Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 2 (août 1897)

Lettres des Correspondants

 

DU COMITÉ

 

Tananarive, juillet 1897.

Les opérations militaires, méthodiquement entreprises de-puis l’arrivée du général Gallieni, ont exercé une heureuse in-fluence sur la situation politique ; elles ont provoqué des sou-missions dont le nombre a dépassé les prévisions les plus opti-mistes ; après la reddition du célèbre chef rebelle Rabezavana, nous avons à enregistrer celle du non moins influent Rainilu-trimisavaka qui, abandonné par tous ses lieutenants, vient de se présenter au poste français d’Ambohimirary, près de Betafo.

Revanarivo, roi des Tanalas indépendants, l’instigateur et le chef de la révolte d’Ambohimanga du Sud, vient d’être captu-ré avec sa sœur aînée et toute leur famille (en tout cinquante personnes) ; ils ont été amenés à Antrobaka.

Il se confirme d’autre part que Rabozaka, l’alter ego de Ra-bezavana, traqué par nos troupes, se serait enfui vers la partie sud de la grande forêt, suivi de quelques rares fidèles : sa sou-mission ou sa capture se fera à brève échéance.

Grâce à ces soumissions qui ont eu un retentissement très grand dans le pays, toute la région du Voromahery, la partie comprise entre Tananarive et Ambatondrazaka, la route allant, par la forêt, d’Ambositra à Maamanjary, pourront désormais être parcourus avec autant de sécurité que jadis – je dis presque, car il est certain que nous aurons encore longtemps à nous précautionner contre les rencontres probables avec des débris de bandes réfugiées dans les nombreux massifs monta-gneux de l’île où leur poursuite est à peu près impossible ; des attaques de voleurs ont d’ailleurs lieu tous les ans à l’époque

 

– 40 – actuelle ; pour toutes ces raisons, il est prudent de ne voyager qu’armé et après avoir pris conseil des autorités françaises sur la situation des régions que l’on désire parcourir.

Grâce à la prestation à laquelle sont astreints tous les habi-tants de seize à soixante ans, il a été construit de nombreuses routes qui sillonnent les hauts plateaux dans tous les sens ; par les mêmes moyens de nombreux ponts ont été jetés sur les prin-cipaux cours d’eau, mais ces derniers, entrepris sans la surveil-lance de personnes compétentes, placés un peu au hasard, ris-quent fort d’être enlevés par les premières crues de la prochaine saison des pluies ; tels qu’ils sont, ils rendent néanmoins mo-mentanément de grands services : les soldats qui n’ont plus à traverser tout habillés les rivières à la nage en bénissent la mul-tiplication ; quant aux mulets, chargés du ravitaillement des postes, ils feraient de même, s’ils pouvaient parler ; par contre les habitants qui, eux, parlent commencent à se plaindre forte-ment de cette corvée à laquelle ils sont assujettis sans interrup-tion ; ils ne tarderont pas à regretter l’ancien « fanampsonra » dont quelque menue monnaie distribuée aux chefs de village les débarrassait.

La route de Tananarive à Tamatave est encore loin de rendre des services en rapport avec les sacrifices que sa cons-truction a occasionnés ; malgré la compétence des officiers qui en surveillent l’exécution, il est douteux qu’elle réalise les espé-rances qu’on fonde sur elle ; traversant des régions argileuses, à dénivellements très brusques, dépourvues absolument de pierres, les pluies, toujours très abondantes sur son parcours, en transforment brusquement certaines parties en marais im-praticables aux mulets chargés ; son entretien coûtera très cher et on n’aura jamais une route utilisable toute l’année.

On affirme ici que c’est à la pression exercée par les dépu-tés de la Réunion sur le Gouvernement que nous sommes rede-vables du tracé de cette route qui ne tardera pas à nous coûter aussi cher que le trop fameux pont de la Pointe aux Galets pour rendre aussi peu de services.

 

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En France, on paraît compter sérieusement sur l’émigration bourbonnaise pour coloniser Madagascar ; je suis persuadé qu’on se trompe étrangement en tablant sur ces habi-tants qui ne savent pas tirer parti d’un pays aussi merveilleux que le leur.

