Au prix du scandale

Kimberly Lang · Chapitre 3 sur 11

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Au prix du scandale

Chapitre 3

 

Megan ignorait tout du mode de fonctionnement d’une station de radio moderne. Elle avait bien vu quelques films et séries télé, mais sa science s’arrêtait là. Elle détestait se retrouver dans une telle position d’infériorité, surtout vis-à-vis de Devin. Mais, s’il comptait tirer profit de cet avantage, elle allait lui montrer qu’elle avait changé et qu’elle s’était forgé une carapace.

« Tu peux le faire, tu peux le faire », se répéta-t-elle en pénétrant dans le studio.

Elle découvrit deux chaises qui se faisaient face de part et d’autre d’un petit bureau, deux micros, des écrans d’ordinateurs. De l’autre côté d’une paroi vitrée, Kate officiait à la console qui lui permettait de passer les auditeurs à Devin.

Ce dernier lui désigna un siège.

— Assieds-toi. Tu veilleras à parler près du micro, sinon on t’entendra mal. Tiens, mets ça, ajouta-t-il en lui tendant un casque. Et ne touche à rien.

— Tu n’as pas besoin de me parler comme si j’avais cinq ans, dit Megan.

S’efforçant d’adopter une attitude naturelle, elle prit place et adressa un sourire à Kate à travers la vitre.

— Tu es toujours décidée ? interrogea Devin. Nous serons bientôt en direct, et si tu fais une attaque de panique, je ne pourrai pas m’occuper de toi.

Elle faillit répliquer de manière cinglante, puis réalisa qu’elle ne pouvait pas lui en vouloir de s’inquiéter pour son émission. C’était juste une marque de professionnalisme de sa part.

— Cela fait des années que je n’ai pas eu d’attaque de panique, mais merci de ta sollicitude.

— Vraiment ? fit-il, l’air surpris.

— Penses-tu que je serais apte à aider les autres si je n’avais pas d’abord réussi un travail sur moi-même ?

— Tant mieux. Je suis content pour toi.

Elle choisit de croire à sa sincérité et, en dépit de son ancien sentiment d’insécurité — qui ne demandait qu’à remonter à la surface —, elle affirma :

— Tu vois, il n’y a pas lieu de s’angoisser.

Comme il s’installait à son tour, elle prit conscience de l’exiguïté du studio et replia soigneusement les jambes pour ne pas frôler Devin par inadvertance. Il ne fallait pas qu’il croie qu’elle lui faisait du pied…

De l’autre côté de la vitre, Kate leur fit signe. Devin posa le casque sur sa tête et Megan l’imita. Tout à coup, des petits papillons semblaient danser dans son estomac. Elle tâcha de se concentrer. Dans son casque fusait déjà la musique du générique de l’émission. Puis Devin se pencha et parla dans le micro.

Megan frissonna à l’écoute de sa belle voix de baryton, qui paraissait s’adresser à elle seule. Elle avait l’impression que ses lèvres se trouvaient à quelques centimètres de son oreille.

— … avons le plaisir d’accueillir mon ex-épouse, le Dr Megan Lowe.

Elle vit les regards de Devin et de Kate se braquer sur elle et comprit qu’ils attendaient une réponse de sa part. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Combien de gens étaient en train de les écouter ?

Puis elle vit un sourire ironique naître sur les lèvres de Devin. Une flamme de colère jaillit en elle, l’aidant à dominer son émoi. D’un ton qu’elle espérait mordant, elle articula dans le micro :

— Merci, Devin. Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis heureuse d’être là, mais je te remercie de m’avoir invitée.

 

***

Devin était sur ses gardes. Il s’attendait à tout instant à devoir couper le micro de Megan et à envoyer une musique enregistrée si elle craquait brusquement. Mais les minutes passaient et, à sa grande surprise, elle tenait bon. Elle était calme, posée, et sa voix ne chevrotait pas. Au contraire, elle s’élevait, claire et mélodieuse, légèrement teintée de cette intonation sensuelle qui devait déjà faire fantasmer bon nombre d’auditeurs du sexe masculin.

