Babylone Central

Émile Lafrenière · Chapitre 1 sur 1 · partie 7/7

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Babylone Central

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Soler tint à l’avertir.

— Thiv. Discret, hein ? Il faut qu’on arrive à la gare sans mettre en alerte toute la cité.

Il acquiesça, presque déçu de ne pas pouvoir déverser toute sa colère sur les sbires de ses tortionnaires. Mais Soler avait raison. Mieux valait jouer de prudence s’ils comptaient fuir enfin cette cité maudite.

Thivierge se tourna vers l’arrière, prit un moment pour viser, puis fit feu à quelques reprises. Chacun des pneus avant de la voiture éclata aussitôt. La berline freina brusquement dans un nuage blanchâtre. Le conducteur tenta de continuer la poursuite un instant, puis abandonna bientôt : le véhicule qu’il suivait s’éloignait à vue d’œil. Thivierge lança un cri victorieux, à mesure que leurs poursuivants rapetissaient dans son champ de vision.

— Dans le mille ! Ça me rappelle Olso !

— C’est pas mal pire qu’Olso, Thiv, intervint calmement Soler. Concentre-toi.

Varin échangea un regard appréhensif avec Soler. Leur passager avait vraiment l’air d’avoir mal digéré son séjour dans les locaux du C8.

Soler trouva finalement la bretelle d’autoroute qu’il cherchait, empruntant la rampe qui les fit prendre de la hauteur jusqu’à atteindre la voie rapide surélevée. La limite de vitesse étant absente sur de telles routes, l’agent n’hésita pas à appuyer sur le champignon jusqu’à la limite du raisonnable. Les voitures filaient à leurs côtés tandis que le tout-terrain se frayait un chemin dans le trafic matinal très clairsemé.

Durant les quelques minutes qui suivirent, ils furent soulagés de constater que plus personne ne semblait les filer. Ils l’étaient d’autant qu’ils approchaient de leur objectif : la gare serait bientôt à portée de main.

Comme l’affluence était modérée à cette heure, Soler n’eut pas trop de mal à trouver un espace de stationnement dans l’une des tours situées à proximité des embarcadères. Soler remit les clés dans le coffre à gants, même s’il se doutait qu’ils ne pourraient emprunter ce véhicule de nouveau maintenant qu’il avait été identifié par la Marduk. De toute façon, si tout se déroulait comme prévu, ils n’auraient pas à revenir ici.

Fébrile, inquiet même, Thivierge prit avec lui le pistolet qu’il camoufla dans le dos de son pantalon. Soler le lui avait offert : il savait trop bien qu’il ne réussirait jamais à passer une arme à travers les différents contrôles de sécurité qui l’attendaient dans la gare.

Tandis qu’ils s’extrayaient tous du véhicule, Thivierge en profita pour exposer ses craintes à brûle-pourpoint.

— Quand tu auras le temps, tu m’expliqueras dans quelle mesure je fais partie de ce plan d’évasion, parce que je n’irai pas bien loin sans papiers. J’ai compris que votre amie avait de faux passeports pour vous, mais je me doute que j’étais pas au programme.

— Désolé, Thiv, je ne peux pas te promettre que tu vas sortir de Babylone aujourd’hui, mais j’ai un plan.

— C’est drôle, j’ai entendu ça souvent, se contenta de répliquer Thivierge sans une touche de sarcasme.

— Je commence à m’y faire, ajouta Clément alors qu’il descendait du véhicule.

Lorsqu’ils passèrent le portail principal de la gare, ils constatèrent vite que le terminal était heureusement relativement bondé. Se faufilant à travers les quelques passants transportant leurs valises, le trio d’espions se mit à la recherche de leur contact. Ils arpentèrent le terminal tout aussi achalandé où nombre d’écrans de verre leur transmettaient des tas d’information. Soler balayait du regard la foule, cherchant le visage de Malette, tout en restant à l’affût d’éventuels poursuivants. Puis, au bout d’une minute ou deux de recherches infructueuses, l’agent abandonna pour se tourner vers Clément.

— Tu sais où elle devait nous rencontrer ?

L’ingénieur regarda autour de lui, puis revérifia la conversation sur le comm de Soler.

— À peu près. Elle m’a parlé d’une fontaine près de l’entrée, mais on a dû la passer tout à l’heure…

— Je suis là, lança une voix familière derrière eux. Je vous suis depuis un moment, heureusement que je suis de votre côté, non ?

— Calvaire que tu m’as fait peur ! sursauta Soler.

L’agent expira bruyamment avant de laisser échapper un rire nerveux. Qu’il était content de la revoir. Cherchant visiblement à passer incognito, Sophie Malette avait attaché ses cheveux en une longue natte et revêtait un tailleur beaucoup plus sobre que ses élégantes tenues du Gilgamesh. Pas étonnant qu’ils ne l’avaient pas reconnue du premier coup d’œil.

— T’es absolument méconnaissable, avoua l’agent.

— Disons que comme vous êtes de moins en moins fréquentable, ça devient une précaution nécessaire… Maintenant, si vous pouviez me dire ce que c’est que cette histoire d’attaque imminente, j’aimerais bien savoir.

Tout aussi perdu, Clément haussa les épaules lorsque la diplomate l’interrogea du regard. Malette eut un autre coup d’œil bref et inquisiteur pour Thivierge, qui resta de glace.

Soler prit les devants, baissant le ton pour éviter que quiconque ne les entende parler de terrorisme en plein milieu de la gare.

— Nous avons quelques heures à peine. Ils comptent frapper en plein cœur de la journée, peut-être vers midi, pour s’assurer d’avoir un nombre élevé de témoins et ainsi frapper davantage l’imaginaire. En plus, à cette heure-là, il fait tellement chaud que la sécurité risque de s’endormir à son poste.

— Frapper où ? Turan est encore la cible ?

— Tu comprends pas, ça sera beaucoup plus gros que le Gilgamesh. Je te conseille de rester planquée dans l’ambassade et d’attendre que ça passe.

— Ouais, ça risque de péter de partout, ajouta Thivierge.

Malette sourcilla, dévisageant de nouveau l’agent.

— Rappelez-moi, vous êtes qui, déjà ?

— C’est un collègue du NOV-4 que nous pensions disparu, expliqua Soler. D’ailleurs, comme il ne peut pas repartir avec nous pour l’instant, j’espérais…

— Que je le ramène avec moi en attendant de pouvoir le faire sortir du pays lui aussi ?

Soler se gratta l’arrière de la tête.

— Eh bien… Il aurait l’immunité diplomatique et on pourrait planifier son exfiltration plus tard…

— Je ne serai pas dérangeant, voulut préciser Thivierge.

— Tout de même, tu te fais pas chier, lança-t-elle à Soler. C’est pas une petite demande…

Bouche bée, Soler ne sut quoi répondre, déstabilisé par le presque refus de la diplomate. De son côté, Clément continuait de scruter la foule, nerveux que d’autres poursuivants soient à leurs trousses.

