Babylone Central
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Turan répondit d’un rictus avant de jeter un coup d’œil impatient en direction de la console sur laquelle travaillait le chercheur. Evrard, elle, braqua plutôt son attention sur l’ingénieur qui se tenait aux côtés de son patron.
— Quel bonheur de vous revoir également, monsieur Varin. C’est un peu grâce à vous si nous avons pu respecter notre échéancier malgré toutes les embûches.
— Je… Je n’ai fait que mon travail.
— Un jour, il faudra que vous cessiez d’être aussi humble. Vous en faites beaucoup plus ici que vous n’osez l’avouer, dit-elle d’un ton plaisantin, en appuyant le plus possible la fin de sa phrase pour en souligner le sous-entendu.
Evrard continua de fixer le jeune homme.
Varin se mordit la lèvre inférieure. Il savait pertinemment qu’elle faisait référence au vol d’informations de la salle de conférence. Turan l’avait averti. Et bien que nerveux, il commençait toutefois à s’habituer à l’approche corrosive et implacable de la directrice. Chose certaine, il ne lui donnerait pas le plaisir de se montrer déstabilisé ou atteint par cette simple allusion qui paraîtrait anodine pour tout le monde assemblé autour.
— Il m’est arrivé d’avoir outrepassé certaines de mes fonctions, c’est vrai, dit-il en lui renvoyant un sourire d’apparence niaise.
Varin sentit sa jambe trembler légèrement, même s’il était fier d’avoir fait preuve d’une telle maîtrise de soi dont il s’ignorait même capable. Il tenta de contrôler ce mouvement involontaire du mieux qu’il put, soutenant le regard d’Evrard jusqu’à ce qu’elle se désintéresse de sa personne pour se tourner elle aussi vers la console. Cette mince victoire s’avérait savoureuse. Pas de doute, Soler devait déteindre sur lui. Ou alors les dernières semaines lui avaient appris à se mouvoir dans ce repaire de vipères. Dans les deux cas, la frustration devant cette remarque l’aidait à garder contenance.
— Nous sommes prêts à lancer les émetteurs, annonça le scientifique avec toujours aussi peu d’entrain.
— Allons-y ! s’excita Turan, de plus en plus intenable à chaque seconde qui passait.
On distribua à chacun une paire de lunettes fumées, tandis que la teinte des immenses panneaux de vitre s’atténuait pour davantage laisser entrer la lumière. Le paysage devint plus clair alors qu’une trentaine de drones quittèrent le sommet de la tour pour se disperser dans le ciel. Déployés à grande vitesse, les petits appareils filaient, certains jusqu’à disparaître complètement et se fondre dans l’horizon, tandis que d’autres semblaient s’immobiliser plus près de la tour.
Enfilant ses lunettes, s’approchant de l’aire d’observation, Evrard apostropha Clément de nouveau.
— Vous repassez au C7 tout à l’heure ?
— Euh, pas vraiment… mais… bon, c’est-à-dire que j’habite à côté, donc…
— J’aimerais vous voir dans mon bureau lorsqu’on rentrera. Comme les travaux sont presque achevés, il faut que nous discutions de la transmission de vos tâches avant que Soler et vous ne repreniez la route pour Paris. J’espérais en parler avec lui, mais il semble introuvable depuis un moment.
Comme il écoutait d’une oreille leur conversation qui se tenait à quelques pas seulement de lui, Turan se sentit interpellé.
— Monsieur Soler est actuellement en affaires pour moi dans la ville. Nous devrions le revoir bientôt.
— Je vois. Nous verrons cela. En attendant, c’est vous que je veux voir, réitéra-t-elle à l’attention de Clément. Il y a plusieurs questions en suspens que je souhaite éclaircir…
— Cer… Certainement.
Cette fois, l’ingénieur ne put faire preuve d’autant de flegme que tout à l’heure. Désarçonné, il dut fermer les yeux un instant pour éviter de réagir avec stupeur. Seulement, Varin avait décidé de ne rien lui laisser paraître, pas même une impression de faiblesse. Les desseins de la directrice se révéleraient bien assez tôt, bien qu’il se doutât que cette rencontre n’ait rien à voir avec la répartition des tâches suivant leur départ.
Soudain, du mouvement à l’extérieur de la baie vitrée attira aussitôt l’attention des participants. De petits jets de poussière blanche fusaient de l’armada de drones. Ainsi, chacun d’entre eux libérait de petites quantités de sels dans l’atmosphère. Des jets visibles un moment, mais dont les particules se fondirent rapidement et sans autre effet aux nuages déjà présents dans une résolution des plus décevantes pour l’auditoire.
Les participants attendirent quelques minutes, redoutant que le clou du spectacle ne vienne jamais. Au bout d’un moment, on commença à se regarder avec inquiétude. La technologie était-elle réellement au point ?
— Il ne se passe rien, remarqua la directrice.
— Madame est très attentive, rétorqua le scientifique, non sans une pointe de sarcasme. Il faut normalement des heures pour que les nuages se forment complètement. Il s’agissait surtout de vous montrer le procédé que nous avons utilisé plus tôt aujourd’hui pour arriver à ce résultat.
— Vous parlez d’une démonstration !
— Ce n’est peut-être pas très visible, mais l’opération à laquelle vous venez d’assister a assurément aidé à renforcer les noyaux de condensation des nuages. Avec le climat actuel, il nous faut fonctionner de façon séquentielle pour arriver à un résultat probant…
— Et séquentiellement, ça peut marcher avant qu’on aille se coucher ou bien il faut que je me fâche ?
Piqué au vif par les critiques constantes de la directrice, le scientifique l’invita d’un mouvement de doigt à faire preuve de patience. Ce n’était pas terminé.
S’éloignant légèrement de son terminal, Kraus hocha la tête pour faire signe à ses comparses de passer à l’étape suivante. Après plusieurs manipulations de l’équipe sur différentes consoles, vinrent se mouvoir de larges panneaux au dernier étage de la tour, qui révélèrent bientôt un autre appareil caché derrière jusque-là. Dans un mouvement circulaire et coulissant, ces immenses panneaux cuivrés s’ouvrirent telle une fleur venant d’éclore, laissant trôner en son sein un pistil métallique et sphérique formé de plusieurs antennes.
Une vibration sourde traversa la pièce alors que l’un des assistants de labo fit tourner un grand bouton. Il continua d’augmenter la puissance de l’appareil, au point où on put bientôt entendre un son continu, rappelant celui des câbles électriques haute tension.
Tout comme Clément, Evrard remarqua que l’écran de son comm se mit à papilloter, sans toutefois s’éteindre complètement. Elle secoua l’appareil comme si cela rétablirait son fonctionnement, en vain.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Il n’y a rien à craindre, dit Kraus. Cela arrive seulement quand le champ magnétique se forme. Nous avons des écrans à partir du cent-vingt-cinq pour nous en protéger. Même chose pour chaque équipement du labo relié à une mise à la terre à cette fin.