Lui-même se surprit à être captivé tandis qu’elle commentait d’un ton amusé plusieurs déclarations outrancières parues récemment dans la presse. Lorsqu’il fit remarquer qu’elle était spécialisée dans la thérapie de couple alors qu’elle-même était divorcée, elle eut même un petit rire de gorge qui lui donna la chair de poule.

Il aurait pu se croire dans un tête-à-tête intime.

Comme il tentait de se ressaisir, Megan inclina la tête et ses mèches blondes glissèrent sur son épaule. Le faisait-elle exprès ? Après toutes ces années, elle ne pouvait quand même pas espérer lui faire le même effet…

Pourtant il respirait plus vite tout à coup.

Derrière sa vitre, Kate affichait un sourire triomphant. Mais elle se serait pareillement frotté les mains si Megan s’était affolée en direct. La productrice leva le pouce en indiquant l’écran de son ordinateur et, sur son propre moniteur, Devin eut la confirmation que de nombreux auditeurs étaient déjà en attente.

Apparemment, loin de se couvrir de ridicule, Megan était en route pour la gloire.

Il se sentit inexplicablement fier d’elle.

Une première auditrice fut mise à l’antenne.

— Je m’appelle Andrea, je vis à Las Vegas. J’adore votre émission, Devin, mais c’est au Dr Lowe que je souhaiterais poser une question.

— Bonsoir, Andrea. Je vous écoute, dit Megan.

— Pourquoi avez-vous divorcé ? Lequel a quitté l’autre ?

Devin retint un ricanement. Il avait hâte d’entendre la réponse. Comme Megan lui jetait un regard interrogateur, il haussa les épaules et croisa les bras sur sa poitrine.

— Devin et moi étions très jeunes quand nous nous sommes mariés. Nous étions encore à l’université. Nous manquions de maturité et nous avions des divergences sur la façon dont nous voulions mener nos vies. Ces divergences se sont révélées insurmontables.

— Alors c’est lui qui vous a quittée ?

Elle marqua un temps d’hésitation et ses épaules se raidirent. Il aurait dû lui préciser que ses auditeurs ne se contenteraient pas de réponses évasives…

— Non. C’est moi qui suis partie et qui ai demandé le divorce.

— Oui, c’est dur à croire, n’est-ce pas ? intervint-il, moqueur.

Megan fronça les sourcils et lui tira la langue.

— Croyez-moi, Andrea, reprit-elle, il le méritait amplement. Devin n’a pas toujours été ce type formidable que vous connaissez.

— Mais il est quand même hypersexy ! Il faut être dingue pour quitter un mec pareil ! s’exclama l’auditrice avec une candeur désarmante.

— Le mariage ne se résume pas au physique du conjoint, Andrea, enchaîna Megan. La passion ne dure pas éternellement ; elle s’émousse. Il faut alors un ciment plus solide pour éviter que le couple se désagrège. Des intérêts communs. Des valeurs fortes. Je ne veux pas dire que Devin n’avait pour lui que son charme, mais…

Devin tiqua : c’était exactement ce qu’elle était en train de sous-entendre, au contraire, et le regard narquois qu’elle lui jeta le disait assez. Derrière sa vitre, Kate jubilait. Le standard explosait. Sur l’écran de l’ordinateur, une liste interminable de courriers électroniques s’affichait. Il était temps qu’il reprenne en main les rênes de son émission.

— Pour qu’une relation perdure, il faut également un minimum de stabilité émotionnelle, déclara-t-il.

Il ignora le regard ulcéré que lui lançait Megan et enchaîna.

— Merci de votre participation, Andrea. Kate, appel suivant ?

La suite correspondit à ses attentes : des auditeurs qui s’amusaient du paradoxe de la situation ou leur demandaient de confirmer ou d’infirmer certaines rumeurs. Petit à petit, ces questions s’espacèrent et ils reçurent de plus en plus d’appels de gens qui se préoccupaient seulement de leur propre divorce.

