Babylone Central
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
— Votre nom ?
— Euh… Clément Varin, from Murakami-Sato, répondit-il.
L’exaspération de la femme monta d’un cran. Une colère profonde s’occupa de tirer les traits de son visage, révélant quelques rides alors qu’elle dévisageait le barbu avec des flammes à la place des yeux.
— Je m’occuperai de votre cas plus tard. Maintenant, foutez le camp, voulez-vous bien ?
Le garde fit volte-face, les épaules soudainement moins droites qu’à son entrée. La femme réajusta son tailleur, s’essuya l’écume au coin de la bouche, et se dirigea vers Clément en lui tendant la main, avec un immense sourire.
— Monsieur Varin, entama-t-elle dans un parfait français. Vous excuserez cette grossière erreur, j’avais pourtant avisé la sécurité de votre venue… et ce, à plusieurs reprises. Je vais de ce pas faire imprimer votre badge afin que cela ne se reproduise plus.
— Je… Merci.
Ayant du mal à chasser la colère de son visage, elle tentait de desserrer sa mâchoire tout en se penchant pour ramasser une carte de plastique blanche sur la table.
— Tenez. C’est temporaire, mais avec ça, vous pourrez au moins circuler sur l’étage et aller au petit coin sans alerter la moitié du bâtiment.
— Ça me semble pratique, dit Clément en acceptant l’objet.
— J’en oublie les bonnes manières. Je suis Anna Evrard, superviseure du projet Babel. C’est avec moi que vous ferez affaire pendant votre petite analyse. J’imagine que vous avez des tas de questions.
— C’est-à-dire que…
— Elles devront attendre, j’en ai bien peur. Je vais vous présenter votre poste, mais je dois filer pour un rendez-vous juste après. Suivez-moi.
Evrard ramassa son comm branché au dispositif de vidéoconférence et quitta le cube vitré, longeant les rangées de bureaux tandis que Clément peinait à lui emboîter le pas. Ils s’arrêtèrent finalement devant une petite table de travail surmontée d’un écran hyaloïde. Fait inusité : des piles de papier et une tasse à l’effigie d’une autre entreprise y étaient déjà posées.
— C’est là où votre, euh… prédécesseur travaillait. Il n’a pas eu le temps de ramasser ses affaires avant de partir, on dirait.
Ou probablement avait-il été mis à la porte sans possibilité de le faire, pensa Clément. Evrard tapota la table pour y faire apparaître le clavier numérique, puis vint entrer le mot de passe temporaire qui déverrouilla l’ordinateur.
— Vous trouverez là-dedans toutes les estimations réalisées dans les derniers mois. Plusieurs ont été faites pendant la construction, alors elles doivent être mises à jour, mais vous pourrez vous en inspirer pour établir votre propre plan.
Clément hocha la tête tandis qu’elle naviguait aléatoirement dans l’interface, ouvrant différents dossiers d’apparence désorganisés. Visiblement, la superviseure n’avait aucune idée de l’emplacement de ce qu’elle semblait chercher.
— Votre collègue, monsieur Soler, nous a signalé que vous seriez en mesure de nous fournir un premier rapport d’ici une semaine. J’admire votre rapidité.
— Euh…
Les yeux toujours rivés sur l’écran, Evrard abandonna finalement sa fouille de l’ordinateur, dépitée au bout de quelques secondes à peine.
— Bon… eh bien, je vais vous laisser éplucher tout ça et me revenir avec vos questions.
— Attendez, la retint Clément. Juste une minute.
Evrard se pinça la lèvre, mais consentit à lui accorder un instant avant de partir.
— Je vous écoute.
Le jeune ingénieur dut prendre une seconde pour surmonter sa nervosité. Sa question paraissait idiote, d’autant qu’elle lui avait été imposée. Il se devait toutefois de trouver le moyen de la présenter habilement.
— Vous… Vous croyez qu’il sera possible de visiter le chantier ? finit-il par demander. Je peux bien regarder des centaines de photos et de modélisations sur votre ordinateur, mais… au final, je crois que rien ne remplace un examen des lieux en personne.
— Mmm…
Elle ne répondit pas immédiatement, considérant la curieuse requête avec une certaine réticence, marquée d’un froncement de sourcils. Chaque seconde qui passait accélérait considérablement le pouls de Varin, sans qu’elle le remarque. À cet instant, l’idée que l’on mette en doute sa requête lui semblait presque pire que celle d’avoir à monter dans cette maudite tour et de devoir affronter sa peur des hauteurs. Evrard reprit enfin, avec un sourire qui éclaira de nouveau ses traits.
— Je crois que Turan comptait justement vous faire visiter les lieux et réaliser sur place l’état d’avancement des travaux. Vous pourriez y aller demain accompagné de votre collègue, pourquoi pas ?
Varin déglutit, satisfait de la tournure de la conversation alors qu’il s’était déjà préparé à argumenter pour défendre son point.
— Je ne voudrais pas bousculer l’horaire de monsieur Turan pour si peu.
— Allons. Puisque je vous dis que ça lui fera plaisir.
— D’accord, alors.
— C’est entendu : j’arrangerai cela avec sa secrétaire à mon retour. Je crois que l’avant-midi de monsieur Turan était libre, de toute manière.
C’était donc décidé. La discussion étant close aux yeux de la superviseure, elle tourna les talons et disparut sans la moindre salutation parmi les rangées de bureaux en direction de l’ascenseur principal.
Clément regarda la grande dame s’éloigner avec un certain soulagement, chaque pas qui la distançait de lui faisant décroître son rythme cardiaque. Il prit finalement place sur la petite chaise qu’on lui avait assignée. Là, il se mit à explorer le réseau de la Marduk. Il dut fouiller dans une pléthore de dossiers tous plus inutiles les uns et les autres avant de finalement trouver les plans architecturaux de Babel, accompagnés des notes de la précédente compagnie de sécurité.
— Bon sang…
Quelques minutes d’analyse lui suffirent amplement pour constater l’ampleur de la charge de travail. Le nombre d’étages était ahurissant, certes, mais, qui plus est, plusieurs d’entre eux semblaient comporter leur lot de défis et d’exigences particulières. Sans compter les plans d’étages impossibles à consulter pour cause de confidentialité. Une fois de plus, Clément se demandait pourquoi l’entreprise avait tenu à faire venir des ressources humaines externes si c’était pour leur interdire l’accès à des informations essentielles à leur travail. Toutefois, à défaut de lui simplifier la vie, cette précaution avait au moins le mérite de le renseigner sur l’importance que la Marduk accordait à la protection de leurs données. Il ne fallait pas sous-estimer cela.