— Un champ magnétique ? s’étonna Clément.
— Oui, assez fort pour que les gouttes présentes à l’intérieur des nuages se coalescent et s’alourdissent. Avec un peu de chance, elles seront assez lourdes pour…
Une première gouttelette frappa la vitre, puis une deuxième. Si d’ordinaire les gouttes se faisaient plus rares en haute altitude, elles étaient de plus en plus nombreuses à travers les trouées de nuages alors que le phénomène atmosphérique mêlé au soleil plombant formait un balayage d’aberrations chromatiques.
L’émotion semblait forte chez tous les participants. Très tôt, la moue de déception des quelques membres de l’assistance se changea en étonnement, voire en émerveillement. Clément crut même voir une forme d’humidité sur les pupilles de Turan. Seule Evrard restait toujours de marbre.
— Le résultat est-il à la satisfaction de madame ? demanda Kraus.
Elle hésita, laissant s’écouler quelques secondes avant qu’elle commence à applaudir de manière sèche, mais soutenue, sans dévier le regard de l’horizon. Le scientifique s’inclina légèrement, comme s’il était lauré par les bravos remplis de dédain de la directrice. Clément s’expliquait cela par le fait que cette espèce de pouce en l’air impérial auquel l’équipe venait d’avoir droit signifiait sans doute qu’elle ne risquait plus d’être remplacée, ou pire encore, de voir s’abattre sur elle le courroux d’Evrard.
La bouteille de champagne n’était jamais bien loin dès que le succès était au rendez-vous. On entendit le son distinctif du bouchon qui sautait tandis que Turan se plaisait à remplir les flûtes des scientifiques. C’était à se demander pourquoi personne ne demandait à Hardman de traîner un sabre en permanence tant le liquide doré coulait à flots dans l’entreprise.
— Je vous félicite, je suis impressionnée que le premier essai soit aussi fructueux, dit Evrard en trinquant.
— Et moi donc, ajouta Turan en faisant tinter son verre contre le sien. La semaine prochaine : le refroidissement !
— À suivre… Tout dépendra de si nos premiers tests sont concluants, tempéra de nouveau Kraus sans toucher à sa flûte.
— Ils le seront, assura Evrard avec un sourire.
La femme but une lampée avant de donner son verre à Hardman, puis se réfugia sur l’écran de son comm pour se mettre à taper rapidement un message.
— Je préviens nos communications. Il faut que nous envoyions la vidéo de cet essai à nos pays cibles…
— Si tôt ?
— Bien sûr. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Puis, filant déjà dans l’escalier, elle lança un dernier regard à Clément pour lui rappeler leur rencontre de tout à l’heure. Il n’y échapperait pas.
*
Evrard referma la porte de la grande cage de verre qui lui servait de bureau. Elle prit place sur son fauteuil, laissant Clément debout au beau milieu de la pièce, le visage hagard.
— Je ne vous offre pas de café, dit-elle. J’irai droit au but. Je veux savoir ce qui se passe.
L’ingénieur attendit un moment pour répondre, essayant de jauger le ton avec lequel elle venait de l’aborder. Aussi incisive qu’à l’habitude, Evrard ne laissait pourtant pas transparaître une quelconque forme d’agressivité. Du moins, pour l’instant.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? Je croyais que vous vouliez…
— Nous n’en sommes plus là. J’ai besoin de concret, monsieur Varin. Sans quoi, je n’aurai pas le choix de m’en remettre aux autorités compétentes.
D’abord irrité, Clément puisa dans ce qu’il lui restait de contenance pour se ressaisir. Elle tournait autour du pot sans nécessairement nommer ce qu’elle lui reprochait.
— Je ne vois toujours pas ce à quoi vous faites référence.
Elle hocha la tête longuement. Maintenant que la Marduk avait obtenu ce qu’elle voulait de la Murakami-Sato, déchirer l’entente qu’elle avait passé deux semaines à négocier devait se faire facilement si Evrard se risquait à le confronter de la sorte. La pénalité à payer en cas de résiliation de contrat devait même n’être qu’une broutille pour elle, tout comme pour l’entreprise.
— Je fais référence à votre cas, ainsi qu’à celui de votre Soler, là. Je crois qu’il est temps que vous déballiez votre sac.
Une déglutition, une coulisse de sueur froide, et Clément se rassura : Evrard ne semblait toujours pas avoir de grief précis à lui adresser. Elle allait à la pêche. Pourquoi la directrice était-elle si désespérée de connaître maintenant l’intention derrière la fuite de données ?
— Je crains bien que vous alliez devoir être plus précise, madame Evrard. Si j’ai pu faire quoi que ce soit qui a plus vous déplaire dans mon travail, j’en suis tout à fait désolé, je…
— Ah ! Jouer à l’imbécile, voilà une stratégie que votre collègue a aussi employée avec moi les rares fois où je l’ai rencontré. Juste une chose : vous êtes beaucoup moins habile que lui dans ce domaine.
Clément se figea, incapable de se déraidir. Qu’attendait-elle de lui exactement ? Une confession ? Evrard avait les yeux rivés sur lui comme une chasseuse qui venait d’identifier sa proie après l’avoir traquée ; elle voulait des réponses ici et maintenant. Or, elle avait raison sur un point. Clément n’avait pas l’entraînement de son collègue pour ce genre d’interrogatoire, d’autant que les soupçons de la directrice étaient fondés. Il savait toutefois qu’il devait lui donner quelque chose, n’importe quoi qui puisse l’écarter de la bonne piste, au moins momentanément. Au beau milieu de toutes ses hésitations, Clément décida de lui révéler ce qu’elle savait déjà, l’air coopératif.
— La journée où vous m’avez surpris dans la salle de conférence, je n’étais pas vraiment en train de chercher un endroit tranquille pour étudier le projet.
Les yeux de la directrice s’illuminèrent.
— C’est très bien, on va quelque part, donc… Poursuivez.
Le hack de l’ordinateur d’Onslow étant devenu un secret de polichinelle dans les hautes sphères, le nier était maintenant inutile. L’ingénieur accepta d’enchaîner avec une part de vérité ; il savait qu’il avait là l’occasion de paraître repentant. Avant de se démasquer, Clément prit néanmoins la peine de réfléchir au moment où son histoire viendrait se détacher de la réalité.
— Nous… en fait la firme avait des doutes sur cet ancien employé, Stuart Onslow, dit-il du ton le plus convaincant qu’il put trouver. Comme il était très impliqué dans les premières ébauches du projet, nous… mon supérieur à Paris désirait connaître le véritable motif de son départ. C’est lui qui m’a demandé de me connecter à son poste pour consulter ses courriels.
Et voilà. En quelques phrases seulement, il venait de se jeter dans la gueule du loup, entraînant sans doute la Murakami-Sato avec lui. Quel autre choix avait-il ?
