Babylone Central

Émile Lafrenière · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/7

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Babylone Central

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

NORD-DU-QUÉBEC,

QUELQUE PART AU-DELÀ DU 50E PARALLÈLE NORD

Le calme plat qu’inspiraient les étendues de pins et d’épinettes enneigés semblait éternellement imperturbable. La pluie et la fonte prématurée arrangeaient une douce musique tandis que la neige accrochée aux arbres se gorgeait d’eau avant de se détacher des branches. Confrontée aux brusques changements que traversaient la plupart des écosystèmes, la taïga qui recouvrait les hauteurs du Bouclier canadien semblait curieusement épargnée.

Et au-dessus, bien au-dessus de la tranquillité et des odeurs boréales des conifères, une boule de feu traversait le ciel, observée que par la faune qui rôdait dans les sous-bois. Le phénomène prenait de l’ampleur tandis que l’objet métallique qui le provoquait se rapprochait du sol à grande vitesse. Laissant une longue et brillante filée de débris derrière lui, le petit satellite, rougi par son entrée dans l’atmosphère, se décomposait à mesure qu’il perdait en altitude. Puis, au bout d’une chute libre d’exactement soixante-quatorze secondes, l’appareil frappa de plein fouet le tronc de plusieurs épinettes avant de se heurter à une mince couche de neige au sol, les quelques flammes qui persistaient sur la coque se voyant bientôt étouffées par la pluie.

L’avertissement était entré à peine une heure plus tôt, juste avant l’aurore. Un message anonyme, concis et curieux, avait forcé le déploiement d’une équipe de recouvrement du NOV-4 dès que la déviation du signal satellitaire eut été confirmée par l’analyse du bureau. Les agents Thivierge et Boyer savaient pertinemment qu’ils arriveraient beaucoup trop tard pour assister à l’écrasement de l’appareil, mais avec un peu de chance, sa chute laisserait derrière elle suffisamment de signes pour leur tracer la voie. Peut-être même qu’ils auraient droit à une bonne vieille colonne de fumée pour leur simplifier la tâche. Mais compte tenu des conditions météo désastreuses, il y avait peu d’espoir de ce côté-là aussi. Qu’importe, l’essentiel consistait à localiser le satellite les premiers.

Alors que l’hélicoptère militaire traversait le brouillard que façonnaient la pluie et le dégel, Thivierge essayait du mieux qu’il pouvait de guider le pilote à l’avant. Sur le tableau de bord du cockpit, seules les coordonnées du dernier signal reçu leur servaient de référence. Et il y avait fort à parier que l’estimation de la trajectoire de l’écrasement était plus qu’approximative.

— On va devoir attendre que la pluie se calme si on veut trouver quoi que ce soit, jugea le pilote. Parce que là, on patauge dans la mélasse.

— Allons, un peu d’optimisme. Dès qu’on arrive au point de chute, continuez un peu à l’ouest à basse altitude.

Thivierge n’obtint qu’un hochement de tête résigné de l’homme derrière les commandes alors qu’ils survolaient des rangées d’arbres noyées dans le brouillard, indiscernables les unes des autres. À cette heure, les premières lueurs de l’aube étaient d’un secours limité dans leur recherche. Au moins, le sol s’avérait plus ou moins visible pour le moment à travers quelques trouées dans la forêt boréale.

Sanglée à l’un des sièges situés à l’arrière de l’appareil, l’agente Boyer se contentait de parcourir distraitement du regard le paysage à travers le hublot.

— Veux-tu me dire depuis quand on s’occupe de ça ? dit-elle dans son micro-casque. Y me semble qu’on a déjà eu des affectations plus glamour que le ramassage de déchets spatiaux.

— Je sais pas si j’ai déjà donné dans le glamour, répondit Thivierge en riant. Moi, je discute pas les ordres, mais si tu veux quand on revient, je propose à Landry de changer ton titre pour « éboueuse cosmique » ou un truc du genre.

— Dit comme ça, ça sonne déjà moins pire.

Au même moment, l’hélicoptère survolait la zone délimitée par les estimations du point de contact. Le pilote suivit les instructions de Thivierge et s’engagea davantage à l’ouest pour sillonner la zone presque à l’aveugle, tant la visibilité était mauvaise. Puis au bout de quelques minutes seulement, ce qui semblait amorcer une série de déceptions se solda en une agréable surprise.

— Y’a un paquet d’arbres un peu maganés là-bas, dit le pilote en les pointant à l’agent du NOV-4 à ses côtés. Puis, là, on dirait qu’y’a des traces de suie au sol.

— Ah ! On était pas si loin du compte, finalement.

— Pour une fois que les maths du bureau nous servent, commenta Boyer.

Ragaillardi par la découverte, Thivierge tapa sur le siège de pilotage, presque fier de la performance de son occupant.

— Trouvez un endroit où nous poser. On va d’abord vérifier qu’y’a quelque chose à ramener, puis on attachera le gros des débris à l’hélico.

Un autre hochement de tête passif conclut l’échange, tandis que le pilote se mit à la recherche d’un endroit assez large et assez dégagé pour y immobiliser l’appareil quelques instants juste au-dessus du sol. Malheureusement, le sol rocailleux n’était pas assez plat pour risquer un atterrissage.

Thivierge passa à l’arrière afin de cueillir une trousse à outils alors que Boyer installait une caméra sur sa tenue pour capter leurs actions.

— On en aura pas besoin, trancha Thivierge. Fais juste prendre une photo des décombres. Ce sera en masse.

Boyer pensa s’opposer un instant, la procédure étant assez claire dans ce genre de situation, mais elle savait choisir ses combats avec son supérieur. Les deux agents se cramponnèrent aux nombreux crochets à leur disposition pendant la descente de l’appareil. Thivierge fit coulisser l’immense porte lorsqu’ils furent à quelques mètres du sol. Boyer sauta la première, visiblement habituée à ce genre de manœuvre, rejointe quelques secondes plus tard par son chef de mission.

— Let’s go, on a pas beaucoup de temps, dit-il en agitant le bras en direction des traces de suie au sol.

Boyer sourcilla de nouveau. Même si Thivierge pouvait parfois être enthousiaste de nature, elle commençait à le trouver drôlement motivé pour un simple job de routine. L’hélico reprit de l’altitude dès qu’ils furent à une distance sécuritaire, laissant le loisir à l’équipe du NOV-4 de poursuivre sa recherche en s’enfonçant dans les bois. Boyer alluma sa lampe-torche pour aider la direction, mais rien à faire : on y voyait à comme à travers une pelle.

— Éteins ça, le somma son collègue à voix basse.

Elle obtempéra. Lui avait déjà la main à son holster, avançant à tâtons comme s’il tentait de couvrir le bruit de chacun de ses pas. Redoutait-il une embuscade ?

— Thiv, si quelqu’un devait nous attendre là-dedans, je pense que le gros chopper leur a déjà mis la puce à l’oreille. On est les seuls à avoir eu le message, non ?

