Au prix du scandale

Kimberly Lang · Chapitre 1 sur 11

Pages du PDF

Au prix du scandale

Chapitre 1

 

En terminant son entretien de cinquante minutes avec les Martin, Megan avait la migraine. Il fallait vraiment qu’elle glisse un mot au Dr Weiss afin que celle-ci ajuste le traitement médicamenteux du couple, sinon l’un d’eux allait cogner sur l’autre, incessamment !

Megan ajouta quelques notes au dossier, qu’elle rangea ensuite sur l’étagère. Puis elle alla chercher de l’aspirine. Son amie Julie, qui elle aussi travaillait en tant que conseillère conjugale à la clinique Weiss, brandit le flacon dès que Megan eut franchi le seuil de la salle où le personnel avait l’habitude de déjeuner.

— J’ai tout entendu d’ici ! Avec ces deux-là, tu devrais exiger une prime de risque !

Megan sourit et prit deux cachets dans le flacon, avant de les gober avec soulagement.

— Je sais, impossible de leur faire baisser le volume. Mais je ne pense pas qu’ils soient dangereux… excepté pour mes tympans.

— Toutes ces années d’études pour finir arbitre de boxe ! soupira Julie en secouant la tête.

— Mais pas avec le même salaire, hélas !

Julie tapota le magazine posé sur la table : sur une page entière s’étalait une publicité pour le dernier livre de Devin Kenney.

— Si rien ne marche, tu pourras au moins leur recommander un bon avocat spécialiste des divorces, ironisa-t-elle.

Megan se rembrunit.

— Ce n’est pas drôle, Julie. Pas du tout !

Pourquoi fallait-il que son ex-mari soit subitement devenu si célèbre ? L’année dernière déjà, les médias avaient commencé à s’intéresser à lui quand son émission de radio, Divorce et patrimoine, était passée en diffusion nationale. Mais, depuis que le livre du même nom caracolait en tête de la liste des best-sellers, Megan avait un peu l’impression d’être l’ex la plus célèbre d’Amérique — ou du moins de Chicago.

— C’est quand même cocasse, non ? dit Julie, malicieuse.

— Non, c’est contrariant. Sans compter que c’est de l’histoire ancienne.

Une histoire qui aurait dû se perdre dans le néant si seulement Devin n’avait pas jugé bon de s’en servir comme d’un tremplin professionnel.

Julie haussa les sourcils.

— Une conseillère conjugale dont le mariage s’est si mal passé que son ex consacre désormais sa vie à divorcer les autres, c’est quand même savoureux, non ?

— Changement de sujet : tu en es où du dossier de subvention ?

Julie leva les yeux au ciel en poussant un soupir outrancier. Néanmoins elle n’insista pas, ce dont Megan lui sut gré. Ces derniers temps, elle pensait beaucoup trop à Devin. Parler de lui n’arrangerait rien. Ce qui l’aurait vraiment soulagée, c’est d’étrangler son ex-mari. Mais l’option n’était pas vraiment envisageable, aussi séduisante soit-elle…

Elle alla récupérer son sandwich dans le réfrigérateur. Une minute plus tard, Alice, la réceptionniste, les rejoignit et leur donna à chacune une pile de messages. Megan feuilleta distraitement les siens, jusqu’à ce que l’un d’eux retienne son attention.

— Les Smith ont annulé leur rendez-vous ? Ils ont dit pourquoi ?

Allen et Melissa Smith étaient ses patients les plus fidèles. Ils n’auraient manqué pour rien au monde leur entretien hebdomadaire du lundi.

— Oui, reconnut Alice avec une grimace.

Megan sentit sa migraine revenir. Elle avait un mauvais pressentiment.

— Et ?

— Ta célébrité toute neuve ne leur plaît pas vraiment. Surtout depuis que ce blogueur de Chicago les a appelés chez eux pour les questionner à ton sujet.

Megan sursauta et surprit l’expression ahurie qui se peignait sur le visage de Julie.

— Ce type s’est permis d’appeler mes patients ? Tu plaisantes, j’espère ?

— Non, malheureusement.

— Oh, mon Dieu ! C’est… c’est…

— Une violation de la vie privée des Smith et une tache sur la réputation de cette clinique, acheva le Dr Weiss en entrant dans la salle.

Megan frémit.

— Docteur Weiss, je suis désolée. C’est juste… insensé !