Evrard se cala davantage dans son siège, faisant mine de ne pas avoir savouré chaque seconde de la performance de l’ingénieur. L’intimidation, la menace, voilà quelles étaient ses armes une fois qu’elle savait son adversaire acculé au pied du mur.
— J’imagine que vous allez prétendre que Soler n’a rien à voir là-dedans ?
— C’est sans doute plus facile pour vous de vous débarrasser de tout le monde en même temps, mais à part mon supérieur, il n’y avait que moi d’impliqué.
— Évidemment.
La vérité, c’est qu’elle n’avait peut-être même pas besoin de preuves additionnelles pour le coincer. Son simple témoignage aurait pu suffire et pourtant elle se donnait du mal à extraire ce qu’il restait de vérité cachée.
Clément se risqua à un dernier commentaire, espérant arriver à faire pencher la balance en sa faveur.
— Est-il vraiment nécessaire de punir toute une entreprise et ses employés pour les erreurs d’une seule personne ? Les travaux sont peut-être sur le point d’être achevés dans les étages clés, mais il reste une partie de la tour dans laquelle vous avez encore besoin de notre expertise.
— Écoutez, que vous ayez la larmichette à l’œil ou pas, vous avez agi au nom de votre entreprise pour le compte de laquelle vous vous êtes adonné à de l’espionnage industriel. Nos lois sont très strictes là-dessus, comme vous le savez. J’ai averti la police babylonienne ce matin en leur promettant une confession d’ici demain. Et maintenant que vous êtes sur enregistrement, vous allez signer cette confession…
Sous le choc, Varin accusa la surprise : il était sous écoute tout ce temps. Encore une fois, elle avait un coup d’avance sur lui.
Evrard tira d’un tiroir une lettre qu’elle posa devant elle. Clément s’approcha, ne devant lire que quelques lignes pour en constater l’exactitude. L’ingénieur serra les poings, plus en colère que dépassé par les événements. Car dès que cette histoire parviendrait aux oreilles des véritables cadres de la Murakami-Sato, leurs supérieurs nieraient probablement que Soler et lui-même eurent déjà été à l’emploi de la compagnie tout court. Ou alors, ils accepteraient l’accusation d’espionnage plutôt que d’admettre qu’ils avaient travaillé main dans la main avec une puissance étrangère pour enquêter sur une multinationale rivale.
Dans les deux cas, Clément n’avait d’autre choix que de coopérer en attendant le retour de son collègue.
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XVIII
Un café serré préparé au bord du feu et une pleine assiette de foul avaient ponctué le second matin de Soler au campement de Radiant. Accueilli avec déférence parmi les combattants du groupe armé, Soler se fondait dans l’organisation sans que personne n’ose l’embêter. Même qu’il se vit offrir une deuxième portion, faveur que l’agent refusa poliment. Bien évidemment, il n’eut fallu qu’une poignée d’heures pour que la rumeur de sa présence se répande dans tout le camp.
Il assista en silence à la séance de badinage matinale des troupes, ne comprenant que quelques mots d’arabe mêlés aux rires et aux railleries typiques des guerriers. On semblait même avoir tourné Soler en sujet de moquerie à une occasion, juste avant que l’un d’entre eux ne prenne la peine de lui expliquer la blague en anglais. Une simple boutade comme quoi il avait l’air un peu frêle pour un super-espion international.
À peine quelques instants plus tard, Farah passa elle-même près du feu pour vérifier le percolateur à la recherche d’un remontant. Soler haussa les épaules tandis qu’il terminait sa propre tasse d’une traite.
— Désolé, vous venez de manquer le dernier service, dit-il.
Elle soupira, passant sa main dans ses cheveux en bataille, tournant déjà les talons en direction du bâtiment d’où elle venait.
— Au fait, reprit Soler pour l’arrêter, vous avez pensé à ce que je vous ai demandé ?
— Tout dépend. Vous avez pensé à mes conditions ?
— Absolument, lui assura Soler. C’est d’accord.
— Alors Reem vous attend au dépôt. Faites ça rapidement.
Et elle repartit aussi rapidement qu’elle était venue, Soler remarquant que toute la troupe s’était tue à l’arrivée de la commandante. Ils attendirent qu’elle soit hors de portée de voix avant de reprendre du même ton, véritable attestation de l’autorité que Farah inspirait parmi ses hommes. Soler dut demander son chemin pour trouver le dépôt, après quoi il parvint rapidement devant le petit bâtiment de terre.
C’est là qu’était stocké tout l’équipement de combat accessible aux combattants de la cellule, mais également le matériel militaire désuet, treillis, cartouchières, brêlage, et cetera, sans doute acheté au rabais des puissances étrangères. Soler se présenta au comptoir, où un grand chauve semblait l’attendre de pied ferme. Derrière lui se dressait un mur rempli d’armes en tout genre, rangées et alignées avec minutie sur un long présentoir métallique de la taille de la pièce. Et même si toutes ces pièces de matériel ne semblaient pas fraîchement tirées de leur emballage, la quantité de moyens et l’organisation dont Radiant faisait preuve forçaient l’admiration.
— Reed, j’imagine ?
— J’ai ce que vous voulez, répondit-il sèchement dans un anglais cassé.
L’homme se pencha sous le comptoir pour en tirer une imposante valise de plastique noir qu’il posa devant lui. Et alors que Soler voulut s’en emparer, Reed leva subitement le doigt pour lui faire signe de patienter. Avec des gestes précis, l’armurier se tourna vers le mur et tira une autre mallette sombre, plus petite cette fois.
— Elle m’a aussi dit de vous donner ça, expliqua-t-il en la plaçant près de l’autre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Cadeau.
Rien qu’à la forme, l’agent du NOV-4 crut reconnaître les petites mallettes servant à transporter et à protéger des armes de petit calibre. Tenant toujours son invité à distance, Reed tint à lui-même l’ouvrir pour lui présenter l’arme. Il s’agissait d’un pistolet semi-automatique, beaucoup plus récent, muni d’un silencieux. Le genre de matériel utilisé par des forces spéciales, beaucoup plus fiable que les vieilleries portées par les autres membres de Radiant. Soler l’inspecta avec l’autorisation de l’armurier, vissant le tube de métal du silencieux au bout du canon pour en jauger le poids.
— C’est… satisfaisant ?
— It is, very, approuva Soler.
L’armurier acquiesça, reprenant le pistolet pour le ranger soigneusement dans sa mallette avant de le rendre à son nouveau propriétaire. Enfin, il souleva l’autre valise pour en présenter la poignée, et pointa une porte au fond du dépôt.
— Là-dedans.
Soler remercia l’armurier d’un hochement de tête, puis s’empara des deux valises avant de suivre la direction indiquée.