— Je… T’as raison, je m’énerve pour rien, admit-il. C’est juste que…

Il sembla se détendre, relâcher sa posture, tandis qu’il levait la tête pour observer l’hélicoptère leur passer au-dessus de la tête.

— C’est juste que quoi ? répéta Boyer.

— Tu vas pas aimer ça. Mettons que Landry a insinué que le message nous disait de nous grouiller. Je pense que c’est pas impossible que les propriétaires de ce truc-là soient aussi en train de courir après.

— Ce serait quoi, un satellite pirate ?

— On va le savoir d’ici trente secondes.

La traînée de suie s’arrêtait brusquement au bout de quelques dizaines de mètres, menant pile à l’objet qu’ils cherchaient. Une boule métallique d’environ deux mètres de diamètre, qu’on aurait deviné parfaitement ronde avant qu’elle n’entre dans l’atmosphère et que les arbres ne la malmènent. On pouvait voir que certains morceaux, probablement ses antennes, avaient été vaporisés lors de l’écrasement. Chose certaine, il ne s’agissait pas d’une fabrication rudimentaire, aucune chance que ce soit là le fruit de l’artisanat. Très peu de choses aussi petites pouvaient survivre à de telles températures et à de tels chocs. Non, ce satellite était de toute évidence assez indispensable pour qu’on dépense des sommes massives afin de le préserver.

Thivierge fit le tour de l’appareil pour l’inspecter, faisant signe à Boyer de prendre la photo dont ils avaient discuté tout à l’heure. Il s’éloigna d’abord, laissant le champ libre à sa partenaire. Si les doutes de Landry se confirmaient, il fallait récupérer toute l’information possible au plus vite.

L’agente Boyer tira son communicateur personnel pour photographier les débris à quelques reprises, couvrant le plus d’angles possible avant de s’arrêter.

— C’est bon ?

— Ouais. Attention, je vais essayer de l’ouvrir.

Elle rangea la petite tuile de verre numérique dans ses poches, puis laissa son chef de mission approcher le satellite. Sur le côté, une petite trappe semblait permettre l’accès à son ventre. Faute de trouver une clenche en permettant l’ouverture, Thivierge inséra le gros couteau qu’il avait à sa ceinture dans une mince fente pour tenter de forcer la trappe. Dans un lourd grincement métallique, les gonds de la coque roussie cédèrent, donnant ainsi accès au matériel de maintenance de l’engin spatial. L’agent laissa échapper un court rire de victoire. De son côté, Boyer préféra ne pas s’emballer.

— T’es sûr que ça marche encore ? On devrait laisser l’équipe du labo faire leur boulot.

— T’inquiète, je vais rien abîmer.

L’agent sortit un mince fil de son comm puis le brancha au terminal dans la trappe.

— Tu perds ton temps. À tous les coups, c’est crypté, déclara Boyer.

— J’ai juste besoin de confirmer l’identité des propriétaires. Je vais voir après si je peux pas copier les logs…

Boyer fronça les sourcils. Quelque chose dans le timbre de voix de son collègue trahissait une certaine nervosité qui n’était pas coutumière chez lui.

— Confirmer ? Alors le message détaillait la provenance de ce truc ?

— Je pense bien, mais évidemment Landry a pas voulu me le dire.

Décidément, leur patronne avait la fâcheuse habitude de leur camoufler à tous deux des données essentielles, de peur qu’elles puissent être répétées. Boyer connaissait par cœur son couplet sur la sécurité des agents de terrain en cas de capture, mais elle ne pouvait s’empêcher de fulminer chaque fois qu’on choisissait de la laisser dans l’ignorance.

Le son d’un carillon annonça la connexion au terminal. Par miracle, l’interface du satellite ne semblait pas trop mal en point. Un affichage simpliste était retransmis sur l’écran du portable de Thivierge, qui lui essayait de traduire à mesure le langage singulier que transmettait l’ordinateur.

— T’as raison, c’est protégé. J’ai pas accès au réseau, mais je peux aller chercher les données qui sont restées en mémoire là-dessus, c’est-à-dire pas grand-chose…

— Prends ce que tu peux, en espérant que ce soit assez pour que Landry nous tombe pas dessus à notre retour. Je contacte le pilote pour qu’il fasse descendre le câble.

Puis, juste au moment où Boyer allait toucher le bouton de la radio sur sa combinaison, un autre bruit de moteur, beaucoup plus distant, se fit entendre. Les rotors de l’appareil qui survolait les deux agents ne l’enterraient pas complètement.

— Quelqu’un a appelé du renfort ? C’est quoi ça ?

— Aucune idée.

Invisibles derrière les rideaux d’arbres, des véhicules terrestres s’approchaient. L’agente tendit l’oreille, suffisamment entraînée pour offrir une estimation éclairée à son supérieur.

— Deux, non… trois VTT. Maximum de six ou sept individus.

— J’ai pas fini le transfert. J’ai combien de temps ?

Elle dut cette fois y réfléchir un moment.

— J’sais pas, environ trois minutes.

Thivierge ragea.

— Câlisse. Y’est pas question qu’on leur donne le satellite sur un plateau d’argent. Dis à l’hélico de se tasser pour les éloigner, en espérant que ce soit juste des locaux un peu trop fouineurs…

Boyer transmit l’ordre au pilote, son collègue demeurant les yeux rivés sur son comm. La petite barre indiquant la progression du transfert semblait bouger aussi vite qu’une tortue, à croire que l’ordinateur sur cette chose avait été mis au point dans les années 90.

Au-dessus d’eux, l’aéronef fendit l’air pour se rapprocher des bruits motorisés. Ils devaient se préparer à toute éventualité.

Moins d’une minute plus tard, le pilote reprit contact.

— OK, je les vois… Ouais, disons que ces gars-là sont pas ici en villégiature. Six individus sur des quatre-quatre noirs, à cinq cents mètres de votre position. Dur à dire s’ils sont armés.

Thivierge et Boyer se concertèrent du regard, l’air grave. Le pilote ne reprit le micro que quelques secondes plus tard.

— Tabarnak ! s’énerva-t-il soudainement. Ils me tirent dessus… Manœuvre d’évas…

Une explosion interrompit la communication. Foudroyé par un tir de lance-roquette, l’hélicoptère tangua un moment avant de fondre au sol. Les deux agents observèrent l’écrasement, impuissants, tentant tant bien que mal de réprimer toute panique à l’idée de perdre à la fois un camarade et leur moyen de transport.

— Seigneur Dieu… se contenta de souffler Boyer.

Un vacarme assourdissant suivit, secouant le sol. Presque immédiatement après, une colonne de fumée noire se dressa au-dessus de la forêt. Boyer agrippa son poignet pour l’empêcher de trembler, fermant les yeux une seconde et inspirant profondément pour se ressaisir. Au même instant, un second carillon les avertit de la fin du transfert. Ils détenaient les données du satellite, mais à quel prix ?

