Au prix du scandale

Kimberly Lang · Chapitre 8 sur 11

Pages du PDF

Au prix du scandale

Chapitre 8

 

 

Assise sur le rebord de la baignoire, Megan regardait Devin qui, un tournevis rose et violet à la main, s’efforçait de réparer les charnières de la porte de la salle de bains. Le tournevis faisait partie d’un kit de bricolage pour dames que les parents de Megan lui avaient offert au Noël précédent. Le marteau et les diverses pinces avaient tous un manche en plastique de couleur vive.

Megan admirait les biceps gonflés de Devin, qui tentait de loger le petit cruciforme dans une vis. La tige de métal ne tarda pas à se briser net au ras du manche.

— Il me faudrait de vrais outils, pas ces joujoux, grommela-t-il. Et, tant qu’on y est, il faudrait une vraie porte dans un vrai appartement ! Passe-moi le marteau.

— Cet appartement est tout à fait convenable. Et c’est toi le fautif.

— Moi ? Qui a voulu que nous prenions une douche ensemble ?

— Certes, c’est moi, mais la porte n’a pas résisté à ton… exubérance. C’est celui qui casse qui répare.

— D’accord ! s’exclama Devin en posant ses outils.

— Eh, mais… la porte n’est pas réparée !

— Je préfère payer un menuisier, c’est mon droit. Il sera là lundi matin au plus tard. De toute façon, ajouta-t-il en l’attirant dans ses bras, il y a de bonnes chances pour que nous cassions tout un tas d’autres choses ici avant la fin du week-end.

Ses doigts jouaient déjà avec les franges du short qu’elle avait enfilé à la hâte après qu’ils avaient réglé son sort à la porte. Son autre main s’aventura sur un sein et en agaça le téton jusqu’à le rendre rigide. Après avoir écarté son short, Devin trouva le chemin jusqu’à son intimité ; Megan se mit à haleter.

Le monde réel n’était plus qu’une lointaine abstraction. Seul cet homme-ci, qui était en train de la caresser, lui semblait concret. Elle était en train de s’enliser dans un terrain dangereux. Mais, quand il lui butinait l’oreille ainsi, tandis que des sensations sirupeuses prenaient peu à peu possession de son être, elle ne voulait pas y penser. Elle ne voulait pas renoncer à cette magie de ces mains courant sur son corps. Elle ne voulait pas réfléchir.

Elle voulait juste ressentir.

Ses jambes se mirent à trembler. Le bras de Devin s’enroula autour de sa taille pour la soutenir. C’était délicieux ; si bon que cela faisait même un peu peur. Mais pas au point de lui demander de partir.

Il y allait encore avoir des dégâts dans cet appartement…

 

***

 

Il fallait bien que ce délicieux intermède prenne fin à un moment ou un autre. Lorsque Devin poussa un lourd soupir en déposant un baiser sur son front, Megan comprit que l’heure était venue.

Ils étaient en train de boire leur café, après avoir pris un petit déjeuner tardif. L’après-midi du dimanche était entamé. Durant les longues périodes de silence qui s’installaient entre eux, un certain malaise était perceptible. Elle s’était doutée qu’ils en arriveraient là, alors même qu’elle lui cuisinait son plat préféré, une tortilla aux herbes que, comme d’habitude, elle avait laissée brûler. Mais cela n’avait pas amoindri l’appétit de Devin, qui l’avait dévorée en deux temps trois mouvements.

Cela ressemblait peut-être au bon vieux temps, mais c’était le présent qu’ils vivaient. Elle en avait conscience et s’était préparée aux mots qui ne manquèrent pas de briser le silence.

— Il faut que j’y aille.

Elle les avait anticipés, mais ils lui firent tout de même mal.

— Je m’en doute.

— L’émission de demain matin sera diffusée de Cincinnati. Mon avion décolle à…

— Ça va, Devin. Tu as ta vie, j’ai la mienne. Personnellement, j’ai beaucoup de travail en retard, prétendit-elle.