— Je… Je sais que c’est risqué, reprit Soler. Je suis désolé de devoir te demander ça.

— Je m’en fous du risque, j’aurais seulement aimé le savoir d’avance.

— Disons qu’on a fui les bureaux comme on a pu. Y’a encore une heure, j’étais enfermé dans ma chambre du complexe de la Marduk.

— Ça va, ça va !

Sophie hocha la tête, compréhensive. Elle tira de son sac à main deux documents cartonnés qu’elle remit aux fugitifs.

— Voici vos nouveaux passeports. J’ai reprogrammé vos données biométriques, vous devriez passer comme dans du beurre dans la plupart des aéroports avec ça.

— Je m’appelle Pierre Perrier ? s’étonna Soler en découvrant sa nouvelle identité.

— Ça te plaît pas ? J’ai pourtant eu du mal à trouver plus pétillant comme pseudonyme.

— Très drôle.

Derrière, Clément et Thivierge ne semblaient pas aussi amusés par le ton badin que venait de prendre la conversation. Leur vie était en jeu, après tout. L’ingénieur s’avança pour prendre son propre passeport, puis le feuilleta pour y voir une multitude de visas datés de plusieurs semaines, voire de quelques mois. Ingénieux. Leur nouvelle couverture paraissait minutieusement préparée malgré le temps limité dont avait disposé Malette.

— Merci beaucoup, dit le jeune homme d’une voix sincère.

— Pas de quoi. Maintenant, vous devriez vous grouiller. Il y a un train qui part pour Le Caire dans quinze minutes, vous pouvez encore l’attraper.

Soler acquiesça, tout en faisant signe à Clément de le suivre en direction du comptoir de la billetterie. Thivierge l’arrêta. Il sentait le besoin de montrer sa reconnaissance avant qu’ils ne se quittent définitivement.

— Alban, je te dois la vie.

— Tu ne me dois rien, répliqua Soler. Tu reverras ta famille, c’est tout ce qui compte.

Il regarda intensément d’abord son collègue, puis la diplomate.

— Ne prenez pas de risques et foncez vite vers l’ambassade, d’accord ?

— Bonne chance à vous deux, vraiment, dit Malette alors qu’elle se retourna en direction du stationnement.

Soler la salua d’un signe de tête, puis se rendit au guichet accompagné de Varin, à la recherche d’un billet. Il leur restait encore un peu de temps pour attraper le prochain départ. Varin passa à au comptoir juste à côté, également impatient de se retrouver loin d’ici le plus rapidement possible.

L’agent du NOV-4 interpella le commis qu’il avait face à lui, derrière la vitrine.

— Une allée simple pour Le Caire, j’vous prie.

— Pas de bagages ? sourcilla le commis.

— Pas de bagages, répéta stoïquement Soler.

Il lui tendit son nouveau passeport alors que le commis fouinait de nouveau sur son ordinateur.

— Fumeur ? demanda l’homme.

— Plus depuis longtemps.

— Le train n’est pas très bondé, je vous trouve une place. Donnez-moi quelques secondes.

Et alors que Soler se retournait pour jeter un coup d’œil derrière lui, il vit trois agents de la Marduk, tous habillés de noir, faisant leur entrée à l’intérieur de la gare. L’œil vif et le doigt sur leur oreillette, ceux-ci se séparèrent, fouillant la foule à la recherche des fugitifs. L’agent soupira, réalisant qu’il n’était pas au bout de ses peines.

— Un problème, monsieur ? demanda le commis en ramenant Soler à la réalité.

— Pas le moins du monde.

Soler pensa presque à faire demi-tour, rentrer à l’ambassade avec Malette et attendre que la tempête se calme. Or, peut-être que la Marduk surveillait justement son véhicule pour l’empêcher d’accomplir une telle chose. Il devait continuer, puis espérer que leurs poursuivants se disperseraient suffisamment entre les plateformes pour leur permettre de se faufiler. Au même moment, le commis venait d’imprimer sa carte d’embarcation, l’invitant bientôt à entrer dans le kiosque de vérification biométrique.

— Voici votre carte. Merci de voyager avec nous, monsieur Perrier. Nous vous souhaitons un bon séjour en Égypte.

— Je vous remercie, expédia Soler en agrippant son passeport et son billet de train d’un geste brusque.

Il s’engouffra sans plus attendre à l’intérieur de la cabine de sécurité et en sortit au moment où Varin venait de quitter la sienne. Leurs billets en main, tous deux s’engagèrent alors dans le long tunnel menant aux quais d’embarquement.

Tandis que Soler pressait le pas, il se pencha subtilement vers Varin.

— Ne te retourne pas. On est suivis.

Clément acquiesça sans s’arrêter, désormais trop habitué à ce genre de déclaration flippante. À voir la manière dont les employés de la Marduk avaient préséance sur à peu près tout dans cette ville, il y avait fort à parier que ce n’était pas un vulgaire kiosque biométrique qui les ralentirait.

Lorsqu’ils arrivèrent au quai d’embarquement de la plateforme douze, ils constatèrent que l’endroit se vidait déjà à mesure que les passagers faisaient leur entrée dans les wagons. Le départ pour Le Caire était prévu dans cinq minutes à peine. Soler aperçut un des gardes de la Marduk plus loin au bout de l’allée. Il espéra ne pas être vu alors qu’il laissait Varin s’engouffrer le premier dans l’une des portes.

— Allons au fond, trouvons une place et restons cois, suggéra Soler. On devrait partir rapidement.

Clément s’exécuta, tombant sur un compartiment à peu près inoccupé dans la queue du train avant d’aller s’asseoir. Son collègue vint le rejoindre, le regard un peu effaré. Si un des membres de la Marduk les repérait avant qu’ils ne quittent la plateforme, c’était cuit. Ils n’auraient ainsi aucun mal à leur mettre la main dessus et à les ramener dans Babylone, car Soler n’arriverait pas à se débarrasser d’eux, au milieu de la foule, sans causer une scène qui annulerait sans doute leur dernière chance de partir.

Enfin, les portes des wagons se refermèrent. Aussitôt, une voix informatique annonçait le départ imminent du train. Les deux collègues se concertèrent du regard, une aura d’espoir et de soulagement enveloppait leurs visages.

— J’arrive pas à y croire… On… On a réussi ? s’extasia Varin.

Soler se permit un sourire tandis que la locomotive se mit lentement en marche. Peut-être que oui. Peut-être pouvaient-ils enfin laisser derrière eux cet horrible endroit en espérant ne jamais y remettre les pieds.

— Dans moins de vingt-quatre heures, tu seras à Montréal, annonça fièrement son collègue.

— C’est dingue… J’espère seulement que Malette et Thivierge n’ont pas eu d’ennuis.

— Malette sait être discrète, elle. Je suis sûr qu’ils arriveront sains et saufs.