Il tenta en vain de contourner par lui-même les mesures de sécurité de certains fichiers, puis crut bon ensuite de demander un coup de main à ses voisins immédiats, sans toutefois obtenir plus de résultats. Certains d’entre eux avaient du mal à converser en anglais, tandis que d’autres refusaient tout simplement de lui venir en aide, le renvoyant plutôt à Evrard à cause de son statut de consultant externe. La seule chose qu’il avait réussi à leur soutirer devait être l’emplacement de la machine à café. Manifestement, il était livré à lui-même et personne ne ferait le boulot à sa place.
IV
Nadir avait reconduit Soler et Varin au complexe de la Marduk situé en bordure du chantier, tôt le matin. On les avait fait patienter dans une salle exigüe adjacente aux autres installations temporaires. Muni de quelques chaises et d’une machine distributrice, l’endroit était visiblement destiné à accueillir les travailleurs de la construction. Soler faisait les cent pas, de plus en plus miné par l’attente à laquelle on les soumettait.
— Et puis, comment se passe l’analyse ? dit-il en brisant un silence qui durait depuis plusieurs minutes.
Clément se redressa d’un coup sur sa chaise, surpris que son collègue lui adresse la parole.
— J’aimerais mieux ne pas en parler, répondit Clément. Disons juste qu’honorer un délai d’une semaine risque d’être difficile, voire impossible. Surtout que je dois me farcir cette visite en prime…
— Je vois. Et… pour le reste ? Des difficultés particulières ?
— L’accès aux plans des étages clés est restreint, expliqua-t-il. Surtout au sommet de la tour.
Soler hocha la tête. Pas étonnant que la Marduk cherche à garder secrets les aspects les plus novateurs du projet, d’autant que la véritable nature de Babel n’avait toujours pas été dévoilée au public.
— J’vais voir ce que je peux faire pour te donner un coup de main là-dessus.
Clément acquiesça, relevant pour la première fois depuis leur arrivée quelques traces de l’accent naturel de la voix du consultant.
Au même moment, l’une des nombreuses voitures noires de l’entreprise s’avançait sur le chemin de terre menant au chantier, au milieu d’un énorme nuage de poussière. La limousine s’immobilisa juste devant le petit bâtiment où patientaient Soler et Clément. Un grand gaillard d’au moins six pieds en sortit le premier, à la suite de quoi il ouvrit la portière arrière. Karim Turan en profita pour se lever de la banquette de cuir surdimensionnée qui se trouvait à l’intérieur de la voiture.
— Messieurs, bien le bonjour.
L’armoire à glace se présenta à son tour. Elle arborait fièrement une coupe courte et grise ainsi qu’une barbichette sans doute à la mode plusieurs décennies auparavant.
— Je suis monsieur Hardman.
— Ce sera dur de ne pas le retenir, commenta Soler.
Imperturbable, Hardman ne daigna pas réagir, pendant qu’un second garde du corps vint les rejoindre depuis la voiture, présentant une mallette dans laquelle quatre masques à oxygène étaient logés. Hardman en prit deux, un pour Turan et un autre pour lui-même. On offrit les derniers masques aux consultants, qui hésitèrent un instant à les prendre.
— Est-ce vraiment nécessaire ? demanda Soler.
— L’oxygène se fait un peu plus rare là-haut, je préfère donc jouer de prudence. Je suppose que vous ne voudriez pas risquer l’hypoxie pour une simple visite, dit Turan en enfilant le masque autour de sa tête.
Soler dut lever la tête pour mieux comprendre de quoi Turan parlait. Certaines sections les plus hautes n’étaient pas encore vitrées. La tour s’élevait par ailleurs tant et si bien qu’il n’avait pas de mal à croire que l’altitude pouvait créer certains malaises tout là-haut. Il prit les deux masques restants avant d’en tendre un à Clément, puis suivit Turan le long du chemin qui conduisait à l’entrée de la tour.
De près, le bâtiment était encore plus imposant que sur toutes les brochures promotionnelles et resplendissait davantage que n’importe quelle conceptualisation marketing grandiloquente. De plus d’un kilomètre de haut, Babel semblait défier les cieux eux-mêmes. Tandis que plusieurs grues complétaient la structure au sommet, une constellation d’échafaudages s’agrippait aux parois du bâtiment colossal jusque dans les nuages. Comme Soler l’avait remarqué, une partie de la fenestration restait encore à installer tandis qu’une trentaine d’ouvriers transportaient d’immenses panneaux teintés, à l’épreuve des assauts incessants du soleil du désert.
Hardman prit les devants pour ouvrir l’une des portes menant à la réception. Les souliers de cuir pleins de sable, Soler cru bon de les secouer du mieux qu’il put au moment d’entrer, bientôt imité par Clément.
— Laissez, dit Turan. Ils auront bien le temps de passer un coup de balai avant l’ouverture.
Les deux représentants en sécurité acquiescèrent, suivant le groupe à l’intérieur de la salle de réception, qui accaparait presque toute la base de la tour et faisait plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Résolument ultramoderne, l’architecture comportait, dans un mélange des styles et des époques, d’innombrables fioritures rappelant le style Art déco, intégrées à même les plafonds et les murs. Soler réprima un soupir de déception. De plus en plus, Babel lui apparaissait comme le fantasme d’une autre époque, autant dans son ambition sans limites que dans son exécution visuelle passéiste.
— Impressionnant, non ? poursuivit le président alors que l’écho de sa voix retentissait dans l’immense espace.
— Très, répondit Soler le plus placidement du monde.
— Évidemment, tout ça sera beaucoup plus invitant une fois que le mobilier et l’éclairage seront au point, mais Evrard a travaillé sans relâche pour qu’un tel prodige puisse se produire. C’est d’ailleurs elle qui en est l’instigatrice.
— Vraiment ? J’aurais cru qu’une telle…
Soler dut se retenir de ne pas instinctivement faire usage du mot « lubie », puis enchaîna.
— … prouesse ne pouvait être que le fruit de l’imaginaire de l’un des architectes de Babylone.
— Vous me flattez, mais je n’étais pas encore en poste au moment de la construction de la ville, expliqua Turan. La Marduk a fait une aubaine en achetant ce bout de désert sans valeur aux yeux de ses anciens propriétaires. Et croyez-moi lorsque je vous dis que seuls des gens beaucoup plus visionnaires que moi pouvaient s’imaginer une oasis inestimable au beau milieu de cette fournaise. Babel sera la touche finale qui viendra justifier toute cette entreprise. Vous verrez alors que ça n’a rien d’une lubie.
— Je n’en doute pas.
Soler étouffa un sourire ironique, puis suivit Hardman et Turan jusqu’à l’un des nombreux ascenseurs dont les cages étaient assujetties aux murs extérieurs de telle sorte à s’élever le long des parois de l’édifice. Le garde du corps appuya sur le bouton, faisant coulisser les portes dorées de la cabine.
— Ils sont fonctionnels ? demanda Clément.
— Seulement depuis hier, dit Turan sans plus d’explications.