Plutôt fière du ton nonchalant qu’elle avait réussi à adopter, elle ramassa les assiettes pour les emporter dans l’évier. Devin la suivit.

— Je vais avoir une semaine particulièrement chargée, reprit-il. Il se trouve que plusieurs choses tombent en même temps et…

Voilà, la sarabande des prétextes commençait. Est-ce qu’on donnait aux garçons un manuel secret contenant toutes ces phrases d’excuse ridicules ?

— Je comprends, assura-t-elle. Mais n’oublie pas de m’envoyer le menuisier, d’accord ?

Il fronça les sourcils, perplexe.

— Qu’est-ce qu’il y a, Megan ?

— Tu es très occupé, je sais. Tu n’as pas à te justifier. Je n’attends rien de ta part, excepté cet ouvrier que tu m’as promis pour réparer ma porte.

— Alors… c’est tout ?

— Nous avons passé un super week-end ; mais nous savons tous deux que ça ne veut rien dire.

— Pardon, mais je n’étais pas au courant ! protesta-t-il, la mine offensée. Je voulais juste te dire que si tu voulais que nous allions dîner ensemble cette semaine — ou faire quoi que ce soit d’autre —, je ne pourrais pas me dégager avant une certaine heure.

— Oh…

Les mains de Devin se refermèrent sur ses avant-bras. Il se mit à la masser doucement.

— Tu sais, je conseille toujours à mes clients de couper les ponts avec leur ex.

— Moi aussi.

Il sourit.

— Nous ne sommes pas très doués pour mettre en pratique nos propres théories, alors. Mais je ne regrette rien, enchaîna-t-il d’un ton redevenu sérieux. Et toi ?

— Non, aucun regret.

Du moins pas encore, songea-t-elle, réprimant un soupir.

— Alors tu dînes avec moi demain soir ?

— D’accord.

Une douce tiédeur était en train de se répandre dans la poitrine de Megan. Devin l’attisa en se penchant pour l’embrasser.

— Je regrette de devoir partir, chuchota-t-il. Je t’appelle tout à l’heure. Et ce ne sont pas des paroles en l’air !

Il ponctua ses mots d’un clin d’œil. Puis il s’en alla, et le silence retomba dans l’appartement vide — dont les petites pièces semblaient plus vastes à présent que Megan était seule.

En retournant dans la chambre, elle fit le compte des dommages causés par leurs retrouvailles turbulentes : une table brisée, une porte cassée, une lampe renversée près du chevet. L’ampoule avait survécu, mais l’abat-jour était cabossé.

Elle se glissa sous la couette froissée et décida qu’elle s’en occuperait plus tard. Les yeux fermés, elle enfouit son nez dans les draps et huma l’odeur de Devin qui imprégnait encore le tissu. Elle avait du mal à atterrir après ce week-end de frénésie sexuelle. A bien y réfléchir, la semaine tout entière avait été insensée. Lundi dernier, alors qu’elle n’avait pas revu Devin depuis sept ans, elle déboulait dans cette librairie du centre-ville. Et, le dimanche suivant, l’empreinte de sa tête creusait son oreiller…

Il n’avait décidément pas son égal pour mettre sa vie sens dessus dessous. A ce niveau, rien n’avait changé depuis ce tout premier jour où il s’était pris les pieds dans l’échelle sur laquelle elle était juchée, tout en haut des rayonnages de la bibliothèque universitaire. Elle lui était littéralement tombée dans les bras…

Ce souvenir lui arracha un sourire.