Seul face à une table dans une petite pièce similaire à celle où il avait été reçu plus tôt, Soler posa la valise plus massive contre la surface du meuble. Rapidement, il tira l’appareil de sa protection matelassée et plaça le téléphone satellitaire et son émetteur disproportionné devant lui. Soler se fit la réflexion qu’il n’était même pas né quand ce truc était utilisé. Il s’installa sur la chaise, allumant l’émetteur et testant plusieurs boutons pour assurer le fonctionnement de l’appareil. Il se souvenait avoir déjà vu ce genre de technologie dans un bouquin, des décennies plus tôt, mais devait s’avouer un peu dépassé par la quantité de fonctions offertes sur la boîte de métal. Bien que des versions beaucoup plus portables de ces engins aient existé depuis des lustres, Radiant devait trouver plus prudent de fonctionner sur des satellites désuets pour éviter le traçage de leurs communications, en plus de bénéficier de la sécurité d’un brouilleur militaire moderne, soudé sur le côté de l’appareil. Astucieux.
Les réglages complétés, Soler parvint finalement à se connecter à un réseau et à composer le numéro qu’il connaissait par cœur pour ce genre de situation. Il confirma la connexion, devant attendre plusieurs secondes au terme desquelles il obtint confirmation que la ligne sonnerait de l’autre côté de la planète. Quelqu’un décrocha, tandis qu’une voix masculine entama la discussion.
— Portes et fenêtres Gélinas, bonjour ?
— Bonjour. J’ai commandé des persiennes à vitraux azur la semaine dernière et je n’ai toujours pas de nouvelles.
— Votre numéro de commande, je vous prie.
— 22-31-79. Accès pour Soler, Alban. Vous savez chez qui.
— Un instant, je vous connecte.
Un bruit de friture sur la ligne accompagna la musique d’attente enclenchée par le commis, puis s’arrêta subitement pour laisser place au silence. Celui-ci dura un moment avant que quelqu’un ne décroche à l’autre bout de la ligne. Une femme.
— Soler, bon sang…
C’était Landry.
— Content de vous entendre aussi, madame.
— Je croyais que vous deviez… Enfin, heureuse de savoir que vous n’avez pas péri dans cet attentat au Gilgamesh. C’est déjà ça.
La voix de sa supérieure semblait surprise, voire nerveuse.
— J’ai passé à un cheveu d’y rester, mais je n’aurais pas brisé l’interdiction de contact pour si peu.
— Je vois. Vous semblez appeler depuis le Soudan, j’en déduis que vous avez réussi à fuir Babylone ?
— Fui ? Non, j’ai retracé le groupe qui a détourné le satellite, dit Soler en accélérant le rythme des révélations, ce sont eux qui sont responsables de l’attaque sur l’hôtel. Le projet Babel n’est pas au point. Cette technologie nouvelle risque de causer plus de dommages que de bien si elle est vendue ailleurs. Radiant tente d’empêcher ça et ses représentants locaux planifient une seconde attaque, beaucoup plus violente, sur la tour elle-même. Demain.
Un moment de silence. C’était beaucoup d’informations à digérer, même pour une agente d’expérience comme Landry.
— C’est… du bon travail. Et vous croyez qu’ils sont équipés assez lourdement pour mener à bien cette attaque ?
— La Marduk a beaucoup de ressources, mais oui… Ils en seraient capables si nous leur donnons un coup de pouce pour détourner la sécurité de Babel.
Un autre silence, plus long cette fois.
— Je vois, donc vous proposez de…
— Les laisser crisser une bombe dans cette tour et regarder le feu d’artifice. Radiant n’a pas agi seule, précisa l’agent, ils ont eu l’information d’un ingénieur qui a voulu lancer l’alerte.
— Si vous estimez que ce « coup de pouce » ne laissera aucune trace pouvant mener jusqu’à nous et dévoiler ainsi notre implication dans l’attaque, vous avez mon autorisation pour procéder. Dans tous les cas, vous allez devoir regarder tout ça péter à distance, car je vous veux le plus loin possible de Babylone à l’heure qu’il est. Nous avons d’autres problèmes. Écoutez, vous ne semblez pas au courant alors je vais vous le dire directement : Varin a aussi établi le contact hier soir.
— Quoi ? Comment ça ?
C’était d’autant surprenant que Soler lui avait formellement interdit tout contact avec l’extérieur au cas où leurs comms seraient surveillés.
— Exact. C’était extrêmement bref comme message, mais de ce que j’ai cru comprendre, votre couverture est grillée.
Soler soupira. Turan ou Evrard avait peut-être fini par voir clair dans leur double jeu.
— Il suffit que je m’absente pour que…
— Ne mettez pas ça sur lui. J’ai déjà chargé mademoiselle Malette de préparer l’exfiltration de Varin, avec un nouveau passeport en règle qui n’alertera pas les autorités babyloniennes à son départ. Si nous agissons vite, bref avant l’attaque, tout devrait bien se passer.
— Je ne prendrai pas cette chance. Prévoyez d’autres documents à mon nom, je dois absolument me rendre sur place.
— Non, vous êtes déjà à l’extérieur de la ville. Vous n’avez qu’à trouver un transport local jusqu’à Karthoum et nous nous chargerons de vous tirer de là…
— Arrêtez. Il est hors de question que j’abandonne Varin là-bas ! Sans parler de Thivierge…
— Thivierge ? De quoi vous parlez ?
— J’ai appris que la Marduk le garderait prisonnier.
Landry accusa la surprise. Elle prit quelques instants avant de poursuivre d’une voix sévère, inébranlable.
— Vous m’en voyez navrée. Mais, hélas, nous n’avons plus le temps pour ça… Thivierge est peut-être compromis à l’heure qu’il est. Même si ce n’est pas le cas et qu’il est bien vivant, je n’ai aucune garantie que vous arriverez à le sortir de là. Qu’est-ce qui nous dit que Thivierge ne travaille pas maintenant pour notre ennemi ? Les familles de Boyer et Thivierge ont déjà fait leur deuil. La situation est assez catastrophique à mon goût pour risquer de vous perdre, vous aussi.
La froideur de sa patronne vint raidir l’échine de l’agent. Aurait-elle été aussi prompte à le laisser moisir à l’autre bout de la planète s’il avait été question de lui ? Sans doute.
Il n’avait toutefois pas envisagé l’option que Thivierge ait pu changer de camp. De ce que Soler savait de lui, cette théorie semblait hautement improbable, mais Landry avait raison de soulever ce doute sur la probité de leur agent. Personne n’était insensible à l’argent et au pouvoir. Pourtant, Soler ne pouvait se résigner à laisser Clément se dépatouiller avec la Marduk alors qu’il était dans l’eau chaude. Il y eut un flottement pendant lequel Soler dut prendre une décision. Et désobéir à sa patronne n’en était pas une légère.
— Je suis désolé, mais là d’où vous êtes, je ne crois pas que vous allez être en mesure de m’empêcher d’y retourner.