Thivierge déconnecta aussitôt son comm, ses propres mains secouées elles aussi. Il déglutit, s’accroupissant, de peur d’être vu avant de se retourner vers sa collègue, qui l’imita. Les VTT se rapprochaient, le son des moteurs se transformait en rugissements sourds. Manifestement, ils accéléraient.

— Tu cours vite, toi ? dit Thivierge, la voix chevrotante.

— Ben, je…

Bouche bée, elle ne dit rien de plus lorsque son collègue lui tendit la microtablette.

— Prends ça, amène-la à Landry. J’vais essayer de les ralentir, ou de faire distraction… Rendu là, quelle importance ?

— Thiv, fais pas ça…

— Pis surtout, attends un bout de temps avant d’appeler des secours, ils sont peut-être capables d’intercepter le signal. Go.

Il dut insister, répéter l’ordre avant que Boyer n’accepte de prendre la microtablette. Elle le salua d’un signe de tête solennel, puis s’enfuit à toute allure dans la direction opposée de leurs poursuivants.

Thivierge tira son arme en regardant sa collègue prendre la fuite, espérant que les conditions météo l’aideraient à se fondre dans la taïga touffue… et à survivre sans la moindre ration. L’agent du NOV-4 se mit à couvert derrière l’un des rochers dressés en hauteur à proximité du satellite, sa meilleure chance étant probablement de les prendre par surprise. Mais il ne se faisait aucune illusion. Muni d’un simple pistolet contre des ennemis lourdement armés et en surnombre, il ne tiendrait pas longtemps.

Thivierge retira la sécurité de son arme, sachant pertinemment qu’il respirait sans doute ses dernières bouffées d’air…

 

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I

ZONE INTERNATIONALE TEMPORAIRE,

EN BORDURE DE LA MER ROUGE

Ce fut le doux tintement d’une série de notes de vibraphone qui le tira de son assoupissement passager. Plongé dans le noir, Soler se souvint que l’éclairage de l’habitacle avait été tamisé pour accommoder le sommeil des voyageurs, quelques heures plus tôt. L’homme se frotta les yeux tandis que le verre des longues fenêtres s’éclaircissait lentement pour inonder de lumière l’intérieur des voitures. La tête tournée vers sa droite, Soler ignora les actualités qui s’affichèrent devant lui pour regarder les étendues désertiques infinies se succéder à l’horizon. Rien, absolument rien ne semblait casser la monotonie de ces espaces inertes.

— Mesdames et messieurs, nous arriverons à la gare Centrale dans vingt-cinq minutes, annonça une voix féminine dans l’interphone près de son siège.

Le train magnétique à destination de Babylone devait arriver à six heures tapantes à l’aérogare. Et alors qu’une journée remplie à ras bord se profilait devant eux, Soler maudissait son insomnie des derniers jours. Face à lui, séparé par une petite table sur laquelle on vint bientôt poser deux cafés, son collègue Clément Varin dormait toujours profondément.

— Thank you, dit Soler à l’attention de l’hôtesse qui venait de passer avec son chariot.

Si lui avait réussi qu’à grappiller quelques minutes de repos ici et là, Varin s’était pour sa part endormi à peine une heure suivant leur départ du Caire. Il fallait dire qu’après les deux cocktails offerts par le personnel du train, le jeune homme à la carrure frêle n’avait eu qu’à se laisser bercer par le mouvement ininterrompu de la locomotive pour expressément rejoindre les bras de Morphée. Les deux hommes avaient à peine échangé quelques mots depuis le début de leur voyage, s’étant contentés de présentations sommaires à l’aéroport de Paris, puis de quelques brefs échanges dans le vol suivant.

— Nous sommes sur le point d’arriver, dit Soler en levant légèrement la voix pour tenter de le réveiller.

Son ton eut l’effet escompté. Le jeune homme inspira profondément en se mouvant sur son siège. Ses yeux s’entrouvrirent enfin, aveuglés par l’abondante lumière s’engouffrant à l’intérieur du wagon.

— Euh. Quelle heure est-il ?

— Cinq heures trente-sept. Il fait présentement quarante-deux degrés Celsius à l’extérieur et on peut lire sur l’écran à votre gauche que la réservation à notre hôtel vient d’être confirmée, si vous voulez tout savoir.

Encore dans les vapes, luttant contre le décalage horaire, Varin se contenta de hocher la tête, agrippant timidement la tasse de café devant lui avant d’en humer les arômes, puis de risquer une gorgée du liquide encore fumant.

— Vous pouvez me tutoyer, vous savez.

— Mmm. J’en prends note, répondit Soler en tentant un sourire qui parut forcé.

Son attention se braqua de nouveau sur la fenêtre tandis que les quelques rides qui sillonnaient son visage quarantenaire se plissèrent dans un mélange de gêne et d’appréhension. À vrai dire, il avait été plongé dans ses pensées depuis le tout début du trajet, incapable de faire taire son esprit d’analyse et sa tendance à vouloir anticiper tous les scénarios possibles. Nul besoin de dire que Varin l’avait trouvé distant, et ce, même s’il comprenait parfaitement les implications de leur voyage. Ingénieur de formation, seulement récemment affilié au bureau parisien de la prestigieuse firme Murakami-Sato, Clément ne savait trop comment aborder ce premier voyage professionnel à l’étranger.

— Vous pensez que ce sera facile de convaincre la Marduk de nous faire confiance ? C’est une grosse entreprise après tout.

— Je… Essayons de ne pas discuter affaires pour le moment.

— Vous avez dit que ce serait compliqué de parler franchement une fois que nous serions arrivés… Alors je profite des dernières minutes où on pourra le faire.

Le demi-sourire de Soler parut cette fois sincère. Surpris d’avoir été pris au mot, il déglutit, reprenant d’un ton plus affirmé et professionnel.

— Notre catalogue est béton et à mon avis parfaitement ciblé aux besoins du projet, mais il faut que l’on accepte l’évidence : nous n’étions pas le premier choix de la Marduk. Je peux passer la semaine à embobiner les gros bonnets, mais au final, ce sera votre… je veux dire ton travail qui viendra sceller le contrat.

— Je sais bien, je voulais plutôt parler de…

— Je sais ce dont tu voulais parler, déclara Soler toujours avec cette intonation maîtrisée.

Varin frissonna. Pas étonnant que quelqu’un qui pouvait changer de personnalité comme de chaussettes eut été choisi pour diriger les négociations d’une telle entente.

Soler passa sa main à travers ses courts cheveux blond foncé, bien conscient du malaise qu’il venait de créer. Il se retourna, vérifia que leur wagon presque vide l’était toujours, puis se pencha légèrement vers la table pour reprendre la discussion à voix basse.

— Tant que nous agissons comme si tout était normal, nous n’avons rien à craindre, dit-il enfin. Tout ce que tu as à faire, c’est de livrer le dossier d’estimation comme tu le ferais pour n’importe quelle autre compagnie. Je m’occupe du reste, d’accord ?

