Babylone Central
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
— Horrible, dit Soler avant de prendre une longue pause pour se remémorer ses collègues. C’est… le même satellite que Radiant se vante d’avoir détourné ?
Elle hocha la tête.
— Avant qu’on perde son signal, Boyer a réussi à nous transmettre les données de vol du satellite. Et tout semble indiquer qu’il provient d’une base de lancement près de Babylone.
Soler semblait soudain plus intéressé. Il savait qu’elle gardait les informations les plus cruciales pour la fin.
— Je sais à quel point vous êtes capable de me faire languir longtemps. Sautez directement à la partie qui me concerne, je vous en prie.
— D’accord. Il n’y a qu’une entreprise assez fortunée dans cette partie du monde pour se payer ce genre de jouet. Et son lancement coïncide étrangement avec les progrès monstres observés sur le projet Babel, que nos analystes surveillent de près malgré le secret dont l’entreprise enveloppe ses opérations. D’ordinaire, la Marduk n’aime pas trop se cacher. Elle est beaucoup plus encline à se gonfler la poitrine et à montrer aux gouvernements qu’elle les tient par le bas du paquet… En gros, j’ai besoin de quelqu’un pour infiltrer la Marduk et pour savoir ce qui se cache réellement derrière tout ce brouillard. Pourquoi a-t-on tué deux de nos agents pour nous empêcher de consulter les données du satellite ? Pourquoi Radiant en a-t-il autant après la Marduk ? Et que vient faire le projet Babel dans toute cette histoire ? C’est ce que je veux savoir.
Landry s’arrêta, donnant un moment à Soler pour intégrer le flot d’informations offert par le briefing. N’importe quel agent aurait sauté sur ce genre d’opportunité pour faire avancer sa carrière, mais celui-ci était usé, désabusé même. Il savait trop bien ce que ce genre de mission entraînait comme risques. Il ne mordrait pas à l’hameçon si facilement.
— Wow, c’est tout un pitch, dit-il calmement. Si seulement j’avais envie de risquer ma vie pour faire de l’espionnage industriel, vous m’auriez convaincu tout de suite.
Elle tapota sur le côté de son verre. L’attitude de l’instructeur commençait à l’agacer. Il était évident qu’il était la personne tout indiquée pour le job. Jusqu’à quel point voulait-il que Landry le supplie ?
— Écoutez, nous savons tous les deux que ce n’est pas pour vos prouesses au stand de tir que je vous demande de revenir. J’ai besoin de quelqu’un de fiable, de discret et assez d’équerre pour ne pas brûler les deux, trois ponts que notre pays a bâtis avec les Babyloniens. Si nous avions besoin de crisser une bombe sur le chantier de cette tour, je ne serais pas en train de vous parler.
Soler pouffa. Ses performances étaient loin d’être celles d’un tireur d’élite. Il s’était même attiré les railleries de plusieurs de ses collègues mieux entraînés, lui qui n’avait passé que quelques années dans l’armée avant d’opter pour le renseignement. Une époque qui lui paraissait si lointaine déjà.
— J’imagine que vous avez prévu une couverture béton à me présenter comme cerise sur le sundae ?
— La Marduk n’a pas digéré la manière dont Radiant l’a hackée. Elle s’est récemment débarrassée de la firme qui s’occupait de leur sécurité, autant informatique que physique. Ils vont s’assurer que ça ne se reproduise pas avec leurs ressources internes, mais ils cherchent toujours un nouveau partenaire en sécurité pour leur projet le plus pressant.
— Babel.
— Exact.
— Et à qui allez-vous tordre le bras pour faire partie de ce projet de débiles ?
— La division française de Murakami-Sato. Nous avons accepté de camoufler les quelques raccourcis légaux qu’ils ont pris ici en échange de leur « collaboration ». Vous seriez leur représentant à Babylone, tout ce qu’il y a de plus officiel.
— Je serais seul ?
— Vous auriez quelqu’un pour vous assister pour ce qui touche le côté technique. Un ingénieur, idéalement de l’externe, mais que nous pouvons contrôler. J’ai quelqu’un en tête, un gars à qui nous avons déjà confié un petit mandat par le passé. Il ferait l’affaire.
Soler prit un instant pour réfléchir. D’un côté, l’idée de découvrir ce qui était arrivé à ses collègues, voire de peut-être même les venger le tracassait. Suivre toute cette troublante lutte de pouvoirs entre Babylone et Radiant à distance, sans capacité d’en changer le cours, avait quelque chose de légèrement frustrant. S’il s’engageait, s’il acceptait la mission, peut-être pourrait-il faire une différence ? Mais encore une fois, malgré tous les arguments que Landry pouvait dénicher pour tenter de faire chavirer son cœur, Soler n’était tout simplement pas prêt à sauter dans le vide.
— C’est presque tentant tout ça. Et si vous me permettez de parler franchement, je trouve même ça cute que vous déployiez tous ces efforts pour me ramener. Seulement, je peux pas abandonner mon poste comme ça à l’académie. Mon cours est populaire et…
— Ah oui, « Étude des relations interdiplomatiques avancées », c’est bien ça ? J’ai peine à croire que ce soit si populaire que ça. Et puis de toute manière, j’ai déjà eu l’occasion de parler à votre supérieur. Il vous a même trouvé un remplaçant qui sera en poste dès le retour des Fêtes. Ce qui vous donnera amplement le temps de conclure je ne sais quel chapitre de matière soporifique encore. Allez, vous n’avez qu’à dire oui.
Un simple hochement de tête suffit à communiquer ce que Landry savait déjà : elle avait fini par l’avoir. Une mission d’une telle importance ne pouvait pas être refusée aussi simplement, surtout dans le contexte actuel. La Marduk était vue comme une pionnière des nouvelles technologies et la pression de plus en plus forte qu’elle exerçait sur les politiques bousculait l’ordre mondial. Hors de question de la laisser faire impunément.
Satisfaite d’enfin pouvoir compter sur Soler, la directrice du NOV-4 se leva de son siège avant de terminer son verre d’une dernière gorgée.
— Prenez ces quelques semaines pour travailler votre accent international, voulez-vous ? Je ne veux pas d’un représentant parisien qui se pointe avec une ceinture fléchée et qui chante du Félix Leclerc à tout vent.
— Vous avez remarqué ?
Il la regarda s’éloigner, retourner auprès des derniers fêtards tandis que l’instructeur resta seul à sa table, plongé dans ses pensées. Il ne regrettait pas encore sa réponse, ce qui était d’ordinaire bon signe lorsque venait le temps de prendre d’importantes décisions. Et puis Landry avait raison. Il n’y avait aucune raison pour que cette mission dégénère en violences s’il jouait ses cartes correctement…
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XI
Le bourdonnement et les sifflements aigus qui traversaient le crâne de Soler ne laissaient place à aucun autre son ni aucun autre stimulus. C’était le noir complet.