— Soler, c’est un ordre : n’y allez pas. Et s’il vous prenait l’envie folle de me désobéir, prenez garde : à l’heure qu’il est, ils vous attendent de pied ferme. Ils savent peut-être qui vous êtes et ce dont vous êtes capable.
— Si c’est le cas, ils éviteront de se mettre au travers de mon chemin.
*
Soler disposait d’une nuit pour agir. Parti en début d’après-midi à bord d’un tout-terrain civil gracieusement prêtée par Farah après lui avoir expliqué l’urgence, l’agent faisait route vers Babylone après avoir conclu un marché qui penchait fortement en faveur du groupe terroriste. Avec ce qu’il avait pu leur fournir, un véhicule de plus ou de moins dans leur campement ne ferait pas grande différence pour la suite des choses.
Soler filait à travers le désert avec le même GPS qui l’avait emmené là-bas. Les quelques heures de route qu’il fallut pour rentrer à la cité-État parurent beaucoup plus courtes qu’à l’allée alors qu’il esquivât le poste-frontière désorganisé qui gardait maladroitement la frontière récente. Le gouvernement babylonien devait juger bien peu profitable de garder d’innombrables hectares vides de toute installation plutôt que de centraliser ses forces de sécurité près de la cité phare.
L’agent du NOV-4 entra dans la ville sans trop de problèmes, brandissant son insigne de la Murakami-Sato à quiconque osait le demander. Les postes de sécurité s’étaient multipliés depuis l’attentat du Gilgamesh, mais aucun des militaires rencontrés ne sembla s’attarder sur sa carte d’identité. S’il était grillé, l’information n’était pas connue de tous, ou alors le simple logo de sa compagnie était une couverture assez efficace pour ne pas attirer l’attention sur lui.
Presque vide à cette heure, le stationnement du complexe de la Marduk destiné au projet Babel n’était occupé que par quelques rares voitures. Soler se gara en face du bâtiment C8, pas le moins du monde embêté à l’idée qu’on lui demande où il avait pu dénicher le véhicule. On risquait de lui poser d’autres questions d’abord.
Retirant les clés du contact, l’agent prit soin de les mettre dans une pochette du coffre à gants et de dissimuler la mallette contenant son pistolet sous le siège conducteur. Qu’importe ce que Clément leur avait raconté, il aurait déjà été reçu avec plus d’hostilité si sa vie était en danger.
Soler passa sa carte d’accès à l’entrée du C8, surpris qu’elle soit toujours fonctionnelle. Il arpenta les corridors sombres de l’unité résidentielle, puis monta jusqu’à son étage avec l’ascenseur. Comme la trace de sa carte magnétique était enregistrée chaque fois qu’il l’utilisait, on le savait assurément déjà revenu.
S’il parvenait à atteindre la chambre de Clément et qu’il pouvait localiser rapidement celle de Thivierge en éliminant les hommes chargés de le garder enfermé, ils seraient hors d’ici en quelques minutes à peine. Ils n’auraient alors qu’à prendre le premier train dès les premières lueurs à la gare Centrale. Et comme la ville ne semblait pas en état d’alerte, les nouveaux documents qu’aurait Malette en sa possession seraient sans doute suffisants pour quitter la ville avec la satisfaction du travail accompli. C’était jouable, à condition de se dépêcher.
Quelque chose attira toutefois l’attention de l’agent tandis qu’il s’approchait de sa chambre. Une lumière était restée allumée en provenance du C7. On pouvait voir par la fenêtre que quelques bureaux de l’aile adjacente à la passerelle vitrée demeuraient éclairés, ce qui demeurait assez rare à cette heure. Curieux, Soler s’engagea dans le couloir menant à cette passerelle. Il constata aussitôt qu’il n’était pas seul : plusieurs bruits de pas faisaient écho derrière lui.
Trois individus approchèrent, surgis des bureaux de Babel. Rapidement, Soler identifia Turan au centre, avec à ses côtés Hardman et un autre homme bien charpenté.
Visiblement, on l’attendait.
— Ah, monsieur Turan, salua l’agent en s’engageant sur la passerelle. Je ne croyais pas vous voir ici si tard.
— Ménagez votre salive, Soler. Votre collègue vient de passer aux aveux : vous avez volé nos données. Tout ça, au nom de votre entreprise.
— Ah oui ? Comme ça ?
— Nous planifions le faire arrêter formellement demain matin et vous avec lui. Je ne sais pas exactement quel rôle vous avez joué dans cette histoire, mais la directrice du projet ne veut prendre aucun risque.
Soler sentit un sourire en coin s’installer sur les commissures de ses lèvres. Cette fois, sa confiance débordante en lui n’était pas une manière de tromper la peur. Turan en avait trop dit.
— Vous ne me demandez pas si j’ai trouvé Onslow ?
Le président dévisagea l’agent, inspectant ses vêtements sales et sa barbe de trois jours.
— Non, mais à voir votre dégaine, j’imagine que vous avez dû le chercher aux quatre coins du Sahara.
— Pas loin. En tout cas, il n’a pas hésité à me raconter à quel point vos projets de recherche menacent de plonger le monde dans un état plus lamentable encore.
Turan sourcilla. Il avait déjà entendu cette histoire.
— Il ment. Il a pris peur au moment de voir son travail se concrétiser, voilà tout.
— C’est ce qu’Evrard vous a dit ? Ou alors c’est le mensonge que vous vous êtes raconté à vous-même pour dormir la nuit ?
Le président se garda cette fois de répondre, ordonnant plutôt, d’un mouvement de tête, à son garde du corps de s’avancer près de Soler. L’agent ne regarda même pas Hardman passer près de lui, plus intéressé à accuser le président.
— Écoutez, je ne sais pas ce que Varin vous a dit, mais la situation dans laquelle vous êtes est bien pire encore que ce que vous imaginez.
— Ah, donc vous avouez avoir participé au vol de données ? C’est un méfait grave ici. Vous le savez ?
— Vous êtes quelqu’un d’intelligent, Turan. J’ai déjà prévenu mes supérieurs de la dangerosité de vos appareils. À partir de maintenant, rien de ce que vous pourrez faire évitera l’effondrement de Babel. Votre réputation à l’international sera ternie durablement.
Pour la première fois depuis qu’il avait rencontré le président, Soler vit son visage prendre une expression de peur. Turan balbutia :
— Oui, je comprends… peut-être…
Il échappa un rire nerveux, presque soulagé, comme si un voile devant ses yeux venait de se déchirer et qu’il voyait enfin clair dans toute cette affaire. Ce n’était pas un hasard si sa recherche sur Soler et Varin dans les données de la Murakami-Sato n’avait donné que des résultats sommaires. Sans parler du maniement des armes hors du commun dont avait fait preuve Soler pendant l’attentat du Gilgamesh.
— Et dire que c’est moi qui vous ai mis sur la piste d’Onslow. Quel abruti j’ai été…
Enfin, il laissa un long silence passer.