Le jeune ingénieur hocha la tête, à peine rassuré par les propos de son collègue. Les systèmes de sécurité que vendait la Murakami-Sato aux quatre coins du globe étaient conçus sur mesure pour le genre de projet que comptait achever la Marduk. Leurs prix étaient obscènes, mais tout à fait accessibles pour la société qui avait financé presque à elle seule la construction de Babylone sur les vingt dernières années. Et puis, c’était le boulot de Soler de s’assurer d’offrir un service clientèle à la hauteur de la rondelette somme qu’ils factureraient pour une poignée de lasers et de caméras. Un service extraordinaire pour une clientèle extraordinaire.

Varin se redressa sur son siège pour terminer son café, alternant le regard entre le fond de sa tasse et le fil de nouvelles qui défilait sur la fenêtre interactive à ses côtés. Et alors que le train approchait de Babylone, les premiers bâtiments observables de la ville se dessinaient au loin. Il n’en fallut pas moins pour que l’ingénieur abandonne sa lecture et fixe son regard sur le paysage. Les images qu’il avait vues sur des écrans ne préparaient en rien à l’expérience d’observer en personne une telle démonstration de savoir-faire architectural.

Babylone brillait comme un diamant au cœur du désert. Les fenêtres réfléchissantes de ses constructions vitrées renvoyaient d’impressionnants halos de lumière jusque dans les nuages. Et si presque tous les bâtiments semblaient se projeter dans la verticalité, parmi les structures qui se détachaient le plus de l’ensemble se dressaient d’immenses armatures métalliques soutenant des gratte-ciel défiant la gravité. Figés dans des angles improbables, ils s’élevaient au-dessus des pâtés de maisons. Alors que Soler – aussi pris de curiosité – se tournait vers la fenêtre, l’interphone s’alluma de nouveau.

— Mesdames et messieurs, sur la gauche de la locomotive, vous pouvez admirer le quartier des affaires de la ville ainsi que le chantier de construction du projet Babel, dont l’ouverture est prévue cette année.

Varin mit sa main devant sa bouche ouverte bien involontairement par la stupeur. Il était là, l’objet de leur présence en ces lieux. Là-bas, le sujet de discussion le plus controversé du monde se tenait devant eux. Cette immense tour de verre dominait la cité déjà spectaculaire. Atteignant plus d’un kilomètre, son sommet encore inachevé était d’une hauteur absolument vertigineuse. Il était toutefois impossible de l’observer en entier, car obstrué par les nuages qui emplissaient le ciel ce matin-là.

— C’est… complètement dingue, pensa Clément à voix haute. À quel moment peut-on qualifier de telles ambitions de déraisonnables ?

— Oh, ce moment est loin derrière nous, répondit son collègue comme s’il s’agissait d’une banalité.

À six heures précises, le train s’arrêta à la plateforme dix-sept de la gare. À peine les freins finirent-ils de crisser que Soler se levait déjà pour reboutonner le veston de son costume couleur sable. Les deux représentants de la Murakami-Sato allèrent cueillir leurs bagages dans l’espace qui séparait leur wagon du suivant. Puis, au milieu des passagers, ils ne tardèrent pas à s’attrouper devant les sorties.

Déversé sur le quai extérieur, le flot de voyageurs submergea bientôt le petit couloir parfaitement immaculé qui menait jusqu’aux guichets où avaient lieu les vérifications biométriques. Soler et Varin suivirent la foule dense et pressée jusqu’à un carrefour où d’autres groupes de passagers se mêlaient au leur. La file s’allongeait à vue d’œil alors que les agents frontaliers faisaient de leur mieux pour accélérer le processus et purger le bouchon monstre qui venait de se créer.

Soler finit par passer le premier, présentant son passeport français au douanier.

— Alban Soler, représentant de Murakami-Sato, dit-il simplement tandis que l’homme derrière le guichet avait les yeux rivés sur son écran.

Au poste d’à côté, un second douanier interpella Clément en anglais et l’invita à avancer. Vérifications d’usage faites, on le fit entrer dans une petite cabine hermétique dans laquelle on lui donna l’instruction de rester immobile. Un scanneur oculaire et une caméra infrarouge vinrent bientôt inspecter chaque trait de sa personne dans un concert de clics mécaniques et de tintements numériques. Varin resta calme, tentant de ne pas se montrer intimidé par le processus. Sans succès. Le policier hors de la cabine fit longuement défiler la fiche qu’il avait sous les yeux, puis décida finalement d’appuyer sur l’interrupteur qui libéra Clément et lui permit d’avancer de l’autre côté du terminal. « Bienvenue à BabyloneCentral, monsieur Varin », déclara alors une voix synthétique dans sa langue maternelle.

Récupérant sa valise de l’autre côté du poste d’inspection, il rejoignit Soler qui l’attendait un peu plus loin avant de lui emboîter le pas au travers d’une large allée qui mariait avec élégance bois et béton. La richesse de l’endroit et l’attention particulière à chaque détail les frappèrent d’emblée. Clément crut même reconnaître une délicate composition d’Erik Satie, résonnant au travers de haut-parleurs.

Transportés par l’un des nombreux tapis roulants, les deux hommes arrivèrent à un nouvel étage plus impressionnant encore que le précédent. Là, une gigantesque baie vitrée donnait une vue imprenable sur la ville, mettant en exergue les quelques espaces verts sans doute irrigués à grands frais. C’était à se demander comment était acheminée l’eau nécessaire pour cultiver toute cette végétation tropicale. Des touristes s’arrêtèrent devant l’aire d’observation, posant leurs bagages pour prendre quelques photos ; Varin étant presque tenté de les imiter. Mais alors qu’il allait ralentir le pas, la main de Soler vint subtilement le pousser dans le dos pour l’en dissuader. Guidés vers la sortie par de petites lumières encastrées qui formaient des constellations scintillantes au plafond, les deux hommes trouvèrent facilement le chemin qui les mena à la desserte. Décidément, rien ne semblait laissé au hasard : les nouveaux arrivants à Babylone devaient s’y sentir choyés, uniques, privilégiés.

À peine approchèrent-ils les portes extérieures que la chaleur étouffante du désert leur soufflait au visage. Soler mena la marche, cueillant aussitôt ses lunettes de soleil dans la poche de son veston avant de mettre le pied dehors. Taxis, limousines et bus touristiques attendaient sagement dans leurs espaces respectifs de stationnement tandis que certains chauffeurs plus entreprenants allaient directement à la rencontre des visiteurs pour les convaincre de monter avec eux. Soler dut s’extirper de la vigilance vorace de deux, trois d’entre eux. Après quoi, il put enfin se mettre à la recherche de leur transport.

Soler se tourna vers Clément et pointa un homme en habit noir, portant un carton sur lequel on pouvait lire le nom de leur entreprise. Celui-ci sembla les reconnaître au même moment, puis s’approcha de ses clients pour les aider avec leurs bagages.