Rassuré, Clément se cala dans son siège, observant la gare défiler à travers la fenêtre. Il crut même croiser le regard de l’un des hommes de la Marduk au moment où le train quittait la plateforme. Ils ne pouvaient rien contre eux, désormais. Soler s’épongea le visage à l’aide de la manche de sa chemise. La sueur suintait de tous les pores de son front, tandis que toute sa tension nerveuse se relâchait d’un seul coup.

— Je crois que je vais aller aux toilettes m’asperger un peu le visage.

Soler se leva, croisant presque aussitôt une agente de train sur son chemin.

— Excusez-moi, pouvez-vous m’indiquer où sont les toilettes les plus près ?

— Continuez tout droit, c’est le dernier wagon. D’ailleurs, je passerai tout à l’heure avec des rafraîchissements lorsque vous regagnerez votre siège, gracieuseté de la Marduk pour souligner le lancement de Babel.

— Y’a de quoi célébrer, en effet. Je serai au rendez-vous. Merci.

Soler avait un sourire franc scotché sur ses lèvres pour la première fois depuis des semaines. Dans quelques minutes à peine, ils passeraient la zone internationale temporaire et seraient en territoire égyptien, là où aucune loi babylonienne ne s’appliquait. Et en plus, il le ferait avec une flûte de champagne payée par ceux qui voulaient sa capture, ou encore sa mort. Mieux encore : Varin était en vie et en bonne santé et Thivierge et Malette n’avaient qu’à franchir les limites de l’ambassade pour se retrouver à l’abri. Car, entre ses murs, le droit canadien triomphait. Lui qui avait craint que cette évasion ne se solde en fiasco à la première occasion, il estimait qu’il pouvait se donner une tape dans le dos : il aurait bientôt surmonté tous les obstacles grâce à leurs efforts.

Suivant les instructions de l’agente, Soler se rendit tout au fond du train, où un wagon entier avait été aménagé pour les ablutions des passagers. Deux cabines individuelles assez larges s’y trouvaient.

Le wagon étant vide, Soler pénétra dans l’une d’entre elles avant de refermer la porte derrière lui à l’aide de l’interrupteur. Et alors qu’il se penchait vers le robinet pour y faire couler l’eau, il reconnut les notes de piano lénifiantes qui les avaient accompagnés lorsque Varin et lui avaient frôlé le terminal de la gare, déjà plusieurs semaines auparavant. Gymnopédie No. 1 : un choix musical parfaitement apaisant grâce auquel son pouls diminuait. Peu à peu, l’agent se remettait de toute l’agitation nerveuse accumulée jusque-là.

Soler fit couler l’eau une minute, le temps de réfléchir à la suite des choses. Après tout ce qu’il venait de vivre, la quinzaine d’heures en avion qu’il lui restait, voire plus s’il devait faire escale en Europe, lui paraissaient être des vacances.

Soudain, on le tira de ses ruminations : on frappa à la porte de la cabine.

— Oui, juste un instant, répondit-il.

Il termina, prenant soin de s’éponger avec une serviette qu’il jeta dans le panier prévu à cet effet. Rafraîchi, Soler rouvrit la porte. Or, dès que celle-ci coulissa, l’agent du NOV-4 se figea complètement, comme s’il venait de voir un fantôme.

Hardman se tenait là, devant lui, dans son éternel costume noir, le sourire aux lèvres, le dépassant de plus d’une tête. Le colosse l’avait retrouvé.

— Terminus. Tout le monde descend.

Malgré la panique, Soler frappa le premier, guidé par les réflexes et l’instinct de survie. Aussi puissant soit-il, son coup de poing se heurta au ventre du garde du corps, sans grand résultat.

À peine ralenti par le coup, le colosse l’agrippa par le dessus de sa tête. L’agent eut beau se débattre, Hardman l’envoya valser violemment, tête première contre le miroir du cabinet. Sonné, en sang, Soler tenta un coup de coude vers l’arrière. À la seconde tentative, il toucha son assaillant en plein visage. Sous l’impact, Hardman chancela, donnant juste assez de temps et d’espace à l’agent pour s’extirper de son emprise et de la cabine.

Soler chuta, toujours étourdi, puis rampa péniblement sur le plancher du wagon alors que du sang ruisselait depuis ses narines. Il peinait à respirer, l’air se mêlant à l’hémoglobine qui s’écoulait dans sa gorge. Hardman le saisit par l’arrière pour le relever, puis le plaqua contre le mur du wagon.

Alors que le garde du corps tentait de l’étrangler, Soler puisa dans ses dernières ressources pour trouver la force de contre-attaquer. Il frappa à répétition son visage. Au bout de six, sept coups, il avait à peine réussi à fendre sa lèvre inférieure. De quel matériau cet homme était-il donc fait ?

Gardant une main pressée contre le cou de sa victime, le colosse étira son bras libre pour atteindre les commandes des portes du wagon, celles-ci étant verrouillées en tout temps dès que le train était en mouvement.

Soler voulut profiter de cette distraction pour tenter une nouvelle attaque. Toutefois, aucun coup ne semblait atteindre Hardman. De sa force surhumaine, l’armoire à glace tira avec acharnement sur la poignée de la porte jusqu’à réussir à l’ouvrir. Aussitôt, un courant d’air monstre s’engouffra dans la cabine. Les bandes de lumière entourant l’ouverture virèrent au rouge tandis que la voix électronique du train répétait en boucle :

— Veuillez vous éloigner des portes. Veuillez vous éloigner des portes.

Hardman traîna Soler d’une seule main jusqu’à l’ouverture béante donnant sur le sol défilant à toute allure, plus précisément à plus de quatre cents kilomètres-heure. En cas de chute, l’agent ne donnait pas cher de sa peau. Poussé, brutalisé par le forcené et étourdi au point d’en avoir la vision troublée, Soler se cramponnait tant bien que mal au moindre appui qui se dressait à proximité de la porte, luttant du mieux qu’il pouvait pour éviter que le colosse l’expédie vers une mort certaine.

— Vous direz bonjour à votre collègue, hurla presque Hardman pour se faire entendre au milieu des bourrasques mugissantes.

Aussi près de l’ouverture, le vent soufflait plus violemment que jamais, si bien que les pans du veston de l’armoire à glace se soulevèrent, révélant le holster qu’il portait sous le bras. De peine et de misère, Soler tenta d’atteindre le pistolet. D’un mouvement désespéré et rapide, il tira l’arme de son étui et en enleva le cran de sûreté avant de faire feu. Aussitôt, la prise de Hardman sur le cou de sa victime se fit moins ferme. Les yeux écarquillés de surprise, il baissa le regard sur son torse dégoulinant de sang. Sans lui donner le temps de se ressaisir, Soler vida le chargeur dans la poitrine de son agresseur, puis l’agrippa au collet pour le pousser dehors.

Terrassé, le garde du corps ne se défendit plus. Dans un ultime râle d’agonie, il s’effondra hors du wagon. Son corps sans vie frappa tête première un panneau de signalisation le long de la voie, dont la tôle vola en éclats sous l’impact. À une telle vitesse, le cadavre mutilé disparut vite de la vue de Soler.