— J’en conviens, fit la psychothérapeute.

Ses traits demeuraient impassibles, mais elle exerçait depuis plus de trente ans et n’aurait sans doute trahi aucun signe de surprise si Megan avait bondi sur la table pour se mettre à danser le mambo. Aussi n’était-il pas exclu qu’elle soit furieuse.

— Je suis sûre que ce battage médiatique va retomber comme un soufflé. Un potin chasse l’autre, affirma Megan avec un sourire crispé.

— Oui, vous avez certainement raison, dit le Dr Weiss d’un ton neutre. Mais, en attendant le retour à la normale, vous feriez bien de prendre un congé.

— Quoi ? s’exclama Megan.

— Cela fait longtemps que vous n’avez pas pris de vacances, de toute façon.

— Mes patients…

— Nous les prendrons en charge durant ces quelques semaines.

Quelques « semaines » ? Atterrée, Megan sentit le sang se retirer de son visage.

— Docteur Weiss, bredouilla-t-elle, je sais que la situation est délicate, mais…

— Docteur Lowe, il n’est pas question que mon établissement se transforme en cirque, coupa sa directrice d’un ton plus sec. Et je ne permettrai pas que nos patients soient ennuyés.

Megan eut l’impression d’être une gamine qu’on chapitrait. Sa colère à l’encontre de Devin décupla. A ses côtés, Julie et Alice feignaient de se concentrer sur leur déjeuner, mais elle percevait leur gêne et leur compassion.

Fixant le crayon à papier qu’elle faisait tourner entre ses doigts, elle prit une profonde inspiration et, au prix d’un effort louable, réussit à garder son calme.

— Je comprends, concéda-t-elle. Je vais m’arranger avec Alice pour réorganiser tous mes rendez-vous. Je vais assurer la thérapie de groupe de cet après-midi et…

— Non, Megan. Je m’en occuperai.

Le crayon de bois se cassa net. Le Dr Weiss arqua les sourcils.

— Peut-être voudrez-vous profiter de la séance, docteur Lowe ? Il s’agit d’apprendre à gérer sa colère, je crois…

Megan desserra les mâchoires et se força à sourire.

— Non, merci, ce ne sera pas utile. Alice, quand tu auras fini de déjeuner, pourras-tu me consacrer quelques minutes pour jeter un coup d’œil à mon agenda ?

Alice hocha la tête et le Dr Weiss parut satisfaite.

— Ce n’est pas une punition, Megan. Vous n’avez qu’à profiter de cette pause pour travailler sur vos prochaines publications.

— Oui, bonne idée, docteur Weiss.

« Je m’en occuperai dès que j’aurai étripé Devin Kenney », ajouta-t-elle en son for intérieur.

 

***

 

Elle parvint à quitter la salle d’un pas digne. De retour dans son bureau, elle s’efforça de ne pas penser à Devin, sélectionna plusieurs dossiers de patients et nota des consignes à l’intention de Julie et de Nate, le troisième conseiller conjugal, qui se trouvait encore en rendez-vous.

Pour tenter de museler sa colère, elle se répétait qu’elle n’était pas virée, que ce n’était pas une sanction, et que tout ce tapage allait s’apaiser.

En vain.

Maudit Devin. Combien de fois verrait-elle sa vie chamboulée à cause de lui ?

Un coup léger frappé à la porte l’arracha à ses ruminations. Julie et Alice entrèrent sur la pointe des pieds.

— On est vraiment désolées pour toi, murmura Julie.

— Ce n’est pas la peine. Cela ne va pas durer.

Alice prit les dossiers que Megan lui tendait, tandis que Julie s’asseyait sur une chaise.

— La haine est une émotion négative, reprit cette dernière, mais dans ta situation tu aurais des circonstances atténuantes.

— Merci, Julie. Mais je n’ai jamais haï quiconque de toute ma vie.

— Pas même Devin ?

— Non, bizarrement. Avec lui, j’ai éprouvé de la colère et de l’amertume, je me suis sentie blessée, j’ai été déçue, j’ai eu énormément de chagrin… mais je n’ai pas ressenti de haine. Ensuite j’ai tourné la page. Apparemment, Devin ne peut pas en dire autant.

— Oui, je crois qu’il aurait bien besoin d’une thérapie, lança Julie en souriant. Tu n’aurais pas un bon psy à lui conseiller ?