— Bon matin, monsieur Soler. Vous avez fait bon voyage ?

— Très bon, merci. Laissez, je vais m’occuper de celle-ci, dit-il en maintenant fermement l’une des valises dans sa main gauche.

Le chauffeur ne protesta pas. Tout sourire, il se contenta de leur indiquer le chemin de la voiture, garée un peu plus loin sur la desserte. La luxueuse berline noire était estampillée d’un M stylisé aux couleurs de la Marduk.

— Au fait, dit le chauffeur en ouvrant le coffre, on m’a demandé de vous informer… Monsieur Turan aimerait déplacer la rencontre prévue demain à neuf heures, tout à l’heure. Si cela vous convient, bien sûr. Nous avons pris le soin de vérifier d’abord votre horaire.

Évidemment, pensa Soler en grinçant des dents. La patience ne semblait pas caractériser le président de la Marduk. Il avait besoin de trouver de nouveaux contractants rapidement, sans quoi l’immense chantier de Babel essuierait des retards. Turan souhaitait probablement faire lui-même le tri parmi les rares compagnies de sécurité pouvant répondre aux exigences du cahier de charge qu’il avait en tête.

— À vrai dire, nous espérions prendre un peu de temps pour revoir notre…

— C’est une rencontre tout à fait informelle, lui assura le chauffeur.

— Tout de même, je…

— Monsieur Turan insiste.

Soler eut un sourcillement agacé que, par chance, ses verres fumés occultèrent en partie. Refuser la demande offenserait sans doute leur hôte, ce qui constituerait une piètre manière d’entamer les négociations. Vraiment, il n’avait d’autre choix que de se plier aux moindres désirs de Turan, du moins pour le moment.

— Est-ce possible de passer d’abord à notre hôtel ?

— Bien sûr, c’est là que nous nous dirigeons. Je me ferai ensuite un devoir de vous emmener à nos bureaux dès que vous serez prêts.

— À la bonne heure.

Les bagages rangés, Clément passa à l’arrière de la voiture, laissant le siège passager à Soler. Sans un mot, le chauffeur démarra, quittant aussitôt la gare bondée pour les emmener sur une bretelle d’autoroute s’élevant en hauteur depuis laquelle ils purent apprécier le panorama de nouveau. Varin s’avança légèrement, observant avec fascination le soleil frapper les mastodontes de métal qui s’étendaient à perte de vue, ponctués d’oasis artificielles et de fontaines. L’ensemble forçait une admiration émue. Jamais une ville ne lui avait paru plus splendide.

— Je ne pense pas pouvoir m’habituer à une telle vue, dit-il.

— Oh ! croyez-moi, ricana le chauffeur, vous n’avez encore rien vu.

— Ah bon ?

— Bien sûr ! Les quelques touristes que nous avons se souviennent de la première fois qu’ils ont aperçu la ville, mais la véritable raison pour laquelle ils reviennent, c’est pour l’accueil et l’hospitalité des Babyloniens.

Une déception jusqu’à maintenant, pensa Soler, encore irrité par la manière cavalière dont sa rencontre avait été devancée. Il se cala dans son siège, écoutant passivement la conversation tandis qu’il sortait son comm pour consulter ses messages.

Le jeune ingénieur, quant à lui, porta son attention sur son collègue à l’avant, qui semblait tout faire pour avoir l’air le moins impressionné du monde devant chaque découverte qui s’offrait à eux. Sans doute redoutait-il que la moindre émotion altère l’aura stoïque et professionnelle à laquelle il semblait tant tenir.

— Savez-vous par hasard quel taxi je devrais prendre si jamais je dois me déplacer en ville ? demanda Soler.

— Oh, monsieur Turan ne voudrait pas que vous ayez à débourser quoi que ce soit pour visiter notre merveilleuse cité. Vous n’avez qu’à m’appeler et une voiture de l’entreprise passera vous chercher à votre hôtel.

— Pratique, dit Soler qui redoutait déjà la réponse. Et vous, avez-vous un nom ?

— Appelez-moi Nadir.

La voiture s’engagea dans une sortie qui les ramena au niveau du sol. Il ne fallut que quelques rues avant que leur trajet ne soit ralenti par une guérite de sécurité, type Vigipirate, et tenue par plusieurs paramilitaires équipés de vestes pare-balles et de fusils d’assaut. Un arsenal probablement utile à en juger les quelques trous de balle mal replâtrés dans les murs, des trous que Soler remarqua à leur approche.

La simple vue de la voiture de la Marduk sembla toutefois suffire à les faire lever la barrière. Comme seul document à présenter, un hochement de tête de leur chauffeur leur suffit. Ils croisèrent deux autres guérites presque identiques sur le chemin de l’hôtel alors qu’ils progressaient dans un labyrinthe de rues impeccables au trafic presque inexistant. Soler se surprit d’ailleurs que les seules voitures croisées ici et là semblaient valoir une fortune.

L’entrée de l’hôtel Gilgamesh était gardée par deux grandes colonnes de marbre, donnant accès à de spacieux jardins agrémentés de fontaines et d’une collection de sculptures d’apparence moderne. La voiture se gara sous le porche de l’établissement, où une multitude de valets vinrent bientôt s’attrouper pour prendre les bagages de leurs invités.

— On se revoit dans une heure ? voulut confirmer Nadir.

— J’y compte bien.

Soler lui donna un impressionnant pourboire avant de refermer la porte. Suivi de Varin et d’un cortège d’employés, il se dirigea vers l’accueil. Derrière le comptoir, une jeune réceptionniste tout sourire vint les saluer.

— Bienvenue au Gilgamesh, votre nom ?

— Alban Soler, Murakami-Sato. La réservation est au nom de Renard.

Elle se tourna vers son écran pour entrer le nom sur son pavé tactile.

— Bien sûr, la suite exécutive. Nous avons fait monter quelques rafraîchissements dans la chambre, compliments de monsieur Turan.

— C’est trop gentil, répondit Soler sans trop d’engouement dans la voix.

Il accepta la carte magnétique des mains de la réceptionniste et fut suivi par Clément, encore distrait tant la richesse de l’endroit semblait l’obnubiler. Ils gagnèrent bientôt les ascenseurs, passant au travers du petit salon occupé par plusieurs clients.

— Vous voulez que je vous accompagne à la rencontre ? demanda l’ingénieur.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, admit Soler.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’il y a de bonnes chances que nous parlions de toi.

Clément figea.

— Entre autres sujets, le rassura Soler. Viens, allons voir quel champagne vintage la Marduk a cru bon mettre sur glace pour nous.

 

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II

Soler défit le bouton de son veston en s’assoyant sur la chaise désignée par la secrétaire de M. Turan. À l’image du reste des bureaux de la Marduk, celui de son président impressionnait par son élégance. Tuiles d’ardoise, plafonds hauts, murs d’acajou ; on pouvait voir derrière un fauteuil aux allures de trône une gigantesque baie vitrée qui donnait sur le chantier du projet Babel, quelques kilomètres plus loin. Difficile de trouver une manière plus directe de tenir à l’œil sa propriété la plus précieuse, pensa Soler.