Au moment où les deux hommes de la Marduk entrèrent, Soler attendit un moment. Son collègue était resté plusieurs pas derrière, immobile.
— Je… Je ne crois pas que je peux, chuchota Clément.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Vous l’avez sans doute vu dans mon dossier, j’ai… j’ai une peur maladive des hauteurs.
Soler leva les yeux au ciel, puis souffla, exaspéré. Il s’approcha de Clément, portant sa main sur son épaule pour le pousser et l’inciter à avancer.
— Désolé, mais il faudra que tu trouves le moyen de surmonter ta peur. Tu as demandé cette visite, après tout.
— C’est plutôt vous qui…
— Un problème ? demanda Turan.
— Pas le moins du monde ! répondit Soler en reprenant son ton normal. Mon collègue était seulement subjugué par ces formes au plafond.
— Ah, bien sûr. Il est vrai que nous avons fait affaire avec l’une des meilleures associations de design d’Europe, voyez-vous, et nous comptons…
— Vous m’en direz tant.
L’ascenseur les emmena quelque cent étages plus haut, en moins de trois minutes. Turan avait d’ailleurs pris plaisir à s’épancher en détail sur les innombrables défis qu’avaient dû relever ses équipes pour assurer un déplacement efficace le long de la tour, sans oublier de mentionner aux invités d’ouvrir leur bonbonne à oxygène avant d’accéder à la sortie.
D’abord plongée dans le noir complet, la cabine gagna rapidement un long tube vitré dans lequel il était possible d’observer la ville, qui rapetissait à mesure qu’ils s’élevaient vers les cieux.
— J’espère que personne n’est pressé de se rendre au centième, ironisa Soler.
— Allons, ce délai est amplement prévu dans la construction de tels projets, dit Turan en se hâtant de corriger son interlocuteur. Des points de service seront offerts à certains intervalles pour les occupants qui auront affaire au sommet de la tour et pour qui ces trois minutes leur paraîtront trop longues.
— Et qui s’affaireront à quoi, exactement, tout là-haut ?
— Vous le découvrirez bien assez tôt.
Le désert et les bâtiments bientôt minuscules laissèrent alors place aux échafaudages desquels jaillissaient des myriades d’étincelles de soudure. Clément ferma les yeux pour tenter tant bien que mal d’échapper aux malaises qui l’accablaient.
Enfin, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un étage inachevé, constitué de poutres de béton nues et de panneaux d’avertissement qui bornaient les bordures non sécurisées de la plateforme. Rien pour rassurer Varin, pensa Soler.
— Voici le cent-trente-deux, annonça fièrement Turan. Soit le premier étage où seront logées les installations clés pour nos recherches.
Quelles installations ? Quelles recherches ? Encore une fois, Soler voulut satisfaire sa curiosité, mais savait pertinemment que le président lui servirait une énième réponse vague. Plus que jamais, Turan semblait déterminé à ne rien révéler le plus longtemps possible. On sentait toutefois dans son ton fier tout le mal qu’il avait à se retenir pour ne pas tout déballer.
— Le premier ? s’étonna Clément. Combien d’étages faut-il pour accueillir cette chose ?
— Quelques-uns, répondit le président. Plusieurs équipes scientifiques travailleront sur ce plancher, tandis que tout le sommet de la tour sera inaccessible. Sauf pour les exigences de la maintenance, bien entendu.
Pourquoi diable le sommet serait-il inaccessible ? Quelle activité y serait cachée ? Sur quel projet les équipes scientifiques travailleraient-elles ? Cela rayait définitivement l’hypothèse de la simple attraction touristique. Babel n’était donc peut-être pas seulement une immense ode à la vanité babylonienne. En vérité, la Marduk était un conglomérat si diversifié qu’il était ardu de prédire dans quelle direction se tournerait leur obsession future. Investissement, communications, ingénierie ; la feuille de route de l’immense société leur octroyait l’expertise pour entreprendre presque n’importe quoi. Si le passé était garant de l’avenir, aucune volonté n’oserait se dresser sur leur chemin, pas même celle des gouvernements. Et récemment, on pouvait entendre que le conglomérat étendait ses tentacules au-delà de la planète, jusque dans l’espace.
Clément suivit le groupe jusqu’au centre de l’étage, faisant de son mieux pour éviter de regarder tout en bas et fixer au loin l’horizon. Il réajusta son masque, se disant que tout irait bien tant qu’il demeurerait loin de l’abîme. S’il avait osé jeter un coup d’œil au pied de la structure, il aurait constaté qu’à cette hauteur, les grandes armatures métalliques des gratte-ciel avaient presque l’air de bâtiments miniatures, comme sur un modèle réduit servant à accueillir un chemin de fer et une gare. Il crut d’ailleurs reconnaître celle par laquelle Soler et lui étaient arrivés.
— Vous devriez revenir quand les nuages recouvrent le sol, proposa le président. On a l’impression de flotter au-dessus du monde, c’est magnifique.
— Magnifique, répéta machinalement Hardman sans aucun signe d’entrain.
Soler acquiesça, toujours fasciné par le flegme du garde du corps.
— On nous a dit que vous veniez souvent sur place inspecter l’avancement des travaux, poursuivit Soler. Tout progresse selon l’échéancier, j’imagine.
— Mieux que prévu, même ! Les quinze étages au-dessus de notre tête devraient être vitrés la semaine prochaine. Ce qui nous permettra de commencer déjà les installations les plus essentielles de notre entreprise. Je vais être franc, toute la tour n’a pour seule finalité ou presque que d’avoir accès à cette altitude.
— Pas de belvédère ? Quel dommage.
— C’est amusant que vous en fassiez la mention, puisqu’Evrard s’y est longtemps opposée. Mais j’ai cru bon d’insister pour que nous en ayons un. C’est une opportunité touristique dont il serait difficile d’écarter le revenu, évidemment. Nous le mettrons plus bas, pour nous assurer que mes ambitions marketing n’occultent pas l’important travail que nous avons à accomplir ici.
— Je comprends. Tout cela semble très sérieux, commenta Soler d’un léger rire qui aurait pu passer pour de l’ironie.
Turan renvoya un sourire à Soler. Soit l’impertinence du représentant l’amusait, soit il le trouvait tout simplement stupide de ne pas saisir l’ampleur de ce qui se jouait ici.
— Quel genre d’important travail ? demanda Clément, impatient de mettre un terme à cette fanfaronnade déguisée en visite guidée et d’enfin en arriver aux véritables raisons de leur présence en ces lieux.
— Je suis content que vous posiez la question, répondit aussitôt Turan comme s’il avait anticipé la question. Vous qui prenez ce temps précieux pour analyser ce qui n’est encore qu’un tas de béton, vous méritez une réponse…
D’un geste de la main, il entraîna Clément, bien malgré lui, proche du bord de la structure. Le jeune ingénieur dut lutter pour ne pas refuser. Sa respiration s’emballa tant que le masque de plastique qu’il portait au visage s’embua grotesquement sous la chaleur de ses halètements frénétiques. Il paniquait, se demandant si le sifflement du vent parvenait à masquer son malaise de plus en plus bruyant. En théorie, peut-être.