— Moi. Malheureusement je ne serai pas disponible dans un futur proche. Quand je pense que j’étais si fière de m’être reconstruite ! Je suis furieuse ! Si jamais je mets la main sur lui, vous pouvez être sûres que j’en fais de la chair à pâté ! Mais bien sûr, on ne me laissera pas franchir le seuil de son cabinet, et j’imagine qu’il est sur liste rouge…

— Tu pourrais te rendre à la prochaine séance de dédicaces, suggéra Alice.

Megan fronça les sourcils.

— Quelle séance de dédicaces ?

— Pour la promotion de son livre. Il y avait un encart dans le journal aujourd’hui. Il sera dans une librairie du centre-ville de 15 à 17 heures.

Ainsi, Devin n’était pas en train de courir les plateaux de télé entre New York et Los Angeles. Il était ici, à Chicago…

— Intéressant, murmura Megan, pensive.

— Eh, ne va pas empirer les choses, intervint Julie, alarmée.

Megan s’était déjà tournée vers son ordinateur pour rechercher sur Google l’adresse de la librairie.

— Ça ne peut pas être pire, rétorqua-t-elle. Il a déjà détruit ma carrière, ma réputation et ma vie.

— Tu exagères.

— Julie, je suis psychothérapeute. Je suis capable d’avoir une confrontation avec mon ex-mari d’une manière adulte, raisonnable et positive.

Julie eut un petit ricanement éloquent.

— Tu sais que cela exclut de l’étriper, n’est-ce pas ? Ou même de lui boxer le nez ?

Megan se renversa contre le dossier de son siège et ferma les yeux.

— Oui, et c’est bien dommage. Mais il faut que je mette un terme à tout cela. Avant que les choses ne dérapent totalement.

 

***

 

— Sacré Devin ! Tu es vraiment le meilleur, mon ami. Incroyable ! Tu veux quelque chose ? De l’eau ? Un soda ? J’y vais, j’y vais. Ne bouge pas. Et, au fait, j’adore ta chemise.

La flagornerie du propos n’atteignit pas Devin. Manny Field faisait juste son boulot. Pour son agent, seuls comptaient les quinze pour cent qu’il percevait sur ses revenus, et il se trouvait être actuellement sa meilleure vache à lait. Une vache qu’il prenait soin de bichonner. Chacun y trouvait son compte car, grâce à lui, Devin avait gagné beaucoup d’argent.

La dernière personne de la file d’attente s’approcha de la table. Une fois encore, il griffonna son nom au verso de la couverture, puis tendit le livre à la femme rousse au sourire éclatant qui le dévorait des yeux et se penchait pour lui présenter son décolleté plongeant.

Elle venait acheter un livre traitant du divorce, mais, apparemment, elle se cherchait un mari.

Les premiers mots de son admiratrice vinrent confirmer cette hypothèse.

— Mon dernier divorce se serait bien mieux passé si j’avais lu votre livre à l’époque. Le plus drôle, monsieur Kenney, c’est que je suis toujours une incorrigible romantique. Et vous ? Etes-vous toujours à la recherche du grand amour ?

Le rôle du divorcé aigri qu’il endossait systématiquement en public l’aidait en général à éviter ce genre de situation, mais certaines femmes y voyaient un défi à relever.

— Si je croyais au grand amour, je serais au chômage, chère madame.

Cela aurait dû lui clore le bec. Mais, aguicheuse, elle se pencha davantage et murmura d’une voix sensuelle :

— C’est peut-être que vous n’avez pas encore rencontré la bonne personne.

Devin regrettait que Manny se soit éclipsé : il se serait interposé pour faire diversion. Il entendit le déclic d’un appareil photo et comprit que la rousse au décolleté ravageur ne tarderait pas à s’afficher sur le blog d’une quelconque commère du Web. Génial… Il était coincé. Il ne voulait pas vexer ses fans mais devinait déjà la proposition malencontreuse qui allait suivre.

Où diable était donc passé Manny ?

Il scruta la librairie du regard jusqu’à repérer son agent en grande conversation avec une blondinette. Il ne pouvait pas voir le visage de la fille, qui lui tournait le dos, mais Manny avait l’air irrité. Elle lui parlait avec animation et sa queue-de-cheval blonde dansait entre ses omoplates. Son simple T-shirt blanc soulignait sa taille étroite, et son jean délavé moulait des fesses rondes, qui captaient son attention bien plus que le décolleté de la pluri-divorcée.