Au même moment, les portes françaises s’ouvrirent des mains de l’assistante pour laisser entrer l’homme à la fortune inestimable. De grande stature, de belle apparence, Karim Turan avait le charme et le charisme d’un homme habitué à s’exprimer fréquemment devant les caméras. Vêtu d’un complet azur, il prit un instant pour resserrer sa cravate avant d’adresser la parole à son invité.

— Ah ! Monsieur Soler, quel plaisir ! Puis-je vous offrir un café ?

— Volontiers.

D’un simple regard, il inspira à sa secrétaire l’idée d’aller en préparer dans la pièce d’à côté. Puis, suivant une protocolaire poignée de main avec Soler, l’homme au teint basané prit place à son bureau tandis qu’il désignait une chaise pour son invité.

— Pardonnez ma surprise, mais j’avais l’impression que votre bureau avait désigné monsieur Renard pour mener à bien les rencontres de cette semaine.

— C’était le cas, cependant monsieur Renard a été contraint de rester sur Paris. Raisons personnelles de dernière minute.

— Je vois, quel dommage. Dans tous les cas, nous sommes heureux et fiers que vous ayez répondu à notre appel d’offres. La réputation et l’expertise de votre firme ne sont plus à faire, je n’ai pas de mal à croire que vous saurez sortir du lot.

— Rien n’est moins sûr, douta Soler, surtout lorsqu’on sait à quel point la situation a dégénéré avec vos précédents partenaires.

Turan se contenta d’un sourire en coin, laissant le silence répondre à sa place. Bientôt, son assistante revint dans la pièce, apportant une petite assiette en métal sur laquelle étaient posées deux tasses fumantes.

— Entrons dans le détail, si vous le voulez bien… Madame Evrard, la responsable du projet, se chargera de montrer à votre ingénieur les plans de la tour et vous aurez sept jours pour nous présenter comment vous pensez être les meilleurs pour en assurer la sécurité.

— Pourquoi si tôt ?

Le président tourna son attention vers le porte-sucre, déposant un cube dans son café à l’aide de pincettes.

— Nul besoin de vous dire que nous prenons la sécurité des lieux très au sérieux. Elle est essentielle au bon déroulement de nos activités de recherche. Annoncer notre partenariat le plus rapidement possible rassurera nos investisseurs étrangers et nous permettra par le fait même de commencer l’installation de vos produits avant la fin de la construction.

Soler se rencogna dans son siège, quelque peu désarmé. À entendre son interlocuteur, il avait déjà choisi leur entreprise avant même d’organiser cette rencontre.

— Ça me semble jouable, mais vous vous doutez que mon collègue sera plus au fait des détails techniques que moi.

— Au fait, à ce sujet…

Soudainement plus grave, il posa sa tasse puis joignit les mains comme pour prier.

— Loin de moi l’idée de mettre en doute ses compétences, mais je dois m’avouer légèrement inquiet au sujet de son expérience. Enfin, je veux dire… Quel âge a-t-il déjà ?

— Je… Je n’en sais rien, avoua Soler tout en cherchant une échappatoire à la question.

— Vingt-sept, d’après le dossier que m’a transmis Paris. Je trouve curieux que la Murakami décide d’envoyer l’un de vos juniors sur un contrat aussi… massif. Après une petite recherche, je n’ai pas vu son nom sur aucun autre projet d’envergure. Ni le vôtre d’ailleurs, sans vouloir vous insulter.

— Pas le moins du monde, vos inquiétudes sont parfaitement justifiées, monsieur Turan. Et pour tout vous dire, je ne suis moi-même pas très à l’aise avec le choix de mes supérieurs…

Soler maintenait son sourire corporatif de manière presque infaillible. Il avait entendu beaucoup d’histoires sur Turan et sur son intransigeance. Naviguer dans les règles du jeu qu’il établirait serait assurément ardu. Au moins, la réponse qu’il venait de lui offrir semblait l’avoir apaisé un moment.

— Par contre, si cela peut vous rassurer, on m’a certifié qu’il est l’un des technologues les plus prometteurs que nous avons recrutés au cours des dernières années…

— J’ai peu de sympathie pour les gens prometteurs. Je veux des gens fiables dans l’immédiat.

Un court silence suivit.

Plus l’entretien durait, plus Soler remarquait à quel point le non verbal glacé de Turan s’avérait beaucoup plus éloquent que ses paroles qui se voulaient bienveillantes, presque chaleureuses. Ses traits s’étaient presque aussitôt relâchés dès que Soler avait confirmé ses doutes. Peu surprenant. Comme la plupart des hommes d’affaires de sa trempe, chaque mot qui sortait de sa bouche était choisi en fonction de contraintes difficiles à percer à jour. Il fallait lire les petits caractères de la brochure promotionnelle.

— Le dossier sera livré à temps, assura Soler. Et si le bureau de madame Evrard désapprouve le travail de mon jeune assistant, nous trouverons immédiatement un remplaçant et vous serez dédommagé à la juste valeur du temps que vous aurez perdu, bien évidemment.

— Bien évidemment, répéta Turan d’un naturel déconcertant.

Il se leva promptement pour attacher le bouton de son blazer, imité par Soler avant de conclure l’entretien d’une franche poignée de main.

— Très bien, dit-il. Voyons comment les travaux avancent et nous ferons une mise à jour au courant de la semaine.

— Merci pour votre temps.

*

Les portes coulissantes de la piscine intérieure du Gilgamesh s’ouvrirent sur fond de jazz. D’enivrantes notes de trompette filtraient à travers les haut-parleurs muraux qui semblaient presque omniprésents dans cette ville. Soler s’immergea dans l’eau cristalline du bassin et y plongea la tête, remarquant comment le reflet des étoiles dansait sur les vagues grâce au plafond entièrement vitré. Il passa ses mains sur son visage, profitant pleinement de son seul moment de détente depuis qu’il avait quitté son appartement, presque quarante-huit heures plus tôt.

Il avait décidé de se vider l’esprit avec quelques longueurs de crawl, accélérant la cadence à mesure que ses muscles se déliaient. Il venait de dîner avec Clément au restaurant de l’hôtel. Nonobstant la qualité exemplaire de la nourriture et du vin qu’on leur avait servi, Soler n’avait pu empêcher l’anxiété de lui nouer le ventre ; détailler sa rencontre avec Turan à son collègue n’avait rien apporté de bon. Mentionner le délai de travail semblait avoir mis Varin dans tous ses états. Clément n’avait rien dit sur le moment, mais nul doute qu’il comptait remettre cette conversation à plus tard. Soler ne comptait pas l’éviter, ni lui ni le sujet, d’autant qu’ils partageraient la même suite durant tout leur séjour. Heureusement, celle-ci disposait de deux chambres isolées l’une de l’autre.