— Que voyez-vous devant vous, monsieur Varin ?
Clément cligna des yeux en tournant la tête vers le vide. Forcé de jouer au petit jeu du président, il essaya de ne pas regarder en bas, de se concentrer sur ce qu’il avait juste devant lui : rien.
— Un désert. Un désert vide et inerte, dit-il d’une voix chevrotante.
Turan acquiesça. Une moue de déception s’afficha néanmoins sur ses lèvres.
— C’est ce que beaucoup y voient, admit le président d’un calme implacable. Moi, je choisis d’y voir une opportunité. Des kilomètres et des kilomètres qui n’attendent qu’à être exploités. Nous allons changer le monde et en façonner le futur, monsieur Varin. Et je suis sûr que votre implication dans tout cela, si… modeste soit-elle, y contribuera.
Turan étendit le bras pour poser sa main sur l’épaule de l’ingénieur, qui n’attendait qu’une excuse pour s’éloigner du gouffre insondable qui s’ouvrait à ses pieds. Il préférait subir l’outrecuidance du président plutôt que risquer de chuter d’une telle hauteur vertigineuse.
— Allons, avant de quitter notre tour, je peux bien vous montrer de quoi a l’air un étage terminé…
Retrouvant son sourire, Turan revint vers l’ascenseur, talonné bientôt par Hardman. Pour le peu que laissait entrevoir la visière embuée de son masque, la peur burinée sur le visage de Clément s’effaça peu à peu tandis qu’il pénétrait dans la cabine avec Soler. Plus qu’heureux d’en avoir fini avec cette partie de la visite, il n’avait qu’une envie, celle de regagner le sol et ensuite se terrer dans sa chambre.
À l’issue de leur petite virée à l’intérieur de Babel, ils se séparèrent devant l’entrée de la tour. Le président et Hardman repartirent rapidement à bord de la limousine, prétextant un rendez-vous urgent. Soler s’était chargé alors d’envoyer un message à Nadir, qui viendrait les prendre dès que possible.
Clément semblait ne pas avoir complètement décoléré depuis la légère incartade de Turan au cent-trente-deux. Aussi, il était visiblement encore ébranlé par les symptômes de son vertige. La nature de l’échange entre lui et le président de l’entreprise restait toutefois un mystère pour Soler, qui avait dû se contenter de la compagnie du taciturne garde du corps pendant ce temps.
Interrogateur, le représentant s’approcha de l’ingénieur.
— Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit là-haut ?
Clément haussa les épaules.
— Rien que je n’ai vraiment pu comprendre, honnêtement.
— Je sais pas. De loin, il n’avait pas l’air d’avoir apprécié ta réponse.
— Il… me demandait ce que je voyais devant nous, j’ai répondu que c’était un morceau de désert stérile et c’est tout.
— Et alors ?
— Et alors rien, vous voyez comme moi qu’il est un peu… enfin, disons, excentrique, narcissique ou carrément mythomane, tout dépendant à quel psy vous posez la question.
Soler soupira, nonobstant amusé par le portrait que peignait Varin du président. Un côté de lui souhaitait se montrer empathique devant les défis que son collègue avait dû surmonter rien qu’en acceptant cette mission. Et l’autre partie de lui ne pouvait s’empêcher d’éprouver un léger agacement devant le relâchement dont Clément faisait preuve dans ses interactions avec leur client. Dans un contexte où chaque geste, chaque regard et chaque parole déplacée pouvait rompre la confiance qu’il semblait leur accorder, ni l’un ni l’autre n’avaient le droit à l’erreur. C’est pourquoi il regrettait de ne pas avoir eu le loisir de choisir lui-même son partenaire.
— Évite de le contredire, la prochaine fois.
— Je ne l’ai pas… Vous, vous avez le droit de vous montrer condescendant avec eux et moi je dois la fermer ?
— C’est… exactement ça, admit Soler. J’ai établi avec lui que j’étais pincé et distant. Essayons de varier les approches. Autrement, ça fait ton sur ton.
— Je ne comprends absolument rien à ce que vous dites, se résigna Clément.
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V
Soler avait préféré laisser la suite à son collègue pour lui permettre de se concentrer, d’autant qu’il sentait que sa présence n’était pas forcément la bienvenue. Après une brève escale au bar de l’hôtel le temps d’un verre, Soler avait décidé de se balader dans les jardins extérieurs du Gilgamesh, à la recherche de solitude.
Il sortit du bar juste dans les lueurs du crépuscule. Marchant le long des sentiers de gravier où les lumières solaires commencèrent à baliser le chemin, il se rappela combien rien n’était plus agréable après une autre journée étouffante que de sentir l’air frais caresser son visage. Le bruissement des fontaines accompagnait ses pas tandis que les pensées de Soler vagabondaient.
Sans surprise, la visite d’aujourd’hui dans les hauteurs de Babel ne lui avait rien appris de nouveau, tant et si bien qu’il commençait à trouver obsessif et contre-productif le refus de Turan de discuter de tout détail entourant le projet. Si après seulement sept jours il leur fallait bel et bien plier bagage, il n’avait d’autre choix que de passer à la vitesse supérieure. Il ne pouvait se permettre de quitter les mains vides la cité-État. Et même si Soler savait qu’il devrait tôt ou tard impliquer davantage Clément pour obtenir des résultats, il aurait aimé pouvoir repousser ce moment le plus loin possible.
Sa balade crépusculaire se conclut par une rapide visite de l’immense hall d’entrée presque désert à cette heure. Là, Soler se décida à vérifier sa correspondance d’affaires. Arrivé au comptoir, il fallut quelques instants afin qu’il obtienne l’attention de la réceptionniste.
— Bonjour, j’aimerais vérifier si j’ai des messages.
— Un instant, je vous prie.
L’employée se tourna pour inspecter les nombreux casiers réservés aux clients de marque, tandis que Soler porta un intérêt plus particulier aux autres invités qui occupaient le hall. Son regard croisa celui d’un homme, assis sur l’un des fauteuils près de la cheminée de parure et tenant en main une tablette réglée aux nouvelles du jour. Celui-ci détourna rapidement la tête pour retourner à sa lecture, visiblement nerveux pour une raison que Soler ne s’expliquait pas.
Il nota ses traits, les gravit dans sa mémoire, pouvant presque se jurer avoir aperçu exactement le même individu au même endroit lors de leur check-in. Le représentant continua de fixer dans sa direction un instant, jusqu’à ce que l’homme se lève pour s’éclipser dans le couloir des chambres, plus loin. Il sourit, reconnaissant là les signes qu’il devait commencer à se méfier. Dès que l’inconnu s’était redressé, Soler avait remarqué la petite courroie de cuir dépassant sous son veston, indiquant probablement que l’homme portait une arme. Derrière lui, l’employée était déjà de retour et tentait de le tirer de ses pensées.