Vivre auprès de Devin n’était pas de tout repos, mais l’on ne s’ennuyait jamais. Il fallait avouer en revanche que, depuis quelques années, elle avait mené une existence plutôt insipide en comparaison. Concentrée sur son travail, elle avait occulté tout le reste, les distractions, les loisirs, et même ses amis. Elle en prenait la pleine conscience maintenant, à cause du retour fracassant de son ex-mari…

Elle soupira. Il fallait se lever, se mettre au travail. Nettoyer la cuisine, réparer l’abat-jour, faire n’importe quoi, mais ne pas rester recroquevillée, à ressasser des pensées concernant Devin. Pourtant c’était plaisant ; elle chérissait cette obsession. Le destin prenait parfois d’étranges détours… Juste au moment où les difficultés allaient s’aplanir devant elle, il fallait qu’elle le retrouve en travers de sa route. Ce n’était franchement pas la situation idéale, et Megan n’avait jamais rêvé de le reconquérir en de telles circonstances. Néanmoins, elle ne pouvait nier qu’un espoir ténu fleurissait dans son cœur.

Oui, des possibilités nouvelles s’offraient à eux. Mais elles étaient multiples et les envisager toutes lui donnait le vertige — en la faisant souffrir… Tant de choses pouvaient aller de travers.

Mais pourquoi être si pessimiste ? La situation pouvait bien tourner, au contraire.

Seulement elle ne savait pas si son appartement y résisterait…

 

***

 

C’est pour cela qu’il avait quitté Megan ? Pour passer la nuit seul dans un hôtel de Cincinnati, se lever avant l’aube et rejoindre un studio afin de répondre aux sempiternelles mêmes questions que lui posaient les auditeurs d’une ville à l’autre ?

Il devait être fou…

Cela faisait un moment qu’il s’irritait de devoir consacrer autant de temps aux opérations publicitaires, mais ce soir c’était un peu la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il fallait qu’il ait une bonne discussion avec Manny tant sa vie était en train de lui échapper.

Il faillit appeler Megan, juste pour le plaisir de lui parler, mais se souvint qu’elle devait travailler à sa thèse et se dit qu’il n’avait pas le droit de la déranger pour la simple raison qu’il s’ennuyait à Cincinnati. D’autant qu’à cause de lui elle avait perdu tout un week-end de travail.

Pourtant, il n’éprouvait aucun remords…

Lui-même avait du pain sur la planche, se dit-il en saisissant le nouveau dossier que Simon, son assistant, lui avait remis le vendredi soir.

 

***

 

La clinique avait appelé plus tôt que prévu ; dès que Megan avait vu le numéro s’afficher sur son téléphone, elle avait compris que tout était terminé. En effet, peu avant, Julie l’avait appelée pour la tenir au courant des derniers développements de la situation. Ce faisant, elle lui avait appris l’existence d’un clip audio sur le site Internet de l’émission de Devin. Aussitôt qu’elle l’avait entendu, Megan avait mesuré l’ampleur de la catastrophe, et ses derniers espoirs s’étaient envolés.

Au bout du fil, le Dr Weiss n’éleva jamais la voix. Elle sermonna Megan sur l’éthique professionnelle, la vie privée, la réputation de son établissement et les erreurs de jugement. Elle lui donna la chance de s’expliquer, nourrissant ses ultimes espoirs, mais cela fut pour mieux la descendre en flammes ensuite.

Puis, de cette voix égale dont elle ne se départait jamais, elle lui avait signifié son renvoi et l’avait priée de rendre ses clés quand elle viendrait débarrasser son bureau — le soir même.

Longtemps après avoir raccroché, Megan, sous le choc, resta à fixer le téléphone, assise en tailleur sur le lit. Ce coup de tonnerre sonnait la fin de sa courte carrière. Toutes ces années de dur labeur n’auraient donc servi à rien. Et ce n’était pas sa faute. Certes, elle avait pris une mauvaise décision et agi un peu à la légère, mais se faire ainsi claquer la porte au nez en représailles, c’était… démesuré.