Soler tentait de trouver la force d’ouvrir les yeux, sans trop de succès. Le peu d’images qui filtrait à travers ses paupières à moitié relevées était composé d’épaisses fumées sombres qui tourbillonnaient dans la salle de réception, s’échappant par les ouvertures béantes formées par l’éclatement des fenêtres. Alors que ses sens lui revenaient peu à peu, il sentit un poids énorme pousser sur sa poitrine : un pan de mur entier s’était écrasé sur lui.
L’acouphène qui lui vrillait les tympans laissa graduellement place aux cris de détresse, aux sirènes, au milieu des trombes d’eau jetées par les gicleurs automatiques qui s’efforçaient tant bien que mal de maîtriser le brasier.
Parmi le flot de silhouettes qui se ruaient en panique vers les sorties, l’une d’entre elles brillait tel un phare dans la nuit. Sophie Malette.
— Soler ! s’écria-t-elle.
Désarçonnée mais visiblement en meilleure forme que lui, la diplomate s’approcha du mur en ruine pour examiner dans quel état il se trouvait.
— Vous arrivez à respirer ?
— Disons que ça a déjà été plus facile…
Même à moitié écrasé, il toussa à plusieurs reprises, soulevant un nuage de poussière à chaque occasion.
— Ne bougez pas, on va vous tirer de là.
S’il avait été moins étourdi, Soler aurait sans doute tenu à souligner d’un trait d’ironie les maigres chances qu’il avait de se mouvoir dans cette position. Or, il n’en était pas là ; il ignorait s’il arriverait à rester conscient dans la prochaine minute.
— Il… Il y a une poutre de bois en dessous de tout ça, dit-il faiblement. Si vous pouviez l’écarter…
— Très bien, dit-elle pour l’arrêter. Maintenant, gardez vos forces, ne dites plus rien, voulez-vous ?
Malette déblaya de ses bras nus le plâtre morcelé à la recherche de la poutre en question. Elle mit finalement la main sur la source de son mal. Ayant d’abord servi de soutien aux balcons au-dessus d’eux, la pièce de bois était massive. Nonobstant ses chances de la faire bouger, la diplomate tenta tout de même d’agripper la poutre à deux mains puis de tirer dessus de toutes ses forces.
Non loin de là, Clément titubait à contre-courant dans l’assemblée. L’air visiblement perdu, il reconnut Malette penchée au-dessus du tas de gravats juste avant de croiser le regard de Soler. Il mit quelques instants à le reconnaître tant son collègue hébété semblait maquillé, le visage et la chevelure couverts de plâtre.
— C’est… C’est lui ?
Malette se retourna aussitôt en direction de la voix de l’ingénieur sans relâcher son emprise sur la poutre.
— Oui, dépêchez-vous de venir me donner un coup de main !
Ressaisi par le ton impérieux de la diplomate, Clément se rua auprès du tas de décombres pour se planter face à Sophie. Après s’être concertés du regard, ils soulevèrent l’énorme morceau de bois enseveli sous les gravats, devant y mettre toute leur volonté pour arriver à le faire bouger de quelques centimètres à peine. Soler poussa un cri de douleur, lorsqu’il sentit le poids de la poutre se déplacer sur son corps sans jamais le libérer pour autant.
— Tenez bon, dit la diplomate. Nous y sommes presque.
Ils prirent un moment pour souffler puis tentèrent un autre essai, avec cette fois davantage d’ardeur. Il leur fallut un effort colossal, accompagné de hurlements de toutes sortes, pour arriver à écarter ne serait-ce que d’un pas l’immense fardeau. Juste assez pour que Soler rampe de côté et ne soit pas écrasé par l’inévitable chute de la poutre qui leur glisserait incessamment des doigts. L’agent avait ressenti un soulagement immense dès que le poids avait été soulevé de sa poitrine.
Tandis que Sophie l’aida à se remettre sur pied, Soler se cramponna un instant à Clément pour retrouver l’équilibre. Il était mal en point, mais avait suffisamment été blessé dans sa vie pour savoir qu’il s’en sortirait. Presque sûr d’avoir quelques côtes cassées, il lui était difficile d’estimer avec certitude combien de temps il devrait passer sur le carreau après une telle épreuve. La décharge d’adrénaline qui coulait dans ses veines masquait en partie la douleur. Assez pour soumettre son corps à plusieurs minutes d’effort soutenu. Une liberté de mouvement dont il devrait tôt ou tard payer les frais.
Le grondement de plusieurs moteurs parvint à leurs oreilles à travers les glapissements stridents des sirènes. Pour mieux entendre, ils durent s’éloigner des cris de la foule. Ils s’approchèrent des fenêtres fracassées, depuis lesquelles ils s’aperçurent rapidement de ce qui se déroulait au sol.
Soler déglutit, anxieux, tandis que Varin reculait vivement, repris par son vertige.
— On a de la visite… commenta l’agent.
Tout en bas de l’hôtel freinèrent brutalement plusieurs humvees, desquels sortirent une dizaine d’individus armés jusqu’aux dents, en treillis et équipement tactique de combat. Soler avait déjà remarqué le type de fusil d’assaut qu’ils portaient sur eux, en plus des quelques lance-roquettes dont ils venaient également de déverser la fureur sur la façade du bâtiment. Récentes, visiblement en bon état, ces armes n’avaient rien des AK-47 vétustes des guérillas traditionnelles. Leur pouvoir d’arrêt, leur cadence de tir, enfin tout ce qui constituait leur puissance de feu compenserait assurément le manque d’entraînement ou autres lacunes techniques de leurs porteurs. Aussi bien formé soit-il, le personnel de la Marduk ne pourrait rien contre ce genre d’escouade aussi lourdement armée.
Vite, Soler questionna Sophie devant un Varin dépassé, muet.
— Où est Turan ? Il faut qu’on le sorte d’ici.
— Il avait une longueur d’avance sur vous, non ? Il est probablement déjà en sécurité.
— Pas s’il croise le comité d’accueil qui l’attend en bas, il faut qu’on le trouve.
— Vous êtes un grand malade, c’est pas possible… Commençons par vous sortir, vous, pour commencer… Soler, vous venez probablement de subir une commotion cérébrale et vous avez peut-être une dizaine d’os en miettes. Vous devez voir un médecin de toute urgence.
— Ils le tueront s’ils lui mettent le grappin dessus. Nous avons besoin de lui vivant.
Malette sourcilla, tandis que Clément regardait les agents de sécurité terminer d’évacuer des blessés dans la cage d’escalier, probablement pour les barricader dans un endroit plus sécurisé.
La diplomate eut une idée.
— Le flingue que vous avez pris sur votre assaillant, où est-il ?
— Dans… ma chambre, répondit Soler. Le coffret de sécurité. Mais c’est inutile… Contre ce genre d’arme longue, on n’a que la fuite comme option.