 

Tamatave, juillet 1897.

À Tamatave il s’importe de très grandes quantités de tissus étrangers, en prévision de l’application du tarif général.

Les colons de Bourbon conduits par M. Bahet sont arrivés à Mananzary. Sur 70 passagers que comprenait ce premier con-voi, il y avait 33 femmes et enfants en bas-âge.

Le général Gallieni avait accordé une subvention de 20.000 fr. à M. Bahet. Il est à craindre que dans peu de temps il ne faille un nouveau crédit pour rapatrier à Bourbon une bonne partie de ces colons.

À Majunga, le Paraguay a apporté 230 mulets destinés à assurer les transports entre Majunga et Tananarive, on se de-mande si on va reprendre la route par la côte Ouest.

 

Tananarive, 10 juillet 1897.

Le général Gallieni est rentré, ce matin, à Tananarive, salué par ses troupes à coups de canon et par les autorités malgaches avec de beaux discours officiels : on lui a fait une réception très réussie, la réception qui convenait au représentant de la France. Mais ce qui n’était pas au programme et ce qui a surpris agréa-blement les vieux colons, ç’a été la manifestation spontanée de l’enthousiasme populaire. Le général Gallieni a été reçu par les Malgaches comme l’aurait été Ranavalona rentrant dans sa

 

– 42 – bonne ville : non seulement les maisons étaient pavoisées, mais la population se pressait le long du parcours jusque sur les toits et battait des mains en cadence comme on doit le faire confor-mément au vieux cérémonial sur le passage du souverain. Des milliers de battements de mains rythmés comme un « ban » d’étudiants montaient de la chaussée, descendaient des véran-das et des cheminées ; ce qui sert d’acclamation à ce peuple mu-sicien. Le fait le plus curieux c’est que plusieurs kilomètres avant d’arriver à Tananarive, des femmes accouraient des vil-lages voisins et jetaient des bouquets au général, – amabilité bien méritoire, car dans l’Imerina la moindre giroflée ne con-sent à pousser que si on lui consacre des soins maternels.

Il est difficile d’attribuer ces démonstrations à la crainte seule.

Sur le passage du Général on avait dressé des arcs de triomphe en bananiers réunis par une banderolle avec cette ins-cription : « Au général Gallieni le peuple malgache reconnais-sant. » Beaucoup d’entre nous, songeant à quelques exécutions retentissantes, souriaient en lisant cette inscription, et peut-être avaient-ils tort. Sans doute il faut bien se dire que la masse de la population, esclaves libérés, porteurs, petits commerçants ont beaucoup gagné à notre venue ; que des grands personnages même, ceux qui ont franchement embrassé notre cause, n’ont pas eu à s’en repentir, le prince Ramahatra, par exemple, a été décoré. Mais surtout il ne faut pas oublier que les Malgaches apprécient surtout « la poigne ». Une promenade au cœur de Tananarive, au sommet de la ville, est instructive à ce point de vue ; à chaque pas on rencontre des coins tragiques.

Ainsi la chapelle expiatoire anglaise d’Ampamarinana : du haut des rochers à pic on précipitait les condamnés à mort ligot-tés dans une natte ; au bas du précipice des soldats les rece-vaient sur les pointes de leurs sagaies, et les enfants du quartier venaient faire « joujou » à lapider les cadavres.

Un peu plus loin est Ambatotsimahasoaolana, « la roche qui n’embellit pas ». Cet euphémisme discret désigne la pierre

 

– 43 – où les cadavres des exécutés étaient livrés aux chiens, et les chiens de Tananarive, aujourd’hui de paisibles bêtes persécu-tées par la police et passibles de la fourrière, mais toujours aussi mal nourris, venaient arracher aux mains mêmes du bourreau leur nourriture humaine.

En bas de la colline, dans la plaine, on aperçoit d’ici un ma-rais aux grands roseaux. C’est là qu’à chaque avènement le nou-veau roi faisait noyer ceux de ses parents qui avaient été ou au-raient pu être ses compétiteurs.