— Il a toujours eu la tête dure, souffla l’agent à lui-même.

Il eut juste assez de force pour refermer la porte du wagon avant de s’adosser contre le mur au pied duquel il s’effondra. Il haletait, tentait d’aspirer tout l’air disponible à chaque respiration. Les mouvements frénétiques de son diaphragme éveillaient ses blessures aux côtés, entraînaient toutes sortes de palpitations douloureuses dans sa poitrine. Nul doute que les capteurs de la porte avaient alerté le conducteur. Qui sait si on ne le reconduirait pas illico à la Marduk ? Au moins, il était en vie.

Soler tenta de se relever. Il avait peut-être le temps de rectifier sa tenue ou plutôt d’en camoufler les lambeaux déchirés et de retourner à son siège sans trop faire de vague. Ou alors il devrait trouver une raison crédible pour que monsieur Pierre Perrier se soit retrouvé dans pareille situation…

 

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XX

Evrard martelait les boutons de son comm dans une rage peu commune, même pour elle. Elle tentait de rejoindre Hardman depuis plus de deux heures, sans succès. Depuis son embauche, jamais le garde du corps n’avait failli à ses obligations professionnelles durant une aussi longue période et Evrard redoutait le pire. Avec Soler et Varin toujours introuvables, et maintenant Thivierge au large, et une opinion publique de plus en plus retournée contre leur projet, elle ne voyait pas comment la situation pouvait lui échapper davantage que maintenant.

Même Turan ne semblait pas daigner répondre à son comm, ignorant les quelques messages insistants qu’elle lui avait envoyés après avoir appris la fuite de ceux ayant commis de l’espionnage industriel si préjudiciable pour les activités de leur entreprise. Bien que les soirées trop arrosées du président au Box eussent parfois comme résultat de le voir s’absenter tôt le matin, lui aussi faisait d’ordinaire preuve d’une plus grande fiabilité. Surtout pour une journée comme celle-là. Comment pouvait-il bien justifier le fait qu’il semblait sur le point de rater une démonstration aussi déterminante dans l’achèvement de leur œuvre ? Aujourd’hui était le jour où ils testaient enfin leurs dispositifs de refroidissement, bon sang !

Derrière elle, le professeur Kraus s’impatientait.

— Madame Evrard, nous ne pouvons plus retarder la mise en marche…

— Pour qui vous vous prenez ? C’est moi et moi seule qui décide quand on ne peut plus retarder !

Léthargique à toute heure de la journée, le scientifique se contenta d’acquiescer avant de retourner sagement à sa console, les mains derrière le dos. Son équipe entière patientait, occupant les différents paliers du cent-trente-deuxième étage.

— Bon, allons-y, céda Evrard à peine une minute plus tard.

Tout portait à croire que personne ne se présenterait de toute manière. Poussée par les impératifs d’échéanciers de plus en plus serrés, elle n’avait d’autre choix que de continuer sans le président. Les négociations récemment amorcées avec quelques États riverains de la Méditerranée promettaient de déboucher sur des ententes, mais elle avait besoin de nouveaux arguments : des preuves concrètes quant au potentiel de leur technologie de refroidissement.

Enfin, les scientifiques s’activèrent. Sous la supervision de Kraus, son équipe mit en marche la procédure de lancement des drones chargés d’acide sulfurique. Dans les écrans de Kraus, une multitude de points firent leur apparition à mesure que les petits appareils émetteurs d’aérosols quittaient leurs aires de lancement pour se disperser dans le ciel de Babylone.

Certes, les gouvernements démocratiques plus faibles affronteraient sans doute une opposition grandissante de la part d’écologistes et des progressistes préconisant la décroissance, mais Evrard faisait le pari que suffisamment d’ententes seraient signées pour assurer le financement continu de leurs recherches à moyen terme. Tôt ou tard, tous plieraient l’échine dans l’espoir de rétablir un semblant de normalité, ne serait-ce que pour quelques décennies encore. Repousser l’inévitable : voilà le business dans lequel la Marduk triompherait.

Affairé à son clavier, Kraus s’assurait avec minutie que chaque appareil atteigne sa destination.

— En attente de relâcher la première vague d’acide sulfurique…

Et alors que le scientifique allait lancer le processus, une alerte retentit. Des voyants rouges s’allumèrent sur les murs, des haut-parleurs faisaient résonner un message d’alarme préenregistré.

— Un problème ? demanda Evrard.

— Non, tout est sous contrôle, affirma Kraus. Nous avons répété maintes fois cette procédure. Le problème semble venir d’en bas…

Au même moment, Evrard vit ses deux gardes du corps monter au pas de course l’escalier en colimaçon qui les séparait. Le chef d’équipe en remplacement d’Hardman touchait sans cesse son oreillette. Visiblement, il était bombardé d’informations.

— Madame, je vous demanderais de rester où vous êtes, dit-il en levant la main. Nous devons procéder à quelques vérifications.

— Quoi ? Mais où voulez-vous que j’aille ? On est à onze cents mètres du sol, crétin !

— Je suis en contact avec le bureau de sécurité. Restez ici. C’est ici que nous serons le mieux à même de vous protéger si ça venait à dégénérer.

— Si ce sont encore ces pignoufs de la Murakami, je vous jure que…

Sur un coup de tête, la directrice du projet tourna les talons et se dirigea vers les consoles. Le pouce pointé derrière elle, elle fit signe à l’une des chercheuses de se retirer.

— Faites donc de l’air.

La jeune femme s’exécuta sans plus attendre, laissant Evrard prendre le contrôle de son poste de travail. La directrice fit apparaître des commandes grâce auxquelles elle se connecta aux accès administrateurs du réseau et en quelques clics, elle contrôla les caméras de sécurité du complexe.

Du C5 au C8, plusieurs flux de surveillance semblaient avoir été coupés alors que plusieurs groupes d’intrus, tous lourdement armés, sillonnaient les couloirs en abattant toute personne qui s’opposait ou résistait à leur intrusion. Plus loin, une escouade de la Marduk s’affairait à barricader la passerelle aérienne gardant l’accès aux bureaux de Babel. Ils furent bientôt surpris en pleine manœuvre par d’autres terroristes qui les arrosèrent de balles et de grenades. L’image tourna au noir complet lorsqu’une déflagration emporta la caméra dans un immense jaillissement de lumière. Evrard regardait la scène avec pragmatisme. En quête de solutions, elle luttait pour garder la tête froide.

— Nous… Nous avons des renforts en route ou alors je dois moi-même contacter le gouvernement pour que nos forces armées interviennent ?

Sa voix trahissait une certaine panique qu’elle peinait de plus en plus à refouler, mais que le garde du corps ne dénota pas. L’homme, tout en s’approchant, chercha à la rassurer.