Peter, du Tennessee, se séparait de sa femme. Pour la énième fois, Devin expliqua avec patience que protéger son patrimoine ne revenait en aucun cas à dissimuler ses avoirs, ce qui était illégal. L’auditeur, bouillant de rage, l’interrompit pour se lancer dans une violente diatribe contre son épouse, apparemment pleine de défauts — comme si cela pouvait justifier qu’il outrepasse la loi.

— Pardonnez-moi, puis-je dire un mot ? demanda Megan au moment où Peter-du-Tennessee reprenait son souffle.

Jusque-là, elle s’était gardée d’intervenir lorsque les questions ne la concernaient pas directement. Devin l’avait vue secouer la tête et esquisser une petite moue réprobatrice à plusieurs reprises, mais elle s’en était tenue là. A présent, une petite ride creusait son front entre ses sourcils et ses doigts pianotaient sur le bureau.

— Vous souhaitez ajouter quelque chose, docteur Lowe ?

— Oui. Peter, je perçois beaucoup de rancœur dans votre voix. C’est peut-être légitime mais, sans connaître le point de vue de votre épouse, je ne peux malheureusement pas vous aider…

Comme Devin et l’auditeur tentaient de reprendre la parole en même temps, elle poursuivit.

— … par contre, je décèle aussi chez vous de la souffrance et de la jalousie. En avez-vous discuté avec votre femme ? Ou avec un thérapeute ?

— Megan…, commença Devin.

Elle le réduisit au silence d’un geste. Peter-du-Tennessee marmonna quelques mots inintelligibles, puis se racla la gorge.

— Tout le monde n’a pas envie d’une thérapie conjugale, docteur Lowe.

— Je pense toutefois que vous et votre femme avez de sérieux problèmes de communication, et que cela pourrait servir votre couple.

— Vous dites ça parce que vous êtes une psy. C’est votre boulot. Et vous pensez que ce n’est pas bien de divorcer.

— Au contraire, je conseille de ne pas s’obstiner à faire durer le couple lorsqu’il existe un risque de blessure émotionnelle. Certaines unions ne peuvent être sauvées, c’est mon avis. Parfois il vaut mieux ne pas insister, conclut-elle en soutenant tranquillement le regard de Devin.

Il se sentit presque hypnotisé par la gravité qu’il lisait dans ses yeux.

— Mais, dans votre cas, Peter, insista-t-elle, je ne crois pas que vous vous situiez dans cette catégorie. Parfois, un mariage mérite qu’on se batte, qu’on trouve une solution. Cela en vaut la peine.

Devin devina qu’on avait dû lui inculquer cette notion à l’université, car elle n’était pas vraiment dans cet état d’esprit lorsqu’elle l’avait plaqué !

— Mais parfois, intervint-il, le divorce reste la meilleure option, tu en conviens ?

— Oui, pour les deux conjoints, opina-t-elle. Certaines personnes ne sont tout simplement pas bien assorties. C’est peut-être difficile à admettre, mais quand elles rompent elles sont plus heureuses.

— Ce n’est pas vraiment romantique !

— Non. Mais personne ne garantit qu’un couple durera toujours. Parfois, l’amour et la passion ne suffisent pas.

L’amour et la passion… Ils avaient vécu cela et, à en juger par l’expression qu’arborait Megan en cet instant, elle aussi se remémorait certains moments éblouissants. Mais ceux-ci n’avaient pas résisté au dur choc contre la réalité.

— Peter, faites-moi plaisir, parlez avec votre femme avant d’entamer une procédure de divorce, reprit Megan. Vous avez sans doute raison, je suis encline à tenter la réconciliation. C’est dans ma nature et cela fait partie de mon métier. Mais, de son côté, un avocat gagne sa vie quand ses clients divorcent ; il a donc tout intérêt à vous dresser contre votre femme.

— Bon, je… O.K., je vais y réfléchir. Oui, je lui parlerai, promit Peter après un long soupir.

— Merci, Peter. C’est tout ce que je vous demande. Je suis sûre que vous parviendrez à faire le bon choix le moment venu. Bonne chance à vous et à votre femme.

Devin rajusta nerveusement son casque sur ses oreilles. Megan était douée, il fallait l’admettre. Et, à voir le petit sourire victorieux qu’elle affichait désormais, elle avait conscience d’avoir marqué des points dans le petit duel qui les opposait depuis deux jours.