On les noyait par respect, car le bourreau n’a pas le droit de répandre le sang d’aussi hauts personnages ; et comme le ma-rais n’est pas profond, on leur attachait une fourche autour du cou et on leur maintenait le nez sous quelques centimètres d’eau.

Ces horreurs sont très récentes : elles datent de vingt-cinq ans à peine. Les bons missionnaires anglais en étaient les té-moins passifs. Le souvenir en est encore vivant dans la mémoire du peuple ; et combien d’autres se sont perpétués jusqu’à notre arrivée.

Chez un peuple qui a de pareilles habitudes de gouverne-ment, l’introduction brusque des nôtres provoque une explo-sion : le mélange est détonant. Comprendrons-nous enfin que, si les hommes sont égaux, ils ne sont pas semblables, et que de ce côté-ci de l’équateur on prend les mouches avec du vinaigre. M. Laroche ne l’avait pas compris ; aussi jamais Malgache n’a-t-il eu l’idée de le saluer quand il passait dans la rue.

Le 14 juillet se prépare ; les Malgaches, toujours aussi souples, l’ont adopté ; c’est leur fête du Bain : ils préparent les cadeaux qu’ils ont l’habitude de se faire, vodin’akoho « le crou-pion de poulet » ; un euphémisme encore, la partie pour le tout, comme dit la grammaire latine ; des milliers de volailles vont être échangées. Les Malgaches les plus primitifs ne sont pas éloignés de croire que le général Gallieni, en grand uniforme, montera se baigner dans l’ancienne salle du trône.

 

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L’Administration a fait son devoir ; de grandes affiches nous promettent des choses merveilleuses : grande revue, mât de cocagne, courses en sac, feu d’artifice.

On s’est efforcé, avant le 14 juillet, de transformer la place d’Andohalo. Ceux qui connaissent Tananarive se rappellent ce grand espace tout à fait indigne du nom de place, en pente très rapide, raviné par les pluies. On en a fait un square, ou plutôt trois squares étagés. Au centre du plus grand se dresse un kiosque élevé sur les plans de M. Jully, architecte des Rési-dences. – Si toutes ces merveilles n’ont pas été terminées pour la date convenue, du moins le travail est-il très avancé.

Toute la ville officielle a décidément quitté le bas, le voisi-nage du marché pour se transporter autour d’Andohalo : la poste vient d’émigrer la dernière. On l’a installée au coin de la place et du chemin de Faravohitra dans un temple en construc-tion qu’on a racheté et achevé.

Pendant que l’Imerina est tout à la paix, nos troupes, par une nécessité inéluctable, prennent contact avec les Sakalaves, vous savez, ces grands amis de la France, disent certains politi-ciens pour les besoins de leur cause.

L’autre jour, une bande de Sakalava-Mavohaza est venue, suivant l’habitude immémoriale, piller dans le voisinage d’Ankavandra. Le poste, commandé par le lieutenant Rocheron, les a poursuivis et rejoints dans un cul-de sac barré par une fa-laise à pic. Le Sakalava à qui on a fait sur sa mine, et bien à tort, une réputation d’un guerrier redoutable, n’aurait pas demandé mieux que de s’en aller : mais faute de pouvoir le faire il s’est défendu. On s’est abordé à l’arme blanche. Les résultats sont, de notre côté, quatre Sénégalais tués et quatre blessés ; du côté des Sakalavas, vingt et un cadavres restés sur le terrain. Il serait il-lusoire d’espérer que cette leçon servira. Les Sakalaves inquiéte-ront incessamment nos postes frontières comme ils faisaient des anciens postes hova : et comme notre patience est plus courte, nous serons acculés à bref délai à une action énergique. Elle aura deux résultats heureux, le premier de faire rentrer

 

– 45 – dans le droit commun un repaire de bandits, le second de livrer à l’exploitation aurifère le Betsiriry et à la navigation le Tsiribi-hina, le plus beau fleuve de l’Île, qui conduit jusqu’aux confins de l’Imerina.