— Des renforts sont en chemin, assura-t-il. Ils arrivent des casernes installées dans la ville. Je viens d’avoir la confirmation qu’un de nos postes de garde proche du complexe a été éliminé entièrement avant de pouvoir donner l’alerte, ce qui explique ce… cafouillage. Ne vous inquiétez pas. Nous allons rectifier la situation.

— J’y compte bien !

Le ton faussement en contrôle de l’homme ne lui disait rien qui vaille. Bon sang qu’elle aurait voulu qu’Hardman soit là. Lui aurait su quoi faire. Avoir su que les terroristes frapperaient aussi tôt, elle l’aurait lancé aux trousses de Soler plus tard.

Inquiète pour la première fois depuis longtemps, Evrard continuait de fixer l’écran central, assistant avec impuissance à la progression des terroristes et à l’effondrement d’années de travail. Elle vit avec horreur les hommes de Radiant entrer en force sur l’étage où son bureau se situait, évacuant les employés réguliers sans les menacer. La directrice fulminait.

— Regardez ça, ils entrent comme dans un moulin ! Comment ont-ils mis la main sur ces cartes de sécurité ?

— J’en… sais rien, admit le garde du corps. Serait-il possible que quelqu’un ait pu cloner les données d’une carte encore active ?

Evrard leva les yeux au ciel, fouillant son esprit et ses souvenirs à la recherche d’une explication. Une seule lui vint en tête.

— Soler.

Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtaient pas là. Menée par une silhouette cagoulée comme le reste de ses hommes, une autre escouade investit bientôt le hall de Babel, se frayant un chemin jusqu’aux ascenseurs à grandes rafales d’armes automatiques. Une fois tous les agents de la Marduk neutralisés, les terroristes entrèrent presque aussitôt dans l’un des ascenseurs disponibles.

— Il n’y a pas moyen de bloquer les ascenseurs ? déclara Evrard d’une voix pleine d’une froide colère.

— Hum. Sans doute, osa Kraus, se mêlant à la discussion. Mais j’ignore comment, ces systèmes viennent d’être installés.

Une période de flottement survint, dont le scientifique profita pour mettre le doigt sur les causes de sa propre frustration.

— C’est là que vous payez le prix de votre empressement, ajouta-t-il.

— Fermez-la, professeur.

— N’empêche, vous faites comme si j’avais rien dit. Ça dénote un manque flagrant de considération, si vous voulez mon avis.

— J’espère qu’ils vous tueront le premier. Ça vous va comme considération, ça ?

Evrard se figea. Sur l’écran, elle pouvait voir le commando recharger ses armes dans les ascenseurs dont les cabines grimpaient d’étage en étage, de plus en plus près de leur position. Paniquée, la directrice se jeta sur son garde du corps. Les mains agrippées sur son veston, elle le secoua vigoureusement.

— Mais faites quelque chose, imbécile, incapable ! Vous n’allez tout de même pas laisser ces barbares grimper jusqu’ici ?

Interdit, lui non plus ne savait trop quoi faire. Il empoigna son pistolet mitrailleur en bandoulière, se concertant avec ses autres collègues sur l’étage pour préparer une défense digne de ce nom. Se retranchant derrière des murets ou les meubles les plus solides qu’offraient les alentours, ils se déployèrent près des portes d’ascenseur, leurs armes brandies contre l’entrée depuis laquelle feraient irruption les terroristes.

Evrard ne se faisait aucune illusion ; elle avait bien vu la facilité avec laquelle Radiant venait de se débarrasser d’une bonne partie de leurs forces de sécurité. Ils étaient mieux armés, semblaient plus entraînés que sa garde, et avaient l’avantage du nombre. Non, c’était la fin.

La directrice s’approcha de la baie vitrée du palier supérieur de l’escalier. L’équipe scientifique l’observait avec curiosité. Elle tira de son tailleur son stylo métallique sur lequel son nom était gravé, puis en dévissa la partie supérieure. Evrard y trouva une petite capsule de cellulose de la taille d’un pois.

C’était un agent neurotoxique extrêmement létal d’origine russe qu’Evrard avait caché là, des mois plus tôt. Si son contenu ne s’était pas dégradé depuis, l’effet serait quasi immédiat, sans douleur ou presque. C’était sans doute mieux que de disparaître au terme de semaines de souffrance dans un campement opéré par Radiant. Du moins, c’est ce que lui avait dit Turan. Le président lui en avait même recommandé l’achat lorsque les tensions avec le groupuscule s’étaient multipliées dans la cité-État. Elle n’avait seulement jamais pensé qu’elle aurait à s’en servir si tôt.

Et alors que les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et que des coups de feu commencèrent à fuser de toutes parts, Evrard contempla la substance mortelle quelques instants. Elle hésitait encore à faire le grand saut dans l’abîme.

*

Les images de l’attentat tournaient en boucle sur tous les écrans de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Les yeux rivés sur leurs comms, les panneaux publicitaires ou encore sur les nombreuses fenêtres interactives du terminal, absolument personne ne regardait où il allait.

Les reportages montraient les étages supérieurs de la tour de Babel ravagés. D’immenses panneaux de verre et de débris fumants s’écroulaient sur une distance vertigineuse.

Clément regardait, à la fois effrayé et soulagé de ne plus être en sol babylonien au moment de l’attaque. Soler lui avait raconté sa rencontre avec ceux qui avaient perpétré l’attentat. Il s’était étonnamment montré complaisant quant à la légitimité de leurs revendications.

À leur arrivée dans la capitale égyptienne, Soler et Varin avaient pris un vol à destination de Paris, où les départs vers Montréal étaient plus fréquents. À vrai dire, presque n’importe quelle ville aurait fait l’affaire tant ils étaient empressés de se trouver le plus loin possible de Babylone. Hardman étant hors d’état de nuire et la Marduk en lambeaux après cette catastrophe, il y avait fort à parier que contrecarrer leur évasion disparaîtrait de la liste de priorités de la société.

— Voilà ton billet, dit Soler en tendant un morceau de carton à l’ingénieur.

Clément hocha la tête. Il remarqua toutefois que son collègue n’en avait pris qu’un.

— Vous ne rentrez pas avec moi ?

— Tant qu’à être ici, j’vais en profiter pour faire un tour à la Murakami-Sato, histoire de régler deux, trois affaires avant de partir.

— La vraie ?

— Oui, la vraie ! Et puis, c’est plus sécuritaire d’être sur des vols différents.

— J’ai presque hâte de revoir mon manteau d’hiver.

Soler pouffa.

— Ouais, moi aussi. Après tout ça, j’ai l’impression que le sable va me taper sur les nerfs pendant un bon bout, philosopha-t-il.