— Ce sera toujours mieux que rien, dit Clément en se retournant vers eux. Occupez-vous de trouver Turan, je vais aller chercher le pistolet.
— Je viens avec vous, décida Malette.
D’abord désireux de refréner l’élan d’initiative de Varin, Soler n’en fit rien. L’heure n’était plus aux tergiversations, leur temps était compté ; si, comme il le croyait, ces terroristes étaient bel et bien associés à Radiant d’une manière ou d’une autre, leur sinistre réputation planait comme une menace : ils n’hésiteraient pas à refroidir quiconque se mettrait sur leur passage.
— 2-0-1-5, s’écria Soler entre deux coups de sirène
— Quoi ? lui lança Varin, les yeux ronds de stupeur.
— Le code du coffret. 2015.
Clément sourcilla.
— Votre année de naissance ?
— Très drôle. Dépêche-toi.
Alors que l’ingénieur s’élançait vers l’escalier de secours, il sentit la main de son collègue se poser sur ton épaule pour l’arrêter.
— S’il te plaît, sois prudent.
Clément hocha la tête, puis s’élança.
— Vous aussi, Soler, ajouta Sophie avant d’emboîter le pas du jeune homme.
Priant pour qu’il ne soit pas hors d’usage, Soler tituba jusqu’à l’ascenseur, martelant le bouton d’appel jusqu’à ce qu’il s’éclaire. Lorsqu’il entendit le mécanisme se mettre en marche, il remercia Dieu ou une quelconque entité là-haut, soulagé, heureux même que le système d’arrêt d’urgence ait fait défaut à la suite des explosions répétées. Se coltiner dix étages d’escaliers dans cet état lui aurait demandé un effort surhumain.
L’agent pénétra dans la cabine dès que les portes s’ouvrirent, croyant percevoir un grincement métallique au moment où son poids se transféra à l’intérieur. Ce devait être son imagination.
Il hésita avant d’appuyer sur le panneau. Après quelques instants de doute, il estima que les assassins auraient déjà pris le contrôle du hall de l’hôtel au moment où il l’atteindrait. Il opta donc plutôt pour le premier étage.
Les quelques secondes qui le séparaient de sa destination parurent durer une éternité. Soler dut lutter pour rester en contrôle de ses moyens tandis qu’il découvrait de nouvelles régions de son corps, toutes capables de ressentir la douleur. Il devait rester en mouvement. Combattre l’inertie, penser à autre chose.
Les portes de la cabine s’ouvrirent enfin sur le couloir des chambres du premier étage. L’agent du NOV-4 se souvenait l’avoir emprunté, dans un état d’ivresse plus ou moins avancé. Il savait toutefois que l’embranchement devant lui menait au balcon qui surplombait le hall, soit l’endroit idéal pour obtenir un aperçu de la situation. Soler s’engouffra dans le long passage, voyant déjà la lumière abondante issue des fenêtres du hall. À mesure qu’il approchait des garde-corps du balcon, il ralentit le pas, se courba enfin. Il entendit une voix s’élever dans un mélange d’anglais et d’arabe depuis le rez-de-chaussée.
— Restez ici, l’équipe B est en chemin pour bloquer les autres sorties. Je vous appelle dès que je suis en haut. On a très peu de temps.
Probablement ce terroriste se dirigeait-il vers la salle de conférence pour constater ou non le décès de Turan. Soler ne comptait pas leur donner cette chance. S’accroupissant derrière la rambarde dans un petit grognement de douleur, Soler s’avança le long des barreaux, faisant de son mieux pour taire le son de ses pas. Puis, lorsqu’il jugea qu’il était assez bien caché, il se risqua à passer la tête au-dessus du garde-corps.
Il compta quatre gaillards, tous munis d’oreillettes, de vestes tactiques en kevlar et surtout de fusils d’assaut. Pas de cadavre ou d’effusion de sang au sol. Sans doute avaient-ils eu quelques scrupules à éliminer le personnel de l’accueil. L’homme duquel semblait provenir l’ordre de tout à l’heure attendait près des ascenseurs, accompagné de deux autres soldats. Loin de vouloir s’éterniser là, Soler se détacha de la rambarde et bondit à croupetons hors de vue. Une question demeurait : où diable était Turan ?
L’agent se souvint alors du stationnement souterrain de l’hôtel, dans lequel Nadir l’y attendait parfois au matin. Il y avait fort à parier qu’une voiture de la Marduk y était garée, et que les gardes du corps y verraient là l’option la plus rapide de sortir le milliardaire de là. Du moins, c’était son meilleur calcul. Il fallait aussi parier que c’était là que s’élancerait la fameuse « équipe B » dont leur officier ou leur chef venait de faire mention.
Soler rebroussa chemin jusqu’à croiser l’escalier de secours. Il descendit doucement, avec le désir une fois de plus d’étouffer le son de chacun de ses pas ; hélas, la cage d’escalier en métal menaçait d’en propager l’écho sur plusieurs étages.
Le stationnement était situé à deux étages sous le rez-de-chaussée, juste en dessous du niveau réservé à la buanderie et aux machines. Comme l’endroit était rempli de toutes parts, avec notamment de nombreuses fourgonnettes à l’effigie des grands réseaux de nouvelles présents pour la conférence, le champ de vision de Soler était limité. Il s’y faufila, glissant dans l’espace étroit entre deux voitures, s’avançant à couvert le long d’une rangée de voitures. Pour l’instant, il avait toutes les raisons de croire qu’il était seul ; les autres victimes de l’attentat s’étaient probablement barricadées dans une salle en attendant l’arrivée des secours.
Puis, un cri. Une plainte de douleur qui dura juste assez longuement pour que Soler en détecte la provenance. À mesure qu’il s’approchait de sa source, il vit se dessiner au mur plusieurs ombres entremêlées, agitées de mouvements brusques. Là, tout près, des hommes s’affrontaient dans un corps à corps brutal. L’agent s’arrêta, tentant d’estimer le danger auquel il s’exposait s’il décidait d’intervenir. Aucun coup de feu n’avait éclaté. Jusqu’à maintenant. Le risque lui semblait donc faible.
Rapidement, Soler s’adossa à une voiture d’où il pourrait voir l’empoignade. Un garde du corps de la Marduk s’effondra au sol, mort, tandis qu’un autre essayait tant bien que mal de désarmer un des terroristes aux côtés duquel un camarade achevait de se vider de son sang, la gorge trouée.
Pas une seconde à perdre. Soler jaillit hors de son couvert, chargeant sur la quinzaine de mètres qui le séparait des deux hommes. Dès qu’il vit l’agent se ruer sur lui, le terroriste fut animé par l’énergie du désespoir. Il asséna un violent coup de coude à son adversaire avant de reprendre le contrôle de son arme. Le doigt enfoncé sur la détente, il tira à l’aveugle une salve. Quelques balles criblèrent les jambes du garde du corps qui s’effondra dans un cri. Puis, l’homme se releva en chancelant, et brandit le fusil d’assaut sur Soler. Trop tard. Maintenant face à lui, l’agent parvint à faire dévier le canon duquel giclèrent de nouvelles balles perdues dans le stationnement. Il enchaîna d’un croche-pied précédé d’un coup de poing au visage.