Son premier réflexe fut d’en vouloir à Devin. Mais, à la réflexion, ce coup de Jarnac médiatique n’était pas son style. De plus, après le week-end qu’ils venaient de passer, elle l’imaginait mal s’évertuant à la détruire professionnellement. Non, les récents événements, dont cette machiavélique machination, portaient la signature de Kate, dont Megan soupçonnait qu’elle souffrait d’un trouble de la personnalité. Car il fallait vraiment être dingue pour s’attaquer ainsi à la réputation de quelqu’un qui ne vous avait rien fait.

Au final, déterminer l’identité du ou de la coupable ne changerait rien à l’affaire : elle était finie. Elle avait beau chercher, il n’y avait pas de solution miracle. Elle avait travaillé dur à la faculté, s’était battue bec et ongles pour décrocher cet internat, et voilà qu’elle se retrouvait face à un mur.

Les larmes qui lui brûlaient les yeux roulèrent sur ses joues, sans toutefois lui procurer aucun soulagement. Dans un accès de masochisme sans doute, elle alluma son ordinateur et alla surfer sur le blog rattaché à Divorce et patrimoine. Elle ne comptait pas se torturer en écoutant de nouveau le clip audio mais constata d’un coup d’œil que, depuis son dernier passage, une heure plus tôt, celui-ci avait été chargé plus de deux cents fois supplémentaires. Elle savait que des dizaines de liens avaient été créés sur d’autres sites : en ce lundi maudit, Internet était comme une pieuvre infernale qui déroulait ses tentacules de par le monde pour mieux saccager sa vie…

Dans sa messagerie électronique, elle trouva un courriel de Devin : « J’essaie de te joindre. Décroche quand j’appelle. » Effectivement, elle avait vu à plusieurs reprises son numéro s’afficher sur l’écran digital mais n’avait pas encore trouvé le courage de lui parler. Il n’était peut-être pas responsable, mais lui aussi était plongé jusqu’au cou dans cette affaire. Un autre, plus récent, disait : « Toujours en état de siège ? Je viendrai te chercher après l’émission de ce soir. Réfléchis au restaurant où nous irons manger (et emporte quelques affaires, ton appartement est trop fragile pour supporter une nouvelle nuit !) »

Megan fronça les sourcils. Soit Devin n’avait pas mesuré les ravages causés par le clip audio diffusé par son site Internet, soit il avait perdu la tête. Dans un cas comme dans l’autre, elle n’avait pas l’intention de dîner en ville avec lui ! Après avoir récupéré ses affaires à la clinique, elle rentrerait tout droit chez elle se rouler en boule sous la couette et se lamenter sur son sort.

Elle hésita. Devait-elle téléphoner à Devin ? Si elle avait une confrontation avec lui maintenant, elle s’écroulerait. Non, elle attendrait d’avoir recouvré un peu de courage.

Ses doigts coururent sur le clavier : « Devin, pas ce soir. Nous parlerons demain. M. »

 

***

 

Devin éteignit son iPhone. Le mail aussi bref qu’évasif de Megan l’avait dérouté mais, comme l’émission était sur le point de commencer, il ne pouvait chercher à la joindre. Déjà la musique du générique démarrait. Etait-elle malade ? Il en saurait plus tout à l’heure, car il avait toujours l’intention d’aller chez elle.

Il commença par évoquer deux divorces de célébrités, qui faisaient la une des tabloïds ces temps-ci, fit un peu de pub pour son livre, puis présenta à l’antenne, avec Kate, les prochaines émissions spéciales, durant lesquelles il accueillerait des invités de marque.

Il ne pouvait se défaire d’un sentiment de malaise latent. Quelque chose n’allait pas avec Megan, il en était sûr. Mais les appels étaient déjà nombreux, et Kate lui fit signe pour le prévenir qu’elle s’apprêtait à lui passer quelqu’un. Il devait d’urgence recouvrer sa concentration.