— Monsieur Soler, je regrette, nous n’avons rien reçu pour vous. Attendiez-vous un colis ?
— Non, je vous remercie.
Il hocha la tête, trouvant tout de même étrange de n’avoir reçu aucun message de la part de ses supérieurs, qui préféraient parfois la fiabilité du papier pour assurer la confidentialité de certaines communications plus sensibles. Tournant les talons, Soler regagna sa suite, non sans réprimer quelques bâillements furtifs de la main. Il avait bien besoin d’un peu de repos. Demain était d’une importance capitale : il analyserait le contrat de service qu’il signerait avec la Marduk au nom de ses supérieurs.
*
Le croupier posa la cinquième carte de la maison sur le tapis vert sapin, révélant un sept de trèfle.
— À vous de parler, monsieur Soler.
Assis parmi cinq autres joueurs, le représentant en sécurité inspecta une dernière fois sa main, sachant pertinemment que cette manche n’irait nulle part pour lui. Il frappa la table de sa jointure, adressant un regard à ses adversaires.
— Check.
Le joueur de droite décida pour sa part de relancer, contraignant le reste de la table à se coucher.
Le salon de jeu du Gilgamesh était bondé ce soir-là où la semaine de travail touchait à sa fin. Pour quelques heures enfin, les discussions d’affaires laissaient place aux frivolités et à une abondance de champagne. Tous les soirs, l’hôtel offrait à sa clientèle des tables de baccara, de blackjack ou encore de roulette. Le prix des mises de base était aussi substantiel que le portefeuille des invités. Soler, lui, préférait de loin tuer le temps au Texas Hold’em, soit l’un des seuls divertissements ici à nécessiter un minimum d’usage de son cerveau. Toutefois, l’envie de s’enrichir était loin d’être la seule raison de sa présence. D’une part, ces soirées lui permettaient d’éviter Clément. C’était même devenu une forme d’entente tacite entre eux. D’autre part, l’incident du hall de la veille l’avait poussé à lever sa garde. Et rien de mieux qu’un endroit aussi banal qu’un casino pour observer les comportements inhabituels dans une foule.
Dès qu’il tourna sa tête en direction du bar pour attirer l’attention du serveur, Soler remarqua l’arrivée d’une silhouette familière à la porte d’entrée. Vêtue d’une robe de soirée assortie d’un long châle de soie bleu qui effleurait presque le sol, Sophie Malette détonnait de par son élégance et sa splendeur. La diplomate avait beau faire mine de ne pas savoir où elle allait, elle trouva facilement le chemin de la table de poker à laquelle son contact était assis, feignant de ne pas le reconnaître.
— Je ne croyais pas vous revoir si rapidement, madame Malette.
— Pardon, nous nous connaissons ?
— Soler, Alban. Nous logeons tous les deux ici.
— Ah bon ? Je n’ai pas une excellente mémoire des visages, vous m’en excuserez. Si vous aviez porté ce tux à notre première rencontre, nous n’en serions sans doute pas là.
Et comme ça, avec un geste désinvolte comme si elle l’envoyait valser, elle déposa ses jetons sur la table en ignorant la présence du représentant, payant à son tour sa mise à l’aveugle. Amusé, Soler baissa le regard sur son smoking, n’ayant jamais remarqué à quel point sa tenue de location était impeccable. Au même moment, le serveur du bar se présentait à la table, prêt à prendre la commande de Soler.
— Vous arrive-t-il de boire à l’occasion ? demanda-t-il à sa nouvelle partenaire de jeu.
— Rarement, mais si vous me l’offrez, je vais prendre un gin-tonic.
— Un Last Word pour moi, fit Soler à l’intention du serveur.
— Tout de suite, répondit-il en disparaissant derrière le bar où il empoigna plusieurs bouteilles.
La partie se poursuivit. De nouvelles cartes furent distribuées. Des cocktails, avalés en quantité. La qualité du jeu de Soler s’effondra à la même vitesse que son inhibition. Et malgré un peu de chance et quelques bons bluffs, il avait du mal à garder la tête hors de l’eau. La diplomate s’avérait une formidable adversaire, certes, mais sa simple présence parvenait aussi à déconcentrer la plupart des hommes qui se trouvaient à la table.
— Vous pensiez vous en tirer facilement ? dit-elle.
— Possible. Je vous prenais pour une joueuse de bridge, ironisa-t-il.
Malette empilait le fruit de ses victoires en petites piles bien droites de jetons. Chaque fois qu’elle en attrapait une poignée, elle exprimait sa joie d’une contorsion de lèvres qui exsudait l’arrogance. Une arrogance que Soler trouvait particulièrement irrésistible chez la jeune trentenaire, il devait l’avouer. Après s’être couché une dernière fois au terme d’une nouvelle partie tout à fait humiliante, le représentant se décida à ramasser la pénible pile de jetons et le peu de dignité qui lui restait avant de se lever de table.
— C’en est assez pour moi, j’en ai bien peur.
— Dommage, nous commencions à peine à rigoler.
— Je suis sûr que nous aurons l’occasion de remettre ça.
Et alors qu’une nouvelle mise à l’aveugle commençait, Malette convint également, le visage empreint de satisfaction, que l’heure était venue de se retirer.
— Je vous suis. Quel gâchis ce serait de voir gaspiller votre argent à une autre table en si peu de temps, ne pensez-vous pas ?
— J’imagine que vous allez avoir besoin d’aide pour apporter tout ça à la caisse ? fit Soler, stoïque.
— Pourquoi pas ?
S’éventant avec son chèque à la sortie du salon de jeu, Sophie ne pouvait s’empêcher d’arborer un sourire triomphant. Soler la suivait tandis qu’ils déambulaient dans le couloir menant au hall d’entrée. Ce dernier peu fréquenté à cette heure où la soirée battait toujours son plein derrière eux, le moment semblait idéal pour finalement amorcer la discussion qui motivait leur présence en ces lieux.
— Félicitations pour votre victoire, je suis persuadé que…
— Attendez, suivez-moi.
Cette fois, son ton n’avait rien du naturel séducteur qu’elle choisissait d’utiliser au grand jour. Elle travaillait.
S’engouffrant dans un passage qui semblait réservé à l’usage du personnel, Malette pressa le pas pour atteindre une porte de service. Ils débouchèrent dans une salle de repos exigüe vidée de ses occupants, munie d’une table et d’un réfrigérateur industriel dont le bruit du compresseur suffirait amplement à rendre inaudible leur conversation de l’extérieur.
— Personne ne vient ici à cette heure, expliqua Sophie. Nous avons un peu de temps.
— Vous avez ce dont nous avons parlé ?