Le terroriste chuta. Sonné mais toujours combatif, il roula au sol et tenta de dégager assez d’espace pour tirer une salve mortelle. Soler n’hésita pas une seconde. Il lui envoya son pied en pleine mâchoire. Le coup, plus violent que les précédents, l’assomma net.
Un moment pour souffler et reprendre ses esprits, puis l’agent attrapa les fusils d’assaut et les passa en bandoulière. Il jeta au loin les pistolets, enfin empocha un second chargeur sur le corps du terroriste avant de vérifier le pouls de sa victime pour s’assurer qu’elle vivait toujours. Il espérait l’interroger plus tard, bien qu’il se doutât des informations qu’il en tirerait, confirmant ce qu’il savait déjà : ces terroristes travaillaient pour Radiant.
Une faible voix plaintive, tout près, attira son attention.
— J… Je…
Le garde du corps gisait près de son collègue décédé. La main tremblotante, il pressait les trous béants le long de sa jambe. Essoufflé, Soler se pencha pour examiner ses blessures. Le sang du blessé s’écoulait abondamment, ruisselant sur le béton neuf et luisant du stationnement. L’agent retira son veston clair et le déchira du mieux qu’il put pour en faire un garrot.
— D’accord, je vais avoir besoin que vous vous concentriez un peu. Dites-moi où est Turan.
— Il est… Il est parti devant.
Le garde du corps pointa du doigt les grandes portes de garage tout au fond du stationnement. Devant l’une d’entre elles, Soler put distinguer la longue limousine noire de la compagnie dans laquelle Turan avait l’habitude de se déplacer.
— Tenez bon, dit-il avant d’abandonner l’homme à son sort en laissant à ses côtés l’une des armes qu’il avait recueillies.
Un fusil d’assaut aux poings, Soler se rua dans la direction indiquée, avançant aussi rapidement que son corps blessé l’autorisait. Un nouveau coup de feu, sorti de nulle part, fila juste à ses côtés avant de percuter une colonne de béton quelques mètres plus loin. Soler choisit d’ignorer la menace et poursuivit son chemin en zigzag, en quête d’un couvert. En pleine course, il tourna rapidement la tête pour voir que deux autres terroristes venaient de faire leur entrée dans le stationnement, se ruant de couvert en couvert dans sa direction. Soler leur envoya une longue rafale pour leur faire baisser la tête, puis il reprit sa course à croupetons, bondissant de voiture en voiture.
Devant lui, la voiture de Turan devint de plus en plus visible. Soler aperçut alors une silhouette tenter d’y pénétrer. C’était lui. Turan ! Le complet en sang, en lambeaux.
Aussitôt, l’agent se jeta derrière une colonne de béton, dressée à peut-être vingt mètres du véhicule.
— À couvert ! hurla Soler tandis que les balles sifflaient de plus belle.
Le président sembla reconnaître la voix du représentant de la Murakami-Sato malgré le crépitement sourd des armes automatiques. Obéissant, il se jeta derrière la voiture sans se poser de questions. Soler s’arrêta, la tête baissée en quête d’une autre protection pour rejoindre Turan sans y laisser sa peau.
— Ça va, rien de cassé ? Vous êtes blessé ? cria Soler, haletant, cherchant son souffle pour prononcer chaque mot.
— Non, mais… Je ne crois pas qu’ils comptent abandonner de sitôt.
— Je pensais que vous dépensiez une fortune pour votre sécurité. Hardman est pas avec vous ?
— Hardman était… Evrard avait besoin de… enfin… voulez-vous bien tuer ces gens, pour l’amour du ciel ?
Tout à coup, une rafale vint s’abattre très près ; elle ricocha contre la carrosserie blindée de la limousine. Soler s’écarta alors de la colonne, tira à l’aveuglette quelques coups qui ne firent rien pour stopper la progression des assaillants, qui semblaient avoir reçu des renforts. À bien écouter tous ces coups de feu, Soler devina qu’ils devaient maintenant être quatre, voire cinq ou six. Plus ils attendaient, plus leurs ennemis avanceraient sur eux. Alors, leurs tirs gagneraient en précision. Un instant, l’agent pensa faire diversion en tentant d’atteindre un autre véhicule, mais la distance était trop grande ; il était cloué là, derrière la colonne de béton, à seulement quelques mètres de Turan. Hélas, le président demeurait inatteignable.
— Au moins, j’aurai eu une vie bien remplie, philosophait le président d’un air résigné.
Soler sentait qu’il devait tenter quelque chose, sans quoi ils étaient perdus. D’une main tremblante, il rechargea son arme. Puis, dans un rugissement terrible, il bondit hors de son couvert. Le fusil d’assaut à la hanche, il tira rafale sur rafale, tandis qu’il multipliait les pas latéraux jusqu’au véhicule derrière le coffre duquel il s’écrasa au sol, aux côtés de Turan. Quelques balles sifflèrent à ses oreilles, mais sans plus. Manifestement, son audace avait médusé ses ennemis. Mieux, une balle perdue avait touché et neutralisé un terroriste qui s’était dangereusement approché et exposé.
Une fois l’effet de surprise passée, ses adversaires se ressaisirent vite. D’autant qu’ils avaient compris qu’ils n’avaient affaire qu’à un seul ennemi. Sous un tir nourri de couverture, crépitant tout autour de Soler et Turan, frappant la voiture, arrachant le béton, deux terroristes foncèrent sur leur position.
Soler réalisa avec douleur que, dans sa précipitation, il n’avait pris qu’un chargeur. Vite, il l’empoigna pour regarder à l’intérieur. Plus que quelques coups. Dérouté, il hurla de rage et de désespoir.
Il osa regarder de l’autre côté du véhicule. Là, à peut-être trente mètres, deux terroristes, protégés par leur veste de kevlar, fonçaient le long du mur. Comment arriverait-il à les sortir de ce mauvais pas ? En désespoir de cause, Soler se coucha sous le véhicule pour faire feu à deux reprises avant d’entendre le funeste son qu’il redoutait tant. Clic.
Il venait d’épuiser sa dernière balle.
Par chance, son tir avait atteint la jambe d’un des hommes. L’autre s’était écrasé à genoux, en alerte. Hurlant, titubant tout en gardant l’équilibre, le blessé continuait son inexorable avancée. Il était maintenant plus qu’à quelques pas de sa cible. Derrière, son camarade s’était redressé, bondissant en avant à son tour.