Peut-être y a-t-il là la solution du problème des communi-cations avec lequel nous continuons à nous débattre pénible-ment. M. Lefèvre, ou du moins la Société qu’il représente, a ob-tenu, il est vrai, l’autorisation d’établir un chemin de fer aérien, un système de bennes montantes et descendantes, un immense funiculaire allant de Vatomandry à Ankeramadinika. On dit malheureusement que jamais l’expérience n’a été tentée sur une aussi vaste échelle et on conteste la possibilité du succès.

Pendant ce temps, la route de Majunga qui a coûté tant de vies au corps expéditionnaire avance, paraît-il, assez rapide-ment et la portion qui fut l’œuvre de 7.000 victimes aurait sup-porté assez bien deux saisons pluvieuses. – L’opinion publique a été justement impressionnée en France, mais les circonstances, pour ne pas dire les hommes, ont été plus coupables que le cli-mat. L’Ouest est trois fois moins humide que l’Est : trois mètres d’eau annuellement à Tamatave, un mètre à Majunga. Ces chiffres sont éloquents. Je ne serais pas étonné que, entre tant de routes possibles, Tamatave, Vatomandry, Diego-Suarez (dont le lieutenant Bouccabeille est en train d’explorer la route), – Majunga jadis grand favori et dont la cote est ensuite tombée si bas, finît par arriver en outsider.

 

Tananarive, 25 juillet 1897.

Colonisation. – Effondrement de la religion d’État.

Les dernières recherches faites par les prospecteurs sem-blent de nature à encourager les recherches. La teneur de la tonne paraît, en effet, devoir être supérieure à celle qu’on esti-mait d’abord tant dans les environs immédiats de Tananarive

 

– 46 – que dans la région du Betsirizy. Dans cette dernière, nous occu-pons actuellement le dernier contrefort sur les bords du Madilo, et une colonne doit prochainement quitter Tananarive pour parcourir le pays Sakalava jusqu’à Morondava. Cette ligne semble devoir être la communication rapide de Tananarive au canal de Mozambique : les escarpements sont plus espacés que sur les autres points ; le pays est découvert et le Tsiribihina pa-raît devoir être navigable jusqu’à 80 kilomètres de la côte. Il était donc urgent d’assurer cette communication. D’autre part, les Sakalaves fidèles à leurs traditions, ne semblent guère dispo-sés à accepter notre autorité. À Maintirano, le chef indigène s’est montré de la dernière insolence au moment du passage du général et a confirmé, en s’abstenant de paraître, la réponse faite par la reine de Baly pendant la campagne, à notre amiral : « Je n’ai pas accepté la suzeraineté de la reine des Hovas : je n’accepterai pas davantage le protectorat de la France. » Il est donc urgent de donner une leçon à tous ces roitelets arabes et la seule bonne c’est l’occupation de leurs ports et la destruction de leurs villages. Incapables de s’astreindre à un travail quel-conque, les Sakalaves de l’Ouest seront repoussés par nos in-dustries comme par nos armes jusqu’à ce qu’une conquête for-cément longue les accule soit à la Betsiboka dans le Nord, soit à la baie de Saint-Augustin dans le Sud. Il est regrettable que dans les appréciations portées sur ces nomades la politique soit tou-jours entrée en première ligne dans la discussion : toute disser-tation à cet égard est close aujourd’hui, nous l’espérons ; le seul argument probant consiste dans l’examen du rapport de l’impôt. Alors que l’Imerina et le Betsileo réunis vont nous assu-rer deux millions, en dépit de l’insurrection qui nous a séparés pendant des mois d’une partie de la population et a dévasté le pays, que nous a donné la côte ? La discussion du budget de Madagascar sera éloquente sous ce rapport. Et encore peut-être les journées de prestations fournies par les Hovas n’y figureront pas. Or, il est bon de savoir que depuis six mois le ravitaillement est assuré par ce moyen et qu’on est obligé d’envoyer les Anti-merina jusqu’à la mer pour chercher les denrées alimentaires et

 

– 47 – les munitions, faute de porteurs, sur la côte. Prenez donc bien ce point de départ : tout essai industriel, minier ou autre, qui aura son centre d’action dans l’intérieur a plus de chances de réus-site, même avec un rendement naturel moindre, à cause de la main-d’œuvre. Toute tentative faite sur la côte doit faire entrer en ligne de compte le manque de bras et prévoir par suite une importation de travailleurs.