La jeune femme blonde remonta sur son épaule la bandoulière de sa besace et Devin trouva ce geste curieusement familier.

L’instant d’après, elle pivotait dans sa direction et le foudroyait de son regard bleu.

Megan.

Deux pensées le frappèrent simultanément. Primo, elle était encore plus belle que dans son souvenir. Secundo, elle était furieuse.

Voyant Manny taper sur l’épaule de Megan, Devin se leva aussitôt. En général, son agent ne mâchait pas ses mots et, vu sa mine revêche, Megan ne bénéficierait pas d’un traitement de faveur.

— Bonne lecture, lança-t-il à la rousse avant de la planter là.

Il s’éloigna à grandes enjambées. Le regard de Megan était toujours fixé sur lui. Il vit ses paupières s’étrécir. Ainsi, c’est à lui qu’elle en voulait. Intéressant. Il aurait dû laisser Manny gérer tout ça mais sa conscience le lui interdisait. Autant laisser une brute massacrer un chiot. Et puis sa curiosité était en éveil : pourquoi Megan revenait-elle dans sa vie sept ans après leur séparation ?

Elle n’était plus cette étudiante aux joues arrondies qu’il avait connue. Son visage s’était affiné, ses pommettes ressortaient et lui donnaient une apparence délicate, en contradiction avec son attitude hostile.

Campée sur ses deux pieds, les bras croisés sur la poitrine, elle le regarda approcher. Avec ses cheveux blond clair, ses grands yeux étincelants et son petit gabarit, elle ressemblait à l’irascible fée Clochette.

— Désolé, Devin, mais cette personne…

— Ça va, Manny.

Conscient d’être le point de mire des clients de la boutique, il offrit à Megan son sourire le plus médiatique.

— Megan, quelle surprise ! Je suis flatté que tu te sois déplacée.

— Tu ne devrais pas. Je vais te tuer ! gronda-t-elle.

— J’appelle la sécurité ! s’affola Manny en reculant d’un pas.

— Mais non. C’est Megan Lowe, mon ex-femme.

— Ton ex-femme ? Tu ne m’as jamais parlé de ça !

Megan pivota vers lui.

— Pourriez-vous nous laisser une minute ? Je dois m’entretenir avec Devin. En privé.

Voyant Manny hésiter, Devin hocha la tête.

— Je te dis que tout va bien, Manny. Megan n’a pas vraiment l’intention de m’agresser.

— Tu veux parier ? riposta-t-elle.

— Vous n’allez tout de même pas faire une scène devant cinquante personnes ? dit Manny avec inquiétude.

Megan jeta un coup d’œil aux curieux qui les observaient, puis lâcha un soupir.

— Non, je veux juste lui parler un moment.

Devin chercha à la prendre par le bras pour l’entraîner à l’écart, mais elle battit en retraite avant même qu’il l’effleure. Bon sang, elle était vraiment en rogne ! Mais pourquoi avait-elle choisi de le rencontrer dans ce magasin bondé ?

— Par ici, dit-il, en indiquant d’un geste la réserve dans laquelle il avait déposé ses affaires un peu plus tôt.

Megan remonta une fois de plus la bandoulière de son sac et se dirigea vers la porte d’une démarche raide. Elle attendit que le battant se soit refermé derrière eux pour attaquer.

— Mais enfin, Devin, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?

— Pardon ? De quoi veux-tu parler ?

Elle saisit dans sa besace un exemplaire de son livre et le brandit sous son nez.

— De ça !

Après une hésitation, il se saisit du volume. Puis, comme elle n’extrapolait pas, il la nargua.

— A quel nom, la dédicace ? C’est pour toi ou pour offrir ?

— Pas la peine, j’ai déjà ton autographe. Sur les papiers du divorce !

— Alors quoi ? Tu as besoin d’un conseil juridique ?

Elle inclina la tête et la pointe de sa queue-de-cheval rebondit entre ses seins.

— Oui, pourquoi pas. Tu pourrais me dire par exemple quelle est la différence entre la diffamation et la calomnie.

— Hein ? fit-il, s’arrachant difficilement à la contemplation de sa poitrine.

— C’est un motif valable de poursuites judiciaires, non ?