Et soudain, le temps sembla ralentir. Alors que tout espoir était perdu, un tir traversa le crâne du terroriste, dans une effusion de sang qui éclaboussa le flanc de la limousine de Turan. L’homme s’effondra au sol, raide mort. Puis, ce fut au tour de son camarade de tomber, criblé de balles.
À quelques dizaines de mètres de là, Clément tremblait affreusement, encadré dans une porte du stationnement, les doigts crispés sur son pistolet. Malette observait la scène, tout près, tandis que la porte recrachait Hardman et d’autres hommes de la Marduk se jetant dans le stationnement en ouvrant le feu.
Ils furent bientôt une dizaine d’hommes à s’installer, à gauche, à droite, sous les ordres criés de Hardman. Chaque recoin du stationnement était balayé, menacé. Tous s’assuraient de sécuriser le président avant de s’occuper des blessés, alors que là-bas, les derniers terroristes fuyaient et vidaient les lieux.
Hardman se pencha sur Turan, l’aida à se relever de sa poigne puissante.
— Monsieur Turan, rassurez-vous, l’endroit est sauf. Nous venons de chasser les terroristes de l’hôtel.
Époussetant son veston parsemé de plâtre, le président pensait déjà à sa vengeance.
— Faites-les payer, vous m’entendez ?
— Oui, monsieur. J’envoie des hommes à leur poursuite immédiatement. Ils ne nous échapperont pas.
Soler souffla. Maintenant que tout danger était écarté, l’adrénaline tomba, la douleur l’envahit, l’épuisement également. Lentement, il sentit ses paupières se fermer, tandis que Clément et Sophie se jetaient sur lui et l’entouraient de questions.
Tout s’était passé si vite.
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XII
Difficile de penser qu’un seul événement puisse changer le visage d’une ville tout entière en l’espace de quelques jours à peine. L’attentat du Gilgamesh avait fait les manchettes partout sur la planète, au point d’occulter l’annonce de la nouvelle technologie de Babel, si prometteuse soit-elle, au profit d’une publicité gratuite pour Radiant et leurs sbires. Encore une fois, leurs motifs demeuraient nébuleux, d’autant que cette attaque semblait en rupture avec leurs racines écoterroristes.
Néanmoins, il n’en fallut pas moins pour que la Marduk fasse rapidement appel à d’autres firmes de sécurité en toute urgence. Le type de firme qui se spécialisait davantage dans les armoires à glace et le kevlar plutôt que dans l’ingénierie. Et il suffisait d’une petite visite dans le quartier des affaires de la ville pour y constater la multiplication des points de contrôle, avec en prime l’ajout de drones optiques qui patrouillaient désormais les hauteurs de la cité-État. Plus les jours passaient, plus Babylone ressemblait à une zone militarisée plutôt qu’à l’oasis de paix et de stabilité qu’elle prétendait être.
Confiné à l’infirmerie du C7 depuis le soir l’attentat, Soler avait reçu toute l’attention médicale qu’il pouvait obtenir dans cette partie du monde. Le visage parsemé de petites entailles rougies et le corps couvert d’ecchymoses, il avait reçu assez d’oxycodone dans les derniers jours pour pouvoir revivre Woodstock en haute définition.
L’équipe médicale qui s’était occupée de son cas à la demande de Turan était confiante : il se rétablirait bien et vite. Il fallut un peu plus de six jours avant que le médecin responsable, Dr Gallant, vienne annoncer à Soler qu’il considérait lui donner son congé. Quelques tests encore et il pourrait retourner au boulot, certes avec une capacité moindre, mais tout de même il pourrait quitter l’infirmerie. L’esprit légèrement embrouillé à cause des nombreuses doses d’opioïdes, Soler n’avait presque aucun souvenir des deux visites de Clément, qui était venu essayer de lui parler des avancées de la construction en plus de s’enquérir sur son état. Selon ses dires, des renforts de la Murakami venaient d’arriver depuis Paris pour lui donner un coup de main et commencer l’installation de leurs produits. De quoi occuper tout le monde en attendant que Soler récupère de ses blessures. Il osait espérer que Malette serait également venue à son chevet, n’eût été le risque d’éveiller des soupçons sur les liens qui les unissaient.
Gallant était entré dans la petite chambre immaculée vers midi. Muni de son éternelle tablette vieillotte de l’épaisseur d’un presse-papier, le médecin d’âge vénérable afficha un franc sourire en voyant son patient assis et bien réveillé.
— Je vois que votre état s’améliore de jour en jour. Je le vois entre autres à votre teint, c’est très bien.
Après un simple coup d’œil sur Soler, il fixa de nouveau son écran, lequel semblait l’intéresser autant sinon plus que son patient.
— C’est très, très bien, répéta-t-il à lui-même en s’avançant.
Il tira la chaise placée contre le mur et l’approcha du lit avant de s’y asseoir.
— J’ai remarqué à votre arrivée ici les autres cicatrices sur votre corps, dans la poitrine et dans le dos. Pour avoir fait de l’humanitaire dans le passé, j’ai vu beaucoup de blessures par balle dans ma carrière, mais rarement sur des cadres de multinationales…
Soler sourcilla.
— Vous l’avez indiqué dans votre rapport ?
— Non, seulement… j’ai trouvé ça curieux, c’est tout.
— Disons que j’ai le don de me retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je suis sûr que vous pouvez comprendre ça.
— Je… Absolument, désolé d’avoir abordé la question.
— Y’a pas de mal.
Le docteur détourna le regard et le braqua sur sa tablette électronique, presque gêné de s’être immiscé ainsi dans le détail de la vie privée de son patient.
— Je crois que vous êtes apte à retourner travailler, à condition de vous ménager un peu et de mettre en pause vos imitations de Rambo, bien entendu.
Soler pouffa. Lui le premier espérait ne pas avoir à revivre ce genre de situation d’ici la fin de sa mission.
— Je vous prescris quelque chose pour la douleur, c’est un…
— Plus d’oxycodone, j’imagine ?
— Euh… Exactement oui, à faible dose, fit Gallant d’un air surpris. Je vois que vous êtes un abonné.
Il envoya la prescription d’un simple toucher sur son écran et se leva dans une pénible flexion des genoux. Sur le point de quitter la pièce, il interrompit son mouvement.
— Ah, j’oubliais, une dernière chose…
Plongeant sa main dans la poche de son sarrau, Gallant en retira une petite enveloppe qu’il déposa sur la table de chevet du lit de Soler.
— Je ne sais pas ce que ça contient, poursuivit-il, je sais seulement que ça vient d’en haut.
— Merci.