Il enchaînait les mètres sans perdre le rythme, chaque mouvement des bras accélérant ceux de son cœur. Au bout d’une longue série ininterrompue, Soler agrippa le rebord de la piscine, puis s’adossa contre la paroi du bassin pour reprendre son souffle. L’afflux sanguin au cerveau l’aidait à réfléchir, à faire le vide. Il resta là un moment, repensant à l’attitude du président de la Marduk tout au long de leur rencontre. Son choix semblait déjà fait, au point où c’en était presque trop facile. C’était d’autant troublant que Turan n’était pas du genre à accorder sa confiance à n’importe qui.

Au même moment, il entendit les portes coulissantes s’ouvrir derrière lui, enterrant les envolées de trompette sous les bruits de ventilation du vestiaire.

À peine Soler se fut-il retourné qu’il aperçut la silhouette de celle qui venait d’entrer. Elle était pile à l’heure. Vêtue d’une robe de nuit diaphane sous laquelle se devinait un maillot, elle n’avait pourtant pas de serviette avec elle. Ses yeux noisette croisèrent le regard du seul occupant de la piscine tandis que, d’une démarche altière, elle s’avança près des chaises de plage disposées autour du bassin.

— Chet Baker, vraiment ? remarqua-t-elle à voix haute.

— Vous vous doutez bien que je n’ai pas le contrôle sur la musique, se défendit Soler, pourtant admirateur du trompettiste.

Elle empoigna la seule serviette qui traînait sur l’une des chaises, puis la présenta à Soler qui la refusa d’un geste de la main.

— Joignez-vous plutôt à moi. L’eau est bonne.

Pas un mot. Soler laissa le silence durer en espérant qu’elle change d’avis, puis se décida d’obtempérer. Le souffle encore court après toutes ces longueurs, il émergea du bassin via l’escalier, acceptant le linge blanc des mains de la femme pour commencer à s’éponger. À peine lui accorda-t-elle quelques secondes qu’elle enchaîna avec des paroles hachées, rapides, visiblement déjà préparées.

— Je crois comprendre que si vous êtes encore là, c’est que votre rencontre préliminaire avec Turan s’est bien déroulée. C’est bien, mais gardez en tête que plus vous restez ici, plus l’attention de la Marduk se tournera vers Murakami-Sato. Je pense que vous devriez commencer par revoir un peu comment le partenariat peut s’étendre jusqu’à…

Soler l’arrêta d’un geste de la main, déjà étourdi par la vitesse d’élocution de la nouvelle venue et par son ton aussi expéditif que débordant de confiance.

— Vous n’avez pas un truc à me dire ?

— Je…

La femme soupira, sachant très bien où il voulait en venir. Elle regarda Soler un moment et comprit alors qu’elle n’y couperait pas. Elle inspira, puis se racla la gorge pour reprendre sa phrase, presque à contrecœur.

— Les plus beaux trésors de Babylone ne sont visiblement pas ceux auxquels on peut s’attendre…

— Comme tous les trésors, je suis plus facilement convoitable qu’autre chose, répondit aussitôt Soler.

Il y eut un autre silence alors qu’il continuait de se sécher les cheveux avec la serviette.

— C’est donc là d’où vient l’inexpugnabilité de votre regard d’acier… ainsi que le caractère inaltérable de votre détermination, terminat-elle sans aucune émotion. Ça y est, vous êtes content ?

Soler acquiesça. Bien qu’absurde, ce petit échange venait de lui permettre de certifier que son interlocutrice était bien celle qu’elle prétendait être.

— C’est la procédure. Comprenez que je n’ai pas le choix…

— Je comprends surtout que les mecs de votre agence passent beaucoup trop de temps à regarder de vieux films. Je suis Sophie Malette, de l’ambassade canadienne à Babylone.

— Alban Soler, enchanté.

S’assurant de bien s’éponger d’abord, il échangea une poignée de main des plus professionnelles avec la jeune femme. Il se souvenait presque mot pour mot du briefing qu’on lui avait fait sur elle, composé en grande partie de compliments sur son sérieux et sa force de caractère. Malette travaillait depuis quatre ans à l’ambassade canadienne. Proche des hautes instances de la cité, elle possédait de vastes connaissances sur la culture politique et sur les mécanismes de pouvoir de Babylone. C’est pourquoi elle s’avérait être une ressource inestimable pour naviguer dans cet océan d’inconnus. Nul doute que Soler ferait appel à elle au cours des prochaines semaines.

— Je crois que je vous ai coupé tout à l’heure, reprit-il. Qu’est-ce que vous disiez, plus tôt ?

— Que si vous décrochez le contrat, vous n’aurez pas le choix de l’honorer et de faire intervenir la compagnie pour les travaux.

— C’est le plan. En quoi est-ce votre problème, sans vouloir être offensant ?

— Je m’en fiche, c’est plutôt votre job de faire profil bas. Je me demande seulement à quel point vous avez réussi à impliquer la Murakami dans tout ça.

— Disons qu’ils nous devaient une faveur… Ils seront au rendez-vous si le contrat doit être signé. Et rien de tout ça n’aura l’air de sortir de l’ordinaire.

— Je l’espère. Vous n’êtes pas le premier à venir fouiner dans les affaires de la Marduk, mais rares sont ceux qui se rendent jusque dans les bureaux privés de monsieur Turan. Laissez-moi vous dire que vous ne voulez pas vous mettre cet homme à dos.

Soler sourit.

— Je note. Un autre conseil ?

— Oui. Débarrassez-vous de l’incorrigible attitude hautaine qui imprègne votre visage en permanence. Les Babyloniens n’aiment pas les étrangers qui viennent leur dire quoi faire.

Soler hocha la tête, tout à la fois vexé et forcé d’accepter le conseil en toute humilité. Il avait cru bon de maintenir une façade flegmatique afin de se prémunir de toutes ces tentatives de l’impressionner. Or, il comprenait que cette attitude pouvait passer pour du mépris ou de la condescendance qui risquait de froisser ses hôtes.

— Aussi, reprit la dame, nous réservons un étage à ce même hôtel depuis des mois. Comme le Gilgamesh est en partie détenu par votre client, les employés sont loyaux à Turan. Tenez bien votre langue. Ici, les murs ont des oreilles et, croyez-moi, vous ne voulez pas vous échapper sur quelque chose d’impossible à justifier.

— Je m’en étais douté, assura Soler.

— Appelez-moi si je peux vous assister d’une quelconque manière. Pourvu que vous n’impliquiez pas trop l’ambassade dans votre besogne, je devrais être capable de vous aider indirectement.

— Ce ne serait pas plus simple si j’avais votre numéro de chambre ?

— Vous avez mon identifiant de comm. C’est amplement suffisant.

— Je comprends, répondit Soler. Trop d’implication…

Il enroula la serviette autour de son cou, esquissant un sourire.