Elle secoua la tête.
— Pas tout à fait, mais j’ai de quoi débloquer les recherches de votre collègue.
— Donc pas de clé de décryptage ? soupira Soler.
— Non, ce genre de tour de passe-passe laisse des traces et j’ai jugé que ce serait trop risqué dans notre situation. En revanche, j’ai réussi à obtenir l’identifiant d’un employé qui s’est fait montrer la porte de la Marduk, la semaine dernière. Si Varin agit avant que le compte ne soit désactivé, il n’aura qu’à se connecter sur un poste autre que le sien… En s’assurant bien sûr qu’aucune caméra ne le surveille.
— On sait à qui il appartenait, ce compte ?
— Un dénommé Onslow. Son titre de poste est vague à souhait, donc difficile de savoir exactement ce qu’il faisait dans la compagnie, mais ça semblait assez important pour lui fournir les accès administratifs…
Soler croisa les bras, dubitatif. Vu l’insistance de la Marduk à protéger toute information sur le projet, le percer à jour lui paraissait de plus en plus difficile, voire trop difficile. Surtout compte tenu de l’inexpérience de Clément. Et il y avait fort à parier que l’ingénieur détesterait l’idée avant même que Soler n’ait eu le temps de la lui présenter.
— Ça n’alertera personne qu’Onslow se connecte plusieurs jours après son renvoi ?
— Évidemment que si, mais j’estime que vous aurez quelques heures avant que quelqu’un ne remarque l’intrusion. C’est risqué, mais c’est vous qui vouliez avancer.
Il acquiesça. Pour le moment, Soler n’avait d’autre choix que de lui faire confiance. Il ne pouvait bouger de l’hôtel sans invitation et Varin n’arriverait à rien avec le peu d’autorisations dont il disposait. L’heure était à la prise de risques calculés.
— Vous avez le mot de passe sur vous ?
— La machine à glace sur votre étage. J’ai envoyé quelqu’un scotcher le bout de papier derrière. Allez-y ce soir, ne prenez pas de photo, cachez-le quelque part. En aucun cas, vous voulez qu’on trouve ça recopié sur votre comm. Suis-je claire ?
— Limpide. Merci pour votre aide.
Elle hocha la tête.
— Vous m’excuserez, il semble que de gagner autant d’argent ait fini par m’épuiser. Du moins, pour ce soir.
— Attendez. C’est peut-être rien, mais… avez-vous demandé à quelqu’un de nous suivre, moi ou Varin, depuis mon arrivée ?
La main sur la poignée de porte, Sophie s’arrêta net.
— Non. Pourquoi cette question ?
Il hésita.
— J’ai flairé quelque chose. Une personne que j’ai croisée plusieurs fois semble me filer. J’en suis presque certain.
— Turan pourrait très bien être derrière tout ça. Dieu sait qu’il aime bien garder un œil sur ses…
— Non, je ne crois pas que ce soit lui. Le personnel du Gilgamesh et mon chauffeur suffisent amplement pour ça. Nos amis de Radiant sont peut-être déjà à Babylone.
Un silence. Malette considéra longuement les implications d’une telle affirmation. Le groupe terroriste auquel venait de faire référence Soler étendait ses tentacules aux quatre coins du globe et leur avait causé beaucoup de maux de tête dans les derniers mois. Mais de penser qu’un des leurs pourrait s’infiltrer au cœur même des activités de la Marduk révélait des capacités d’opération plus fortes que ce qu’elle ou ses supérieurs avaient anticipé.
— Ils croient que vous êtes de Murakami-Sato ?
— À priori, comme tout le monde.
— Dans ce cas, ne nous inquiétons pas trop vite. Je ne crois pas qu’ils seraient assez téméraires pour tenter quelque chose contre vous. Je prendrai toutefois des mesures pour votre sécurité. Au cas où.
— C’est tout ce que je demande.
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VI
Soler s’était montré convaincant. Plus diplomate qu’à l’habitude, il avait présenté son plan d’infiltration dans le système informatique de la Marduk le plus simplement du monde. Cette fois, l’ingénieur n’avait pas eu besoin de faire un effort pour faire preuve d’écoute. Enfin, on avait besoin de lui pour autre chose qu’un rôle de figuration. Mais bien entendu, cette nouvelle responsabilité lui faisait courir un risque plus grand encore que celui auquel il était déjà exposé.
Ainsi, il s’était présenté au travail comme chaque autre matin de la semaine. Après avoir salué ses voisins de bureau, bu le café infect servi sur l’étage, puis s’être remis à la rédaction du rapport qu’attendait Turan, restait plus qu’à attendre et saisir la moindre opportunité.
Midi semblait être l’heure parfaite pour passer à l’action. Comme la plupart des employés quittaient leur espace de travail pour se diriger vers des aires communes ou encore vers la cafeteria du premier étage, son absence passerait relativement inaperçue. Restait toutefois le problème des caméras, qui le verraient sans doute errer un moment entre les cubicules. Comme il était nouveau, il était toujours possible de feindre s’être perdu. En cas de mauvaises rencontres, l’ingénieur avait un autre alibi en tête.
À en juger par le plan de bâtiment accessible sur l’intranet de la compagnie, la salle de réunion à l’étage juste au-dessus de lui semblait juste assez isolée et assez publique pour ne pas éveiller de soupçons. Le plan indiquait également la présence de deux ordinateurs branchés au réseau. C’était parfait. Il n’y avait qu’à espérer que personne ne vienne l’interrompre pendant la quinzaine de minutes dont il avait besoin et il aurait au moins le temps de voir quel genre de fichiers étaient contenus dans les dossiers cryptés. En théorie, c’était parfait.
Plus la matinée avançait, plus Clément redoutait le moment où il aurait à tenter sa chance. Pour se rassurer, il devait se convaincre que tout irait bien. Dans la poche droite de son jean se trouvait son nouveau badge avec photo, au cas où on l’arrêterait. Son comm, lui, était rangé dans la poche gauche et contenait quelques programmes que Clément avait cachés au préalable pour l’aider à se tirer d’affaire, au besoin. Il était prêt. Et quant au papier sur lequel Malette avait noté le nom d’utilisateur et le mot de passe du compte dérobé, Clément n’eut d’autre choix que de s’en débarrasser après que Soler l’eut forcé à tout apprendre par cœur, la veille.
Midi moins quart. Les membres les plus affamés du personnel commençaient déjà à quitter leur poste. Dans son cube de verre au centre de la pièce, Evrard faisait les cent pas. Elle parlait, gesticulait, toujours en vidéoconférence. Sa réunion semblait durer depuis un moment et s’étirerait sans doute assez pour que Clément puisse filer en douce à l’étage du haut. Du moins, il l’espérait.