Nous attendons toujours avec impatience, dans ce même ordre d’idées, la solution définitive du chemin de fer, qui doit nous assurer plus de stabilité dans cette main-d’œuvre, les exi-gences des transports diminuant. Il est essentiel que le Comité traite cette question à fond et ne la perde jamais de vue : qu’importe le procédé employé, garantie ou concession de terre, l’essentiel c’est que la chose soit décidée et qu’on se mette à l’œuvre, à la condition toutefois que le choix à faire par les inté-ressés des terrains concédés ne soit pas un arrêt pour nos colons comme dans le projet Coriolis. En ce moment la plupart des val-lées riches de l’Est sont mises sous scellés en attendant que la société à créer ait fait son choix. C’est une situation préjudi-ciable à la colonisation, on ne saurait trop le répéter. Qu’on sache bien aussi que les affaires ne manquent pas : élevage, cul-tures, mines, industries diverses, telles que tannage du cuir, es-sais séricicoles, tout peut être tenté en ce moment. Mais il faut des spécialistes possédant un petit capital qui assure pendant un ou deux ans leur existence, leur permettant d’acquérir l’expérience du pays et de faire utilement leurs essais. Or, la vie est maintenant chère à Tananarive : une famille dépense de 3,800 à 4,000 fr. par an.

Les protestants, nous dit-on, se plaignent de leur situation : mais ils ont fait, ou pour parler plus justement, leurs premiers envoyés, les Langa et les Escande, ont fait ce qu’ils ont pu pour la rendre telle. Il était évident que du jour où on ne les protége-rait plus au détriment des autres sectes, ils péricliteraient. La politique libérale et impartiale suivie par le Général, qui a con-sisté à n’afficher aucun esprit de chapelle, pas plus dans un sens que dans l’autre, dans les relations officielles avec les indigènes,

 

– 48 – et à accorder à toutes les religions une protection égale, devait avoir pour résultat l’atrophie du protestantisme dont la seule force avait été jusqu’à ce jour d’être religion d’État.

Il a été dit et répété que les Malgaches n’avaient aucune re-ligion : il est certain que leur seul culte est celui des coutumes parmi lesquelles la superstition et la sorcellerie tiennent la pre-mière place. Nous en avons eu la preuve dans la dernière insur-rection dont la caractéristique était un retour aux vieilles cou-tumes. Il y a un point intéressant sur lequel je vous enverrai un article : c’est la déclaration comme religion d’État à Madagascar du protestantisme et l’étude des mobiles qui ont poussé l’ancien premier ministre Rainilaiarivony à favoriser la conversion de la reine Ranavalona II. Il ne faut pas croire, comme on l’a répété maintes fois, que ce fut pour faire plaisir aux Anglais : il y avait un autre motif bien malgache. Rainilaiarivony agissait ainsi pour détacher la reine du vieux parti malgache qu’il avait indis-posé en s’emparant du pouvoir. En faisant la reine protestante, il comptait en cas de révolution s’appuyer sur les Anglais qui avaient promis leur concours. Mais il comptait aussi que, pour obéir aux traditions, les fortes têtes du vieux parti imiteraient la Reine et par le nouveau culte perdraient peu à peu les vieux pré-jugés dont par sa situation même il pouvait être la victime. Et ce fait apparaît nettement si l’on veut étudier les dernières années du règne de Rasoherina. Je vous enverrai prochainement la tra-duction d’un manuscrit où est contenue la relation du voyage de Rasoherina à la côte. Elle part de Tananarive le 20 juin 1867. Voici les premières phrases du document :

« La reine de Madagascar Rasoherinamanjaka et tous les sujets qu’elle avait désignés pour l’accompagner à Andevoranto se mirent en route le jeudi, dans la deuxième période d’Alahamady, à huit heures et demie du matin. En quittant son palais, elle entra à Mahitsy (case d’Andrianampoinimerina). Elle en sortit pour aller prier aux sept tombeaux (ceux des an-ciens rois), puis à celui de Radama Ier. En quittant ce dernier, elle alla faire ses dévotions près de Kelimalaza et de Rafanta-ka ».