Les deux hommes échangèrent un long rire, bien qu’il n’y eût rien de vraiment drôle. Rire pour se prouver simplement qu’on vivait encore, se détendre ainsi, libérer un flot de dopamines soulageait l’âme davantage encore que n’importe quelle vanne cynique qui aurait pu sortir de la bouche de l’espion. Après tout ce qu’ils venaient d’affronter, Clément avait l’impression qu’un poids gigantesque était retiré de ses épaules. En fait, il avait presque oublié ce qu’était la sensation de marcher sans crainte, sans constamment regarder par-dessus son épaule. En comparaison, les problèmes qui l’attendaient à Montréal lui paraissaient si anodins qu’il lui sembla s’être débarrassé de son anxiété pour un bon moment. Enfin, il respirerait, libre de tout tracas… ou presque. Chose certaine, il lui faudrait sans doute beaucoup plus qu’un léger accroc au boulot pour déclencher une nouvelle crise de panique.

— C’est drôle, on vient de passer deux semaines entières à s’endurer et j’ai l’impression qu’on s’est jamais vraiment parlé…

Soler hocha la tête pour lui donner raison.

— C’est sûr que j’ai pas été super approchable non plus. Je suis conscient que j’ai pu être un peu… sec, disons ça comme ça…

Il avait passé tellement de temps à se préoccuper de la mission et à s’assurer que le jeune homme rentre chez lui en vie qu’il en avait oublié d’être agréable. Pas qu’il trouvât nécessaire d’avoir des liens avec tous ceux avec qui il travaillait au coude-à-coude dans une mission, mais il y avait bien un minimum d’effort à faire, peu importe les circonstances.

— Ça faisait un moment que j’avais pas été sur le terrain et je pense que j’en ai fait un peu trop. Pour être honnête, j’avais peur que ça tourne mal.

— Vous voulez dire… pire qu’être constamment suivi, que se perdre dans le désert et que se faire étrangler par un colosse en allant au petit coin ?

Soler pouffa de rire, lui qui venait d’échapper une fois de plus à la mort à peine quelques heures plus tôt. Le nez cassé, quelques taches de sang séché sur sa chemise, l’agent du NOV-4 avait déjà eu l’air en meilleure forme. Son regard se tourna un instant vers les nombreux écrans dont la teinte virait fréquemment à l’orange. La plupart des chaînes de nouvelles retransmettaient en direct les images de l’assaut contre Babylone.

— On est tous les deux vivants, reprit Soler. Mieux, on vient de démasquer une potentielle atteinte à la sécurité nationale… Je pense qu’on peut se permettre de voir le verre d’eau à moitié plein, non ?

Clément acquiesça, songeur.

— J’ai lu tout à l’heure que Radiant venait de prendre le contrôle du complexe en entier. Vous pensez qu’ils vont faire les choses mieux que la Marduk ?

— Ça sera difficile tant que la paix et la stabilité qui vont avec ne seront pas de retour dans le pays. Radiant devra assurément négocier avec le gouvernement s’ils veulent éviter un autre bain de sang. Bref, ça risque d’être un méchant bordel. Au fond, je sais pas comment tout ça va finir, vraiment pas, admit l’agent après une pause. On le découvrira peut-être dans une future mission, qui sait ?

Il y eut un silence. Clément avait déjà réfléchi à la suite des choses.

— Pour ma part, oubliez-moi ! Je ne compte pas répondre si jamais votre agence décide de me rappeler. J’ai vécu trop de stress dans les dernières semaines, assez pour m’en satisfaire jusqu’à la fin de mes jours. Je prends ma retraite.

Soler hocha la tête. C’était compréhensible. Même si leur mission devait à la base être beaucoup moins riche en émotions, rien ne garantissait que la prochaine se déroulerait sans accrocs. Le risque, le mensonge, l’épée de Damoclès constamment brandie au-dessus de sa tête ; tout le monde n’était pas taillé pour ce genre de risques.

— Je te suggère de te dépêcher, déclara Soler. La file pour le contrôle des billets a l’air assez longue…

L’ingénieur regarda derrière lui, constatant effectivement l’afflux de voyageurs qui s’entassaient près des détecteurs de métaux et des lecteurs biométriques. Les deux hommes se saluèrent d’une franche poignée de main.

— À bientôt, osa Soler.

— J’espère que non.

Un solennel adieu, puis ils repartirent chacun de leur côté.

 

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ÉPILOGUE

TROIS SEMAINES APRÈS L’EXPLOSION DE BABEL,

AVENUE GREENE, WESTMOUNT, QUÉBEC

Situés sur l’avenue Greene, les quartiers généraux du NOV-4 avaient l’air de n’importe quel bâtiment fédéral dont on évitait de divulguer la nature exacte : froid, austère, et quasi monastique. L’endroit n’était connu que des agents en service, ou par ceux achevant leurs dernières années de formation.

La section 4 du Novel Intelligence Service (Nouveau service de renseignement) était spécialisée depuis sa fondation dans l’acquisition d’informations militaires et diplomatiques à l’étranger à des fins de sécurité nationale. Soler n’y avait pas mis les pieds depuis les derniers préparatifs de sa mission à Babylone, presque trois mois plus tôt.

Landry avait requis la présence de son agent pour un entretien de débriefing lors duquel ils feraient un retour sur l’épais rapport qu’il avait dû lui remettre. Dans ce dossier, Soler avait documenté chaque étape de son infiltration, du moment où il avait posé le pied dans la cité-État jusqu’à sa terrible confrontation avec le garde du corps d’Evrard dans le wagon du train qui devait les emmener au Caire.

Plus tôt cette semaine, Thivierge avait lui-même remis un court rapport après un long repos mérité à son arrivée au Québec. Son témoignage avait notamment permis d’apprendre qu’il avait tragiquement vu Hardman se débarrasser du corps de Boyer dans une rivière après l’avoir froidement assassinée. L’espoir de retrouver son corps pendant le redoux printanier avait donc ressurgi ; on organiserait quelques recherches supplémentaires même si les chances de le récupérer étaient minces.

Un casque d’écoute sur la tête, un greffier s’occupait de la partie technique de l’enregistrement ; il vérifiait le bon fonctionnement du matériel audio. Assise à ses côtés, Landry tapait ses notes sur une tablette de verre, face à l’un des deux micros dans la pièce. Enfin, de l’autre côté de la table se trouvait Soler. Les bras croisés, le visage encore rougi d’ecchymoses et arborant un pansement sur son nez, il tentait de rapiécer sa mémoire pour en extraire le plus de détails pertinents pour l’agence de renseignement. C’est pourquoi il taisait les nombreuses flûtes de champagne et l’avalanche de mondanités auxquelles il avait été convié. L’entretien durait depuis près de deux heures.

— Et c’est à ce moment-là que vous avez poussé Hardman à l’extérieur ?

— Oui, disons que Hardman a… durement digéré sa fin.

— Arrêtez avec ça, ce n’est vraiment pas aussi drôle ce que vous imaginez, l’arrêta Landry alors qu’elle avait enduré ce genre de jeu de mots franglais à deux reprises déjà.

— J’en prends note. Tout ça pour dire qu’après, j’ai épongé ce que j’ai pu de sang et j’ai jeté l’arme dans la corbeille à déchets après avoir effacé mes empreintes dessus.