— Drôle de vie tout de même, où la seule chose qui subsistera de votre mémoire sera consultable dans un document presque entièrement caviardé dans les archives de votre employeur. Suffit que vous disparaissiez sans explication, et…
— Vous ne voulez pas faire ça… Si quelque chose devait arriver à moi ou à Varin, je vous jure que cela ne ferait que vous compliquer la vie.
Turan dut réfléchir un moment, comme s’il doutait de cette menace.
— C’est vrai, hélas… Il se fait tard, nous en rediscuterons. En attendant, monsieur Hardman va vous escorter jusqu’à vos quartiers. Bonsoir, monsieur Soler.
— Vous faites une grave erreur, Turan. Vous savez que vous risquez gros à nous garder ici. Il est encore temps d’arrêter Evrard avant qu’elle ne commette l’irréparable…
— C’est par là, grogna Hardman.
Soler n’eut pas le temps de finir sa phrase que son épaule fut empoignée avec force par le garde du corps. L’autre garde du corps se joignit rapidement à lui. Tous deux poussèrent Soler vers les chambres.
L’agent obéit puis avança, pensant d’abord à lutter pour s’enfuir. Or, il peinait à s’imaginer comment il tromperait toute la sécurité du complexe si jamais il parvenait à avoir le dessus sur Hardman, ce qui constituait déjà un exploit en soi. Il y aurait des occasions plus subtiles de se sortir de là.
Il n’avait d’autre choix que d’attendre le bon moment pour frapper.
XIX
Confiné dans sa chambre depuis plusieurs heures, Soler tournait en rond. Il avait déjà vérifié le loquet, la fenêtre ; tout était finement sécurisé pour empêcher quiconque d’entrer ou sortir. Dans un élan de détresse, il était même allé jusqu’à regarder s’il y avait un conduit d’aération quelque part, mais sans succès. Une solution désespérée qui de toute manière ne fonctionnait que dans les films, tant la plupart étaient malheureusement bien trop étroites pour qu’un adulte s’y glisse.
Assis sur le lit, en quête de solutions, l’agent du NOV-4 scrutait sans cesse le lecteur de carte magnétique fixé à sa porte dont le voyant rouge ne cessait de briller. Chaque heure perdue nuisait considérablement à ses chances de quitter la ville sain et sauf. Car, faute de sortir de cette maudite pièce, il risquait fort de subir, lui aussi, l’attentat de Radiant. Qu’importe la réussite de leur attaque, l’escalade de violence à Babylone compliquerait assurément sa sortie du pays.
Forcé de macérer ici encore un moment, Soler jugea bon de prendre une douche et de changer ses vêtements salis par la poussière du désert. Sous l’eau lui vinrent alors de nouvelles idées saugrenues d’évasion, comme celle d’inonder sa chambre en espérant que quelqu’un vienne vérifier. Ou encore le classique consistant à feindre un malaise. Non, aucune de ces pistes ne lui apparaissait préférable à l’attente. Le risque était trop grand, d’autant que son état ne lui permettrait peut-être pas de remporter l’affrontement qui découlerait de ses tentatives désespérées.
Soler se coucha sur le dos sans défaire le couvre-lit, avec comme seule occupation que celle de fixer le plafond en attendant qu’une nouvelle opportunité se profile à l’horizon. Il resta ainsi une autre heure, assez longtemps pour que l’aube semble poindre au travers des rideaux de son unique fenêtre. L’agent crut même s’être endormi un instant, la luminosité ayant soudainement gagné en intensité à la suite d’un simple battement de paupières. Soler se leva, s’arrachant à son état méditatif pour regarder à l’extérieur. Le stationnement paraissait toujours vide, signe qu’il devait être encore très tôt. Or, d’ici deux heures, cet endroit grouillerait d’employés de la Marduk. Partir discrètement parmi ce flot de va-et-vient deviendrait un cauchemar.
L’agent du NOV-4 fit de nouveau les cent pas à la manière d’un lion en cage, sachant très bien qu’il ne trouverait pas le sommeil de toute manière. Un son vint rapidement interrompre ses ruminations. Des pas provenaient du couloir et se rapprochaient. Instinctivement, Soler se positionna derrière la porte, prêt à toute éventualité. La Marduk tenterait-elle de l’éliminer ?
Non, on venait plutôt glisser quelque chose sous sa porte. Soler se pencha rapidement pour coller son oreille contre le battant. Il écouta les pas qui se distançaient déjà, ceux d’une personne seule selon toute vraisemblance. Enfin, il baissa le regard pour voir ce qu’on venait d’insérer dans l’interstice : une enveloppe. Déjà décachetée, du même type que celle que Turan lui avait fait parvenir à l’infirmerie du C7. Tout comme la première, celle-ci contenait une note, assortie d’une carte de sécurité de la Marduk.
Vous m’infligez un mal de tête plus grand ici qu’ailleurs. Emmenez Varin, et partez.
Partez vite avant qu’Evrard ne l’apprenne.
Une décharge d’espoir coula dans ses veines.
La note n’était pas signée, mais sa provenance était claire. Soit le président de la Marduk était accablé de remords depuis tout à l’heure, soit Soler avait réussi à l’effrayer. De toute évidence, sa présence ici était devenue radioactive pour l’organisation et Turan semblait l’avoir compris. Il était à parier qu’en agissant dans le dos d’Evrard, il voulait faire croire à une évasion et ainsi éviter toute apparence de responsabilité, voire de trahison. Mais même avec une clé, sortir d’ici à cette heure ne serait pas nécessairement une mince affaire.
Soler attendit quelques instants pour s’assurer que la personne derrière la porte était le plus loin possible. Il écouta plus attentivement. Rien, que du silence dans le corridor.
Il avait eu beaucoup de temps pour réfléchir à son plan d’action une fois qu’il sortirait de là. La première étape était de trouver Varin. Il devait espérer que la sécurité ne réagirait pas trop rapidement à les voir circuler dans le complexe. Plusieurs d’entre eux croiraient sans doute qu’ils étaient encore à l’emploi de la Marduk. Pas le choix de miser sur cette éventualité et de prier pour qu’Hardman soit loin ou trop occupé avec l’attaque imminente de Radiant.
Soler déverrouilla la porte et quitta la chambre pour se diriger d’un pas pressé vers celle d’en face. Il scanna la carte, visiblement programmée comme passepartout pour tout l’étage, puis poussa la porte de Clément sans avertissement. Sous les couvertures, l’ingénieur se réveilla d’un seul coup, paniqué.
— Qu’est-ce… ?
— Du calme, c’est moi. Alors, on va faire un tour ?
— Soler ! Comment vous avez fait pour… ?
— Habille-toi pendant que je t’explique, il faut qu’on file au plus vite.