Kate choisit cet instant pour intervenir, en annonçant la publicité et le flash météo. Elle fit alors signe à Devin et Megan qu’ils étaient hors antenne. Sa voix jaillit dans leurs casques.

— C’était fabuleux ! Il y a une alchimie évidente entre vous, et nous avons cassé la baraque ! Je le savais ! Retour antenne dans cinq minutes.

Devin ôta son casque. Megan l’imita et s’empara du verre d’eau posé devant elle.

— Bon sang, à quoi tu joues ? s’exclama Devin.

— Comment cela ? Que veux-tu dire ?

— Tu te mêles de donner des conseils à mes auditeurs !

— C’est mon travail, rétorqua-t-elle, sans paraître le moins du monde contrite.

— Pas pendant mon émission ! Ici, les gens appellent pour savoir comment divorcer, pas pour se rabibocher avec leur conjoint. Ton psycho-blabla…

— Ce n’est pas du blabla ! coupa-t-elle. Je n’ai fait que dire la vérité à ce type. Peut-être sera-t-il amené à divorcer au bout du compte. En attendant, tu ne peux nier ses regrets. Il doit au moins tenter de sauver son mariage au lieu de se précipiter tête la première dans un divorce.

— Parfois c’est la meilleure solution, tu l’as dit toi-même. Et tu en sais quelque chose, je crois.

— En effet, répliqua-t-elle d’un ton dur. Et te quitter a sans conteste été la meilleure idée que j’aie eue de toute ma vie…

Le ton était monté et l’air semblait maintenant électrique dans le petit studio confiné. Megan se dit qu’il fallait vraiment qu’elle apprenne à gérer sa colère. Mais, à proximité de Devin, sa langue se mettait à fonctionner plus vite que son cerveau. Elle savait pourtant que cela se terminait toujours ainsi avec lui. Pourquoi avait-elle cru que cette fois les choses seraient différentes ? Les mêmes causes conduisaient en général aux mêmes effets.

Et le mal était fait — ou plutôt dit.

Devin la jaugeait entre ses paupières étrécies. A sa mine belliqueuse, elle constata qu’elle venait de toucher un point sensible.

— Et tu prêches la communication et la patience au sein des couples… Cela ne te gêne pas d’être aussi hypocrite ? murmura-t-il d’une voix tendue.

— Hypocrite ? sursauta-t-elle. Tu plaisantes, j’espère ? Tu es le pire hypocrite de toute la planète ! Si l’hypocrisie était un motif de divorce, j’aurais obtenu une jolie pension !

La voix de Kate jaillit soudain entre eux.

— Hum… Désolée de vous interrompre, les tourtereaux, mais antenne dans une minute.

Un petit muscle tressaillit le long de la mâchoire de Devin. Apparemment, ça allait barder… Elle avait très mal joué la partie, oubliant que l’émission n’était pas terminée. Et elle ne pouvait décemment pas s’en aller maintenant. Elle assumerait jusqu’au bout.

Devin s’empara de son casque d’un geste brusque.

— Nous poursuivrons cette conversation plus tard, si tu veux bien.

Il lui intima de se taire. L’ampoule rouge s’alluma. Kate les ramena à l’antenne et Devin reprit la parole. Il fallait avouer qu’en écoutant sa voix posée et chaleureuse personne n’aurait pu soupçonner qu’en même temps ses yeux décochaient des dagues virtuelles en direction de son ex-femme.

— … Bonsoir, c’est à vous.

— Bonsoir, Devin. Terri, d’Albuquerque. Je suis votre émission depuis ses débuts, je suis une grande fan. Je voudrais vous poser une question, à vous et au Dr Lowe.

— Nous vous écoutons, Terri.

— Qu’est-ce qui vous a séparé précisément ? En fait, vous n’avez jamais dit ce qui avait cloché entre vous.

La flamme qui s’alluma dans les yeux de Devin fit regretter à Megan d’avoir accepté l’invitation de Kate.

Cette fois, c’était sûr, elle allait devoir s’expatrier au Canada…

 

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