Il regardait les minutes filer sur son écran, incapable du moindre mouvement et même de la moindre pensée tournée vers le travail. Son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine et ses idées devenaient de plus en plus embrouillées. Il avait connu assez d’attaques de panique au cours de sa carrière pour en reconnaître les signes précurseurs les plus distinctifs.
Clément se leva de son siège le plus lentement qu’il put et se dirigea d’un pas rapide vers la salle de bain. Après s’être assuré qu’il était seul, il se rua à l’intérieur d’une cabine et la verrouilla derrière lui avant de vomir dans la cuvette. Ce relâchement complet de son organisme n’eut pour autre effet que d’accentuer son stress.
Durant plusieurs secondes, il resta penché au-dessus de la cuve pour recracher les restes d’acide gastrique et de bile qu’il avait dans la gorge. Il crut reconnaître son déjeuner flotter sur l’eau devenue trouble. Dégoûté, l’ingénieur tira la chasse, plus qu’envieux de mettre cet épisode derrière lui au plus tôt. À quoi bon prendre tous ces risques ? N’avait-on pas cessé de lui vanter l’importance de son travail lorsqu’on l’avait recruté pour cette mission ? Jusqu’à maintenant, il n’avait que subi le poids du carcan organisationnel d’une des entreprises les plus puissantes du monde sans y voir les indices d’activités inquiétantes.
Adossé contre la porte du cabinet, il avait l’impression que son cœur allait s’arrêter de battre d’une seconde à l’autre. Comment arriverait-il à voler des documents s’il n’arrivait même pas à quitter les toilettes sans paniquer ?
De peine et de misère, il en sortit, se regarda dans le miroir. Sa mine était mauvaise, cernée, blafarde. Il ouvrit le robinet, s’aspergeant à plusieurs reprises le visage d’eau pour tenter de reprendre contenance. Il s’observa plus attentivement dans la glace, le temps de s’interroger sur les raisons qui le poussaient à bientôt commettre l’acte d’espionnage industriel le plus conséquent de la décennie. Force était de constater que cette introspection était sans doute un peu tardive : il ne pouvait plus reculer. L’ingénieur inspira, expira profondément, tenta de retrouver une respiration normale, juste assez pour ne pas avoir l’air plus agité que d’habitude. Lorsqu’il regarda son comm, il remarqua que l’horloge de ce dernier indiquait midi onze. Déjà.
C’était maintenant ou jamais.
L’ingénieur prit une autre grande bouffée d’air puis jaillit des toilettes d’un pas qui se voulait assuré, décidé. Il traversa les rangées de bureaux en essayant d’éviter le regard des quelques collègues qui avaient choisi de manger à leur poste. Tout là-haut, Evrard semblait toujours absorbée par sa réunion.
Clément passa devant l’ascenseur central par lequel il arrivait chaque matin. Cette fois, il continua vers l’escalier de service. Rien d’inhabituel : il avait déjà remarqué d’autres employés l’utiliser sur leurs heures de pause – sans doute dans une vaine tentative de garder la forme malgré un mode de vie sédentaire. Il gravit les quelques marches le séparant du quatorzième étage, où il croisa une employée sur son passage. Comme partout, une serrure électronique gardait l’entrée de la porte. Machinalement, Clément sortit sa carte d’accès de sa poche, mais s’arrêta au moment de la passer dans la fente. L’avertissement d’Evrard sur le caractère temporaire de son badge lui revint en tête juste à temps. Il le rangea. Nul besoin de prendre le risque de déclencher une petite lumière rouge au bureau de sécurité. S’adossant contre le mur, Clément sortit son comm pour consulter la météo en espérant que quelqu’un sortirait bientôt de la pièce et que l’attente serait courte.
Comme de fait, la porte du quatorze s’ouvrit presque aussitôt, lui donnant l’occasion d’en retenir le battant dès que l’employé qui en sortait s’engagea dans l’escalier.
— Merci, dit l’ingénieur en passant dans l’embrasure.
La porte se referma derrière lui. Clément se retourna pour s’assurer que le « collègue » n’eut pas l’idée de revenir l’interroger sur sa présence en ces lieux. Il sourit, n’arrivant pas à croire qu’un truc aussi simple avait pu fonctionner. Il s’avança sur l’étage, jetant de vifs coups d’œil autour de lui. Les bureaux y semblaient légèrement plus spacieux et opulents ; le nombre d’employés, plus restreint. Peut-être étaient-ils destinés à des cadres affiliés au projet, ou encore à des membres de l’équipe des ressources humaines ou de la comptabilité. Qu’importe, il se devait d’agir comme s’il savait exactement où il allait. Tentant de cesser de balayer le regard de gauche à droite, il suivit le petit tapis bleu au sol qui découpait et bornait l’aire ouverte. S’il avait lu correctement le plan, il croiserait tôt ou tard un embranchement qui le mènerait à la salle de réunion.
Une multitude de longs panneaux de bois segmentait l’aire ouverte et formait un couloir étroit entre les grandes colonnes de béton. Chaque fois qu’on passait près de lui, Clément regardait son comm en feignant une conversation importante. Le subterfuge sembla fonctionner suffisamment pour qu’on l’oublie ou qu’on ne fasse pas de cas de sa présence. Pas après pas, le souffle du jeune homme s’accéléra. Au point où il dut lutter pour ne pas faiblir, voire défaillir, tandis qu’il avançait tant bien que mal vers son objectif. Rien à faire, il avait beau refouler ses craintes, tenter de les chasser, il marchait avec la ferme impression que tous les yeux de l’étage étaient rivés sur lui. Pourtant, seuls quelques employés affairés à leur bureau levaient distraitement les yeux en sa direction, avant de replonger dans leur travail.
Lorsqu’il tourna un coin, au bout du corridor, il se retrouva nez à nez avec son objectif : la salle de réunion. Il ouvrit la porte, presque surpris qu’aucune clé électronique n’en garde l’accès. La table était de taille standard, accueillant une douzaine de chaises à roulettes, heureusement toutes vides. Comme prévu. Seul pépin, Clément n’avait pas pensé au fait qu’un mur de la pièce était vitré. En effet, un pan entier de la salle de réunion était exposé au « couloir » de bois central et aux regards des employés qui y circulaient. Plus vite il sortirait d’ici, mieux il s’en porterait.
Fouetté par l’adrénaline, soudain légèrement euphorique, Clément prit place sur la chaise du fond, appuyant sur un bouton du clavier qui révéla l’écran intégré à même la table. Sans hésiter, il entra l’identifiant qu’il avait répété une centaine de fois dans sa tête au cours des dernières heures, déverrouillant aussitôt la session de travail de l’employé mis à pied.