— Personne n’est venu vérifier pourquoi la porte était ouverte ?

— Il semble qu’ils ont cru à une erreur de système, l’alerte s’est arrêtée au moment où j’ai refermé la porte. Je peux remercier le ciel qu’on ne mette pas encore de caméras de surveillance dans les toilettes.

— Et Hardman travaillait seul ? Il n’y avait pas avec lui d’autres hommes de la Marduk dans le wagon ?

— Non, je présume qu’il est le seul à nous avoir vus entrer, nous sommes arrivés juste au moment où le train partait. Bref, on a eu beaucoup de chance. La suite du trajet jusqu’au Caire a été totalement peinarde.

Manifestement, envoyer des hommes sur un territoire étranger aurait créé un froid diplomatique avec l’Égypte, ce que voulait à tout prix éviter le gouvernement babylonien déjà déstabilisé par les attentats.

— Voilà qui fait le tour de cette question. Et vous me disiez que votre rencontre à Paris avec la Murakami s’est pas mal déroulée ?

— Pas trop mal. Mais ils ne collaboreront plus jamais avec nous à l’avenir ! Ils ont peut-être peur qu’on fasse à nouveau exploser leur prochain contrat.

Un rictus se dressa sur les lèvres de la directrice.

— Que ça leur serve de leçon… Bon, je crois que c’est fini pour aujourd’hui. Reste à voir comment la situation évoluera à Babylone, mais je l’avoue, je suis légèrement déçue que toutes les bonnes intentions de la Marduk se soient évaporées ainsi.

— Il faudra trouver autre chose pour sauver le monde, ajouta Soler.

Elle acquiesça, puis fit signe au greffier de mettre fin à l’enregistrement.

— Merci, Taillon, je vais maintenant conclure avec l’agent Soler.

Sans se faire prier, le greffier ramassa la console et quitta la pièce, laissant la directrice seule avec son agent dans la cabine. Il prit alors soin de refermer la porte derrière lui.

— J’imagine que Varin est le prochain à venir vous rendre visite ? demanda Soler.

Elle secoua la tête.

— Non, il a plutôt voulu se débarrasser de cet entretien dès qu’il est revenu, avant de décoller je-ne-sais-où trouver une plage où tout oublier pendant quelques semaines. Je lui ai offert un soutien psychologique, mais il a refusé.

— Je m’en veux un peu de lui avoir fait vivre tout ça…

— Il connaissait les risques encourus en acceptant cette mission… Il n’en demeure pas moins que vous avez raison. Je crois que je ne ferai plus appel à des civils pour des opérations aussi délicates. Mais ce n’est pas votre faute.

Landry se leva de son siège, prenant son cartable et sa tablette sous son bras.

— Au fait, dit-elle, j’imagine que vous savez que notre ambassade de Babylone a fermé ses portes la semaine dernière.

— Oui, j’ai vu ça aux nouvelles.

— Sophie Malette s’est proposée pour rejoindre le service, je suis en train d’évaluer sa candidature avec le comité.

Les yeux de l’agent s’écarquillèrent.

— Vraiment ? Je dois avouer que ça me surprend. Quel poste ?

— Analyste au renseignement pour commencer, mais comme elle semble se débrouiller sur le terrain, ça ne devrait être qu’une question de temps avant qu’elle fasse le saut et devienne un agent comme vous.

— Vous devriez la prendre. Varin et moi serions sans doute encore coincés à Babylone si ça n’avait été de son aide.

— Oh, avec ce que vous venez de me raconter, je crois bien que je vais l’embaucher.

Soler approuvait. Si, au cours de ses fonctions, il avait dû travailler avec tout un tas de contacts en provenance de différentes instances gouvernementales, peu s’étaient montrés aussi dévoués que Malette. Et alors que Landry semblait prête à sortir, elle aussi, une autre pensée traversa son esprit.

— Et vous ?

— Quoi, et moi ?

— Mettons que je passe l’éponge sur le fait que vous ayez désobéi à un ordre direct…

— Je n’ai pas ce souvenir, mentit-il.

— Vous êtes revenu à Babel. Je vous avais pourtant ordonné de rester dans le désert et de fuir Babylone…

— Ah, ça ! Sans mon intervention, deux de nos agents seraient morts. Je pense que c’était de mon devoir d’en faire un peu à ma tête.

Landry le fusilla du regard, mais ne dit rien. Au fond, Soler avait raison.

— Peut-être, peut-être… finit-elle par avouer à contrecœur au bout d’un certain temps. Alors, je fais quoi ? Je vous réintègre au service actif ou alors vous comptez vous terrer dans votre déprimante salle de classe jusqu’à ce que le monde pète quelque part, encore ?

Il y eut un court silence.

— Je… penche pour la deuxième option, mais je vais y réfléchir, conclut-il soudain plus sérieux.

— Voilà. Et quand vous aurez fait tout cet examen de conscience et que vous vous souviendrez que vous aimez cette job-là, j’aurai sûrement une mission pour vous. Réflexion faite, il faudra bien que quelqu’un retrouve Turan après toute cette histoire. Il s’est volatilisé la nuit avant l’explosion et personne n’a de nouvelles.

— Vous trouverez bien quelqu’un.

— Je croyais que ça vous ferait quelque chose... Bon, tant pis, j’aurai essayé.

Elle conclut avec un sourire avant d’ouvrir la porte et de s’engouffrer dans le couloir. Soler resta là à hocher lentement la tête, pensif. Elle ne cesserait donc jamais de l’attirer dans ses filets.

À vrai dire, il ignorait s’il rempilerait pour autre mission, avec ou sans l’insistance de Landry. Car s’il était convaincu qu’un tel travail était essentiel pour assurer la sécurité de son pays, le goût de l’aventure s’était pour sa part quelque peu émoussé avec les années.

Un autre agent raccompagna Soler dans le hall du bâtiment. Là, il dut remettre sa carte de sécurité temporaire aux secrétaires de l’accueil. Il remercia ses collègues, puis sortit dans la rue, où quelques arbres ombrageaient les dalles de béton qui couvraient l’entrée du grand bâtiment, que plusieurs s’amusaient à comparer à un bunker.

Sur le point de regagner sa voiture dans le stationnement de la cour, Soler s’arrêta. Il eut une idée. Il tira son comm de sa poche, utilisant son accès au centre de formation pour consulter le répertoire des employés et recrues du service. Il fit défiler la liste jusqu’à la moitié des noms, s’arrêtant sur celui qu’il cherchait : Sophie Malette.

Il hésita longuement avant d’appuyer sur le bouton de contact, brûlant pourtant d’envie de lui reparler.

— Bonjour… Je…

— Alban, c’est toi ?

— C’est moi. Je suis tombé sur ton numéro de comm et… c’est idiot, mais je me disais que nous pourrions peut-être reparler de cette histoire de trésors insondables de Babylone.

— Ah, vraiment ?