L’agent du NOV-4 attendit que le médecin quitte la pièce pour décacheter l’enveloppe, faisant glisser son contenu dans sa main. Il y trouva une carte magnétique ainsi qu’une note sur laquelle était inscrite une adresse avec un nom : Onslow. Le numéro d’appartement indiquait qu’il s’agissait évidemment de sa résidence de travail à Babylone. Soler sourit lorsqu’il reconnut la même information qu’avait également réussi à obtenir Malette au terme de son enquête. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne prenne l’initiative de fouiller cet appartement de son propre chef, mais Turan venait de sensiblement lui faciliter la tâche. Chose certaine, le président était sérieux lorsqu’il lui avait demandé d’enquêter sur les origines de la fuite des données. Et il fallait croire que la manière dont on avait attenté à sa vie n’avait rien fait pour apaiser sa volonté de découvrir ce qui s’était passé. Difficile de croire que cet ingénieur ait pu avoir un lien avec Radiant, mais faute d’autres pistes, il fallait explorer celle-ci.
Une fois qu’il eut mis la main sur les quelques vêtements que Varin avait récupérés dans sa suite du Gilgamesh pour lui, Soler se rendit en bas du C7 pour appeler un taxi plutôt que son chauffeur habituel. Si Turan souhaitait qu’il fasse réellement son boulot, il ne tolérerait pas qu’un de ses agents ait les yeux constamment rivés sur lui. D’autant que les ambitions de la Marduk semblaient maintenant plus nobles qu’il ne l’avait d’abord anticipé, il était prêt à se soumettre aux demandes du président.
*
Tel qu’indiqué sur la note, l’appartement d’Onslow était situé au sixième étage d’un bâtiment résidentiel privé, à quelques minutes à peine du centre-ville. Bien que plus modeste que la plupart des endroits auxquels Soler avait été habitué depuis son arrivée ici, l’entrée était tout de même surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par un agent de sécurité. Soler n’eut qu’à lui montrer sa carte d’accès de la Marduk pour qu’on le laisse accéder aux étages supérieurs. Et ce, sans aucune question indiscrète.
Une fois en haut, il ne lui fallut qu’une minute avant de trouver le numéro de porte de l’ex-employé de la firme, dont la serrure sembla accepter la carte fournie par Turan. Soler pénétra alors dans le salon de l’appartement de fonction, dont les meubles n’occupaient qu’une fraction de l’espace disponible. En effet, la décoration et l’ameublement extrêmement minimalistes juraient avec l’abondance de dorures et d’extravagances tant chères au style de Babylone. Une reproduction artistique sans intérêt apposée au mur et de faux arbres en plastique faisaient office d’uniques ornements dans un logis sobre et froid. Une vision un peu déprimante qui rappelait à Soler que les employés de la firme n’étaient pas traités avec autant de distinction que les collaborateurs étrangers. Ou alors qu’Onslow n’avait aucun intérêt ni talent dans l’art d’égayer son espace personnel.
La sobriété de l’endroit simplifierait grandement les fouilles de Soler, se dit-il au moment d’entrer dans un bureau tout aussi dépouillé que le reste. Le rangement était impeccable. Pas une feuille ne traînait. Seule une fine couche de poussière sur le dessus de la table de verre trahissait l’absence prolongée du locataire.
Quelques manipulations sur l’ordinateur personnel de l’ingénieur lui permirent d’accéder à ses fichiers ainsi qu’à ses courriels liés au réseau de la Marduk. Rien de nouveau sous le soleil, pensa l’agent. Chacun des messages de l’homme avait été épluché par Clément et lui-même bien longtemps avant l’attentat. Même avec ses connaissances techniques plus limitées, Soler put déterminer en fouillant un peu que l’appareil n’avait été trafiqué d’aucune façon et que les fichiers s’y trouvant ressemblaient à peu de choses près à ce qu’il convenait de trouver sur l’ordinateur d’une personne possédant un appartement aussi déprimant.
Il abandonna rapidement sa fouille informatique pour retourner tous les tiroirs du bureau, encore une fois sans trop de succès. Mis à part une collection de stylos-plumes et une dérangeante manie du rangement, Soler ne trouva rien qui pouvait être interprété comme une quelconque trace de son travail passé. Soler croisa les bras, faisant pivoter la chaise rotative sur elle-même jusqu’à en être étourdi. Il devait forcément y avoir quelque chose de compromettant, quelque part : un calepin, un quelconque appareil ne s’étant jamais connecté au réseau, bref n’importe quoi témoignant de ses doutes quant à la validité de la technologie de Babel au point de trahir son employeur.
L’agent longea même les murs en les cognant comme pour y découvrir un panneau dissimulé. Mais encore une fois, il se buta à l’échec face à sa propre théorie. Si Onslow était revenu ici depuis son congédiement, même pour y passer en coup de vent, rien ne le laissait paraître. Pourtant, la sécurité de la Marduk était à ses trousses, l’appartement avait forcément été surveillé. Non, quelque chose ne collait pas.
Soler passa à la chambre après avoir mis le bureau sens dessus dessous, trouvant assez peu pertinent d’aller tâter les oreillers et de soulever le matelas. Néanmoins, il ne fallait jamais surestimer l’intelligence d’une cible. C’était même là un de ses préceptes personnels enseignés dès le premier jour dans son programme de formation. Et vérification faite, Onslow n’était pas un abruti fini. Si vraiment il avait quelque chose à cacher, il serait difficile de le trouver. À moins qu’il n’y ait rien d’autre que des échanges acrimonieux avec ses supérieurs ? Se pouvait-il que Turan se fût trompé à son sujet ?
L’agent inspecta la commode, passant au peigne fin chaque tiroir, chaque bouquin et chaque paire de chaussettes. Encore rien. Soler soupira, s’assoyant au sol, tête contre le lit, pour tenter de réfléchir un instant. Le constat semblait assez clair : Onslow n’était jamais revenu ici, sans quoi il aurait emporté davantage d’effets personnels. Si lui-même avait eu à fuir le pays sous peine de représailles de la part d’une société aussi puissante que la Marduk, son réflexe aurait été de foncer droit vers l’aéroport ou vers un moyen de transport plus clandestin.
Lorsque Soler ouvrit les yeux, son regard s’attarda sur une petite bande noire, sous le pied de la commode face à lui, qui contrastait avec la clarté du mur. À bien regarder, il s’agissait d’un léger défaut de menuiserie, où l’une des lattes de la moulure était légèrement espacée par rapport à l’autre, laissant un tout petit interstice dans lequel on aurait eu du mal à faire passer un doigt. Intrigué mais surtout désespéré de n’avoir fait aucune trouvaille, l’agent poussa la commode et vint s’agenouiller devant ce curieux défaut, puis sortit la carte d’accès de l’appartement de la poche de son veston. Il fit passer la fine membrane de plastique à l’intérieur de la cavité, et s’en servit comme levier pour faire sauter la latte.
Crac.
Celle-ci céda aussitôt, ayant visiblement été déplacée plus d’une fois auparavant. Soler retira le morceau de bois, découvrant un trou profond qui s’apparentait à un compartiment secret.
— Ah… nous y voilà, dit-il en soupirant de soulagement.