 

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Ces deux idoles ou fétiches conservaient donc, en 1867, toute leur puissance. Ils avaient leurs cases et leurs prêtres dans l’enceinte même du Palais, et la Reine n’osait pas entreprendre un voyage sans d’abord se les rendre favorables. – Quelques lignes plus loin :

« En arrivant à Ambohimanambola, elle fit un détour et quitta la route de Tamatave pour aller visiter Kelimalaza. Elle pria. Rasamo (le grand-prêtre) fit le kabary dans les formes vou-lues, puis elle continua sa route. »

Ainsi elle n’avait pas osé passer à proximité de la ville con-sacrée à l’idole sans s’y arrêter. Telles étaient en 1867 les idées de la reine de Madagascar, du premier ministre qui l’accompagnait et de toute sa cour.

Moins de deux ans après, en février 1869, Rainilaiarivony et la nouvelle reine Ranavalona recevaient le baptême des mé-thodistes. Il avait pu se rendre compte, en effet, pendant tout le règne de Rasoherina de la situation des esprits parmi les An-drianas (nobles), chefs de serfs, et dès la mort de la souveraine (avril 1868), il constitue l’Église d’État (décembre 1868). Or, même aujourd’hui, parmi les vieux Malgaches, cette brusque volte-face de Rainilaiarivony est caractérisée par cette phrase : « C’était un malin (fetsy) ; il a voulu nous enlever la Reine. »

Rainilaiarivony a donc bien été le seul promoteur de la re-ligion d’État malgache, constituée à son profit : il n’y a pas eu conversion de la masse, mais simplement obéissance à un ordre. Remarquablement montée avec tous ses rouages de pasteurs, de prédicants tous instituteurs, la machine a fonctionné tant que le grand ressort a subsisté. Brusquement la détente s’est produite, et tous les engrenages se sont séparés. Les protestants anglais ayant voulu faire croire à la vitalité de leur institution, n’ont ces-sé de présenter en Europe leurs prosélytes comme de parfaits chrétiens. Les protestants français ont pris toutes leurs déclara-tions pour argent comptant et sont venus à Madagascar comp-tant y trouver la foi et le zèle religieux. La condescendance cou-pable d’un Résident Général qui avait consenti à se transformer

 

– 50 – en premier ministre chef d’Église, avait pu les confirmer un ins-tant dans cette illusion. Rappelé en France l’an dernier, cet inef-fable fonctionnaire n’a laissé derrière lui que des débris qu’une main officielle pourrait seule reconstituer. Mais nous espérons qu’une dure expérience déjà faite préservera pour toujours notre colonie naissante d’une nouvelle. Il ne faut pas à Mada-gascar de religion officielle, pas plus qu’il ne faudrait d’anticléricalisme ou de franc-maçonnerie, il faut que le pou-voir, c’est-à-dire le représentant de la France soit bon et libéral pour tous. Dans ces conditions l’indigène réellement convaincu (et il y en a peut-être quelques-uns), suivra les pratiques de la religion qu’il aura adoptée et ceux qui voudront se convertir le feront librement. Si la religion catholique fait plus de prosélytes, elle le devra à la situation amoindrie qu’elle occupait jadis, alors que tout bon Malgache devait, pour bien penser ou surtout pour être bien vu par les autorités – et on se figure ce que ce devait être dans ce gouvernement absolu – être protestant et anglican. En tous cas, nous sommes sûrs qu’elle ne fera jamais cause commune avec les Anglais.

 

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