Heureusement les problèmes évoqués ce soir-là par les auditeurs n’avaient rien de très compliqué. Il put se cantonner à des réponses évasives, ou se fier à sa mémoire. La question qu’il redoutait arriva seulement quelques instants avant la première pause publicitaire.

— Où est donc le Dr Lowe ce soir ?

— Je ne sais pas. Elle vit sa vie, elle sauve des mariages très certainement, répondit-il d’un ton détaché et amical. Peut-être nous fera-t-elle l’honneur de revenir participer à notre émission, mais ici nous parlons surtout de droit et ce n’est pas précisément son champ d’expertise. Je crois même savoir que cela n’entre pas dans ses centres d’intérêt. Alors, que puis-je pour vous aider ? Vous êtes… ?

— Alex, de Seattle. Mon ex-femme est aussi dingo que la vôtre ; la différence, c’est qu’elle n’a aucune retenue en public.

Devin fronça les sourcils. « Dingo » ?

— Ce que je voudrais savoir, reprit l’auditeur, c’est comment on peut garder le contrôle de la situation face à d’autres personnes. Je me fiche de tout ce que mon ex peut me dire en privé, mais j’en ai assez d’avoir la honte devant tout le monde. La semaine dernière, pendant que vous étiez à l’antenne, tout s’est bien passé entre le Dr Lowe et vous. Comment faites-vous pour la calmer ?

Devin demeura coi. De quoi diable parlait ce type ? Etait-il éméché ? Il leva les yeux sur Kate pour la prendre à témoin. Son petit sourire, ponctué d’un haussement d’épaules, l’alarma aussitôt.

Il répondit en choisissant ses mots avec soin.

— Ecoutez, Alex, si votre ex est mentalement perturbée…

— Non, non, elle n’a pas de problèmes psychiatriques, c’est juste une sacrée garce, comme la vôtre.

— Je vous demande pardon ?

Son interlocuteur eut un rire un peu confus.

— Vous savez, tout le monde a entendu les extraits sur Internet. Je vous tire mon chapeau d’être resté si calme et maître de vous-même, parce que, nom d’un chien…

Il manquait clairement à Devin une pièce du puzzle pour comprendre de quoi il était question. Néanmoins, il avait maintenant un indice. Sans plus attendre, il coupa la communication, puis feignit de s’étonner :

— Alex ? Vous êtes toujours là ? Je ne vous entends plus… Kate ? J’ai perdu Alex.

Il vit sa productrice jeter un coup d’œil à sa console. Elle comprit ce qu’il venait de faire et ouvrit son micro.

— Désolée, chers auditeurs, nous avons apparemment un léger souci technique, annonça-t-elle. Une page de pub, le temps que tout rentre dans l’ordre.

Devin surfait déjà sur Internet. Il ne lui fallut qu’une trentaine de secondes pour découvrir le clip audio mentionné par Alex de Seattle, proposé en podcast sur le blog qui servait de vitrine à l’émission et dont Kate se servait pour « faire le buzz ». Dans la rubrique « Les inratables », elle publiait les interventions d’auditeurs les plus cocasses, grotesques ou outrancières. Les internautes adoraient cela.

Le clip en question s’intitulait : « En coulisses avec Devin Kenney et le Dr Megan Lowe ». Plusieurs centaines de commentaires étaient déjà tombés.

La voix irritée de Kate s’éleva dans les enceintes.

— Je viens de lancer la pub. Que se passe-t-il, Devin ?

La colère grondait déjà en lui. Il ignora la question de sa productrice et cliqua sur la touche « lecture ».

Trente secondes plus tard, il avait compris pourquoi Megan n’était pas d’humeur à sortir dîner au restaurant. Il tourna un regard noir vers Kate. Elle avait de la chance d’être retranchée derrière sa vitre, sinon il l’aurait volontiers étranglée de ses propres mains.