Clément se leva aussitôt, perdant presque l’équilibre en bondissant hors du lit. Il enfila sans perdre une seconde un pantalon avant de ramasser la première chemise qui traînait sur sa commode. Il regrettait d’avoir dû se départir de l’arme trouvée au Gilgamesh après l’attentat, mais il n’avait eu d’autre choix que de la remettre à Hardman après qu’il l’eut vu l’utiliser dans le stationnement.
— J’ai parlé à Landry, lança Soler. Malette devrait nous avoir des passeports grâce à ton message. Si on la contacte et qu’on file rapidement à la gare, on a peut-être nos chances. Tu as encore mon comm ?
— Euh, bien sûr, je l’ai caché ici. Comme ils ont confisqué le mien, je m’en suis servi pour contacter le NOV-4.
Toujours en train de boutonner sa chemise, l’ingénieur souleva son matelas d’une main pour récupérer la microtablette et la rendre à son propriétaire.
— Parfait, reprit Soler. Maintenant, avant de partir, il y a quelqu’un d’autre que nous devons ramener. Comme nous, il semble confiné dans une chambre sur cet étage. Suffit d’éliminer celles qui sont utilisées par la Murakami et on devrait trouver la bonne.
Aussitôt, Clément pensa à la porte surveillée devant laquelle il était passé plusieurs jours plus tôt. Ce ne devait pas être un simple hasard.
— Je crois savoir où c’est. Je peux vous demander qui est censé être là ?
— Quelqu’un que je ne croyais jamais revoir. Vas-y, je te suis.
Soler laissa Clément partir le premier et lui emboîta le pas. Les deux collègues s’engouffrèrent dans le couloir, tentant d’être discrets tout en gardant un bon rythme. Comme la vingtaine de chambres spacieuses sur l’étage étaient toutes occupées ou presque par les nouvelles équipes de Paris, il fallait d’agir le plus subrepticement possible pour ne pas attirer l’attention de tout ce monde.
— Il y avait un homme d’Hardman qui gardait la porte, je ne sais pas si…
— Espérons que ce son shift commence pas trop tôt de bonne heure.
Clément bifurqua à l’intersection, se rappelant exactement le numéro de porte qu’ils cherchaient. Enfin, il ralentit le pas, indiquant du doigt à Soler que leur objectif était juste à l’angle du corridor. L’agent du NOV-4 hocha la tête et se permit de passer devant Varin. Longeant le mur, Soler se plaça à son angle pour jeter un vif coup d’œil du côté indiqué par l’ingénieur.
Malheureusement, la porte était bel et bien toujours gardée. Au moins, un seul homme la protégeait.
Assis sur une chaise, l’agent de sécurité en poste était toutefois seul, muni d’un pistolet mitrailleur et visiblement au bout de son quart de travail tant il dodelinait de la tête et cognait des clous. Pas le choix, il faudrait l’éliminer rapidement pour éviter qu’il n’appelle qui que ce soit, et ce, sans bruit pour ne pas rameuter tout l’étage. Il leur fallait une diversion.
Grave, Soler se tourna vers Clément et pointa le garde en ouvrant et fermant lentement la mâchoire sans pourtant émettre le moindre son.
— Appelle. Le.
Clément haussa les épaules, ne comprenant pas où son collègue voulait en venir jusqu’à ce que Soler ne répète ses gestes avec plus d’insistance. Clément hésita, anxieux de la réaction du garde, mais finit par s’exécuter sous le regard de plus en plus insistant de Soler.
— Euh… Excusez-moi. J’aurais besoin d’un renseignement.
Clément s’avança suffisamment pour que le gardien le voie, tout en permettant à Soler de rester plaqué contre le mur, et donc caché aux regards de l’homme lourdement armé.
Interpellé par le son de la voix, le garde n’avait pas l’air d’avoir compris un mot de ce que l’ingénieur avait dit, mais il s’avança en direction du bruit. Ça avait fonctionné.
À peine le gardien apparut-il dans son champ de vision que Soler, d’un geste précis et expert, lui envoya un solide coup à la trachée. Il tira sur la veste kevlar du garde étourdi pour l’attirer vers lui et l’étouffer avec l’arme arrachée de ses mains jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Cherchant l’air et tentant de se débattre alors qu’il glissait au sol, l’agent de sécurité de la Marduk sombrait. En seulement une dizaine de secondes, Soler en était venu à bout. Non loin de là, Clément observa la scène, interdit, les traits de son visage témoignant de son dédain pour ce nouveau meurtre.
Pour sa part, Soler était trop concentré à sauver sa peau pour s’attendrir de cette autre vie qu’il prenait. Laissant le garde effondré là où il était, l’agent grimaça. La lutte avait éveillé la blessure à ses côtes. Les dents serrées, il tira la carte donnée par Turan de sa poche et tenta de la faire passer sur le loquet. Le voyant demeura rouge. Le président avait donc eu la présence d’esprit de ne pas lui donner accès à tout l’étage.
Soler se mit alors à fouiller le garde pour trouver une clé avec un accès de plus haut niveau accrochée à sa ceinture.
La serrure se déverrouilla enfin. Et avant que Soler ne se décide à tourner la poignée de porte pour entrer, il détourna son attention vers Varin.
— Reste là et assure-toi que personne n’arrive.
— Et… si quelqu’un arrive ?
— C’est simple, cogne, dit-il en pointant la porte.
L’agent du NOV-4 pénétra dans ce qui devait être l’endroit où était enfermé Thivierge, disparu depuis maintenant plus d’un mois. Identique aux autres chambres sur l’étage, muni de toutes les commodités normalement réservées aux employés en visite, l’endroit n’avait rien d’une prison, mais tout d’une suite très dispendieuse.
L’homme qui occupait la chambre était couché sur le lit, visiblement endormi. Soler s’approcha, essayant d’alourdir ses pas pour le réveiller, mais sans succès. Enfin, il reconnut les traits de son camarade, des ecchymoses plus ou moins importantes tapissant son visage. S’ils avaient tous deux fait équipe pour une mission assez particulière en Norvège, sept ou huit ans plus tôt, Soler l’avait surtout recroisé aux rébarbatives célébrations des fêtes du service.
— Thivierge ?
Aucune réaction. Soler se pencha davantage pour tenter de réveiller l’homme, mais au moment où il le toucha à l’épaule, Thivierge s’éveilla d’un seul coup. Sans crier gare, il empoigna à la gorge Soler qui était toujours penché au-dessus de lui.
Soler tenta de se défaire de son emprise, mais trop ahuri pour se défendre, il trébucha au sol sous la poussée de Thivierge qui, à cheval sur lui, continuait de l’étrangler.
— C’est… moi, parvint-il à bredouiller malgré son souffle coupé.
Les yeux hagards du prisonnier balayaient le visage de sa proie, comme si Thivierge était incapable de concevoir qu’il s’agissait bien de son collègue.
Thivierge relâcha soudain la pression.
— Ta-bar-nak. Alban. C’est toi ? Qu’est-ce que tu crisses ici ?