Onslow n’était donc pas si dépassé que ça, se dit-il. Soler vint tâter l’intérieur du bout des doigts, tirant, en plus d’un amas de poussière, une carte en papier et un appareil qui ressemblait à un vieux GPS. Même la carte, qui représentait la région autour de la mer Rouge, semblait dater de plusieurs décennies. À l’époque où le territoire babylonien était toujours la propriété du Soudan.
Enfin, dans l’un des plis de la carte se trouvait un bout de papier sur lequel quelqu’un, probablement Onslow, avait gribouillé des coordonnées géographiques. Soler put rapidement deviner que l’endroit en question se trouvait au beau milieu du désert, probablement même de l’autre côté de la frontière de Babylone. Rien d’autre. Pas un mot, ou même une vague mention de ce qui s’y trouvait. Soler n’avait d’autre choix que de se rendre sur place pour vérifier ce qu’il en était.
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XIII
Le Gilgamesh avait été contraint de fermer ses portes le temps d’importantes rénovations qui auraient certainement provoqué l’agacement de ses clients les plus pointilleux. On projetait déjà de créer un lieu de recueillement en mémoire des victimes, tout en sollicitant la contribution financière de la clientèle pour lancer une fondation en coopération avec le gouvernement babylonien. Manifestement, l’équipe marketing de l’hôtel n’avait pas chômé pour venir au secours de leur réputation si chère.
Soler et Varin, eux, avaient été relocalisés dans de mini-appartements situés à même le bâtiment C8, où il était facile d’accéder à leurs postes de travail par le biais d’une rampe aérienne connectée au bâtiment adjacent. Normalement réservés aux consultants étrangers qui ne logeaient qu’une nuit ou deux, ces appartements de fonction, à peine plus grands qu’une chambre, bénéficiaient d’un niveau de sécurité supplémentaire jugé nécessaire par Evrard et Turan à la suite de l’attentat. Y logeaient donc Soler et lui-même, en plus des quelques nouveaux employés de Murakami-Sato Paris qui avait eu l’occasion de se joindre à eux dans les derniers jours.
Clément croisait donc de parfaits inconnus chaque jour, devant interagir avec eux pour coordonner l’installation des produits de sécurité à l’intérieur de la tour. Il avait bien fait de potasser en profondeur les protocoles de la firme avant son départ de Montréal. Et bien qu’il fût tout à fait commun de travailler avec de nouvelles personnes dans une entreprise aussi vaste que ne l’était la Murakami-Sato, Clément ressentait un certain malaise à devoir mentir à ceux qui étaient censés être ses collègues. Il devait se faire passer pour leur supérieur alors qu’il n’avait même jamais mis les pieds dans les bureaux de Paris. Ce séjour s’étirait sans cesse et il en avait assez de jouer la comédie.
Néanmoins, en tout et pour tout, ce nouveau milieu de vie lui convenait davantage que l’ancien. Après plusieurs expériences psychologiquement traumatisantes au Gilgamesh, Clément était heureux de ne plus vivre dans la paranoïa constante. Ici, il n’y avait aucune place pour la peur tant les caméras de sécurité et les gardes armés y étaient abondants.
Et alors que tous les logements avaient été comblés par le personnel de la Murakami-Sato, l’un d’eux dans le couloir semblait abriter d’autres activités. L’une des portes se révélait en effet toujours fermée, sauf aux heures de repas, et constamment gardée. Clément avait rapidement pensé à un poste de garde, mais rien ne prouvait sa théorie jusqu’à maintenant : il n’avait jamais vu de relève y entrer. Depuis le temps, il savait toutefois que tout était digne de méfiance dans cette ville.
Soudain, Soler apparut au détour d’un corridor, l’air pressé, le regard absent.
— Où est-ce que vous étiez ? lui lança Varin. On m’a dit que vous aviez obtenu votre congé ce matin.
— C’est le cas, j’avais une course à faire en ville.
Clément n’en croyait pas ses oreilles.
— Vous êtes encore défoncé, c’est ça ?
— Comment ? se fâcha Soler. Peut-être, en effet, c’est mieux que la douleur en tout cas. Peu importe, y’a du nouveau.
Un soupir.
— Je confirme. Notre équipe est sur le chantier depuis trois jours déjà et je suis pris pour leur filer des ordres et à réarranger le plan selon…
— Je suis persuadé que tu fais un excellent travail, maintenant il faut vraiment que j’y aille.
— Déjà ? Vous venez à peine d’arriver. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je ne peux rien te dire pour l’instant, mais ça concerne Onslow et c’est urgent. Je devrais être revenu demain, si tout se passe bien.
L’ingénieur ragea, mais savait qu’il était inutile d’insister. Il n’aurait sans doute aucun détail sur ce que Soler comptait faire avant que cela ne soit accompli. Il espérait seulement que cela ne viendrait pas compliquer encore davantage la situation.
— Dernière chose, reprit Soler, je te confie mon comm.
— Pourquoi faire ?
— Il est traçable. Et là où je vais, je préfère que Turan n’envoie personne pour me suivre.
— Et si j’ai besoin de vous contacter ?
— Espérons que ça n’arrivera pas. En cas d’urgence, appelle Malette, elle saura quoi faire.
Et Soler disparut aussitôt, l’abandonnant en plein milieu du couloir.
Clément se retint d’exprimer davantage sa colère, se demandant comment il réussirait à gérer toute cette équipe seul alors qu’Evrard était déjà sur son dos. Il avait beau avoir épluché d’avance les cahiers de procédures de la Murakami, les questions qu’on lui posait depuis quelques jours l’embêtaient de plus en plus. Pourtant, on comptait sur lui pour superviser la construction des installations de sécurité.
L’ingénieur estimait que sa meilleure chance de s’en tirer consistait à continuer de feindre de posséder une grande compétence sur le sujet, en espérant que personne ne regarde de trop près les erreurs qu’il multiplierait immanquablement. Chose certaine : il ne pouvait laisser transparaître le peu de confiance avec lequel il distribuait ses ordres à sa nouvelle équipe.
Passant par la passerelle de verre pour atteindre le C7, Clément regagna son bureau, sur lequel on avait déjà déposé plusieurs notes attendant des réponses de sa part. Lui qui avait cru que son cauchemar prendrait fin au moment où il remettrait le dossier d’estimation, il réalisait que la suite des choses semblait bien pire encore. Et presque à la seconde où il vint s’asseoir sur sa chaise à roulettes, Evrard passait évidemment par là. D’ordinaire toujours occupée, elle ne manquait maintenant plus une occasion de s’entretenir avec lui.
— Ah, vous êtes là ! dit-elle en le pointant d’un stylo métallique.
— Où voulez-vous que je sois ?
— J’en sais rien, on vous croise parfois dans des salles aux étages du dessus, n’est-ce pas ?