Le soir où ils avaient reçu Megan, Kate avait bien éteint leurs micros durant la pause ; mais cette petite manipulatrice ne s’était pas gênée pour enregistrer la conversation privée qu’il avait eue avec Megan. Ensuite elle avait remixé les propos de cette dernière, de telle sorte que Megan apparaisse comme une sorte de furie revancharde et hystérique.

— Efface-moi ce clip du blog.

Il avait parlé d’un ton dur. Kate ouvrit la bouche pour protester, mais il ne lui en laissa pas le temps.

— Tout de suite !

Lèvres pincées, Kate pivota vers son ordinateur. Quelques secondes plus tard, elle lui adressa un hochement de tête. Il actualisa la page sur son propre écran : le clip avait bel et bien disparu.

— Ça ne sert pas à grand-chose, objecta-t-elle. Il a déjà été repris un peu partout. Internet n’oublie jamais, tu sais.

— Alors tu ferais bien de te mettre tout de suite au boulot pour publier un rectificatif et des excuses.

— Devin, c’est le clip qui reçoit en ce moment le plus grand nombre de clics sur la Toile. Les gens en sont fous. Ils n’arrêtent pas de l’écouter et l’envoient à tous leurs amis. On ne parle que de ça. Que de toi. Ton site perso est presque saturé, et ce matin ton livre était numéro un des ventes sur Amazon.

Devin vit rouge. Kate était donc aveugle à tout ce qui n’était pas monnayable ? L’attitude obsessionnelle de sa productrice ne lui avait jamais paru plus évidente. Et dangereuse. Elle se fichait peut-être éperdument des autres, mais il y avait une chose à laquelle elle tenait plus que tout : son job.

— Qu’est-ce qui te prend, à la fin ? lança-t-il. Tu veux qu’elle nous fasse un procès ?

Kate eut une moue dédaigneuse.

— Megan n’a aucun argument pour nous poursuivre en justice. C’est de son plein gré qu’elle a participé à l’émission. Elle a accepté que ses propos soient enregistrés et éventuellement réutilisés dans un but promotionnel.

— Cela ne voulait pas dire qu’elle t’autorisait à remixer ses mots à ta sauce pour lui faire dire n’importe quoi ! Je parie qu’en ce moment même plusieurs avocats se battent pour la pousser à nous attaquer !

— Très bien. Qu’elle nous fasse un procès. Toute la publicité rejaillira sur…

Devin se pencha pour approcher sa bouche du microphone et articula :

— Tu es virée.

— Quoi ?

— Tu m’as parfaitement entendu.

— Mais… nous sommes en pleine émission !

— Je vais me débrouiller, ne t’inquiète pas.

La mine belliqueuse, Kate croisa les bras sur sa poitrine.

— Je travaille pour Chicago Horizon, Devin, pas pour toi. Tu ne peux pas me licencier.

— Ah non ? Et, à ton avis, qui a le plus de poids et d’influence ? Moi ou la personne qui prend mes appels téléphoniques ?

A travers la vitre, il vit le visage de Kate s’enflammer sous le coup de l’humiliation et de la fureur. Ses paupières s’étrécirent.

— Espèce de sale… C’est grâce à moi si Divorce et patrimoine a eu autant de succès, tu le sais très bien !

— Dans ce cas, tu n’auras aucun problème pour trouver un autre employeur. Mais, dorénavant, tu ne travailles plus sur mon émission.

Il s’était levé. Au moment où il ouvrait la porte de communication, Kate jeta son casque sur la console.

— Va au diable, Devin Kenney !

Elle passa devant lui en trombe, laissant dans son sillage la fragrance de son parfum hors de prix. Devin se doutait que les dirigeants de la station n’allaient pas tarder à l’appeler pour plaider la cause de la jeune femme. Mais il n’entendait pas céder. Il préférait produire lui-même cette maudite émission.

Cette pensée le ramena à ses auditeurs, qui en ce moment même devaient être plutôt perplexes devant leur poste de radio. Il s’installa à la place de Kate derrière la console et reprit l’antenne après avoir attendu la fin de la dernière pub.