— François. Content de te voir. Je vois que t’as rien perdu de tes légendaires réflexes.
Thivierge n’en croyait pas encore ses yeux. L’adrénaline qui coulait dans ses veines continuait de le mettre dans tous ses états, ses pupilles étant complètement dilatées. Il était passé à deux doigts de tuer un collègue.
— J’ai vu ta face aux nouvelles pendant la conférence de presse de la semaine dernière, mais je pensais pas te voir débarquer de même à cinq heures du matin.
— Je suis plein de surprises, dit-il en se relevant. En fait, c’est un peu Onslow qui m’a appris que tu étais encore vivant.
Thivierge parut d’abord étonné.
— Tu l’as retrouvé ? Je pensais qu’il était parti de la ville, je… Évidemment que tu l’as retrouvé, qu’est-ce que je raconte ?
Même si Soler avait passé les dernières années dans une salle de classe, Thivierge n’avait pas à douter de la compétence et du sens d’analyse de son ancien partenaire. Encore agité, Thivierge enchaîna quelques profondes respirations pour se calmer davantage. Il devait trouver le moyen de se concentrer.
— Bon, comment on sort d’ici ?
— J’ai un véhicule à l’entrée, répondit Soler. Ça devrait pas être trop compliqué, mais faut qu’on se grouille.
— T’es grillé ?
— Bien cuit. Toute la compagnie est sur mon dos.
Tout en s’habillant promptement, Thivierge acquiesça, prêt à toute éventualité. Peu importe ce que Soler avait prévu, c’était sans doute préférable à moisir là-dedans des mois encore.
Soler se releva en s’appuyant contre le lit.
— T’es en forme ?
— Ils m’ont magané un peu, mais ça va. Ça fait un bout que Hardman est pas passé me rendre visite. Tu le connais ?
Soler hocha tristement la tête. Évidemment qu’ils l’avaient torturé.
— Un charmant personnage.
Soler ne creusa pas le sujet, sachant très bien que Thivierge aurait l’occasion de le faire avec Landry à son retour. La quantité d’informations qu’il avait pu leur révéler ne le concernait pas. Il avait toutefois une dernière chose à dire avant qu’ils ne retrouvent Varin de l’autre côté.
— Thiv… J’suis désolé pour Boyer.
L’agent ne répondit pas, se contentant de recevoir en silence les condoléances. Il n’était pas prêt à en discuter, la blessure était encore trop fraîche. Et au moment où Soler s’apprêtait à quitter la pièce, Thivierge décida d’ajouter une chose.
— Alban, c’est lui qui l’a eu. Hardman, c’est lui qu’Evrard a envoyé pour cueillir le satellite chez nous…
— Je suis sûr que t’as fait tout ce que tu pouvais.
— C’est moi qui aurais dû mourir. Pas elle.
Soler laissa planer un silence compatissant. Il comprenait sa douleur, mais il n’était pas question de laisser la colère et la soif de vengeance les aveugler alors que la ville était sur le point d’être assaillie de toutes parts. Ils devaient filer en ligne droite vers un transport rapide.
Dès qu’il eut retrouvé Varin faisant le guet à l’extérieur, Soler se dirigea aussitôt vers l’escalier de secours, suivi par ses deux comparses.
— Et lui c’est ? demanda Thivierge en pointant Clément.
— L’ingénieur que Landry a recruté pour qu’on ait l’air crédibles.
— Je vois que ça a bien marché.
Éberlué, Clément venait de reconnaître celui dont il avait vu le visage dans le dossier de briefing de mission, des semaines plus tôt.
— Agent Thivierge, je ne m’attendais pas à vous voir…
— Vivant ?
Arrivés au premier étage du C8, ils croisèrent les quelques employés plus matinaux de la Marduk qui se dirigeaient vers les bureaux. Soler baissa légèrement la tête, faisant son possible pour ne pas attirer l’attention sur eux alors que leur petit groupe rejoignait le stationnement extérieur. Par chance, le tout-terrain avec lequel il était arrivé était encore là, visiblement intouchée.
— Je peux conduire ? demanda Thivierge.
— Aucune chance. Assois-toi à l’arrière, dit Soler avant d’ensuite désigner le siège passager à Clément.
Soler récupéra les clés, dans le coffre, alors que Varin prenait place à ses côtés. À peine libéré depuis cinq minutes, dire que Thivierge semblait galvanisé par cette évasion relevait de l’euphémisme. Il était instable, plus arrogant qu’à l’habitude, et Soler redoutait qu’il perturbe toute leur fuite. Pour une fois, la tranquillité de Clément lui apparaissait, au contraire, rassurante.
*
Le tout-terrain civil roulait depuis un moment dans les rues du centre-ville de Babylone. Soler évitait les points de contrôle alors qu’il cherchait un accès à la voie rapide qui s’élevait au-dessus du sol et qui les mènerait jusqu’à la gare. Cette exfiltration étant plus improvisée que d’habitude, il tentait de se souvenir du chemin que Nadir avait emprunté après les avoir cueillis à la gare. Au moins, la Marduk ne semblait pas pour l’instant être sur leurs traces.
— Tu as communiqué avec Malette ? demanda Soler.
— Elle sera là, répondit Clément en regardant le message reçu sur le comm de Soler. Enfin, je crois. Elle nous donne rendez-vous au terminal dans quinze minutes.
— Dis-lui aussi que… la ville est sur le point de recevoir une autre visite de Radiant, plus tard aujourd’hui.
— Quoi ? s’écrièrent presque à l’unisson les deux passagers.
— Disons que j’ai eu l’occasion de parler à la cheffe de leur cellule. L’ambassade n’a rien à craindre, la cible principale devrait être la Marduk, précisa Soler. Ça devrait les tenir occupés et les empêcher de nous suivre…
Et juste au moment où l’agent du NOV-4 eut cette réflexion, une voiture noire, clairement identifiée à la Marduk, fit son apparition dans le rétroviseur. Elle accéléra, s’approcha du véhicule pourtant assez banal qu’opérait Soler.
— Aïe, commenta Thivierge en se retournant, ironique. Je me demande bien ce qu’ils nous veulent.
Dès qu’il eut l’occasion de le faire, Soler vira à droite dans la première rue qu’il croisa, aussitôt suivi par la berline sombre. Il n’y avait plus de place au doute : on les suivait.
— Il y a une valise sous ton siège, lança-t-il à Clément. Sors-la, vite.
Le jeune homme s’exécuta, ouvrant le contenant pour découvrir l’arme. Il présenta la valise à Soler, qui secoua la tête en pointant du pouce la banquette arrière.
— Pas moi, pour lui.
Thivierge agrippa aussitôt le coffret, chargeant l’arme en un tour de main avant d’installer le cylindre métallique du silencieux sur le canon. Il la pointa vers le bas devant lui pour mieux l’examiner, satisfait de la qualité du matériel qu’il avait entre les mains.