation sur le gassi ; c’est du reg.

Le gassi est barré par des chaînes de dunes que nous traversons.

Dans les dunes, toujours Drinn, Had et Azelle et un grand arbuste, l’_Aricha_, qui atteint sur le sommet des dunes 5 à 6 mètres de hauteur.

Dans le gassi nous trouvons des débris de coquille d’œuf d’autruche. On aurait tué une autruche par là il y a douze ans. Ce serait la dernière autruche tuée dans tout le pays.

Pluie vers midi.

 

Le 27 janvier. — Deux ondées dans la nuit.

Nous suivons toujours le même gassi, large de 3 à 5 kilomètres environ.

Dans la dune, de beaux Arichas.

Nous passons à un endroit du reg où les outils en silex taillé sont abondants, ainsi que des nuclei. Beaucoup de silex sont de taille inachevée ; il y avait donc là des ateliers de taille, jadis.

Cela ne peut se concevoir qu’avec l’existence d’un passé humide.

Nous campons près de l’erg de la Bride, où est mort Legras.

Nouvel atelier de taille.

L’erg de la Bride est fort curieux ; il possède un entonnoir très profond, analogue, semble-t-il, à celui d’Aïne Taïba, mais sans eau.

D’après les guides, il y aurait ainsi, dans la partie orientale du Grand Erg, des entonnoirs avec de petits lacs dans le genre d’Aïne Taïba, avec même, auprès, les ruines d’une ville ; mais on n’en sait plus le chemin.

 

Le 28 janvier. — Nous parvenons dans le Gassi Touil.

Le pays n’a plus aucune végétation ; les dunes sont absolument nues ; je n’en ai jamais vues d’aussi nues ; elles ne portent que quelques rares Arichas. Elles sont par massifs de direction légèrement oblique par rapport à la direction du gassi. Ces massifs semblent se montrer régulièrement de 3 en 3 kilomètres. La direction dominante du vent, qui semble jouer le rôle essentiel dans le modelé de ces grandes dunes, paraît être Nord-Ouest.

 

Le 29 janvier. — Nous suivons le Gassi Touil. La végétation sur les dunes se réduit toujours à quelques rares Arichas et un peu de Had et de Drinn.

Nous trouvons pour la première fois du Ressel sur le reg.

 

Le 30 janvier. — Nous suivons toujours la rive Ouest du Gassi Touil. L’erg est maintenant absolument nu ; rien que le sable éclatant d’un côté et le reg noir de l’autre. Pas la moindre végétation ; c’est d’une désolation inouïe.

Nous trouvons pourtant le soir un coin avec un peu de Had et de Drinn. Campons.

 

Le 31 janvier. — Le gassi se rétrécit progressivement.

Trouvons sur le reg beaucoup de Nessi en taches dorées et cendrées, suite d’une pluie sans doute, et du Falezlez.

Arrivons à Hassi Pujat, après avoir rencontré des amas de troncs silicifiés, dont certains énormes.

Hassi Pujat est actuellement un puits mort, malgré sa profondeur (75 m.).

Nous pénétrons dans la Hamada de Tinghert par une vallée qui serait celle de l’oued Igharghar. Des falaises calcaires s’élèvent progressivement de chaque côté de la vallée, surmontées encore de dunes.

 

Le 1er février. — Nous descendons dans la cuvette de Tanezrouft, encaissée dans les plateaux.

L’oued a coulé.

La végétation à Tanezrouft est étonnante : Zemma, Damran, Nessi, R’tem en fleurs, Coloquinthes, bouquets de beaux Tamarix, Guetof, Krom, etc.

Et une « daia » à laquelle les chameaux se désaltèrent (ils n’avaient pas bu depuis Hassi-el-Khollal).

 

Le 2 février. — Les chameaux pâturent.

 

Le 3 février. — Nous remontons un oued affluent de l’oued Tanezrouft. De nombreuses flaques d’eau constituant des « redirs » ont été laissées par la récente venue de l’oued.

Je fais la connaissance du Teleh, dont quelques beaux spécimens ornent cette petite vallée. R’tem, Resedas.

 

Le 4 février. — Nous descendons deux krebs successifs.

Le plateau le plus bas est très fossilifère et couvert d’Acheb (à base de Goulglane).

Et nous arrivons dans la dépression des argiles cénomaniennes. Quelques palmiers, et c’est Fort Flatters.

 

*

 

[Illustration : PLANCHE v.

Pays crétacico-tertiaires. Modelé désertique dans les Argiles cénomaniennes du Djoua.]

 

[Note 23 : Ces « impressions de route » tirées de mon journal de route sont extraites du texte d’une conférence que j’ai prononcée le 24 avril 1923 à Grenoble devant le Club Alpin (Section de l’Isère) de même qu’un article « Seul au Hoggar » que j’ai livré à la Vie Tunisienne Illustrée en mai 1923 et qui y a paru en décembre de la même année.]

[Note 24 : Les tempêtes de sables sont particulièrement fréquentes lors des équinoxes.]

[Note 25 : Tirées de mon journal de route.]

[Note 26 : Certaines palmeraies de l’Oued Rhir sont organisées vraiment industriellement ; et elles tirent par des dispositifs de khandek et de seguia particulièrement étudiés, par des formules d’écartement entre palmiers particulièrement au point, le maximum de parti de l’eau qui leur est fournie par leurs puits artésiens.

Souvent des cultures interstitielles, des oliviers en quinconce augmentent encore le rendement de l’eau.

Un service agricole des territoires du Sud, très actif, dirigé par M. Lemmet, étudie avec de beaux résultats, par une station d’essais, les moyens d’améliorer la qualité des dattes autant que le rendement des palmiers.]

 

=SECONDE PARTIE=

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DU MASSIF CENTRAL SAHARIEN OU DU PAYS TARGUI

(AHAGGAR ET AJJER)

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