— Ah, une dernière chose, ajouta-t-il. Pour le mot de passe, vous auriez préféré qu’on inverse les rôles, peut-être ?

— Non, car en plus d’être idiot, ç’aurait été affreusement misogyne.

— C’est ce que je croyais. Alors qu’avec moi…

— Ça passe, mais je dois avouer que vous n’avez pas grand-chose d’un trésor pour le moment.

— Très bien. Bonne nuit, madame Malette.

— À vous aussi, monsieur Soler.

 

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III

Varin n’avait pas dormi de la nuit. Il n’avait cessé de se retourner dans le lit, obsédé par le travail qui l’attendait au matin. Et s’il n’était pas à la hauteur ? Et si on flairait le subterfuge ? En vérité, même l’idée de mettre les pieds dans les bureaux de la Marduk le terrifiait. Ceux qui la possédaient, à commencer par monsieur Turan, avaient bâti la moitié de cette ville et avaient d’innombrables partenaires financiers partout sur la planète, parmi lesquels on retrouvait quelques-unes des plus grandes entreprises de recherche technologique. Dieu seul savait quels genres de systèmes de sécurité ils avaient pu concevoir pendant toutes ces années d’innovation. Et son passage dans les bureaux du géant babylonien serait assurément surveillé de près. Compte tenu des mesures que Clément avait lui-même pu constater depuis son arrivée, c’était à se demander pourquoi une entreprise si immense avait besoin de se payer les services d’une firme externe pour subvenir aux besoins de leur tour.

Le vrombissement du climatiseur n’aidant en rien, il avait fini par abandonner l’idée qu’il fermerait l’œil. Quand la sonnerie du réveil se fit entendre, elle l’extirpa non pas du sommeil, mais de ses ruminations nocturnes. Si Clément était un anxieux de nature, rarement ses inclinations à la paranoïa n’avaient été aussi prononcées que maintenant. Cette fois, quelque chose lui disait toutefois que cette intuition n’était pas forcément irrationnelle.

Dans ces moments, il évitait habituellement le café, mais le genre de journée qui s’annonçait et surtout le grave manque de sommeil l’obligeaient à recourir à ce stimulant. La machine à espresso de la suite mise en marche, Clément priait pour que son bruit ne perturbe pas le sommeil de Soler dans la pièce d’à côté – lequel n’avait que quelques rencontres sporadiques prévues à l’horaire. Leur discussion d’hier ayant été un peu houleuse, la dernière chose qu’il souhaitait était d’être responsable de l’humeur invariablement maussade de son collègue.

Clément ramassa une poignée de vêtements dans sa valise et passa à la salle de bain pour se jeter un peu d’eau au visage et se raser. À peine avait-il terminé de s’habiller qu’une notification dans le miroir l’informa de l’arrivée d’une voiture à l’entrée de l’hôtel. Son comm annonçait des températures maximales de cinquante-trois degrés Celsius en milieu de journée, ce qui lui suggéra d’opter pour une chemise à manches courtes qu’il boutonna jusqu’au col. Avec son sac à dos sur les épaules, il avait l’air d’un écolier le jour de la rentrée. Il descendit l’ascenseur et traversa le hall en panique jusqu’à ce qu’il voie la berline noire garée derrière les portes de verre. À son volant se trouvait le chauffeur qui était venu les cueillir à la gare, la veille.

— Bonjour, monsieur Varin, lui dit sobrement celui-ci à travers la fenêtre de la portière ouverte.

— Bonjour, Nadir.

— Alors, comment se sont passées vos vingt-quatre premières heures dans notre glorieuse citée ? demanda-t-il tandis que son passager prenait place sur la banquette arrière. On dit que la première nuit à Babylone reste gravée à jamais dans nos souvenirs.

— On peut certainement dire ça, déclara Clément en bouclant sa ceinture. Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais garder le silence pour mieux me préparer à cette rencontre importante.

— Bien sûr, mettons-nous en route. Soyez certain que je ne souhaitais pas vous embêter.

— Y’a pas de mal, lui assura Varin.

En quelques minutes, ils arrivèrent dans la cour de l’impressionnant complexe de la firme : plusieurs grands bâtiments à hauteur variable, liés entre eux par d’élégantes passerelles surélevées couvertes de verre, à travers lesquelles on pouvait voir passer quantité d’employés qui avançaient d’un pas pressé. La voiture passa sous l’un de ces ponts, se dirigeant vers l’aile ouest du majestueux centre d’affaires. Loin devant eux, un vaste terrain vague, délimité par plusieurs bornes, constituait l’entrée du chantier du projet Babel. Des écrans installés sur les bâtiments environnants montraient des reproductions en trois dimensions de la future tour, avec la mention « Atteindre le ciel pour éclairer le monde. », rédigée en anglais.

Une porte de garage s’ouvrit sur le flanc de l’immeuble C7, laissant le véhicule pénétrer dans un stationnement souterrain de plusieurs étages. Des gardes, toujours armés, stoppaient chaque véhicule en exigeant la présentation d’un badge d’autorisation. Nadir fit descendre sa vitre électrique pour discuter avec l’un d’entre eux en anglais, ne cessant de désigner Clément du doigt pendant la conversation. Enfin, le garde se tourna vers l’ingénieur, et s’adressa à lui en élevant la voix.

— Come with me, lui intimat-il.

Clément ravala sa salive, intimidé par la voix caverneuse de ce grand barbu équipé d’une veste en kevlar et d’une arme sanglée sur son épaule. Rapidement, il prit son sac et descendit pour suivre le gaillard et un de ses collègues jusque dans un ascenseur. À l’intérieur, le barbu scanna sa carte d’accès sur le lecteur laser, et s’adressa à voix haute à l’ordinateur.

— Thirteen, dit-il.

L’ascenseur se mit en marche automatiquement en réaction à la commande vocale du garde, puis s’arrêta au treizième étage. Le groupe passa à l’intérieur d’un couloir étroit entièrement constitué de béton, pour ensuite traverser une énorme salle où d’innombrables rangées de bureaux étaient disposées de manière à intégrer le maximum d’ordinateurs possible. Malgré la présence de nombreux employés, aucun son n’était audible mis à part quelques chuchotements discrets. Au centre, un grand bureau exhaussé entre quatre murs de verre était occupé par une femme qui faisait les cent pas tout en discutant en vidéoconférence. En tailleur et talons noirs, une coupe courte et précise coiffait sa tête blonde aux contours anguleux.

Le garde s’approcha pour frapper à la porte, attirant l’attention de celle qui semblait être en charge. Elle termina son appel avant de l’inviter à entrer d’un geste de la main, non dénué d’agacement.

— On a un problème avec un visiteur, dit le garde en anglais. Pas de badge de sécurité. Le conducteur prétend que cet homme devait vous rencontrer ce matin.

Elle soupira, déviant son regard sur le jeune ingénieur, dont le front suintait de sueur.

Continuer : partie 2 sur 7