— Ecoute, tu ferais mieux de te calmer et de m’expliquer…

— Pas de ce ton paternaliste avec moi, Devin ! C’était déjà pénible quand tu as commencé à présenter cette émission de radio, mais maintenant, c’est le pompon !

Les vieux réflexes revenaient au galop : devait-il se montrer conciliant ? Contre-attaquer ?

— Je ne pense pas…

— Oui, c’est bien le problème ! Tu n’as jamais pris le temps de penser que les gens pourraient faire montre de curiosité vis-à-vis de l’ex-femme de l’avocat le plus célèbre des Etats-Unis ! Qu’ils pourraient s’imaginer que les anecdotes que tu racontes à la radio ou dans ton bouquin sont basées sur ton expérience personnelle ! Et que des tas de gens viendraient m’embêter dans l’espoir d’obtenir une histoire bien croustillante !

C’était donc ça…

— Tu râles parce que des tabloïds ont essayé de te tirer les vers du nez ?

Megan s’était mise à faire les cent pas dans le couloir qui séparait les rayonnages de la réserve. Elle s’immobilisa et leva les mains vers le plafond en signe d’exaspération.

— Pas des tabloïds. Tous les tabloïds ! Toutes les chaînes de télé du câble. Des présentateurs de talk-show, des blogueurs du monde entier. Tu ne lis donc pas les articles qui te concernent ? Tu n’as pas remarqué dernièrement que mon nom était souvent accolé au tien ?

Devin cilla, pris en défaut. Effectivement, il ne lisait pas ce genre de presse. Il n’avait pas le temps. C’était l’affaire de Manny, et il allait du coup en discuter avec lui dès qu’il en aurait fini avec Megan.

A présent, il comprenait mieux sa colère. Elle était d’une nature si réservée et discrète. Ce déchaînement médiatique l’avait forcément stressée. Se sentant coupable, il tendit d’instinct la main vers elle ; elle recula vivement et Devin se souvint qu’il n’avait plus le droit de la toucher. Alors il s’adossa au montant de l’étagère.

— Nous avons été mariés, je ne peux rien y changer. Toutefois, je suis désolé si tu es en butte à un certain harcèlement de la part des médias. Mais ne t’inquiète pas, ça ne durera pas.

— Peut-être, mais entre-temps ma carrière aura été ruinée !

Il fronça les sourcils.

— Oui, ma carrière, reprit-elle, vindicative. Je sais bien que tu ne t’en es jamais beaucoup soucié, mais il se trouve que j’en ai une.

Il ravala un ricanement amer. Sa précieuse carrière… Pour satisfaire ses ambitions, elle était partie pour Albany et avait demandé le divorce.

— Je ne vois pas en quoi ma petite gloire éphémère pourrait te nuire sur le plan professionnel, objecta-t-il.

— Je suis psychothérapeute. Spécialisée dans le conseil conjugal.

Il ouvrit des yeux ronds, laissa passer une seconde de silence, et ne put retenir un gloussement qui acheva de la mettre hors d’elle.

— Oui, je sais, c’est très drôle. C’est ce que pensent aussi tous ces gens qui veulent me contacter à tout prix. Mais je suis une bonne thérapeute. Et j’étais en train de me bâtir une solide réputation, jusqu’à ce que tu viennes tout anéantir ! Des journalistes appellent à toute heure mon bureau et à mon domicile. Ma boîte de courrier électronique est saturée. Un paparazzi a même essayé de se faire passer pour un nouveau patient.

Devin ouvrit la bouche pour répliquer, mais Megan ne lui en laissa pas le temps.

— Et maintenant, figure-toi qu’on harcèle mes patients ! Je suis devenue une source de problèmes pour la clinique qui m’emploie. Les tabloïds s’en donnent à cœur joie, me faisant passer pour une mégère psychotique. Je te laisse imaginer l’effet sur ma crédibilité professionnelle ! Ah, j’oubliais : depuis aujourd’hui je suis en congé forcé. Alors, merci bien, Devin, d’avoir mis ma vie sens dessus dessous. Une fois de plus !

Devin encaissa sans broncher. Il n’allait pas entamer une dispute pour savoir qui avait saccagé la vie de l’autre ; il aurait été sûr de gagner la bataille, mais tout cela appartenait au passé.

Toutefois, il avait vraiment mauvaise conscience. Il n’avait pas songé que Megan pourrait pâtir de sa notoriété. C’était fâcheux, et il comprenait sa réaction. En dépit de sa réputation, il n’était pas complètement insensible.