Malette n’avait pas menti : le compte semblait bel et bien détenir les accès les plus sécurisés du réseau. Tous les fichiers que Clément avait tenté d’ouvrir en vain sur son propre poste s’ouvraient désormais à lui sans embûches. Il n’avait qu’à entrer à nouveau le mot de passe pour accéder aux dossiers les plus sensibles, mais tout y était. La liste des fournisseurs et des partenaires liés à la construction ; des tas de documents et d’esquisses sur des engins sophistiqués dont Clément n’arrivait pas à déterminer la fonction ; il y avait même des correspondances avec la précédente compagnie de sécurité dans la boîte de messagerie d’Onslow. L’ingénieur en lut les grandes lignes, de plus en plus intéressé par ce qu’il pouvait y lire. Qu’importe à quoi serviraient les engins, le détenteur du compte dont il usurpait l’identité avait sans aucun doute joué un rôle clé dans l’élaboration du projet Babel. Du moins jusqu’à son renvoi. Le dernier courriel qui lui était adressé était son avis de congédiement, envoyé personnellement par Evrard dans des termes peu flatteurs.
Clément ferma la boîte de courriels, se promettant d’assouvir sa curiosité seulement lorsqu’il aurait le loisir d’éplucher chacun des messages. Il avait déjà passé trop de temps ici et ce qu’il avait lu jusqu’à maintenant justifiait amplement l’urgence d’agir. Il pensa d’abord à se connecter au réseau depuis un autre poste en copiant la clé de chiffrement quelque part, mais c’était risqué. Combien de temps encore le compte d’Onslow serait-il actif ? Les informations qui s’y trouvaient, dont certains plans d’appareils d’une nouvelle technologie sophistiquée développée ici même, pourraient avoir des répercussions catastrophiques pour la Marduk si elles devaient être rendues publiques avant leur dévoilement. Nul doute que le service informatique sécuriserait tout contenu sensible dans les plus brefs délais. Pas le choix, Clément devait emporter les documents avec lui.
L’ingénieur tira son comm de la poche et le posa sur la plateforme de connexion à proximité du clavier. En une seconde à peine, l’ordinateur reconnut la présence du dispositif, rendant possible la copie de documents. Clément sélectionna l’ensemble des correspondances de la boîte courriel, ainsi que la majorité des plans du dispositif qui serait installé au sommet de la tour. Peut-être aurait-il le temps de les analyser plus tard. D’un clic, il commença le transfert. Heureusement, l’accès au compte d’Onslow lui permettait de téléverser des documents du réseau, mais Clément savait que ces requêtes seraient archivées sur le serveur. Tôt ou tard, les gestionnaires du réseau apprendraient la nature de l’intrusion.
La barre de progression se mit à bouger lentement, confirmant que le processus prendrait plusieurs minutes. Il avait peut-être pris plus de fichiers que nécessaire, mais les premières bribes d’information qu’il avait lues s’avéraient prometteuses et il ne pouvait rien laisser filer entre ses doigts. Clément s’avança davantage sur son siège, courbant l’échine vers l’écran pour poursuivre sa fouille des correspondances d’Onslow. Qui sait, peut-être tomberait-il à nouveau sur quelques perles ? Et alors que son attention était captivée par une nouvelle lettre adressée à l’ancienne compagnie de sécurité, un bruit vint soudainement chasser son entrain.
Deux nouveaux coups de jointure frappèrent la vitre.
— Monsieur Varin ?
Clément leva les yeux en catastrophe. Il avait déjà reconnu la voix d’Anna Evrard. Il figea. La superviseure du projet Babel se tenait dans l’embrasure de la porte de verre, son regard sombre fixé sur lui.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
Bien qu’elle fût visiblement agacée, le ton de la superviseure paraissait encore raisonnable, mais Clément redoutait l’imminence d’éclats plus violents. Il avait déjà vu de quelle manière et avec quelle vitesse cette femme pouvait se mettre en colère. La ligne sur laquelle il lui fallait s’aventurer pour éviter de la provoquer était plus que mince.
— J’avais besoin d’un peu d’air, expliqua l’ingénieur. J’ai du mal à me concentrer quand il y a trop de gens autour alors… j’ai trouvé cette salle et comme elle m’apparaissait libre, j’ai cru que…
— Je vois, dit-elle. Vous faites bien, j’ai moi-même besoin d’un minimum de solitude pour pouvoir me pencher sur des dossiers plus complexes… Vous êtes toujours sur l’offre de services, j’imagine. Vous avez tout ce qu’il vous faut pour la compléter dans les temps ?
— Euh, oui… J’ai amplement de matériel, dit Varin.
— Tant mieux. Turan est plutôt impatient d’aller de l’avant avec ça. D’ailleurs, il vous aime bien, je crois. La visite de la tour l’a quelque peu rassuré sur votre… profil.
Clément se contenta de hocher la tête avec le sourire le plus niais qu’il pût arborer à cet instant. Il n’avait pas la moindre idée de ce à quoi Evrard faisait référence, d’autant qu’il apprenait par la même occasion les doutes que la direction entretenait depuis le début à son sujet.
— Content d’avoir pu, euh… apaiser ses inquiétudes, dans ce cas.
Elle resta là un moment, non sans détacher son attention du jeune homme.
— Ne traînez pas trop, j’ai une réunion ici dans moins d’une heure.
Evrard referma la porte et poursuivit son chemin le long du corridor, sous le regard de plus en plus soulagé du jeune ingénieur.
Il avait réussi.
VII
Soler terminait son filet mignon en sirotant voluptueusement sa troisième coupe de l’excellent Margaux sélectionné par ses hôtes. La rencontre touchait à sa fin et le représentant de la Murakami-Sato n’avait qu’une idée en tête : s’en soustraire le plus rapidement possible. Une fois de plus, c’était sous l’insistance de Turan que Soler avait accepté de rencontrer des membres influents du gouvernement babylonien. Ainsi, le vice-chancelier et le ministre du Développement de la cité-État les avaient rejoints à l’Esagil, l’une des bonnes adresses du quartier des affaires.
Clément y avait également été convié, mais avait prétexté vouloir réviser le dossier préparatoire avant sa remise finale. Le président de la Marduk aurait sans doute recraché ses asperges s’il avait su que l’ingénieur était plutôt affairé à analyser les correspondances volées sur le compte d’Onslow depuis leur chambre d’hôtel. Le sourire en coin, Soler vint cueillir la bouteille au centre de la table pour resservir le président et ses invités, avant de remplir à nouveau sa propre coupe.
— Alors, monsieur Soler, poursuivit le vice-chancelier dans un français cassé, que pensez-vous donc de la candidature de Babylone aux prochains Jeux olympiques ?
— Euh…
Le représentant fronça les sourcils, légèrement déstabilisé qu’on vienne solliciter son opinion sur un sujet aussi champ gauche. Depuis une bonne heure qu’il esquivait toute question sur ses fonctions chez la Murakami, mais voilà maintenant qu’il devait s’improviser expert sur des enjeux auxquels il ne connaissait strictement rien.
— Je crois que vous avez vos chances, entama-t-il. Très certainement, l’attrait de Babel pourrait pencher en votre faveur, mais…