— Navré, chers auditeurs, mais nous avons quelques déboires techniques ce soir qui nous empêchent de diffuser l’émission normalement. Nous vous adressons bien sûr toutes nos excuses et, en attendant que tout soit rétabli, nous allons vous diffuser un best of des émissions passées.

Cela allait déclencher un tollé, dont il entendrait certainement parler le lendemain matin. Mais, pour l’heure, il avait d’autres chats à fouetter. Il enclencha la diffusion du best of toujours disponible en cas de gros pépin, puis quitta le studio. Ensuite, après s’être assuré la coopération d’un technicien, qui accepta de surveiller le bon déroulement des opérations jusqu’à la fin de la plage horaire, il se dirigea vers l’ascenseur.

Tout en attendant la cabine, il téléphona à Manny.

— Devin ! Ton émission de ce soir était formidable. Comme d’habitude, je t’ai trouvé extra…

Devin n’avait pas la patience d’écouter les flatteries de son agent.

— L’émission n’est même pas terminée, arrête tes bobards ! Et dis-moi plutôt pourquoi tu ne m’as pas averti que Kate avait posté un clip trafiqué sur notre blog ?

— Parce que tu m’as expressément demandé de ne pas t’appeler, se défendit Manny d’un ton offensé. Mais peu importe. La bonne nouvelle, c’est que ton livre caracole en tête des ventes.

Devin serra les dents. Pourquoi diable s’était-il entouré de crétins cupides ?

— Manny, c’est une véritable catastrophe. Tu as intérêt à trouver quelque chose pour te racheter, sinon je te jure bien que…

— Devin, qu’est-ce qui te prend ? coupa Manny. Cela n’a rien de catastrophique, au contraire !

— Pour Megan, imbécile ! Pourrais-tu penser à autre chose qu’à tes quinze pour cent, juste une petite minute ? Toi et Kate avez la morale de parrains de la mafia !

— Nous essayons juste de piloter ta carrière de la meilleure façon possible, dans ton intérêt. Et regarde, ça marche ! On ne parle que de toi.

— J’ai viré Kate.

Il attendit que Manny fasse le lien entre cette déclaration et la situation précaire dans laquelle il se trouvait désormais.

— Ecoute, plaida son agent, je sais que toi et Megan êtes en pleine crise de nostalgie après votre petit week-end romantique…

Devin tiqua. Comment Manny pouvait-il savoir qu’ils avaient passé le week-end ensemble ?

— … mais tu ne peux pas jeter aux orties ton image publique. Tu l’as créée et tu dois la préserver, par respect pour tes fans.

— Je suis avocat. Je ne peux pas me permettre d’avoir l’image d’un homme qui piétine tout le monde sur son passage pour assouvir ses ambitions. Connais-tu seulement le sens du mot « éthique » ?

— Tes fans ne te voient pas comme un avocat.

— Alors tu as du pain sur la planche, parce que c’est à toi de rétablir la vérité. Débrouille-toi !

— Mais… mais…

Manny s’étouffait et postillonnait dans son téléphone. La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Au moment de s’engouffrer dans la cabine, Devin trancha.

— Nous parlerons demain de mon plan de carrière, de mes projets et de mon image. En attendant, tu as intérêt à te remuer pour rattraper les choses.

Sans attendre la réponse, il coupa la communication et empocha son téléphone. Une minute plus tard, il s’installait au volant de sa voiture, garée dans le parking souterrain. Il hésita à appeler Megan, y renonça finalement. Elle risquait de ne pas répondre et de toute façon il serait chez elle dans moins d’une demi-heure.

Il était en train de se rendre compte qu’il avait perdu le contrôle de son existence. Ce qui venait de se passer était pour lui un sérieux coup de semonce.

 

OceanofPDF.com