— Bien sûr. Je crois qu’il faudrait trouver des meilleurs mots de passe pour aborder les contacts sur le terrain, vous ne pensez pas ?

— Je pense que j’y réfléchirais volontiers autour d’un verre, dit-elle au bout d’une seconde. Ça m’apparaît très sérieux, en effet.

— Dans… une heure au pub au coin de Greene ?

— Dans une heure. C’est d’accord.

 

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001 – Le carnet maudit, Elie Hanson

 

002 – Le monstre de Kiev, Sylvain Johnson

003 – Dans les ventres d’acier, Gabriel Thériault

004 – La bête originelle, Simon Rousseau

005 – Au nom de l’horreur, L.P. Sicard

006 – Légion, Maude Rückstühl

007 – Le Silence des sept nuits : Les derniers jours, Dominic Bellavance

008 – Un western fantasy : Coyote, Patrice Cazeault

009 – Évelyne est morte, Guy Bergeron

010 – Vous ne mourrez pas, Gabriel Thériault

011 – Du sang pour la poupée maudite, Sébastien Michel

012 – Laurie Houdini, Maude Rückstühl

013 – La perle scandinave, Sylvain Johnson

014 – Déviance, Withney St-Onge B. & Stéphanie Sylvain

015 – Le code Khéops, Benjamin Faucon

016 – Menvatts : Héritage maudit, Mathieu Fortin

017 – Menvatts : Immortels, Dominic Bellavance

018 – Menvatts : Allégeances, Nadine Bertholet & Isabelle Lauzon

019 – Menvatts : Deux regards sur l’éternité, Jonathan Reynolds

020 – Un western fantasy : Chenko, Patrice Cazeault

021 – Métempsychose, Christian Perrot

022 – Le graveur, Pierre Bergeron

023 – Sanglante Istanbul, François Massie

024 – Disparition au Caire, Elie Hanson

025 – Sang de cochon, Sylvain Johnson

026 – Ombres, Christian Perrot

027 – Menvatts : Uncia, Kim Messier

028 – Menvatts : Valse macabre, Guy Bergeron

029 – Menvatts : Concertos pour Odi-menvatt, Michel J. Lévesque

030 – Menvatts : Origines, Pierre H. Charron

031 – Menvatts : L’écologie d’Odi, Michèle Laframboise

032 – Le Silence des sept nuits : L’ultime réveil, Dominic Bellavance

033 – Et tombent les morts, Valérie Dionne

034 – Cœur d’assassin, Bertrand Bréneau

035 – Le puits, Vincent Fournier-Boisvert

036 – Mission Arctik, Elie Hanson

037 – Un dieu parmi les hommes, Sylvain Johnson

038 – Un roman dont vous êtes la victime : Hymne à la vengeance, L.P. Sicard

039 – Un roman dont vous êtes la victime : Par les liens du sang, Jean-François Vinet 040 – Un

roman dont vous êtes la victime : Le visage sous le masque, Vic Verdier

041 – Un roman dont vous êtes la victime : Laissez-les brûler, Dominic Bellavance

042 – Le prix de l’immortalité : Le Réveil, Johanne Dallaire

043 – Le prix de l’immortalité : Le Fléau, Johanne Dallaire

044 – Le prix de l’immortalité : L’Extinction, Johanne Dallaire

045 – Un roman dont vous êtes la victime : Voisinage infernal, Sylvain Johnson

046 – Les Contes Interdits : Hansel & Gretel, Yvan Godbout

047 – Les Fils d’Adam, David Bédard

048 – Mourir, Withney St-Onge B.

049 – Un roman dont vous êtes la victime : Hantée, Dominic Bellavance

050 – Un roman dont vous êtes la victime : L’Océan a le goût du sang, L.P. Sicard

051 – Un roman dont vous êtes la victime : Le Prince Pourpre, Simon Rousseau

052 – Auteur maudit, maudit auteur, Yvan Godbout

053 – Un western fantasy : Ysandelle, Patrice Cazeault

054 – Dans l’univers des Contes Interdits : Cam, policière sans limites, Steve Laflamme

055 – Dans l’univers des Contes Interdits : Jim, le poète vagabond, Maude Royer

056 – Dans l’univers des Contes Interdits : Henry, le garçon homard, Sylvain Johnson

057 – Un roman dont vous êtes la victime : Mercurochrome, Vic Verdier

058 – Un roman dont vous êtes la victime : Article 810, Sylvain Johnson

059 – Émeutes, Vic Verdier

060 – Dans l’univers des Contes Interdits : Verdier, le Géant, Vic Verdier

061 – Dans l’univers des Contes Interdits : Klay, le Carnassier, Maude Rückstühl

062 – Engrenage, Vincent Fournier-Boisvert

063 – Le cercle, Pierre Bergeron

064 – Les Yeux Jaunes : Maux d’une survivante, Yvan Godbout

065 – Le Corrupteur : Le bal des infidèles, Dominic Bellavance

066 – Le Corrupteur : Morcelée, Withney St-Onge

067 – Le Corrupteur : Cérémonie de chair, Johanne Dallaire

068 – Le Gambit écarlate, Patrice Cazeault

069 – Dans l’univers des Contes Interdits : K.A., la prédatrice, Maude Royer

070 – Dans l’univers des Contes Interdits : Dr Ward, sculpteur de mémoire, L.P. Sicard

071 – Emma, Withney St-Onge B.

072 – Babylone Central, Émile Lafrenière

073 – Les enfants d’Ève, David Bédard

074 – Dans l’univers des Contes Interdits : Nadia, la journaliste déchue, Sylvain Johnson

075 – Sang-coeur, Eric Quesnel

076 – Le Corrupteur - Le manoir des sacrifiés, Johanne Dallaire

077 – Un roman dont vous êtes la victime - Maleficarum, Alexandre Charbonneau

078 – Un roman dont vous êtes la victime - Au clair de la lune, Josée Marcotte & Dominic

Bellavance

079 – Un roman dont vous êtes la victime - Chut, Withney St-Onge B.

080 – Un roman dont vous êtes la victime - Poussière, Vincent Fournier-Boisvert

081 – Babylone Central, Émile Lafrenière

 

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Copyright © 2023 Émile Lafrenière

Copyright © 2023 Éditions Corbeau Inc.

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite

de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : Simon Rousseau

Révision éditoriale : Gabriel Thériault

Révision linguistique : Mélanie Boily

Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand

Mise en pages : Catherine Bélisle

ISBN ePub : 978-2-89819131-2

Première impression : 2023

Dépôt légal : 2023

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada

Éditions Corbeau Inc.

1471, boul. Lionel-Boulet, suite 29

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Babylone Central / Émile Lafrenière.

Noms: Lafrenière, Émile, auteur.

Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20220028532 | Canadiana (livre numérique) 20220028540 | ISBN 9782898191299 |

ISBN 9782898191305 (PDF) | ISBN 9782898191312 (EPUB) Classification: LCC PS8623.A38165 B33 2023 | CDD C843/.6

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