En moins d’une seconde, Clément regretta d’avoir posé cette question qu’il imaginait rhétorique. Avec la forte envie de changer de sujet au plus vite, il enchaîna :
— Il y a quelque chose que je peux faire pour vous ?
— Pour moi, non, dit-elle en s’assoyant directement sur le bureau. Par contre, notre chef scientifique, le professeur Kraus, aimerait bien savoir quand vous comptez terminer les travaux au cent trente-deux.
— Hum, un instant.
Varin se tourna aussitôt vers son écran duquel il retira quelques Post-it pour y voir plus clair. Il accéda à sa planification de travail, où il avait détaillé le genre d’équipements restants à installer sur chacun des étages.
— Je vois ici qu’il reste encore deux bonnes journées. On aura du retard, mais…
— J’ai bien peur que ce ne soit pas possible, enchaîna Evrard sans condescendance. Nos chercheurs viennent de me confirmer que le matos du labo commence à être fonctionnel, alors j’aimerais planifier une démonstration dès demain pour que nous puissions voir ce que Babel a dans le ventre.
— Je peux… déplacer certains de nos ouvriers pour essayer d’accélérer la cadence, mais il y aura des lacunes, c’est certain.
La directrice soupira, visiblement déçue. Elle étendit le bras pour tapoter sur la surface du meuble de la pointe de son stylo. De son geste désinvolte, elle envahissait complètement l’espace personnel de Varin.
— Bon, si nous n’avons pas le choix, j’imagine que nous pouvons vivre avec quelques fonctions manquantes… Voyez-vous, j’ai des investisseurs… et clients potentiels qui n’attendent que ça et je ne veux pas les faire languir, vous comprenez ?
L’ingénieur acquiesça. Il comprenait surtout qu’il n’avait aucun moyen de se soustraire aux attentes irréalistes de la directrice. Dès qu’elle eut l’ombre d’une confirmation, elle se releva.
— Excellent, reprit-elle. Assurez-vous que personne de chez vous ne soit présent sur l’étage à ce moment-là. À part vous, bien entendu. Ce serait dommage que vous ratiez ça.
— Je ne sais pas si…
— Bien sûr que vous pouvez. Ce sera un grand moment. Je confirme tout ça avec Turan et je vous envoie un courriel avec tous les détails. À plus tard.
La directrice s’éclipsa en un coup de vent en direction du grand cube de verre central à l’intérieur duquel se trouvait son bureau. Clément, lui, resta là, se résignant encore une fois à encaisser, à prendre les coups et à espérer que l’enquête de Soler avançait au mieux pendant que, lui, subissait les pressions de la direction et les répercussions de l’attaque contre le Gilgamesh. Car il n’y avait pas que la sécurité de la ville qui s’était resserrée, la finalisation de Babel voyait ses échéanciers constamment revus, les délais sans cesse abrégés.
C’était à se demander si ces deux éléments étaient liés tant l’attitude d’Evrard semblait avoir changé après l’attentat. Auparavant prudente avec tout ce qui touchait à son projet, elle semblait maintenant vouloir mettre les bouchées doubles en faisant fi des conséquences.
Clément tapa sur son clavier pour modifier l’affectation des employés de la Murakami. L’étage serait prêt à temps ; restait à savoir si tourner ainsi les coins ronds créerait d’autres fissures dans les fondations de cette Marduk au bord de l’effondrement. L’entreprise courait après sa queue et surcompensait pour effacer les contrecoups de l’agression dont elle avait été victime…
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XIV
La route qu’empruntait Soler ne figurait sur aucune carte. Suivant à la lettre les indications du GPS, l’agent du NOV-4 avait fini par opter pour un trajet hors piste, qui de toute évidence le forcerait à traverser de longues étendues de désert, sans points d’arrêt. Il avait intérêt à ne pas se tromper.
La Jeep qu’il avait achetée dans l’un des bazars près de la frontière n’avait rien d’une voiture de luxe. Elle avait toutefois l’avantage d’être assez vieille pour ne pas être connectée au réseau, en plus d’offrir une suspension bancale qui l’empêcherait de s’endormir au volant. En négociant un peu, l’agent avait réussi à troquer sa montre contre le véhicule. Un marché qui pouvait sembler un peu baroque, mais qui tournerait à l’avantage du marchand une fois qu’il tenterait de revendre le bijou. Pour conclure la transaction, Soler avait également exigé un deuxième pneu de rechange et un bidon d’essence plein ; une ressource moins en vogue depuis que la plupart des véhicules de l’entreprise avaient troqué les énergies fossiles pour une alternative les faisant mieux paraître aux yeux du public. Dans tous les cas, il se doutait que les bornes de recharge étaient moins abondantes au beau milieu de nulle part.
Il était parti peu après le zénith, question d’éviter toute mauvaise rencontre à une heure où la touffeur de brasier devenait tout simplement invivable. Avec une température avoisinant les cinquante degrés Celsius, les indésirables se faisaient plus cois. Au moins, l’air sec rendait le voyage supportable, à condition d’avoir toujours une gourde à portée de main.
Ses réserves d’eau diminuaient d’ailleurs à vue d’œil au fil des heures, au point où il regrettait presque de ne pas avoir chargé tout l’arrière de la Jeep de gallons de flotte. Passé à l’intérieur du territoire soudanais depuis un moment déjà, Soler roulait presque à l’aveugle, ou plutôt, en se fiant seulement à sa lecture du GPS. La précision des coordonnées qu’il fournissait n’était pas à remettre en doute, mais l’agent ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il avait dû opérer un véhicule sans ordinateur en guise d’assistance routière. Devant lui, aucun repère visuel n’indiquait qu’il progressait vers son objectif. Pas un tronc d’arbre, pas la moindre végétation, le paysage qu’il avait en face différait du pays qu’il avait vu dans des documentaires, où de nombreuses terres en bordure de la mer étaient encore couvertes de verdure et animées par une faune omniprésente. Les temps avaient changé, hélas.
À mesure que les rayons du soleil déclinaient et que la température baissait, Soler put enfin mieux respirer. Il réalisait que l’idée de soumettre son corps à une telle épreuve alors qu’il était encore en convalescence était téméraire. Il se prit également à redouter l’avenir : et se pouvait-il que l’attentat au Gilgamesh ne soit que la première pierre à l’édifice de terreur qui s’érigerait autour de Babel ? S’il parvenait à débusquer ceux qui voulaient du mal à l’entreprise, il pourrait peut-être l’aider à contenir la menace ou, au minimum, en comprendre la teneur pour la rapporter à Landry.
Soler avala l’un des cachets prescrits par le docteur du C7, puis se permit de se caler davantage dans son siège. Il avait presque atteint la bonne latitude et n’aurait bientôt qu’à rouler en ligne droite pour une ou deux heures encore. Il prévoyait arriver au point indiqué sur la note avant la tombée de la nuit, ce qui lui permettrait de rentrer à Babylone au matin, idéalement avant qu’on ne remarque son absence.