— Je n’étais pas au courant. Je vais essayer de limiter les dégâts, je te le promets. Je préciserai par exemple que nous sommes séparés depuis longtemps et que rien de ce qui est dit dans ce livre ne te concerne.

Il la vit prendre une profonde inspiration.

— Bon, c’est un début. Mais je doute que cela change grand-chose, répliqua-t-elle.

Sa vieille frustration refaisait surface. Serrant les dents, il rétorqua avec rudesse :

— Mais que veux-tu que je fasse, à la fin ?

 

***

 

La question parut rester en suspens dans l’air. Megan n’avait pas la réponse. Elle avait débarqué dans cette librairie sous le coup de la colère, mais à présent elle regrettait d’avoir cédé à cette impulsion. Une confrontation adulte, raisonnable et positive… Tu parles ! Pour se faire entendre dans le calme et appuyer son propos, elle était censée employer des phrases déclaratives comme « Je pense que… » ou : « Pour ma part, j’estime que… » Mais toutes ces belles résolutions rationnelles avaient été balayées par l’émotion.

Si le Dr Weiss avait vu ça…

A présent, Megan se sentait stupide, démunie. Un sentiment familier qu’elle n’aimait guère.

La vérité, c’est qu’elle n’était pas préparée à revoir Devin. A cause de lui, elle avait hésité à accepter ce poste basé à Chicago. Mais intégrer l’équipe thérapeutique d’un établissement aussi prestigieux que la clinique Weiss ne se refusait pas. Et puis la ville était vaste : elle s’était dit qu’elle ne risquait pas de croiser Devin tous les jours.

Alors elle avait emménagé.

Et, à peine arrivée, elle avait trouvé son visage géant placardé dans toute la ville : aux arrêts de bus, sur les panneaux publicitaires, dans les magazines. Son sourire était partout — celui qui semblait dire : « Attendez de voir ce que je vous mijote ! » Elle avait accusé le coup puis fait un travail sur elle-même qui lui avait permis de surmonter le problème.

Seulement, se retrouver face à lui n’avait rien à voir… Avec sa haute taille, il semblait prendre toute la place, s’approprier tout l’oxygène de la pièce. Son parfum lui frôlait les narines, l’empêchait de respirer. Cette odeur… Une part animale, instinctive d’elle l’avait immédiatement reconnue, comme ses yeux et ses sens avaient reconnu ses yeux bruns, couleur de chocolat liquide, et ses mains aux longs doigts élégants, presque trop fins pour un homme aussi viril…

Megan se renfrogna. Il était terriblement injuste de découvrir qu’après toutes ces années Devin avait toujours le même effet sur elle alors que, de toute évidence, la réciproque était fausse. Elle se retrouvait soudain plongée dans le passé, à l’époque fragile de ses dix-huit ans ; et elle venait juste de se comporter comme une gamine, à fulminer, taper du pied et se rendre ridicule.

Maintenant elle avait honte. Elle aurait voulu se cacher sous un rocher pendant les cinq prochaines années…

— Alors, Meggie, que veux-tu que je fasse ? répéta-t-il.

« Tu pourrais commencer par ne pas m’appeler comme ça… », faillit-elle répondre. Ce diminutif affectueux réveillait trop de souvenirs douloureux, des souvenirs qu’elle avait fait de son mieux pour oublier.

— Je n’en sais rien, répondit-elle d’un ton las. Je… je te présente mes excuses. Je n’aurais pas dû venir. Je te… je te félicite pour ton succès.

Elle avait ajouté ces derniers mots dans l’espoir de conclure leur entrevue houleuse sur une note plus mature.

Devin hocha la tête. Il avait une drôle d’expression sur le visage, comme s’il était désarçonné par ce soudain revirement. Elle ne pouvait pas vraiment l’en blâmer.

— Au revoir, Devin, fit-elle en lui tendant la main. Et bonne chance.

Elle ressentit comme une décharge électrique au moment où leurs doigts se touchaient. Elle frémit, recula et ouvrit la porte d’un mouvement brusque… pour se retrouver nez à nez avec ce déplaisant individu qui semblait se prendre pour le chaperon de Devin !

— Vous écoutez aux portes, vous ? Charmant !

Et, sur ce commentaire cinglant, elle lui fila sous le nez.

 

OceanofPDF.com